Pourquoi donc John Ruskin, le grand critique d’art anglais, s’est-il vanté d’avoir détruit une partie des œuvres du peintre, dont il était pourtant le fervent admirateur ? Claro a voulu en savoir plus sur cette troublante histoire d’amour-détestation…
Le coucher de soleil écarlate, avec des reflets orangés, le soleil, point jaune, au-dessus du fleuve dont le nom est inconnu, la silhouette sombre dans le lointain, un imposant bâtiment – religieux ? –, un pont… L’aquarelle et gouache, signée William Turner (1775-1851) garde tout son mystère, et c’est tant mieux. Ce qui importe ici, pour cet article, c’est le flamboiement du ciel. Dans son récit très documenté, Le feu aux nues, qui se lit comme un roman allègre, Claro raconte que John Ruskin (1819-1900), le talentueux critique d’art, s’est vanté d’avoir détruit une partie des œuvres de Turner. Ainsi a-t-il brûlé, lui, l’inconditionnel du peintre britannique, des centaines de toiles et dessins jugés « obscènes ». L’âtre pour purifier une œuvre monumentale des fumerolles érotiques insupportables. Un coup de folie qui ressemble à une histoire d’amour-haine. Détruire la part maudite d’un artiste pour préserver sa grâce et sa pureté. Un acte totalitaire, serait-on tenté d’ajouter.
Londres malfamé
Claro mène l’enquête. L’affaire paraît très vite plus complexe. Ce qui est certain, c’est que Ruskin n’a pas supporté la vue de femmes nues, cuisses entrouvertes, sexe sombre, annonçant « L’Origine du monde », de Gustave Courbet. Ruskin n’en reste pas là, il veut savoir si Turner est un obsédé sexuel. Il apprend que le peintre fréquente les bars malfamés de Londres. Il passe le week-end en compagnie de filles à matelots. Elles deviennent ses modèles. Ruskin devient dingue. Il faut faire disparaître ces horreurs. « Oui, je les brûlai toutes ! », s’exclame-t-il. Protéger la postérité « du grand peintre solaire », telle est sa mission. Mais Ruskin est-il passé à l’acte ? A-t-il réellement détruit l’œuvre de Turner « décrétée scrofuleuse » ? N’a-t-il pas plutôt brouillé les pistes ? Le feu aux toiles ou le chaos dans les toiles ?
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Parallèlement à son enquête menée « en direct », qui tente de faire la lumière sur cette histoire insensée, Claro brosse le portrait psychologique de Ruskin. Le critique d’art est en réalité un névrosé, transi face au corps féminin. L’auteur exhume les lettres d’Effie Gray, l’ex-épouse de Ruskin, dont le mariage fut annulé pour « non-consommation ». Incapable de toucher le corps vivant de sa femme, il préfère les courbes lascives des statues de marbre grecques. Le blocage sexuel de Ruskin, ses troublantes fascinations, nous réservent des surprises, et la Lolita de Nabokov éclaire, de manière inattendue, la part hideuse du critique. La découverte est donc double car « c’est en s’enfonçant dans le labyrinthe des innombrables dessins, aquarelles et carnets à sa disposition que Ruskin découvrit le darkside du peintre, cette face cachée qu’il affirma avoir brûlée », écrit Claro. Au final, un jeu de miroirs déroutant.
Déstockage avant fermeture définitive
Les créateurs doivent se méfier des adulateurs. Ils ne seront cependant jamais à l’abri des revirements spectaculaires de la société, la morale étant à géométrie variable. On comprend du reste mieux ceux qui font le ménage avant de quitter le monde des vivants.
Claro, Le feu aux nues, Flammarion, 192 pages.
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