Après les lacrymogènes et les pillages de rue, Monsieur Nostalgie, comme tous les Français, aspire à l’évasion. Il nous emmène à la découverte des phares bretons avec Hervé Hamon et Alain Robet, et Rue de Courcelles, au temps des enfances tristes avec Jacques Damade…


Oui, partir, s’enfuir enfin. Quitter ce pays, la tentation est grande certains soirs de désolation où la rue brûle et Limoges pleure son campanile. N’étant ni prophète, ni candidat, je ne peux vous proposer que des livres, des biens modestes, friables et désuets qui seront bientôt des objets du passé. Maigre consolation, me direz-vous ? Refuge ou déni de la réalité, le livre est ce qu’il reste aux civilisations qui ont perdu l’estime de soi. Il est le dernier lien d’une humanité vacillante. Le rempart à la solitude. Alors, on s’y accroche comme à un rocher en pleine mer. Ce dimanche, nous n’irons ni aux Maldives, ni à Zanzibar, dans ces paradis sucrés et éphémères, nous resterons en France. Car même quand notre pays nous déçoit terriblement, ses cotes morcelées et ses avenues pavées vibrent en nous. Elles nous retiennent. Elles carillonnent leur désespoir, leur sauvagerie et diffusent une lente et incurable mélancolie. Nous allons faire le trajet Brest-Paris, Bretagne-Paname, du Finistère au XVIIème arrondissement. Les éditions Dialogues, à deux pas de l’Arsenal, ont publié cette année un ouvrage merveilleux écrit par Hervé Hamon et illustré par Alain Robet. Merveilleux par son onde marine, sa délicatesse échevelée et sa trace lumineuse à travers les siècles, il y est autant question de « prouesses de l’ingénierie humaine » que de confrontations directes et radicales, sans filtres, avec les océans. Un œil sur la nuit raconte le mystère des phares, leur légende, leur face éclairante et aussi, leur face noire. Des histoires d’hommes qui se battent contre les éléments pour le salut des marins. On part de très loin, d’Homère, on tisse une longue tapisserie des feux dans la nuit qui sauvent et qui réchauffent le cœur des navigateurs. De leur édification jusqu’à leur automatisation. « Les gens de mer, eux, ont peur. Parce ce que c’est sage d’avoir peur » écrit l’auteur qui n’ignore par la voracité des mers. Chaque court chapitre est accompagné d’une image, une évocation fugace et délicate, plus que jolie, introspective, l’accord est parfait. Jamais surfait. On sait d’ores et déjà que l’on gardera précieusement ce livre dans notre bibliothèque et que l’on y reviendra pour sortir de soi-même. Hervé Hamon se fait tantôt historien ou poète élégiaque, il nous rappelle que le premier « vrai » phare construit en France sous Henri III est celui de Cordouan à l’embouchure de la Gironde. Et comme chacun sait, « il abrite une chambre du roi » (qui n’y est jamais venu). Mais Hamon, passionné par l’esprit des îliens, a un faible pour les phares plantés en mer. Pics solitaires et majestueux. « Je pense aux Hérauts de Bréhat que je rase si souvent. On aborde ici une invraisemblable saga du courage et de la mort » avance-t-il, d’abord prudemment. Puis, il se lâche enfin, il parle du graal. De la montagne magique. Du roi des rois : « C’est Armen. L’extrémité du Finistère rassemble tous les dangers possibles. Îles ou archipels cernés d’écueils, que ce soit Ouessant, Molène, ou Sein ». Il faut lire ce texte pour se souvenir de ces gardiens du feu, exfiltrés de la Terre, ils furent les témoins et les premiers de cordée. Seuls, dans d’épouvantables conditions de travail, ils étaient nos yeux.
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Après ce bol de mer, rentrons à Paris, dans les beaux quartiers, lire C’est un vaurien, le dernier récit de Jacques Damade (le livre est épuisé) aux décidément très inspirées éditions Arcades Ambo. Quittons les vents violents, pour se mettre dans la peau d’un adolescent, rejeton bourgeois, en but avec lui-même, dans les ternes années 1960. Il y a maman, papa, la bonne et ce garçon qui tente de trouver son chemin dans les pas si glorieuses yéyés. Ce récit est lui aussi merveilleux, grâce au style soyeux de Jacques Damade qui déclenche l’émotion du lecteur sans artifices. Il chemine dans son enfance, à l’épure. On aime sa pudeur assassine, ses portraits d’un monde à jamais englouti, celui des ouvreuses, des Eskimo, des Westerns, d’Akim dans la jungle, de Sheila, de Danielle Darrieux, de la cinéphilie de Monsieur Langlois et des émois proustiens. Monsieur Nostalgie valide cette évocation sensible de la rue de Courcelles au temps du Général et de l’OAS. En outre, Jacques Damade écrit ici un remarquable éloge de la lecture : « Lire, c’est sans doute ce que je fais de mieux, je m’y abrite du monde et m’abandonne à ce vice impuni, stérile auquel je dois mes plus grands plaisirs, mes découvertes ». Du phare de Tévennec au cinéma Mac-Mahon, des vareuses aux Quatre Cents Coups de Truffaut, ces deux livres nous portent et nous maintiennent en vie.
Un œil sur la nuit – Mystère des phares – Hervé Hamon/Alain Robet – éditions Dialogues
C’est un vaurien (rue de Courcelles) – Jacques Damade – Arcades Ambo



