Le réalisateur new-yorkais Abel Ferrara revient sur son parcours dans un livre. Ses mémoires permettent d’entrer dans les coulisses d’une œuvre aussi libre que conflictuelle

Dans Scène, ses mémoires publiées aux éditions Séguier (traduit de l’anglais (États-Unis) par Yves Gabay), Abel Ferrara revient sur près d’un demi-siècle de cinéma. Des premiers films tournés à New York aux productions internationales, il traverse les tournages, les acteurs, les producteurs, les excès et les conflits. Mais le livre tient surtout à une obsession : trouver les moyens de faire le film qu’il a en tête.
Ferrara commence avec presque rien. En 1976, il réalise 9 Lives of a Wet Pussy sous le pseudonyme de Jimmy Boy L., qu’il considère comme son « diplôme ». Il garde de cette période ce qu’il appelle « le fantasme de la percée » : réunir trois sous, faire un film et voir le monde entier venir le regarder. Ce rêve ne l’a jamais quitté.
Puis vient Driller Killer. Un peintre fauché, un appartement, une perceuse transformée en arme. Ferrara filme le New York de la fin des années 1970, ses immeubles abandonnés, ses graffitis, sa violence. La ville fournit le décor, mais aussi la matière même de ses premiers films.
De L’Ange de la vengeance à King of New York, de Bad Lieutenant à The Addiction et New Rose Hotel, une même tension traverse son cinéma. Les personnages sont poussés jusqu’à leurs limites, qu’il s’agisse de violence, de drogue, de foi ou de culpabilité. Christopher Walken, Harvey Keitel, Willem Dafoe, Juliette Binoche et Gérard Depardieu viendront donner à cette œuvre des visages très différents.
King of New York naît notamment du choc provoqué chez Ferrara par Terminator et Mad Max 2. Il imagine une fusillade dans une église, avec un tireur déguisé en hassid. De cette idée surgit un film où Frank White, interprété par Christopher Walken, revient à New York pour reprendre le contrôle de la ville.
Bad Lieutenant conduit cette logique beaucoup plus loin. Harvey Keitel y incarne un policier détruit par la drogue, le jeu et la culpabilité. Après avoir touché le fond, il rencontre dans le pardon accordé par une religieuse une possibilité de rédemption. La vision du Christ dans l’église fait basculer le film vers une forme de Passion. Scorsese, qui avait lui-même affronté ces questions dans La Dernière Tentation du Christ, considérera Bad Lieutenant comme l’un des grands films consacrés à la rédemption.
Ferrara ne sépare guère cette matière de sa propre existence. Dans Scène, il raconte ses addictions et ses arrestations. Lors de l’une d’elles, il se retrouve avec des pochons de cocaïne dans la main, coincé par les policiers devant son propre appartement. La scène possède l’absurdité d’une séquence de film, sauf qu’elle s’est réellement produite.
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Cette proximité entre vie et cinéma donne aussi au livre sa part la plus sombre. Ferrara revient sur les dégâts de l’alcool et de la drogue, notamment dans sa vie familiale. La légende du cinéaste maudit laisse alors place à quelque chose de plus difficile : les conséquences concrètes d’une existence menée à toute vitesse. Son rapport à l’industrie explique une autre constante de son parcours. À Hollywood, il voit « les experts-comptables » prendre le pouvoir sur le cinéma. Les films commencent à être pensés en fonction de ce qu’ils doivent rapporter. Ferrara supporte mal cette logique, comme il supporte mal qu’on lui dise ce que le public est censé aimer. Il écrit qu’il va au cinéma pour être « bousculé, chaviré ». Cette opposition se retrouve dans son rapport au montage. Après l’expérience désastreuse de Cat Chaser, dont le film a été profondément remanié sans son accord, il fait du final cut une condition non négociable. Pour Ferrara, le montage constitue le dernier lieu où le cinéaste peut encore décider de ce que sera son film. New Rose Hotel offre une illustration particulièrement intéressante de cette méthode. Le texte de William Gibson modifie sa conception du récit. Les flashes-back, les variations d’une même scène et les prises différentes de Christopher Walken permettent au montage de faire surgir plusieurs films à partir du même matériau. Le récit devient une matière à recomposer plutôt qu’une ligne à suivre.
Le conflit avec Cannes autour de Welcome to New York prolonge cette volonté de conserver la maîtrise du film. Thierry Frémaux, directeur du Festival de Cannes, lui demande des coupes pour une éventuelle sélection. Ferrara refuse. Le film ne sera retenu ni par la compétition, ni par la Quinzaine des réalisateurs, ni pour une séance spéciale.
Ferrara regarde pourtant les nouvelles technologies avec moins de méfiance que l’industrie traditionnelle. Le téléphone permet désormais de tourner avec une caméra dans la poche ; Internet offre un accès direct à la diffusion. Pour celui qui a commencé avec quelques dollars et des moyens de fortune, cette évolution ouvre de nouvelles possibilités. Scène raconte finalement la trajectoire d’un cinéaste qui n’a cessé de défendre sa manière de faire des films. Une trajectoire faite de succès, de dérapages, de conflits et de fidélités. Ferrara en connaît le prix, mais continue d’avancer avec la même obstination.
256 pages, publication le 1er octobre.
Scène. Mémoires (Édition française)
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