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7-Octobre: le coup de téléphone qui embarrasse Netanyahou

L’analyse géopolitique de Gil Mihaely


7-Octobre: le coup de téléphone qui embarrasse Netanyahou
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, à droite, et son épouse Sara votent lors des élections primaires du parti Likoud, en vue des élections législatives israéliennes d’octobre, à Jérusalem, lundi 17 août 2026 © UPI/Newscom/SIPA

Selon une enquête de Haaretz, le Premier ministre israélien aurait été personnellement averti par Mohammed ben Zayed et le chef du renseignement égyptien. Comme en 1973, les informations existaient, mais elles se sont heurtées aux certitudes du pouvoir.


Selon une enquête de Haaretz, fondée sur des dizaines de témoignages, des documents et des échanges entre membres de l’entourage de Benyamin Netanyahou, ce dernier aurait reçu plusieurs avertissements explicites dans les semaines précédant le 7 octobre 2023. Le bureau du Premier ministre dément catégoriquement ces informations.

Négociations secrètes

Selon l’enquête, depuis le début de 2023, Israël et le Hamas auraient mené, avec l’autorisation de Netanyahou, des négociations secrètes en vue d’une trêve durable à Gaza. Les discussions portaient sur un allègement du blocus, la création de zones commerciales, l’entrée de marchandises, l’exploitation du gisement gazier Gaza Marine et la libération des quatre Israéliens alors détenus dans l’enclave. À la fin d’août, Netanyahou aurait accepté la libération de trente prisonniers palestiniens, dont vingt condamnés à perpétuité, mais aurait ensuite retardé la réunion du comité ministériel nécessaire pour approuver l’accord.

Début septembre, Yahya Sinwar aurait brusquement interrompu les pourparlers. Il aurait ensuite demandé à un intermédiaire du Fatah de prévenir Israël qu’il préparait une « immense surprise », une opération exceptionnelle qu’il qualifiait de zilzal, « tremblement de terre ». Le message aurait été transmis à un conseiller palestinien de Mohammed ben Zayed, président des Émirats arabes unis, puis au Shin Bet le 15 septembre.

Ronen Bar, chef du renseignement intérieur israélien de 2021 à 2025

Ronen Bar, directeur du Shin Bet, aurait immédiatement alerté Netanyahou. Lors d’une réunion organisée le 17 septembre, il aurait estimé qu’Israël se trouvait sur une trajectoire d’affrontement et recommandé une attaque préventive ou, au minimum, un renforcement important des défenses à Gaza et en Cisjordanie. Aucune décision n’aurait été prise. Les services auraient toutefois interprété la menace comme pouvant concerner l’enlèvement d’Elizabeth Tsurkov, alors captive en Irak, et non une attaque massive depuis Gaza.

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Constatant l’absence de réaction israélienne, Mohammed ben Zayed aurait personnellement téléphoné à Netanyahou une dizaine de jours avant le massacre. Au cours d’une conversation de 45 minutes, il l’aurait averti que Sinwar préparait une opération majeure susceptible d’embraser toute la région et de menacer les accords d’Abraham. Netanyahou aurait répondu que le Hamas projetait probablement une action en Cisjordanie et qu’Israël était prêt à tous les scénarios. Pourtant, selon l’enquête, Netanyahou n’aurait communiqué l’alerte émiratie ni au chef du Mossad, ni au directeur du Shin Bet, ni au chef d’état-major.

Mohammed ben Zayed, Émir d’Abou Dabi. DR.

L’article replace ces avertissements dans une politique plus ancienne. Depuis 2017, Sinwar aurait poursuivi simultanément deux stratégies : préparer militairement le Hamas à une confrontation décisive et rechercher un accord économique susceptible d’améliorer la situation à Gaza. Plusieurs projets de trêve et d’échange de prisonniers auraient progressé, avant d’être retardés par Netanyahou. Dans le même temps, celui-ci aurait régulièrement refusé les propositions de l’armée visant à mener une opération d’envergure contre le Hamas, préférant contenir Gaza pour concentrer les efforts sur l’Iran et le front nord. L’enquête affirme également que plusieurs possibilités de libérer rapidement des otages civils se seraient présentées dans les premières heures et les premiers jours suivant le massacre.

Le 7 octobre à 19 heures, le Premier ministre qatari, Mohammed ben Abdelrahmane Al-Thani, aurait informé le directeur du Mossad, David Barnea, que le Hamas était prêt à libérer immédiatement tous les civils et que Doha proposait sa médiation. Barnea aurait répondu qu’Israël refusait alors toute discussion avec le Hamas. Son entourage confirme l’existence de la proposition, mais affirme que le Hamas exigeait en contrepartie l’arrêt de l’offensive israélienne et de nouveaux droits sur le mont du Temple. Le Qatar conteste cette version et soutient qu’aucune condition aussi lourde n’avait été formulée à ce stade.

Le lendemain, Rawhi Mushtaha, bras droit de Sinwar, aurait également informé un proche de Mohammed Dahlan que le Hamas était prêt à libérer sans contrepartie les civils, terme qui, dans la définition de Sinwar, désignait les otages âgés de moins de 18 ans ou de plus de 50 ans. Le message aurait été transmis au Shin Bet, sans susciter de négociation. Un haut responsable israélien reconnaît que certaines de ces propositions sont parvenues aux services et au gouvernement, mais explique que les dirigeants, encore sous le choc, n’étaient pas psychologiquement ni opérationnellement prêts à les examiner. Le soir du 7 octobre, la libération des otages ne figurait d’ailleurs pas encore parmi les objectifs de guerre arrêtés par le gouvernement.

Washington ne serait intervenu que plusieurs jours plus tard. Antony Blinken aurait évoqué la question avec Netanyahou le 12 octobre, sans obtenir de réponse claire. Ce n’est que le 14 octobre que le Premier ministre israélien aurait accepté la médiation qatarie. David Barnea se rendit à Doha le lendemain, huit jours après la première proposition. Entre-temps, les bombardements s’étaient intensifiés, les positions s’étaient durcies et le prix exigé par le Hamas avait augmenté.

« Immense surprise »

La thèse générale de l’enquête est donc double. Avant le 7-Octobre, plusieurs avertissements suffisamment inquiétants n’auraient pas été correctement interprétés, partagés ou suivis d’effet tandis qu’après l’attaque, le choc et la priorité donnée à la destruction du Hamas auraient empêché Israël d’examiner immédiatement des propositions susceptibles de sauver des dizaines d’otages civils.

À la même période, vraisemblablement dans les derniers jours de septembre 2023, une autre alerte serait parvenue directement au cabinet du Premier ministre. Le général Abbas Kamel, chef du renseignement égyptien, aurait averti Netanyahou que le Hamas préparait « quelque chose d’inhabituel », une « opération terrifiante ». Selon Yediot Aharonot, Netanyahou lui aurait répondu qu’Israël maîtrisait la situation à Gaza et que le véritable danger se trouvait en Cisjordanie, où des forces étaient redéployées. L’article de Haaretz ne précise toutefois ni la date exacte de cet avertissement ni quels responsables israéliens, en dehors de Netanyahou et de son cabinet, en auraient été informés. Il affirme seulement que, lors d’une réunion sécuritaire tenue le 1er octobre, le Premier ministre n’a mentionné aucune des alertes personnelles qu’il aurait reçues.

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L’enquête de Haaretz entretient une ambiguïté qui renforce l’accusation portée contre Netanyahou. Dès le 15 septembre 2023, le Shin Bet avait reçu, par l’intermédiaire d’un responsable du Fatah et d’un conseiller palestinien de Mohammed ben Zayed, un avertissement attribué à Yahya Sinwar selon lequel celui-ci préparait une « immense surprise », qualifiée de zilzal. Ronen Bar avait immédiatement transmis l’information à Netanyahou et, le 17 septembre, une réunion réunissant le Shin Bet, l’armée, le Mossad et le Conseil national de sécurité avait examiné la menace. Bar avait même estimé qu’Israël se trouvait sur une « trajectoire d’affrontement » et recommandé une attaque préventive ou, au minimum, un renforcement des défenses. La menace avait donc bien été portée à la connaissance de l’ensemble de l’appareil sécuritaire, même si elle avait été mal interprétée, certains responsables imaginant une opération en Cisjordanie ou une tentative de s’emparer d’Elizabeth Tsurkov en Irak. L’alerte que Netanyahou aurait ensuite passée sous silence est différente. Il s’agit de l’appel personnel de Mohammed ben Zayed, une dizaine de jours plus tard, confirmant que Sinwar préparait une action majeure contre Israël. Lorsque Ronen Bar et Herzi Halevi affirment ne pas avoir été informés de « l’alerte du président des Émirats », ils désignent cette seconde mise en garde, et non le message reçu le 15 septembre. La nuance est toutefois essentielle. Netanyahou n’aurait pas dissimulé aux services l’existence même de la menace, puisqu’ils en connaissaient déjà la substance mais il aurait omis de leur transmettre une confirmation supplémentaire, émanant cette fois directement d’un chef d’État allié. Cette confirmation aurait pu donner davantage de poids au premier avertissement et conduire les responsables israéliens à « faire un plus un », mais présenter l’appareil sécuritaire comme entièrement maintenu dans l’ignorance par le Premier ministre va au-delà de ce que démontre l’article.

Publiée à quarante jours des élections, l’information a fait l’effet d’une bombe. Les chefs des partis d’opposition ont même publié un communiqué commun réclamant la création d’une commission d’enquête d’État, une décision que Netanyahou s’est jusqu’ici bien gardé de prendre. Une telle commission pourrait pourtant établir rapidement si cet appel entre Bibi et Mohammed ben Zayed a bien eu lieu car ce genre d’échange entre deux chefs d’État ne se déroule jamais sans intermédiaires, sans témoins ni sans laisser de traces.

Sur le fond, plus on en apprend sur les semaines qui ont précédé le 7-Octobre, plus le parallèle avec septembre-octobre 1973 s’impose. À l’époque, le roi Hussein de Jordanie avait personnellement averti Golda Meir de l’imminence d’une attaque syrienne. À la veille de la guerre, Ashraf Marwan, proche conseiller du président égyptien Anouar el-Sadate, avait également donné l’alerte lors d’un rendez-vous d’urgence à Londres avec le chef du Mossad, Zvi Zamir. En 2023 comme en 1973, les informations existaient et provenaient de sources jugées fiables. Mais lorsque les dirigeants tiennent un scénario pour impossible, parce qu’il leur paraît irrationnel ou contraire aux intérêts de l’ennemi, même les meilleures alertes peinent à ébranler leurs certitudes. Le renseignement échoue alors moins à voir qu’à convaincre ceux qui croient déjà savoir.

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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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