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Brétigny-sur-Orge : amis de la nuance, changez de trottoir !

Brétigny-sur-Orge : amis de la nuance, changez de trottoir !

train bretigny sur orge

« Caillassage ou jets de pierre ? »

Témoins partout, justice nulle part ? À lire ou entendre les divers commentaires sur les « incidents » qui ont suivi l’accident ferroviaire de Brétigny-sur-Orge, survenu le 12 juillet, on comprenait bien que leurs auteurs ne se trouvaient pas sur les lieux. Mais on avait surtout l’impression qu’ils ne vivent pas tous dans le même pays.

En effet, les récits et analyses de ce qui s’était passé en marge de l’accident ont vite fait apparaître deux discours dans les champs médiatique et institutionnel. Pour les uns, il ne s’était rien passé ; pour les autres, on n’était pas loin des « heures sombres de notre histoire ». Bref, comme souvent, l’aveuglement des uns a nourri l’outrance, voire la paranoïa des autres.

Côté institutions, le ministre des Transports, Frédéric Cuvillier, bat tous les records de vitesse et de certitude : sur i-Télé, il dément tout incident avant de disposer du moindre début d’enquête. La Préfecture venait à sa rescousse un peu plus tard, déclarant « n’avoir reçu que quatre plaintes de personnes volées »  (il est vrai que les cadavres ou les victimes blessées ne sont pas dans des conditions idéales pour porter plainte). Jusqu’à ce qu’un rapport de synthèse interne de la DCCRS (Direction centrale des compagnies de CRS) fasse état d’attaques des équipes de secours et de détroussage de victimes.

Côté médias, on voyait également se former les deux camps habituels : d’un côté France Info, L’Express, Libération, Marianne et d’autres ont immédiatement qualifié de « rumeurs » les informations diffusées à ce sujet et accusé la droite d’exploiter un fait divers (qui n’avait pas eu lieu). De l’autre, Le Monde, Europe 1 et Le Figaro ont pointé la volonté du pouvoir de minimiser ou d’étouffer les incidents. Quelques rares commentateurs, tel Jérôme Guedj, député PS et président du Conseil général de l’Essonne, ont tenté de trouver une ligne médiane en évoquant les débordements tout en plaidant pour qu’on n’en exagère pas la gravité. Significativement, les partisans de la thèse de la « rumeur », propagée selon eux par les communiqués du syndicat de policiers Alliance, n’ont pas cru bon de citer l’UNSA, syndicat de gauche, qui a lui aussi dénoncé les violences de voyous, et de façon plutôt crue : « Il y avait des gens qui étaient en train de perdre leur bras ou leur jambe, et d’autres sont venus voler leur montre ou leur portable ! Il a fallu des lanceurs de 40 – il s’agit d’une arme de très grande précision − pour les disperser. »

Que chacun voie la réalité à travers ses présupposés idéologiques, c’est sans doute inévitable. Mais en l’occurrence, tout le monde –  médias, hommes politiques et gouvernement – a péché par précipitation, diffusant ou commentant à la hâte des informations partielles, imprécises ou partisanes : nombre de plaintes variant, selon les sources, de une à sept, sources elles-mêmes douteuses, ou partiales (notamment préfectorales), reprises sans distance, affirmations péremptoires sans vérification (comme celle-ci, entendue sur France Info : « Aucun témoin, aucune victime n’a confirmé les rumeurs »), etc.

Le camp d’en face a beau se targuer d’être celui du réel, il n’en a pas moins, lui aussi, parlé et dénoncé avant de savoir.[access capability=”lire_inedits”] Si bien que des arguments de bon sens ont été recouverts par les cris d’orfraie de la droite, évoquant une nouvelle barbarie – comme si les attaques de wagon façon diligence n’étaient pas un sport, disons au moins régional, depuis quelque temps déjà. Pendant ce temps, le complotisme s’en donnait à cœur joie sur Internet, des petits malins assurant que le déraillement avait été provoqué pour donner libre cours au pillage. Dans ce festival de sottises, nul n’a pris la peine de répondre à l’objection, pourtant sérieuse, selon laquelle les CRS, arrivés nettement après sur les lieux, ne pouvaient témoigner contre les voyous dans le rapport de la DCCRS.

Le plus surprenant, c’est qu’un décryptage élémentaire révèle que les deux versions diffèrent surtout par le vocabulaire. Quelle est la différence entre un « pillage » et des « actes isolés » (pourquoi un « acte de pillage » devrait-il être « généralisé »)? Entre un simple « vol » et le « dépouillage » d’une victime ? Entre un « caillassage » et des « jets de pierre » ? Entre des « tensions » opposant les forces de l’ordre et ces mêmes « jets de pierre sur les CRS » ? La sémantique n’est pas seulement une discipline universitaire, c’est aussi une politique, comme l’a bien démontré George Orwell.

Moscovici, le poupon qui dit oui

 Le 29 mai, la Commission européenne publiait une série de recommandations à la France, résumées par une note d’une dizaine de pages. La copie mérite le détour, autant par le ton employé – tout d’un coup, c’est fou comme on se sent plus proche des Grecs que des Allemands – que par l’ampleur des mesures d’austérité exigées, malgré les échecs flagrants de cette politique, mise en œuvre depuis cinq ans dans la très grande majorité des pays de l’Union. C’est d’ailleurs le ton qui a fait réagir François Hollande : le 30 mai, le Président envoyait les eurocrates aux pelotes en déclarant que l’Union n’avait pas à « dicter à la France ce qu’elle doit faire ». Mosco a dû en être malade, car la veille, le 29 mai donc, lui-même avait approuvé toutes les préconisations de l’Union dans un sirupeux communiqué. Le texte, qui commençait par remercier la Commission européenne d’avoir bien voulu repousser de deux ans le retour à l’équilibre budgétaire en France, suait la trouille du ministre de voir « les marchés » s’intéresser de trop près aux gesticulations de l’Union.

Dans ces conditions, on pouvait s’attendre à ce que, quelques mois plus tard, le courageux ministre affronte le FMI, qui a pris l’exact contrepied des orientations bruxelloises. Le 6 août, l’institution internationale qui, rappelons-le, a fait récemment son autocritique au sujet de la politique économique imposée à la Grèce, a en effet recommandé à la France de lever le pied sur l’austérité, estimant que la priorité devait être la recherche de la croissance. Que croyez-vous qu’a fait notre cher Moscovici ? Il a approuvé des deux mains cette prise de position en soulignant les convergences entre le FMI et la France. Et les « convergences » entre la France et son ministre de l’Économie, elles avancent ? Quant aux journalistes économiques, ils se sont jetés sur les acrobaties du ministre à propos des prévisions de croissance, qu’il situe « entre -0,1 et +0,1 ». Comme si cela avait une quelconque importance.[/access]

 *Photo: France 2

 

Septembre 2013 #5

Article extrait du Magazine Causeur


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