Dans La recluse de Saint-Flour, Grégoire Kauffmann retrace l’histoire d’Esther Albouy, une femme tondue à la Libération qui s’est enfermée dans sa maison familiale pendant près de quarante ans. Un fait divers hors du commun, sordide et plus triste encore qu’on ne le pensait.

C’est un éperon rocheux d’origine volcanique surmonté d’une ville inexpugnable, Saint-Flour, dans le département du Cantal. L’été y est accablant ; l’hiver, la neige rend la ville fantômale. Georges Bataille, né non loin de là à Billom, y fut séminariste avant de jeter l’éponge davantage attiré par l’entreprise du diable que par celle de Dieu. Pourquoi évoquer le sulfureux Bataille ? Parce que l’histoire authentique que raconte Grégoire Kauffmann, fils du célèbre otage Jean-Paul Kauffmann, aurait pu être écrite par l’auteur du Bleu du ciel.
Tondue
Esther Albouy avait toutes les qualités requises pour devenir une sainte bataillienne. Avec d’autres femmes accusées de « collaboration horizontale », elle fut tondue par le coiffeur de la ville à la Libération devant une population revancharde. Kauffmann : « Il saisit la chevelure d’Esther et, sous les huées, tranche d’un coup sec. » On imagine la guillotine sous la Terreur. Kauffmann poursuit : « Une première mèche, longue, lourde, s’abat sur les planches. Puis une autre, puis d’autres encore, jusqu’à former un amas sombre à ses pieds. La tondeuse crisse contre le cuir de la tête, met à nu la peau pâle, les rondeurs osseuses, la pulpe du front, des tempes. » La foule les insulte et leur crache à la figure. La haine vient de l’inconscient, ça remonte par bouffées vengeresses, la violence ancestrale, d’un coup, brise les digues érigées par la culture. Grégoire Kauffmann, dans son récit La recluse de Saint-Flour, décrit avec précision l’atmosphère de 1944. Les collabos, les faux résistants, les rares courageux, le soupçon, la délation, la bêtise, la trahison, le pire et le meilleur de l’Homme à la fois.
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Délire à trois
Mais le cas Esther Albouy dépasse très vite le cadre de la guerre. Cette jeune employée des Postes, bannie de sa ville natale, va devenir l’héroïne d’une histoire sordide. Elle revient à Saint-Flour, s’enferme dans la maison familiale en compagnie de ses parents et de ses deux frères, Hubert et Rémi. Il se raconte que le père, Léon, tient cloîtrée sa fille pour qu’elle échappe à la honte. Le père et la mère meurent. Leurs cadavres restent plusieurs semaines dans la maison. Mais le pire est à venir. Le huis clos se prolonge après le décès des parents. La folie s’empare du trio : Esther, Rémy et Hubert. On parle de délire à trois. Le récit de Grégoire Kauffmann est glaçant. Après quarante années de réclusion, le GIGN finit par donner l’assaut. Les dix-neuf gendarmes découvrent alors l’horreur absolue. Esther et Hubert ne sont plus que des ombres humaines en haillons recroquevillées dans une pièce jonchée de détritus et d’excréments. Devant eux, le corps momifié de l’aîné. Il est mort depuis trois ans déjà. Un détail cependant : « À côté du défunt, dans un verre d’eau claire, une fleur fraîchement coupée, blanche. Esther et Hubert avaient coutume d’honorer la dépouille de leur frère. » Les accusations se poursuivent et le récit sombre dans le sordide. Hubert, qui meurt en 1996, pourrait être le fils d’Esther. Les psychiatres observent une relation de dépendance mutuelle qui ressemble au lien maternel. Georges Bataille est aux commandes : inceste supposé, avilissement, déchéance, troubles psychiatriques, défaillance paternelle, culpabilité refoulée…
Elément déclencheur
C’est peut-être dès la première page du livre qu’il faut trouver la vérité de ce drame incroyable. L’auteur révèle qu’Esther a été violée par un collègue de son père, Jean Albertini, âgé de trente-six ans. Ce pourrait être l’élément déclencheur de son traumatisme. La jeune femme, fragile psychologiquement, aurait été brisée par ce choc majeur ; elle se serait ensuite méfiée de l’altérité. Après le viol, elle aurait développé un « comportement bizarre », ce qui aurait poussé une partie des Sanflorins à l’accuser d’avoir eu des relations sexuelles avec des Allemands. Le père l’aurait alors enfermée pour la soustraire au regard malveillant des autres. L’analyse de Grégoire Kauffmann – sans oublier le documentaire d’Emmanuel Blanchard sur le même sujet (2025) – dépeint une Esther Albouy non plus coupable mais victime absolue.
Née en 1923, Esther décède le 11 février 2004. Elle repose au côté d’Hubert, dans le cimetière de Saint-Étienne-du-Valdonnez, berceau de la famille. Leurs dernières volontés sont ainsi respectées. Aucune inscription gravée sur la tombe. Le monde n’a pas à connaître leur secret.
Grégoire Kauffmann, La recluse de Saint-Flour, Flammarion, 332 pages.


