Dans cette analyse, notre contributeur déplore l’absence de tout recul critique sur la folie mondiale suscitée par la Coupe du monde.
(Pour Christophe Gleizes)
Il y a exactement vingt ans, j’ai écrit avec Jean-Marie Brohm un ouvrage sur le football[1], ou plus précisément un livre bien documenté, à charge, contre le football. Pas contre ses supposés excès, écarts, dénaturations, – l’argent, la violence, le dopage, le racisme… – mais bien contre le football en tant que projet de société, l’ultime projet d’une société sans projet.
Dans cet ouvrage, nous mettions au jour non pas, en effet, ce qu’on appelle pudiquement ou sous forme de litote, les « dérives » du football mais sa réalité crue, non pas les grands maux dont il souffrirait depuis seulement quelques dizaines d’années : précisément l’argent-qui-coule-à-flots, la violence des supporters, le dopage pas vraiment maîtrisé, le racisme et la xénophobie qui suintent partout autant dans les tribunes des stades que sur les terrains. Nous ne dénoncions pas ce que l’arc du consensus d’adhésion à la dernière religion du xxie siècle qualifie de débordements, mais nous dénoncions l’ensemble du soubassement idéologique et politique du football en tant que fléau social de plus en plus prégnant dans nos sociétés et surtout en tant qu’il fabriquait des individus sans foi ni loi, à part la foi dans le football et la loi du football, ivres de leur extase sans fin pour leur équipe fétiche. Une peste émotionnelle.
Le Qatar, cheval de Troie du PSG ; le PSG, cheval de Troie du Qatar
Fallait-il se réjouir de la victoire du PSG comme l’ont fait l’ensemble des politiques du RN à LFI sans parler des journalistes hypnotisés et autres commentateurs obnubilés du ballon rond ? Et de quoi fallait-il se réjouir exactement ? Autant dire que je ne me suis absolument pas réjoui de la victoire du PSG dont les joueurs portent un maillot floqué « Qatar » – cette démocratie pleine de grâce, féérique, soutien des Frères musulmans et du Hamas. Pendant que le RN se lamentait sur l’absence de police et de répression et parlait d’« insurrection », LFI protestait de toutes ses forces contre la police qui a gâché la fête des jeunes. Je ne me suis pas davantage étonné de la soirée d’émeute, de pillage et de razzia à Paris et dans certaines villes de province. Car le football est aujourd’hui la matrice la plus féconde de la psychologie de masse grégaire présente dans une fraction non négligeable de la jeunesse. Or, le PSG est le cheval de Troie du Qatar qui impose sa politique au moyen du sport (football, handball, cyclisme…). Une jeunesse – sa partie la plus massive et la plus démunie – qui vit par procuration à travers l’amour fou, délirant, pour une équipe de multi millionnaires qui vivent, eux, sur une autre planète. Porter le maillot du PSG-Qatar constitue l’ultime revendication sociale, le moment magique et plein d’illusions d’une métamorphose individuelle. Changer de tenue, troquer le tee-shirt pour le maillot du PSG et l’arborer comme un trophée, c’est incarner un statut plus enviable, s’identifier un bref et intense moment à des idoles inaccessibles, exhiber à la face du monde et à travers la fureur de la rue une présence qui sort les individus de leur anonymat quotidien. De quelle intégration veut-on nous convaincre ? Si le football intègre à quelque chose, c’est au seul football ; ce faisant, il désintègre le peu de société qui nous reste, entre autres, sous ses aspects artistiques, esthétiques : la geste du football avec ses joueurs-artistes, la beauté du stade…
Le football, une peste émotionnelle, un fléau social
Au moment du coup d’envoi de la Coupe du monde de football, je voudrais insister sur la réalité du football qui n’est déjà plus le reflet ou le miroir de la société ni, encore moins, une autre société avec un possible autre foot, mais son projet le plus délétère, celui d’une soumission de la jeunesse (et de larges fractions de la population) à ses objectifs de paupérisation spirituelle : parler foot toute la journée, penser foot… dans des bavardages incessants, les yeux soudés aux écrans. Car de quoi s’agit-il concernant précisément le football ? Il s’agit d’abord et avant tout d’une compétition de tous contre tous. La logique de cette compétition est l’élimination de l’autre, la violence de base, pour qu’il n’en reste qu’un ou qu’une (l’équipe gagnante) selon la « loi » du plus fort. La logique de la compétition structure le football du plus petit club de province jusqu’à l’équipe nationale. Et cette logique infernale est acceptée et mieux encore intégrée par tous les supporters sans le moindre recul critique. La compétition est donc la composante essentielle du spectacle sportif. Tout découle ensuite de cette logique compétitive poussée jusqu’au bout et à laquelle adhèrent des populations de plus en plus nombreuses qui ne vivent qu’à travers les matches. Et le bout correspond à l’ambiance de l’hystérie collective après un but ou après la victoire, suivie des submersions « populaires » qui lui sont consubstantielles. Une folle énergie se libère, se déchaîne, prend d’assaut la rue, là où elle peut enfin s’exprimer. Lors de la folle soirée fêtant la victoire du PSG, les vidéos ont retransmis en mondovision les conduites de violence, les tirs de mortier annonciateurs d’autres tirs…, l’occupation illicite de la rue, la destruction des matériels urbains et le pillage des magasins après leur mise à sac, la mise en scène narcissique de soi. Chaque participant envoie alors sa petite vidéo ce qui produit une excitation supplémentaire et aggrave d’autant la violence nocturne, cherchant à produire le chaos, tout cela en boucle. Si les supporters ne sont pas tous des pollueurs, les casseurs et autres émeutiers sont tous des supporters. Ceux-ci ne sont bien entendu pas extérieurs au football ; émeutiers et supporters composent le même groupe d’individus. Bilan : 3 morts, plusieurs centaines de blessés (près de 300 policiers), près d’un millier d’arrestations. La fête.
Depuis 1998 et la victoire de l’équipe de France « black-blanc-beur » (1 mort et 147 blessés), on assiste à la footballisation généralisée des esprits littéralement vidés de tout esprit critique, fascinés voire envoûtés par les dribbles, coups francs et autres panenka. La jeunesse ne cesse de fêter ce qui l’abrutit : les yeux hallucinés par la production infinie des images issues des écrans à perte de vue proposant jour et nuit du football pour que la vue sur le monde soit immédiatement encadrée, canalisée, et enfin qu’elle se dissolve dans l’émeute et la destruction. Le football et donc la Coupe du monde agissent sur la jeunesse avec sa participation active comme un poison, favorisant une charge émotive irrationnelle. Cette footballisation des esprits fut appuyée, « théorisée », par nombre d’intellectuels parmi lesquels Edgar Morin qui nous gratifia de quelques élucubrations de son cru au moment du mondial de 1998. « L’instant où la balle entre dans les filets est un moment extatique, un coït psychique » ou encore : « Le fol orgasme de la victoire se transforme en onde gigantesque de bonheur, une véritable ola nationale qui gagne tout le pays. »
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On n’insistera jamais assez sur le tropisme qu’exerce le football qui attire comme un aimant les foules hébétées et dont il accélère la décérébration. Le football dans son ensemble n’est l’otage d’aucune idéologie ; il n’est pas hors-sol, innocent, une institution suspendue au-dessus du bas monde. Il participe au contraire et de plain-pied, à part entière, à la formation des sociétés. Il est l’idéologie la plus virulente qui les a toutes remplacées. Le football est non seulement politisé mais il est aussi et surtout une politique voire la forme que prend aujourd’hui la politique sur la base des émotions les plus vives liées à une victoire, une défaite, un but… celles-ci s’étayant sur des pulsions restées primaires (une irrésistible pulsion d’agression suivie de la pulsion de destruction), non libérées, non émancipées, issues de nos sociétés sans projet. Dans la hiérarchie de l’information quotidienne, le football, et plus généralement le sport, passent devant tous les événements du monde : guerres, luttes, affrontements, faits divers ; il est l’événement suprême, absolu.
Fut pourtant un temps, pas si lointain, où les compétitions sportives étaient contestées dans leur principe même. Il y a presque cinquante ans, en 1978, nous étions nombreux à souhaiter le boycott de la Coupe du monde de football dans l’Argentine du dictateur Videla. À la faveur de l’explosion de l’informatique et de la multiplication des écrans, cette génération fut remplacée par celle de la « Nouvelle France » dont l’engouement pour le football, à partir de la victoire « black-blanc-beur » de 1998, ne cessa de progresser jusqu’à adhérer à l’équipe de France, à la fois équipe de football et fer de lance d’un mouvement de masse, déployant mysticisme, identification à des idoles, culte plus ou moins conscient de la force et de la violence physiques (participant de la brutalisation des sociétés).
Une Coupe du monde de football Make America Great Again
La Coupe du monde 2026 est d’abord étatsunienne. Même si quelques matches se dérouleront au Mexique et au Canada, deux pays menacés par Donald Trump, affirmant sa volonté d’intégrer, par exemple, ce dernier en tant que le 51e Etat des États-Unis. Au-delà du prix des places exorbitant, cette Coupe du monde révèle la nature profonde du football dirigé par le majordome de Donald Trump, en l’occurrence Gianni Infantino. Leur association marque une accélération dans une nouvelle montée en puissance du sport-roi : plus de temps d’occupation (un mois et demi pour 104 matches) ; une compétition étendue sur trois Etats (États-Unis, Mexique, Canada) ; 48 équipes nationales qualifiées ; des recettes s’élevant à 10 millards d’euros ; une pollution battant tous les records… Notons toutefois que si le souhait d’Infantino est de transformer le football en une entreprise universelle, cet objectif reste encore assez lointain : les États-Unis s’intéressent peu au football, la Chine encore moins et l’Inde pas davantage, la Russie est toujours exclue des compétitions sportives. Nonobstant cela, on constate deux phénomènes fondamentaux à l’œuvre dans le développement du football : — Son expansion irrésistible qui tend à envelopper la planète et s’instille dans chaque foyer sinon s’incruste dans chaque individu par la médiatisation télévisuelleet la présence généralisée d’écrans de réception (smartphone, ordinateur, téléphone, portable, etc.) qui retransmettent jour et nuit la compétition sportive ; — L’intégration de tous ses mauvais côtés, de toutes ses dérives, de tous ses excès, abus, etc. constatés (dopage, violence, racisme, argent, etc.). Ceux-ci sont devenus, de fait, la matrice même du spectacle sportif et le ciment de ce spectacle voire le spectacle en tant que tel. Le football n’est rien d’autre que ses mauvais côtés, ses dérives, ses excès.

Phénomène sinon marginal du moins d’une importance encore relative, il y a une cinquantaine d’années, le football est en effet devenu en un demi-siècle le principal phénomène de masse d’adhésion active et de mobilisation sociale totale, soitla plus puissante manifestation sociopolitique et idéologique d’imprégnation sociale qui ait jamais existé sur l’ensemble de la planète et qui ne cesse de monter en puissance grâce à la multiplication des compétitions et à leur médiatisation planétaire qui s’instillent dans les moindres recoins et fibres de nos sociétés. Le football n’est pas un phénomène de société parmi d’autres, plus ou moins détaché ou même très éloigné d’un contexte général ; il est la relation entre tous les phénomènes les plus détestables de la société, parmi lesquels la violence (pas vraiment maîtrisée), le racisme (exhibé et « combattu »), le dopage (parfaitement maîtrisé), l’argent (qui-coule-à-flots) auquel il est consubstantiellement rattaché. Le football n’est plus seulement ce phénomène mondial placé sous les projecteurs des médias, circonscrit et rendu visible par eux. Il est bien mieux que cela, si l’on peut dire. Il est un média à part entière. D’où cette Coupe du monde jouée aux États-Unis sous la présidence de Trump ; une Coupe du monde qui est le symbole de leur puissance actuelle sur le reste du monde mis sous leur coupe. Cette Coupe se joue en effet au moment de la commémoration du 250e anniversaire de l’Indépendance des États-Unis ; elle lui est, de fait, associée. Elle constitue également l’arrière fond de la signature du mémorandum de paix signé entre l’Iran et les États-Unis dont les deux équipes nationales sont présentes sur le sol américain (renvoyant Israël sur la touche…). Elle glorifie un Trump au-delà du président des États-Unis qu’il est, pour la seconde fois, l’élevant à une telle hauteur qu’il tendrait presque à se substituer à son comparse G. Infantino. En serviteur servile, G. Infantino a même remis à Trump le « prix FIFA pour la paix – le football unit le monde » et une médaille commémorative…
Pour finir, je voudrais souligner que ridiculiser les grotesques D. Trump et G. Infantino, s’acharner sur eux, ce qui n’est pas difficile, est aujourd’hui la posture la plus commode. Mais, je me permets surtout de constater qu’elle permet d’épargner le football, de mieux exonérer le football de sa grande responsabilité dans l’écroulement intellectuel de toute une génération.
[1] Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le Football, une peste émotionnelle. La barbarie des stades, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2006, 2011, (392 pages). Lire dans Sofoot, la longue interview réalisée par C. Gleizes de M. Perelman (le 17 juillet 2020). Pour une analyse détaillée de l’institution sportive et de sa critique, se reporter à : http://www.marcperelman.com/pdf/iny-dit-sport-La-critique-du-sport-avril-26-.pdf.
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