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Entre droit d’asile et crimes économiques: l’énigme Abliazov

L'oligarque est soupçonné d'avoir utilisé le droit d'asile pour échapper à des poursuites internationales


Entre droit d’asile et crimes économiques: l’énigme Abliazov
Fleury Merogis, 9 décembre 2016 © Thibault Camus/AP/SIPA

Entre condamnations occidentales pour détournements massifs et protection politique en Europe, le cas de l’oligarque kazakh Moukhtar Abliazov révèle les failles de la coopération judiciaire internationale. Retour sur une affaire qui interroge les limites du droit d’asile face aux crimes économiques transnationaux.


Avec l’effondrement de l’Union soviétique, ce n’est pas seulement un empire politique qui a disparu. Ce séisme géopolitique a ouvert, dans l’espace postsoviétique, une phase de recomposition brutale, où la privatisation a précédé l’institutionnalisation, et où la concentration de la richesse s’est opérée avant la stabilisation du droit et de la justice. De cette transition accélérée sont nées des figures hybrides, à la fois hommes d’affaires et acteurs politiques, entrepreneurs et produits d’un capitalisme sans garde-fous. On les a nommées « oligarques ». Le Kazakhstan n’a pas échappé à ce processus. C’est dans ce moment de désagrégation normative et de réinvention forcée que s’inscrivent l’ascension puis la chute de Moukhtar Abliazov, devenu au fil des années l’un des symboles les plus ambigus de l’après-URSS. L’affaire Abliazov est ainsi devenue un cas d’école des tensions contemporaines de la justice internationale. À la fois oligarque postsoviétique, fraudeur financier présumé et, plus récemment, opposant politique réfugié en Occident, Abliazov concentre en un seul homme trois figures que l’on préfère d’ordinaire dissocier, et la difficulté du dossier tient précisément à cette superposition. Pour le lecteur français, l’affaire prend une dimension particulière car la bataille, longtemps structurée autour de Londres puis de certaines juridictions américaines, s’est progressivement déplacée vers la France, où Abliazov se retrouve à partir de 2013 après sa fuite du Royaume-Uni, faisant des autorités judiciaires françaises un acteur central du contentieux.

A la tête de la BTA Bank

Le dossier Abliazov en France s’est d’abord joué sur le terrain de l’extradition, refermé en 2016 lorsque le Conseil d’État a annulé le décret d’extradition après validation par la Cour de cassation en 2015. Depuis, l’enjeu s’est déplacé vers le volet pénal, dominé par des batailles de procédure autour de la prescription et de la régularité des poursuites : abandon des poursuites en 2022, relance en 2023 après cassation, puis nouvelle annulation signalée en 2025.

L’«affaire» française apparaît ainsi moins comme un jugement sur le fond que comme une succession d’arbitrages sur la possibilité même de juger, sur fond de soupçon de motivation politique, révélant les fragilités de la coopération judiciaire internationale. Cette mise en scène judiciaire ne prend toutefois son sens qu’à la lumière du fait générateur, c’est-à-dire l’ascension d’Abliazov au sein du capitalisme kazakh naissant, et le rôle central qu’y joue la première banque du pays, BTA Bank. BTA Bank : l’architecture d’un empire financier. Ancien ministre de l’Énergie du Kazakhstan à la fin des années 1990, Abliazov s’impose ensuite comme le principal actionnaire et dirigeant de BTA Bank, alors première banque du pays. Pour comprendre le contexte de ces années, il est nécessaire de s’arrêter sur cet établissement. Fondée au tournant des années 1990, BTA Bank est l’héritière directe du système bancaire soviétique kazakh, dont elle conserve la trace dans son nom même, Bank Turan Alem. Le terme Turan renvoie à l’espace civilisationnel des peuples turciques d’Asie centrale et à un imaginaire d’unité historique réactivé après des décennies de domination impériale russe puis soviétique. Le mot Alem signifie le monde ou l’univers et suggère une ambition internationale. L’association des deux exprime le projet postsoviétique de construire un pôle financier national capable à la fois d’irriguer l’économie réelle et d’inscrire le Kazakhstan indépendant dans les circuits mondiaux du capital.

Devenue au début des années 2000 la première banque du pays, BTA occupe une position systémique centrale, finançant aussi bien les grandes entreprises publiques que l’immobilier, les infrastructures et les investissements extérieurs. Cette centralité explique à la fois l’ampleur de son effondrement en 2009 dont la cause principale est la fraude, et la gravité particulière des faits reprochés à sa direction responsable pour cette débâcle. Pilier central de l’architecture financière nationale, la banque est nationalisée en urgence par l’État kazakh.

Ce qui explique à la fois la détermination des autorités kazakhes à poursuivre les responsables et l’intérêt soutenu des juridictions occidentales dès lors que ces flux ont irrigué leurs propres systèmes bancaires.

Sur le plan strictement financier, il fait aujourd’hui consensus, dans les juridictions occidentales indépendantes des autorités kazakhes, que des détournements massifs ont bien eu lieu au sein de BTA Bank. Les procédures civiles menées au Royaume-Uni établissent l’existence d’un système de faux prêts accordés à des sociétés écrans contrôlées indirectement par Abliazov et son entourage. Ces montages visaient à faire sortir plusieurs milliards de dollars de la banque tout en masquant l’identité des bénéficiaires réels. La Haute Cour de Londres ne se contente pas d’acter ces faits, elle condamne également Abliazov pour outrage à magistrat en raison de la dissimulation volontaire de ses actifs en violation d’ordonnances judiciaires. Sa fuite avant l’exécution de la peine achève de fixer un premier constat lourd de conséquences. En Angleterre, au moins quatre décisions judiciaires majeures ont été rendues à l’encontre d’Abliazov, incluant notamment une condamnation au versement de 4,6 milliards de dollars à la BTA, une ordonnance de gel mondial de ses avoirs et une peine d’emprisonnement de 22 mois pour outrage au tribunal.

Le dossier américain : de la fraude au blanchiment

Aux États-Unis, le dossier franchit un seuil supplémentaire. Des enquêtes fédérales démontrent que des fonds issus de BTA ont été blanchis via des structures offshore, puis investis dans des actifs immobiliers et financiers. Les juridictions américaines reconnaissent l’existence d’un schéma frauduleux international, sans se fonder sur les décisions kazakhes, mais sur leurs propres investigations bancaires. En mars 2022, la Cour suprême de New York a accordé 7 milliards de dollars à la BTA dans le cadre d’un procès contre Abliazov. En juillet 2023, le tribunal fédéral américain du district sud de New York a conclu qu’il avait volé de l’argent à la BTA et l’avait blanchi aux États-Unis, rendant un jugement en faveur de la banque contre Triadou SPV SA pour plus de 193 millions de dollars. Enregistrée au Luxembourg, Triadou est une société de type special purpose vehicle, un véhicule ad hoc constitué notamment pour rendre plus opaque l’identité ou la chaîne de contrôle économique, à travers lequel des fonds d’origine frauduleuse issus de la BTA auraient transité avant d’être réinjectés dans des actifs américains, notamment immobiliers. Son rôle, tel qu’établi par les procédures, est celui d’un maillon dans la chaîne de blanchiment, permettant de dissocier l’origine des fonds de leur destination finale. À ce stade, précisons-le, la matérialité des flux frauduleux ne fait plus l’objet de contestations sérieuses.

Mais précisément parce que le volet financier apparaît solidement établi dans des enceintes juridictionnelles occidentales, une seconde énigme se détache du dossier et le rend politiquement explosif. Car si les faits sont reconnus, pourquoi la coopération policière internationale a-t-elle, à plusieurs reprises, buté sur le même obstacle ?

C’est ici qu’entre en scène Vitalie Pirlog, une figure rarement mise en avant dans l’espace public et pourtant centrale pour comprendre l’architecture du dossier. Ancien ministre de la Justice de Moldavie, Pirlog occupera ensuite l’une des fonctions les plus sensibles de la coopération policière internationale, en assurant la présidence de la Commission de contrôle des fichiers d’Interpol (CCF) entre 2017 et 2022, organe chargé d’examiner et d’éventuellement annuler ou bloquer les notices. Et c’est sous sa présidence que l’annulation ou le blocage des notices rouges déposées par le Kazakhstan concernant Abliazov auraient eu lieu à plusieurs reprises. Ce qui pose problème ici n’est pas le fait qu’Interpol rejette une demande, mais la répétition des décisions et la tendance quasi systématique à trancher en faveur d’Abliazov. En avril 2017, quasi immédiatement après la prise de fonction de Pirlog à la tête de la CCF, Interpol annule une première fois la notice rouge visant Abliazov. À l’époque, la Commission justifie son refus par l’existence d’une demande de statut de réfugié en France. Or cette justification, en apparence solide, apparaît beaucoup moins convaincante lorsqu’on examine la chronologie de la procédure administrative française. Le 31 mai 2018, l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) rejette la demande d’asile d’Abliazov. En juillet 2020, la CNDA (Cour nationale du droit d’asile), juridiction spécialisée qui juge les recours contre les décisions de l’OFPRA, lui accorde un statut de protection, avant de revenir sur sa décision le 8 décembre 2022. Abliazov perd ensuite tous les recours contre cette décision jusqu’au Conseil d’État. Autrement dit, l’argument d’une protection internationale ne renvoie pas à une reconnaissance stable et continue, mais à une séquence dissonante, ponctuée de revirements, ce qui rend d’autant plus sensible son usage répété comme motif d’incompatibilité.

Un système de blocage répété

Dans le même temps, les autorités kazakhes ont relancé Interpol. Avant la fin du mandat de Pirlog, le bureau du procureur général du Kazakhstan a envoyé deux autres demandes de publication d’une notice rouge. La Commission a refusé à plusieurs reprises de la publier, et plusieurs demandes auraient même été rejetées sur des bases qui interrogent sur le sérieux de leur examen, notamment le faible poids qu’aurait accordé cet organisme aux décisions judiciaires étrangères rendues au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Peut-on affirmer que Pirlog a agi consciemment ? Aucun élément publié ne permet de soutenir qu’il aurait violé explicitement les règles d’Interpol dans le cas Abliazov. Mais le dossier prend une tonalité nouvelle depuis son arrestation ultérieure, en juin 2025, aux Émirats arabes unis, pour corruption, pots-de-vin et abus de pouvoir dans une autre affaire. Cette arrestation fragilise la présomption de neutralité attachée à son action passée. Elle autorise désormais à formuler l’hypothèse, lourde mais raisonnable, d’un usage possiblement complaisant des mécanismes de la CCF afin de neutraliser certaines procédures. L’accumulation des décisions, et désormais aussi le profil de leur principal garant institutionnel, transforment le doute en soupçon de dysfonctionnement sous sa présidence.

À cette zone grise s’ajoute un dernier élément. Dans le même temps, les condamnations prononcées par contumace et certaines accusations portées par le Kazakhstan, la Russie ou l’Ukraine sont traitées avec prudence par plusieurs États européens. C’est sur cette base, et non sur une appréciation du fond, que des pays comme la France ont refusé l’extradition d’Abliazov, estimant qu’il existait un risque de procès inéquitable. Autrement dit, une partie des institutions européennes n’a pas considéré Abliazov comme innocent, mais comme juridiquement inextradable dans un cadre où l’État demandeur ne donnait pas les garanties requises. L’accusation la plus fragile demeure celle du meurtre de Yerzhan Tatishev, ancien associé d’Abliazov. La thèse selon laquelle celui-ci aurait commandité l’assassinat repose sur une confession tardive obtenue par la justice kazakhe. Contrairement aux dossiers financiers, pour le moment, aucun tribunal occidental indépendant n’a validé cette version des faits.

Selon maître Stéphane Bonifassi, l’avocat de la Banque BTA, la Cour de cassation doit trancher probablement en avril un point décisif dans l’affaire, la question purement juridique de la validité des poursuites pénales engagées en France. Il s’agit de dire si l’annulation prononcée jusque-là, notamment au regard de la régularité de la procédure, doit être confirmée, ce qui mettrait fin à la saga, ou au contraire cassée, ce qui relancerait la machine judiciaire. L’enjeu derrière cette décision technique, explique Maître Bonifassi, est de savoir si le contentieux français restera cantonné au registre exil-protections accordées à un opposant, ou s’il s’attaquera au fond, c’est-à-dire cette grande affaire de fraude financière transnationale.

Les paradoxes de l’État de droit face aux crimes économiques transnationaux

L’affaire Abliazov révèle ainsi une vérité dérangeante. Le droit d’asile, conçu comme une protection contre la persécution politique, peut aussi devenir un instrument de neutralisation juridique lorsqu’il est contourné, instrumentalisé ou dévoyé. Une protection accordée au nom de l’asile ne vaut ni absolution morale, ni effacement des faits établis par des juridictions indépendantes. Elle peut cependant, dans certains cas, produire un effet plus puissant encore qu’un acquittement : en bloquant l’extradition, elle grippe la coopération policière et judiciaire, et offre de facto au suspect une forme de protection. En permettant une bataille juridique longue, avec ses recours et ses protections provisoires, elle ouvre un espace stratégique que des acteurs dotés de ressources importantes peuvent exploiter, profitant des lenteurs et des scrupules des États de droit. Plus les démocraties perfectionnent leurs garanties, plus elles s’exposent à leur instrumentalisation. Le cas Abliazov interroge ainsi les limites du système international qui a du mal à concilier la protection légitime des opposants politiques avec la nécessité de poursuivre les crimes économiques transnationaux et éviter que les mécanismes de l’État de droit ne deviennent des boucliers pour des acteurs disposant de moyens considérables.




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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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