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Léon XIV contre les trumpistes de bénitier

Enquête sur l’étonnant renouveau catho des élites politiques aux Etats-Unis


Léon XIV contre les trumpistes de bénitier
J. D. Vance et sa famille assistent à la messe du Vendredi saint à la basilique Saint-Pierre, au Vatican, 18 avril 2025 © Kenny Holston/The New York Times via AP/SIPA

La majorité des trumpistes sont évangélistes mais, nouveauté dans la protestante Amérique, ses cerveaux sont catholiques. J.D. Vance, leur figure de proue, s’appuie plus sur Thomas d’Aquin que sur Reagan pour repenser la politique. Un renouveau catholique sans le pape, qui rappelle à ces apprentis docteurs de la foi quelques bases théologiques


Pour tout responsable politique américain, communier, c’est communiquer. La religion aux États-Unis n’est pas seulement une affaire privée : elle façonne le débat public et continue d’organiser les grands clivages idéologiques comme dans aucun autre pays occidental. Au cours des années 2010, la droite américaine s’est ainsi largement identifiée au protestantisme évangélique. Avant même la naissance du mouvement MAGA, les militants du Tea Party appelaient à restaurer l’Amérique traditionnelle en renouant avec les valeurs religieuses du pays. Leur combat s’articulait autour de deux éléments : la lutte contre l’avortement et la dénonciation d’un État fédéral jugé dispendieux. Cette alliance atteint son apogée lors du premier mandat de Donald Trump avec l’arrivée de Mike Pence, figure emblématique de l’évangélisme conservateur, à la vice-présidence. Six ans plus tard, grâce aux trois juges nommés par Trump à la Cour suprême, l’arrêt Roe v. Wade de 1973 est renversé, offrant à la droite religieuse la victoire politique qu’elle poursuivait depuis près d’un demi-siècle.

Personne n’aurait pu imaginer que cette prééminence évangélique puisse progressivement être remplacée par une nouvelle génération de catholiques conservateurs, dans un pays où le catholicisme était davantage associé au Parti démocrate. Pourtant, après les quatre années de présidence du catholique « progressiste » Joe Biden, le centre de gravité intellectuel et politique du Parti républicain s’est nettement déplacé dans le sens d’un conservatisme catholique.

L’actuel vice-président J. D. Vance est converti au catholicisme. Le secrétaire d’État Marco Rubio est un catholique pratiquant. Autour du président gravitent également plusieurs catholiques influents. Parmi eux figurent Kevin Roberts, président de The Heritage Foundation et principal architecte intellectuel du « Project 2025 », et Leonard Leo, l’homme qui a profondément remodelé la Cour suprême en favorisant la nomination de juges conservateurs. Si quelques-uns, à l’image de Mike Johnson, président de la Chambre des représentants, demeurent évangéliques, l’alliance entre les deux traditions religieuses a changé de nature. Les évangéliques restent la principale force électorale du trumpisme, mais les catholiques en sont devenus les principaux inspirateurs intellectuels. Cette évolution est d’autant plus remarquable que la droite américaine s’est longtemps construite sur une profonde méfiance à l’égard de Rome.

Saint Augustin vs Ronald Reagan

Aujourd’hui, une partie importante des dirigeants du Parti républicain revendique ouvertement son appartenance à l’Église catholique. Cependant, il ne faut pas confondre cette nouvelle génération avec les néoconservateurs catholiques des années 1980, généralement favorables au libre-échange, à l’interventionnisme américain et au consensus libéral issu de la guerre froide. Les intellectuels qui influencent la droite contemporaine se distinguent par leur critique radicale du libéralisme mondialiste. Ils réclament un dépassement du consensus libéral américain, tant sur le plan social qu’économique, par ce qu’ils appellent le post-libéralisme.

Le plus connu d’entre eux est Patrick Deneen, professeur de science politique à l’université Notre Dame. Son ouvrage Why Liberalism Failed est devenu l’un des livres de référence du post-libéralisme américain et a exercé une influence notoire sur J. D. Vance. Adrian Vermeule, professeur de droit à Harvard, défend une conception du « bien commun » qui remet en cause la neutralité de l’État libéral. Ses travaux sont ouvertement discutés au sein de la Federalist Society, un puissant réseau de juristes conservateurs fondé en 1982, qui exerce une influence déterminante sur la sélection des magistrats fédéraux et des juges de la Cour suprême. Proche de Leonard Leo, longtemps dirigeant de l’organisation, Vermeule contribue à nourrir la réflexion juridique de la nouvelle droite américaine.

Sohrab Ahmari est une figure plus singulière. Né en Iran, il a épousé les thèses marxistes avant de se convertir au catholicisme. Ancien éditorialiste du New York Post, il est devenu l’une des principales figures médiatiques du post-libéralisme américain. Fondateur de la revue Compact, il plaide pour un conservatisme plus social, plus protectionniste, davantage centré sur la famille et les classes populaires. Adversaire déclaré du libertarianisme et du conservatisme reaganien, il réclame un État capable de protéger les travailleurs contre les excès du marché. Sa position sur l’Iran illustre aussi la rupture de cette nouvelle droite avec le néoconservatisme. Hostile à la République islamique, dont il connaît l’autoritarisme, Ahmari rejette néanmoins toute guerre de changement de régime et toute nouvelle aventure américaine au Moyen-Orient. C’est également la ligne défendue par J. D. Vance, favorable à la fermeté contre le programme nucléaire iranien, mais opposé à une intervention destinée à renverser le régime de Téhéran.

J. D. Vance salue le pape Léon XIV après la messe d’inauguration de son pontificat, au Vatican, 18 mai 2025 (C) Alessandra Tarantino/AP/SIPA

Toutes ces personnalités forment le fer de lance d’une double réaction. D’abord contre le libéralisme progressiste américain, incarné par le wokisme, et d’autre part contre les excès du libéralisme économique et mondialiste. Selon eux, le libéralisme aurait progressivement détruit les communautés, fragilisé l’intégrité des familles, favorisé la mondialisation, et réduit l’État au rôle d’arbitre neutre entre des intérêts concurrents. Ils plaident au contraire pour une puissance publique capable de défendre le bien de tous les citoyens. Ce bien commun aux accents augustiniens serait assuré par la cohésion nationale et la défense des traditions de l’Occident. Il constitue le cœur d’une synthèse entre la doctrine sociale de l’Église et le conservatisme national qui forme l’ossature intellectuelle du trumpisme.

L’unité catholique répond aux divisions du protestantisme

Pourquoi cette pensée exerce-t-elle une telle attraction sur les élites conservatrices américaines ? La réponse tient moins à la spiritualité qu’à la puissance intellectuelle du catholicisme. Chez nombre de convertis, la démarche est d’abord philosophique avant d’être religieuse. J. D. Vance le reconnaît lui-même dans Communion, le récit de sa conversion publié en juin 2026 : « Je n’ai pas eu une illumination sur le chemin de Damas. » Ce qui l’a conduit vers l’Église catholique n’est pas une expérience mystique, mais la découverte d’une tradition intellectuelle capable de donner une cohérence à ses intuitions politiques.

Élevé dans le protestantisme évangélique, J. D. Vance explique avoir progressivement été convaincu de la crise du libéralisme moderne. À ses yeux, le catholicisme offrirait une réponse plus solide que les multiples courants protestants, que leurs divisions rendraient incapables de produire une pensée politique cohérente. L’acceptation d’une autorité doctrinale, fondée à la fois sur les Écritures et sur la Tradition, lui est apparue comme une manière de sortir du relativisme qui caractérise, selon lui, le christianisme américain contemporain.

Patrick Deneen voit lui aussi dans l’affaiblissement du protestantisme historique l’une des causes de la montée du progressisme culturel et du wokisme. Depuis une vingtaine d’années, une partie importante des intellectuels conservateurs redécouvre les grands auteurs de la tradition catholique. Saint Augustin et saint Thomas d’Aquin occupent désormais la place que tenaient autrefois John Locke, Adam Smith ou les théoriciens du libéralisme classique. Le changement est considérable : la question centrale n’est plus seulement de limiter le pouvoir de l’État, mais de savoir quelle conception du bien commun celui-ci doit promouvoir.

La contre-culture catholique

Cette redécouverte des sources intellectuelles du christianisme conduit souvent à une pratique religieuse plus exigeante. J. D. Vance en est l’illustration la plus connue. Baptisé en 2019 au prieuré dominicain Sainte-Gertrude de Cincinnati, dans l’Ohio, il rejoint une communauté réputée pour la qualité de sa formation théologique et son attachement à la liturgie latine traditionnelle. C’est là qu’il approfondit sa lecture de saint Augustin, de saint Thomas d’Aquin et de la doctrine sociale catholique, qui nourriront durablement sa réflexion politique. Le choix de ce prieuré est suggestif. Il symbolise une évolution plus large du conservatisme américain. Là où les générations précédentes privilégiaient avant tout les « guerres culturelles » – contre l’avortement, le mariage homosexuel ou la sécularisation – une partie de la nouvelle droite cherche désormais à élaborer une critique beaucoup plus globale du libéralisme moderne. La question n’est plus seulement de défendre certaines valeurs chrétiennes, mais de repenser les fondements philosophiques de l’ordre politique.

Longtemps minoritaires dans un pays dominé par le protestantisme, les catholiques américains ont développé dans leur histoire un écosystème parallèle. Ils ont leurs propres universités, revues, maisons d’édition, fondations et centres de recherche. Cette contre-société intellectuelle, construite en marge de l’establishment protestant, leur a permis de former plusieurs générations de juristes, de philosophes et de responsables politiques. Lorsque le progressisme culturel s’est imposé dans les universités et les médias à partir des années 1960, ces institutions sont devenues le principal refuge des conservateurs américains.

Voilà ce qui explique l’influence qu’exercent aujourd’hui des organisations comme The Heritage Foundation, l’Ethics and Public Policy Center, laFederalist Society ou encore la revue First Things. Leurs dirigeants – Kevin Roberts, Ryan Anderson ou Leonard Leo – comptent parmi les principaux architectes intellectuels de la droite contemporaine. Le phénomène dépasse largement les think tanks. Aujourd’hui, six des neuf juges de la Cour suprême sont catholiques, ainsi que près d’un quart des élus républicains au Congrès. Parmi les convertis les plus influents figurent, outre J. D. Vance, l’ancien président de la Chambre Newt Gingrich, les essayistes Michael Knowles et Matt Fradd, ainsi que plusieurs personnalités médiatiques comme Candace Owens ou Megyn Kelly.

Les relations tumultueuses avec le Saint-Siège

Cependant, ce renouveau ne s’effectue pas sans difficulté. Le succès de la religion catholique s’accompagne chez certains d’un sentiment de supériorité culturelle, voire même d’un orgueil de caste. Rod Dreher, écrivain proche de J. D. Vance, met en garde contre ce risque dans un article-confession[1], en témoignant qu’il a été « un catholique triomphaliste, fier d’appartenir à cette Église et d’être entouré de gens brillants ». L’usage politique de la foi et de la doctrine catholique se heurte à l’autorité spirituelle et doctrinale dont cette élite se revendique. Arrivée dans les cercles du pouvoir, elle doit faire l’expérience du décalage qui existe entre les principes spirituels qui l’animent et les nécessités temporelles auxquelles elle fait face. Bien que J. D. Vance multiplie les marques de révérence envers le Très Saint-Père, il doit aussi défendre une ligne politique qui entre en conflit avec les positions des papes François, puis Léon XIV. À plusieurs reprises, il s’est permis d’interpréter et d’appliquer la doctrine catholique dans le sens de ses besoins politiques.

Deux questions en particulier font l’objet de tensions entre la droite américaine et la papauté : l’immigration et la guerre. L’administration Trump prône l’expulsion massive de migrants et un contrôle renforcé aux frontières, là où le Vatican met l’accent sur l’universalité de la dignité humaine et l’importance de l’accueil. Quand J. D. Vance défend une approche sélective du devoir de charité, dans une interview fin janvier 2025 surFox News, le pape François s’oppose fermement à cette vision en invitant les catholiques à méditer sur « l’amour qui construit une fraternité ouverte à tous, sans exception ». Le pape Léon XIV a quant à lui critiqué la guerre menée au Moyen-Orient par les États-Unis. Bien que farouchement opposé au financement de la guerre en Ukraine, le clan Vance refuse le pacifisme absolu prôné par le Vatican et va jusqu’à contester l’autorité théologique du pape. Lorsque Léon XIV a affirmé que les chrétiens ne se rangeaient jamais du côté de ceux qui larguent des bombes, J. D. Vance a répliqué publiquement, lors d’un événement organisé par l’organisation conservatrice Turning Point USA, que le souverain pontife devrait « faire preuve de prudence lorsqu’il aborde des questions de théologie »

Certes, nous sommes loin des querelles qui ont opposé les papes et les monarques au Moyen-Âge. Rappelons que nos rois très chrétiens étaient experts en la matière. Mais ces disputes illustrent un certain manque d’expérience politique de cette nouvelle élite. La distinction entre le temporel et le spirituel, pourtant centrale chez les penseurs catholiques, ne semble pas acquise. Les déclarations de J. D. Vance mettent aussi en lumière le besoin compulsif de la droite américaine de justifier la politique par la théologie. Serait-ce paradoxalement un reste de protestantisme ?

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[1] Rod Dreher, « Converts », Substack, 24 janvier 2026.

Septembre 2026 - #148

Retrouvez cet article dans le Magazine Causeur N°148 de Septembre 2026

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Etudiant à l'ESJ.

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