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Plongée dans l’Intelligence économique française : l’interview du fondateur d’Avisa Partners

Entretien avec le fondateur d'Avisa, Matthieu Creux

Plongée dans l’Intelligence économique française : l’interview du fondateur d’Avisa Partners
Interview du fondateur d'Avisa Partners, Matthieu Creux

Avisa Partners est une des sociétés françaises d’intelligence économique. A l’ombre des médias et du grand public, cette industrie un peu particulière cache-t-elle des agents secrets réformés ou des consultants un peu geek ?


Causeur : Vous avez créé Avisa Partners il y a un peu plus de 10 ans, après avoir été longtemps impliqué dans des campagnes électorales. Certains de vos associés comme Arnaud Dassier et Sylvain Fort se sont d’ailleurs illustrés auprès de Nicolas Sarkozy ou d’Emmanuel Macron. Est-ce que vous avez l’intention de créer une entreprise au service des candidats, comme il en existe à l’étranger, notamment aux Etats-Unis ?

Matthieu Creux : En fait, c’est l’inverse ! Notre cabinet a déjà été impliqué dans des campagnes électorales, toujours comme sous-traitant, jamais dans la « maitrise d’ouvrage », mais depuis la mi-2019, nous avons pris l’engagement – transcrit d’ailleurs dans notre pacte d’associés – de ne plus jamais nous engager sur des campagnes électorales.

Arnaud Dassier, l’un de mes associés depuis 2011, est avant tout un grand professionnel du digital depuis le début des années 2000. C’est l’un des précurseurs du marketing en ligne, et son ancienne agence, l’Enchanteur des médias, était l’une des toutes premières, pour ne pas dire la première, à utiliser les Google Ads au service des entreprises. Il est aujourd’hui en charge du développement international du groupe et s’est occupé de l’ouverture de notre bureau à Washington l’année dernière, et nous allons en ouvrir un nouveau à Genève et à Miami.

Quant à Sylvain Fort, après avoir travaillé comme prestataire puis comme conseiller d’Emmanuel Macron, il fait ce qu’il a toujours : conseil en affaires publiques. Plus qu’un militant, c’est un entrepreneur, qui avait créé Steel & Holt, et qui rejoint d’autres entrepreneurs pour aller plus vite. Il nous a rejoint il y a quelques mois pour travailler au service d’Avisa, qui a des besoins propres, et au service de quelques clients stratégiques. S’il voulait faire de la politique, il aurait été mieux avisé de rester à l’Élysée.

Vous êtes néanmoins positionné sur le créneau de l’intelligence économique et de la souveraineté. Il y a une empreinte nationale quand on fait de la cybersécurité par exemple. Même si vous êtes un prestataire technique, ne pensez-vous pas que vous conserverez un ADN, pour ne pas dire une activité, politique ?

Nos associés restent des citoyens comme les autres, et ils sont libres de s’engager à titre personnel en politique, mais je l’ai dit, le cabinet a définitivement renoncé à faire des campagnes électorales. Nous avons d’ailleurs mis en place un comité éthique, piloté par des personnalités indépendantes, nommées et choisies par nos investisseurs Raise Investissement et Rive Croissance. Ce comité éthique valide chaque nouvelle offre, chaque nouvelle signature de contrat, et veille principalement au respect de cinq grands principes : le respect du droit applicable, la préservation de l’image du cabinet, l’interdiction de toucher à des campagnes électorales, la gestion du conflit d’intérêt et la soumission des activités d’Avisa Partners aux intérêts supérieurs de la Nation française.

Le capital d’Avisa Partners est aujourd’hui exclusivement français, et a vocation à rester majoritairement européen. Nous voulons créer une alternative crédible aux géants anglo- saxons, comme FTI Consulting ou Kroll.

Alors, oui, nous travaillons sur de la matière politique, que ce soit des grands procès, des sujets sociétaux, des grandes compétitions commerciales internationales. Mais pas en restant dans le marigot électoral, ce qui est une rupture pour nous, mais sans regret.

Vous vous attaquez à un créneau ultra-concurrentiel, sur un marché où il y a à la fois des géants et des freelances. Comment pouvez-vous vous différencier et percer ? Quel est votre métier aujourd’hui, et comment le voyez-vous évoluer ?

Nous sommes en charge de sécuriser le développement des affaires de nos clients. Ils nous appellent lorsqu’ils ont besoin d’en savoir plus en amont d’une décision. Ils veulent vérifier leurs hypothèses de travail à l’international, identifier des intérêts cachés, comprendre leur difficulté dans une filiale… Une fois que leurs décisions sont prises, ils veulent qu’on les aide à lutter contre la fraude, la corruption, la contrefaçon, le piratage, etc. Notre pari, c’est qu’à côté des avocats, des banques d’affaires ou des communicants, les grands dirigeants accordent un siège de plus autour de la table à des gens comme nous, pour les aider à identifier des risques et y remédier.

J’imagine qu’il existe des freelances que les entreprises peuvent recruter en mission pour les accompagner, non ?

Les freelances ne peuvent tout simplement pas travailler pour des institutions. Avisa Partners travaille avec des clients comme Interpol, le Ghana, la Côte-d’Ivoire, Saint Marin, le Togo, Guyana, la Commission européenne ou le Ministère des armées.

A l’inverse, les grands groupes internationaux ont des difficultés à travailler avec les grands groupes français, qui sont très prudents quant à l’idée de collaborer avec des prestataires étrangers. Notre filiale cyber, Lexfo, travaille ainsi avec de nombreuses grandes entreprises des principaux secteurs de souveraineté. Dans la finance, nous travaillons avec la plupart des grandes banques, comme BNP Paribas, la Société Générale, le Crédit Agricole ou la Banque Palatine. Dans les assurances, citons Axa, CNP Assurances… Dans le monde énergétique, Lexfo travaille aussi bien avec Engie, EDF ou Total.

Mais attention, la cybersécurité n’est pas réservée à des entreprises dites « souveraines ». En effet, cela ne nous empêche pas de travailler dans d’autres secteurs, non moins stratégiques, comme dans le luxe pour des groupes comme L’Oréal, LVMH, Channel… Dans la grande distribution, secteur essentiel au regard du poids économique et de la nécessité d’alimenter les Français en toute autonomie, comme on l’a vu pendant le confinement, nous protégeons les infrastructures de Carrefour, Casino… ou de Planet Sushi !

Vous employez d’anciens militaires, comme les généraux Georgelin, Castres ou Paloméros. Or, le monde militaire et les mondes de l’intelligence économique et de la cybersécurité entretiennent traditionnellement des relations « incestueuses ». Quels sont vos liens avec les services français ?

Jean-Louis Georgelin était le Président de notre comité stratégique entre 2016 et 2019. En juillet 2019, nous avons supprimé de nos instances ce comité, qui n’avait plus lieu d’être après la refonte de notre organisation avec l’arrivée de Raise Investissement au capital. Auparavant, le général Georgelin était missionné par le Président de la République pour s’occuper des travaux de reconstruction de Notre-Dame de Paris. Quant aux généraux Castres et Paloméros, ils sont arrivés dans le groupe par l’intermédiaire de CEIS, une société que nous avons rachetée en janvier. Ils accompagnent certains de nos clients dans le secteur de la sécurité et de la défense.

Nous n’entretenons aucun lien particulier avec les services. Ils sont nos clients lorsqu’ils viennent au Forum International de la Cybersécurité, essentiellement dans l’objectif de trouver des recrues. Chacun à sa place : ils assurent une mission régalienne qu’ils sont les seuls à pouvoir assurer. Nous ne jouons pas dans la même cour. Mais comme de nombreuses entreprises privées, nous travaillons avec d’autres émanations du ministère de l’Intérieur ou du ministère des armées, essentiellement sur des sujets prospectifs, comme avec le COMCYBER. Mais ça n’est pas de l’entre-soi parisien : nos relations sont encadrées dans un contrat cadre, gagné au travers d’un marché public concurrentiel. Il s’agit du contrat « Défense, sécurité et actions dans le cyberespace : enjeux, environnement, menaces, défis », dont la plupart des service et produits sont publics, à commencer par les lettres mensuelles réalisées par CEIS, l’animation du Forum Cyberstratégia ou l’Observatoire du Monde Cybernétique.

On parle beaucoup ces derniers temps de la montée de la Chine. Accepteriez-vous un contrat de l’Etat chinois ?

De l’État chinois contre les intérêts occidentaux, non. Mais ce n’est pas une règle anti- chinoise. Nous refuserions aussi de travailler pour des États africains sur des sujets anti- français, et ces sujets montent dans le Sahel. Nous ne travaillerions pas pour l’État russe et ses organes de propagande ou des groupes paramilitaires comme Wagner. Nous ne travaillerions pas pour justifier des guerres, comme au Yémen, pour des États sous sanction, pour des États voyous, etc. Mais si des entreprises chinoises souhaitent se faire connaitre dans le monde ou cherchent à se faire assister dans un contentieux commercial, cela ne me semble pas un problème. Nous sommes capables de travailler pour n’importe quelle entreprise étrangère, à partir du moment où le but de notre intervention n’est pas de s’opposer aux intérêts français. Même si cela peut paraitre contre-intuitif, je précise que nous avons déjà refusé de nous engager en soutien de sociétés françaises, car elles nous semblaient soit infréquentables, soit trop offensives contre leurs concurrentes françaises.

Témoin de la guerre économique que se livrent les grands groupes, pourquoi ne prenez- vous pas plus souvent la parole comme expert, dans les médias ?

J’accepte toutes les invitations médiatiques, je reçois régulièrement des étudiants et réponds à leur question ou participe à leur formation initiale en les intégrant dans nos équipes. Je viens de publier un livre de vulgarisation sur le cyberdjihadisme. Avisa publie souvent des livres blancs. Nous sommes discrets, mais pas secrets.

Je veux en finir avec ce mythe de l’intelligence économique au service des espions et repliée sur elle-même. Au contraire, nous faisons un métier noble. Nous favorisons des investissements en France et à l’étranger, nous luttons contre la corruption, nous intervenons pour mettre fin à des marchés illicites qui menacent l’environnement, la santé des consommateurs ou l’ordre public. Nous travaillons contre des mafias, contre des réseaux pédophiles, contre la diffusion d’un discours de haine sur Internet.

Nous ne sommes pas une officine. Au contraire, nous sommes une société qui investit énormément dans la recherche et le développement de nouveaux produits. Nous développons des logiciels, comme Ambionics par exemple, une offre faite pour évaluer en temps réel les menaces qui pèsent sur un actif exposé sur Internet, qui fait déjà plusieurs millions d’euros de chiffre d’affaires et qui protège des milliers de dispositifs numériques en France et à l’étranger. Nous recrutons chaque année des ingénieurs pour développer des outils digitaux au service de la protection de nos clients, qui sont souvent des institutions ou des établissements publics. Nos ingénieurs protègent l’argent de l’État, en aidant la Caisse des Dépôts et des Consignations, les hôpitaux, les aéroports, des chaines de télévision, des satellites… Nous sommes intervenus sur un millier d’incidents de sécurité depuis la création de Lexfo par exemple, dont certains connus du grand public.

Bref, au contraire, si nous avions plus de temps, nous prendrions volontiers plus souvent la parole ! Et je vous remercie pour cette occasion…

 

 

Contenu mis à jour en 2022 à la suite de plusieurs fusions-acquisitions de la société.

Mai 2020 – Causeur #79

Article extrait du Magazine Causeur


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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