Les Black Blocs sont devenus, ce matin, les nouveaux profanateurs de sépulture. Je ne sais pas si, comme l’écrit l’ami Daoud, ils sont les idiots utiles de l’Etat et les meilleurs amis de l’ordre qu’ils prétendent contester. Je ne sais pas non plus si les 323 interpellations et gardes à vue qui ont suivi cette manif concernaient toutes des  Black blocs. Mais  ils sont devenus les Fantômas fantasmatiques de la frange radicale d’une jeunesse qui refuse encore et toujours, et par tous les moyens, la logique mortifère des modes de production de ce temps, de l’organisation étatique qu’ils induisent et du discours médiatique qui va avec.

Quelques remarques, donc, sur ces travailleurs du négatif, ces Goldstein de nos post-démocraties modernes, Goldstein étant l’incarnation de l’ennemi prévu par Big Brother lui-même dans 1984. Daoud nous parle d’une de leurs premières apparitions médiatiques et nous annonce qu’ils ont, à Gênes en 2001, sciemment amené l’un des leurs à la mort. Je ne suis pas certain que la famille de Carlo Giulani soit tout à fait d’accord avec cette analyse.

D’autre part, il ne faut jamais oublier qu’à Gênes en 2001 comme sur la place de la République ce dimanche 29 novembre, ce ne sont pas les manifestants qui créent le degré de violence d’une manifestation mais les forces de l’ordre elles-mêmes et surtout ceux qui les commandent. Ou, pour dire les choses autrement, c’est la police qui décide comment et si une manifestation dégénère. Rappelons-nous du 11 janvier, il n’y a eu ni Black Blocs, ni voyous, ni casseurs alors que plusieurs millions de personnes ont manifesté.

Le gouvernement italien, lors du sommet du G8, avait entièrement bouclé la ville, y compris par de véritables barrières infranchissables. Comme les manifestants, qui n’étaient pas tous des Black Blocs, loin de là, ont voulu quand même passer, les heurts violents étaient inévitables ainsi que la répression qui s’en est suivie après la mort de Carlo Giulani. Le film Diaz, un crime d’Etat montre d’ailleurs bien comment la police italienne, en attaquant froidement les locaux où vivaient les manifestants, les ont systématiquement bastonnés puis les ont suivis jusque dans les hôpitaux pour les matraquer sur leur lit avant d’enfermer les blessés en prison pour des interrogatoires serrés. Le scandale a été énorme mais vite étouffé. Depuis, les G8 se déroulent dans des endroits de plus en plus inaccessibles où l’on n’est plus dérangé par les citoyens…

Ce qui s’est passé hier à République est du même ordre, même si cela n’a pas atteint l’intensité de Gênes. Il est évident qu’une manif interdite au nom de l’état d’urgence prolongé dont on n’a pas besoin d’être un Black Bloc pour vouloir qu’elle se déroule quand même et que la COP 21 ne se réduise pas à un huis-clos diplomatique, va forcément connaître des heurts. Elles se sont pourtant déroulées calmement ailleurs, à Lille, par exemple, avec 2000 personnes, parce que la police a eu la sagesse de « faire comme si ».

À Paris, les heurts étaient d’autant plus prévisibles qu’il n’y a pas besoin, non plus, d’être Black Bloc pour refuser l’état d’urgence à géométrie variable qui cible pour l’essentiel le mouvement social, les zadistes, les alter, les écolos plus ou moins libertaires mais qui laisse, comme à Lille, le marché de Noël se dérouler tranquillement et qui n’utilise aucune mesure particulière pour filtrer les entrées dans les hypermarchés ouverts le dimanche en ces approches de Noël.

Et puis, comme si tout cela ne suffisait pas, il faut que les Blacks Blocs soient de fait, non seulement des violents, mais des salauds. Et de se mettre en place un story-telling médiatico-politique pour dénoncer leur « profanation » du « mémorial » aux morts du 13 novembre. Décidément, ils ne respectent rien. Dans une inversion assez étonnante, ils deviennent autant de Créon de ces pures Antigone que seraient la police et les « bons » manifestants.

On oublie simplement que les Black Blocks, quand ils lancent des objets sur les CRS, choisissent rarement des bougies, plutôt des boulons. D’après les premiers témoignages, ce n’est pas la police qui a protégé le « mémorial », mais d’autres manifestants.

Bref, comme le dit Georgio Agamben : « La seule véritable anarchie est celle du pouvoir. »

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00732558_000006.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche