Le président Macron a reconnu par le passé que le port du voile était contraire à notre « civilité ». Pourtant, le bloc central refuse que les Français s’emparent de la question par la voie du référendum, alors que Mélenchon se frotte les mains, affirmant avoir changé d’avis et commis par le passé « une erreur terrible » en défendant la laïcité. De son côté, l’interdiction du voile dans la rue prônée par Marine Le Pen présente un inquiétant paradoxe: cette proposition de loi prétend combattre la fragmentation du pays par une mesure susceptible de la rendre plus profonde encore. Analyse.
La proposition du Rassemblement national d’interdire le voile islamique dans l’espace public vient de rouvrir l’une de ces querelles françaises où, derrière une mesure particulière, surgit aussitôt une question beaucoup plus vaste. On peut discuter cette interdiction, sa légitimité, sa faisabilité juridique, ses conséquences, bien sûr. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs : dans l’extraordinaire difficulté à discuter du problème auquel elle prétend répondre.
Mœurs étrangères
Car le voile n’est plus seulement un vêtement ni même un signe religieux. Il est devenu le symbole visible d’une transformation de la société française que les uns considèrent comme l’exercice normal de la liberté religieuse et que les autres perçoivent comme l’avancée progressive de normes culturelles et religieuses étrangères à l’histoire française. Or, entre ces deux perceptions, le débat devient presque impossible : la question politique se transforme immédiatement en question morale, et celui qui interroge la transformation elle-même risque d’être disqualifié avant même que ses arguments aient été examinés.
Mais c’est précisément ici que le Rassemblement national risque, par électoralisme populiste, de tomber dans le piège que lui tend l’islamisme. En proposant l’interdiction générale du voile dans l’espace public, il lui offre la possibilité de déplacer entièrement le terrain de l’affrontement. Il ne sera bientôt plus question de l’islamisme, de son influence, de ses stratégies d’emprise ou de la progression de normes religieuses dans la société française, mais d’une question autrement plus mobilisatrice : l’État a-t-il le droit de dire à une femme adulte comment elle doit s’habiller dans la rue ?
Le piège est d’autant plus redoutable qu’il dépasse très largement les seuls musulmans. Une telle interdiction peut heurter tous ceux qui, sans aucune sympathie pour l’islamisme et parfois même profondément hostiles à celui-ci, considèrent la liberté individuelle comme une frontière que l’État ne doit pas franchir. Elle risque tout particulièrement de rencontrer l’opposition d’une partie de la jeunesse, pour laquelle la liberté de disposer de soi, de son corps, de son apparence et de son identité constitue désormais une valeur cardinale. L’islamisme disposerait alors d’un avantage politique considérable : faire oublier la question de son emprise en se présentant comme le défenseur d’une liberté menacée.
Nouvelle fracture française
La fracture qui en résulterait ne séparerait donc nullement, de manière simple, musulmans et non-musulmans. Elle traverserait la société française elle-même, les générations, les familles politiques et jusqu’aux adversaires de l’islamisme. Aux fractures déjà existantes viendrait s’ajouter une nouvelle guerre morale opposant ceux qui invoqueraient la sauvegarde de la civilisation française à ceux qui défendraient les libertés individuelles — comme s’il fallait désormais choisir entre les deux.
A lire aussi, David Duquesne: Voiles et vapeurs de la République
Ce serait peut-être là le paradoxe le plus inquiétant : prétendre combattre la fragmentation du pays par une mesure susceptible de la rendre plus profonde encore, et offrir ainsi à l’islamisme la possibilité de transformer un conflit politique sur son projet de société en un conflit moral entre oppresseurs et victimes.
On peut donc refuser cette réponse du Rassemblement national sans fermer les yeux sur la réalité à laquelle il prétend répondre. C’est même tout l’enjeu : ne céder ni au déni de l’islamisme, ni à des réponses qui, sous couvert de le combattre, risquent de renforcer les fractures dont il prospère.
Car derrière la querelle du voile se profile une question autrement décisive : la France est-elle encore capable de nommer les transformations qu’elle connaît et de décider politiquement de ce qu’elle veut demeurer ?
Ce qui se joue ici n’est donc pas l’impuissance du politique. Ce sont des choix politiques : ce que l’on accepte, ce que l’on refuse, ce que l’on protège, ce que l’on transforme et, surtout, ce que l’on décide de ne plus voir.
C’est devant cette question que se dresse aujourd’hui le mur de la cécité.
Le consensus des élites : la fin du politique
La droite, la gauche et le centre ne diffèrent plus aujourd’hui que par la musique de leurs discours.
L’harmonie d’ensemble, elle, reste la même : celle d’un ordre politique qui s’est donné pour tâche non plus de gouverner le réel, mais d’en neutraliser la conflictualité. À travers des styles et des postures différentes, ils partagent tous la même hantise : empêcher l’irruption du peuple réel — celui qui vote, souffre et se souvient — à travers la menace électorale du Rassemblement national.
« C’est trop tard de dire : on va interdire le voile dans l’espace public. On ne va pas envoyer les carabiniers pour arracher les voiles » résumait ainsi le maire de Meaux Jean-François Copé au micro de Télématin sur France 2 mercredi.
Cette peur n’est pas seulement celle d’une alternance. Elle exprime une angoisse plus profonde : celle de voir surgir une France qu’on croyait disparue, enracinée, inquiète de son destin, attachée à son identité. Car ce peuple-là, celui des classes populaires, pressent ce que les élites refusent de voir : que la France marche, à pas forcés, vers un mur. Ce mur, c’est celui du déni ; il cache derrière lui une immigration devenue de masse, et avec elle la lente islamisation d’une partie du territoire national.
Mais que le Rassemblement national soit devenu le principal véhicule électoral de cette inquiétude populaire ne signifie nullement qu’il apporte nécessairement les réponses capables d’y répondre. Il peut lui aussi céder à la simplification, transformer une question politique complexe en mesure symbolique et, croyant répondre à la fragmentation du pays, contribuer à l’approfondir. L’affaire du voile en donne précisément l’exemple : voir ce que les autres refusent de voir ne garantit pas que l’on sache quoi en faire.
L’unité de la classe dirigeante, c’est sa dépolitisation. La droite gère, la gauche moralise, le centre arbitre ; tous administrent le même vide. On ne gouverne plus au nom d’un projet collectif, mais au nom d’un ordre moral. La question du peuple, celle du pouvoir de la majorité à définir les conditions de son existence, a disparu sous la rhétorique des droits et la religion du vivre-ensemble.
Mais quand le politique s’efface, le religieux revient — sous des formes nouvelles. Les grandes religions séculières du progrès, de l’antiracisme ou de la diversité ont remplacé l’idée nationale. Elles assignent les consciences, distribuent le Bien et le Mal, définissent ce qu’il est permis de dire. Dans cet espace neutralisé, la moindre inquiétude identitaire devient faute morale. Dire que l’immigration inquiète, c’est déjà être suspect. Constater la fragmentation du pays, c’est trahir la République. Et vouloir redonner un sens commun à la France, c’est verser dans la réaction…
Le peuple réduit au silence
Les milieux populaires, eux, vivent la mutation démographique non dans les chiffres mais dans la chair du quotidien. Ils perçoivent la déliaison, les changements de mœurs, la montée d’un communautarisme islamique qui s’impose sans qu’on ose le nommer. Mais leur expérience n’a plus droit de cité : elle est disqualifiée avant même d’être formulée.
A lire aussi, Hamid Derrouich : Ce que la «romance halal» fait à Maupassant
C’est ici que se vérifie la prophétie de Christopher Lasch. Les talking classes, les classes qui parlent sans vivre, ont confisqué la parole publique. Les autres, celles qui vivent sans être écoutées, ne peuvent plus qu’exprimer leur désarroi dans le vote, ou dans le silence. La France des plateaux de télévision n’a plus rien à voir avec celle des supermarchés, des cités ou des bourgs délaissés.
De cette fracture naît une colère sans langage. Le peuple voit bien qu’on ne l’écoute plus, et qu’à chaque élection on lui intime de « faire barrage ». Mais il comprend aussi qu’on ne fait barrage à rien, sinon à lui-même.
L’immigration comme refoulé collectif
L’immigration de masse, par son ampleur et sa nature, n’est plus seulement un phénomène social. Elle est devenue un fait anthropologique, une transformation du paysage humain. Et c’est parce qu’on n’ose pas le dire qu’elle agit avec d’autant plus de force.
Le refus de nommer cette réalité n’est pas le signe d’une générosité, mais celui d’une peur. Peur d’affronter ce qu’elle révèle : la désagrégation du modèle d’intégration, la perte de confiance dans la culture nationale, la culpabilité postcoloniale qui paralyse toute volonté politique.
Or cette immigration, majoritairement issue de mondes islamisés, importe avec elle des valeurs et des hiérarchies symboliques qui défient les fondements laïques et égalitaires de la civilisation européenne. Ce n’est pas seulement une question de coexistence, mais de cohérence : peut-on encore faire société lorsqu’on ne partage plus ni le rapport au sacré, ni la place de la femme, ni le sens de la liberté ?
Le symptôme juif : quand un peuple pressent sa fin
C’est ici qu’intervient un signe plus grave, un indice presque eschatologique : les Juifs ont raison de partir.
Non pas parce qu’ils fuiraient par lâcheté, mais parce qu’ils perçoivent plus tôt que les autres la rupture du pacte républicain. Leur départ n’est pas une fuite : c’est une alarme.
Depuis deux décennies, les agressions, les insultes, les silences gênés se sont accumulés. La France a vu revenir, dans ses rues et ses écoles, une haine qu’elle croyait conjurée. Or cette haine n’est pas née d’un retour du fascisme européen, mais de la combinaison explosive entre un antisionisme militant, un islamisme importé et une lâcheté politique généralisée.
Lorsque les enfants d’un peuple qui a été au cœur de la mémoire nationale doivent renoncer à y vivre sereinement, cela signifie que la nation a cessé d’être protectrice. Ce qui s’effondre ici, c’est le socle même de la République : la promesse que chacun puisse être chez soi, sans avoir à se justifier d’exister. Le départ des Juifs est donc le miroir du dérèglement français. Car si ceux qui furent les premiers intégrés se sentent aujourd’hui étrangers, que restera-t-il demain de l’idée même d’appartenance ?
Le mur du déni et la politique de la peur
Tout se passe comme si la France préférait se condamner au mensonge plutôt que d’affronter la vérité.
Les dirigeants redoutent davantage le jugement moral des médias que la colère des peuples. Ils invoquent la démocratie, mais en redoutent les effets. Ils parlent de fraternité, mais ne fréquentent plus le peuple dont ils se réclament.
Ce refus du réel, cette cécité organisée, nous conduit à un point de rupture. On ne peut indéfiniment vivre dans la dissonance entre les mots et les faits. Une société qui s’interdit de nommer ce qu’elle vit finit toujours par être submergée par ce qu’elle tait.
Une question de civilisation
Les Juifs qui partent, les classes populaires qui se taisent, les élites qui s’enferment dans le bavardage : tout cela dessine la même scène. Celle d’un pays qui ne se parle plus à lui-même, d’une nation qui perd conscience de ce qu’elle fut.
La France n’est pas seulement menacée politiquement ; elle l’est spirituellement. Ce qu’elle risque de perdre, ce n’est pas une majorité parlementaire, mais le sens de sa propre histoire. Or aucune démocratie ne survit longtemps à la disparition de la confiance symbolique qui relie les individus à la collectivité.
Tant que les Juifs avaient foi en la France, la France pouvait encore croire en elle-même. Le jour où ils s’en vont, ce n’est pas seulement une communauté qui s’éloigne — c’est la mémoire d’une promesse universelle qui s’éteint.
Le retour du réel
Il viendra un moment où la nation ne pourra plus esquiver la confrontation avec ce qu’elle est devenue. Ce moment approche. Le réel a toujours le dernier mot.
Le peuple qu’on a méprisé parlera à nouveau, d’une manière ou d’une autre. Ceux qui partent aujourd’hui laissent derrière eux un avertissement : aucune société ne demeure indemne lorsqu’elle ne protège plus ses enfants les plus vulnérables.
Le mur du déni, tôt ou tard, se fissure. Et c’est à travers ces fissures que renaît, parfois douloureusement, la possibilité d’un avenir.




