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Agression textuelle à Libé

Agression textuelle à Libé

Les privilégiés qui ont la chance de me connaître le savent : peu de choses m’agacent autant que le pathos dans la presse. Du JT de Claire Chazal aux éditos des Inrocks, qu’il s’agisse du Darfour ou de l’anorexie, c’est à sa capacité de s’indigner et de nous indigner qu’on distingue aujourd’hui le professionnel de talent. Et si je me laissais aller, en réaction au flux incessant des citations à compatir, j’en finirais par trouver les famines anodines, les Boulogne Boys spirituels et les dirigeants chinois sévères mais justes (quoique sur ce dernier point, je pense grosso modo la même chose quand je ne me laisse pas aller, mais personne n’est parfait…)

Eh bien, pour une fois, mes idées en la matière progressent ! Voilà comment Libération du mercredi 23 avril rend compte du meurtre d’une étudiante suédoise : “Vendredi soir, Susanna est rentrée seule en taxi d’une boîte de nuit parisienne “La Scala”. Mais elle n’est jamais arrivée à destination. Son corps a été retrouvé samedi, en partie brûlé, les mains menottées dans le dos dans la forêt de Chantilly.”

Jusque-là, rien d’anormal – si ce n’est en matière de ponctuation et de syntaxe. Mais l’affaire rebondit dans la suite de l’article : “En février dernier, il était arrivé une mésaventure similaire à une autre Suédoise. Elle avait emprunté un taxi en région parisienne puis avait été violée.”

Vous avez bien lu : mésaventure. Le viol, une mésaventure ? Cette approche semble novatrice dans un quotidien d’ordinaire plus sensible aux “droits des femmes” et aux arguments de leurs “défenseures”. A preuve, voici les titres et les chapeaux des premiers articles obtenus en cherchant “viol” dans les archives de Liberation.fr :

Mésaventure 1 : “La religion du silence fissurée par les plaintes des élèves : Procès. Jugé pour viol, un enseignant de Saint-Germain-en-Laye a écopé de huit ans de prison. Au collège de St-Erembert, tenu par les oratoriens, on pétrit des principes. On aime la discrétion et on abhorre le scandale. On éduque aussi des enfants[1. Libération, 24 novembre 2007.].”

Mésaventure 2 : “Congo : le viol, arme de guerre. Les violences faites en toute impunité aux femmes par les milices et les armées régulières détruisent les familles et, au-delà, la société[2. Libération, 8 mars 2007.].”

Mésaventure 3 : “A Tawilah, les femmes entre viol et silence. Les réfugiées sont des proies faciles pour les mercenaires du pouvoir de Khartoum[3. Libération, 20 mars 2007.].”

Mésaventure 4 : “Anita, expulsable, accuse un policier de tentative de viol. Une Serbe de 20 ans dit avoir été agressée au centre de rétention de Bobigny à l’été 2005[4. Libération, 9 août 2006.].”

De fait, dans les colonnes du journal, tous les articles traitant d’agressions sexuelles se situent dans les mêmes registres linguistique et éthique, et pour cause : à Libé, on ne badine pas avec ces choses-là. Le viol y est toujours évoqué pour ce qu’il est : un acte de barbarie. A ma connaissance, il semble que jusque-là, cette règle n’avait souffert aucune exception.

Alors on est obligé de se poser quelques questions. Pour quelles raisons un crime est-il soudainement déclassé en mésaventure ? Ou pour quelle déraison ?

Est-ce parce que le violeur n’était ni enseignant dans une école catholique, ni mercenaire soudanais, ni policier à Bobigny ? Ou bien parce que la victime ne vient ni de Serbie, ni du Congo, ni du Darfour ? Et la nationalité suédoise de la victime est-elle une circonstance atténuante au point de transmuter la barbarie en fantaisie ?

En ce qui me concerne, je ne crois pas que cette banalisation d’un crime soit intentionnelle. Je plaide la bavure. Un journaliste un peu plus ignare que la moyenne, un chef de service un peu plus bourré que d’habitude, et hop, le coup est parti !

Et honnêtement, je crois qu’il n’y aurait pas eu cette bavure si le bourreau avait appartenu au camp des salauds habituels ou si la victime était issue d’une “minorité sensible” ; auquel cas, il se serait forcément trouvé quelqu’un, dans la longue chaîne qui va de la dépêche AFP à l’article imprimé, pour tirer le signal d’alarme. Manque de bol, une étudiante suédoise, ça ne suscite pas immédiatement la vigilance citoyenne et les flots d’adjectifs indignés qui vont de pair. Une étudiante suédoise, c’est tout juste si ça réveille quelques souvenirs de films polissons des années 60.

En cas de viol, mieux vaut ne pas appartenir à une minorité insensible.


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