Causeur s’est procuré la lettre adressée par Arno Klarsfeld en juin 2018 à Emmanuel Macron. Nous reproduisons ce courrier, alors que le Président vient de durcir sa ligne politique sur l’immigration. Selon l’avocat, connaisseur de la question migratoire, « le refus d’asile devrait valoir obligation de quitter le territoire. »


Le 17 juin 2018,

M. Président, cher Emmanuel Macron,

L’Europe fait face à deux dangers. Le premier danger est que si l’Europe laisse rentrer trop de migrants, elle risque de diluer son identité à laquelle les Européens sont attachés et ainsi de faire monter les partis d’extrême droite. Mais si l’Europe se montre intraitable et inexorable avec les migrants, alors la majorité indifférente sera la proie de la minorité d’extrême droite qui entraînera l’Europe dans des régimes qui lui feront perdre là aussi son identité acquise de l’expérience des tragédies de l’après deuxième guerre mondiale. Et cette Europe qui ne sera plus européenne renouvellera les erreurs et les guerres du passé.

Comment concilier générosité et fermeté ?

Nous savons que 90% des déboutés du droit d’asile demeurent en France, c’est à dire chaque année plus de soixante mille personnes

Nous savons que la plupart des pays dont sont originaires les migrants refusent de délivrer les laissez-passer consulaires nécessaires pour, après une décision de justice, renvoyer les migrants recalés chez eux.

Nous savons que les structures d’accueil en France sont pleines.

Nous savons que presque chaque jour des milliers de migrants ayant embarqué très souvent de Libye débarquent sur les côtes italiennes.

Nous savons qu’une fois arraisonnés dans les eaux internationales, les migrants doivent être, débarqués dans un port européen où ils pourront demander l’asile, selon la jurisprudence de la cour européenne de justice. Ce qui est illogique et intenable puisqu’il est paradoxal pour certaines ONG de prendre vers l’Europe des centaines de migrants une fois qu’ils ont mis le pied sur un bateau et en plus d’aller les chercher à quelques kilomètres des côtes libyennes. Pourquoi ne pas alors les chercher directement en Libye ? Est-il plus moral ou différent d’empêcher les gens de quitter les côtes africaines que de les ramener sur ces mêmes côtes quelques heures après qu’ils les ont quittées ? Les Français commencent à comprendre le paradoxe et le cercle infernal des passeurs, des bateaux et des naufragés si proches des côtes non pas européennes mais africaines.

Nous savons aussi que malgré ce qu’affirment les politiciens de droite comme de gauche, la phrase « ceux qui n’ont pas leurs papiers ont vocation à retourner dans leur pays » est de la poudre aux yeux puisqu’il est impossible – sans devenir un état policier – de diligenter de gigantesques rafles sur l’ensemble du territoire pour appréhender des dizaines de milliers d’irréguliers avec leurs familles et les attaches qu’ils ont créées avec le temps en France, de les placer dans des centres de rétention exigus et de les renvoyer ensuite « chez eux ». Un « chez eux » qui pour les enfants très souvent nés en France ne l’a jamais été.

Il faut se résoudre à l’évidence: une fois que les migrants ont mis le pied en Europe et qu’ils ne veulent pas rentrer volontairement dans leur pays, la vaste majorité est là pour rester.

Nous savons qu’il y a 50 ans il y avait 323 millions d’Africains, qu’aujourd’hui il y en a un milliard deux cent vingt millions et que dans cinquante ans il y en aura près de trois milliards. Et la question du planning familial reste tabou tant en Afrique que dans la diplomatie en général. Personne n’en parle ou ne veut en parler et celui qui en parle reçoit des coups de bâton.

Nous savons aussi que l’Europe porte une certaine responsabilité dans la situation du continent africain; continent d’abord partagé entre quelques Etats européens s’arrogeant les droits de surhommes blancs, auréolés de gloire pour avoir vaincu et parfois massacré des peuplades hostiles et pour leur avoir apporté une civilisation qu’ils ne demandaient pas. Nous avons, oui, une responsabilité morale puisque sans les vaccins, sans l’hygiène que nous avons apportés la population ne se serait pas accrue comme elle l’a fait.

Nous savons aussi que l’Europe s’est rendue coupable d’égoïsme puisqu’elle a laissé l’Italie seule en première ligne alors que les migrants ne choisissent pas l’Italie mais l’Europe comme destination réelle.

Nous savons donc que l’immigration est le défi majeur du 21ème siècle, qu’il faudra une solidarité sans faille entre les nations européennes si on ne veut pas un éclatement de l’Union, qu’il faudra des investissements colossaux pour à la fois préserver notre identité et notre sens moral, qu’il faudra des solutions innovantes, et pourtant nous ne faisons sinon rien du moins pas grand-chose.

Si on veut empêcher d’une part que l’identité européenne se dilue peu à peu mais inexorablement, et d’autre part que des individus, des familles, des enfants se noient, la seule solution consiste à empêcher les bateaux de passeurs de passer. Mais ceci n’est possible que si la jurisprudence de la Cour européenne de justice se modifie et que les bateaux puissent être ramenés vers les côtes africaines.

Il faudrait que le tri entre migrants économiques et personnes persécutées en raison de leur race, religion (…) soit effectué en Libye ou dans tout autre pays où il y aurait des départs conséquents pour les côtes européennes. Aujourd’hui, ce n’est pas possible puisque la Libye n’est pas stabilisée et que les structures adaptées n’existent pas. Il faudrait que le HCR ou une organisation européenne que l’on crée obtienne par traité une zone extraterritoriale dans laquelle installer de vastes campements convenables et fonctionnels dans lesquels serait effectué le tri entre les migrants économiques et ceux qui peuvent bénéficier d’une protection reconnue par la convention de Genève. Des systèmes de vidéo juridiction devraient aussi être installés et ce mode de juridiction devra être généralisé.

Ceux qui seraient considérés comme ayant une possibilité raisonnable d’obtenir l’asile ou la protection subsidiaire seraient alors conduits en Europe sur des navires européens et répartis équitablement entre les États européens. Mais le maximum des procédures devra être effectué de l’autre côté de la Méditerranée. Une fois que les migrants arrivent en Europe, il n’y a que peu de moyens de les faire repartir. Demandez à un de vos conseillers de vous faire un briefing sur le nombre de recours qu’un débouté du droit d’asile peut effectuer avant qu’il ne soit effectivement obligé de quitter le territoire. Vous en seriez étonné. Et les Français en seraient abasourdis.

Ceux à qui ne seraient pas reconnu le statut de réfugié en Europe devraient alors être reconduits, sauf circonstances exceptionnelles, dans le campement où le premier tri a été effectué, à condition que le délai pour traiter la demande ne dépasse pas un an, ce qui empêcherait, dans la vaste majorité des cas, que tout lien irrémédiable ne se soit créé entre le demandeur et le pays où la demande a été effectuée. Le refus d’asile devrait valoir obligation de quitter le territoire.

Dans la répartition des réfugiés il faudra se montrer compréhensif avec les pays de l’Est de l’Europe dont non seulement l’identité est forte, mais aussi qui ne se sont pas enrichis par la colonisation et ont eux-mêmes été durement colonisés, un temps par les nazis et pendant quelques décennies par les Soviétiques.

La responsabilité que nous avons envers l’Afrique ne va pas jusqu’à nous saborder et donner le continent européen à l’extrême droite.

Rien n’est éternel, l’empire romain était l’Europe d’aujourd’hui et il a vécu.

Amitiés.

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