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« Clichy-Montfermeil, c’est la France ! »

Le 17 octobre, le Président de la République avait organisé un déjeuner pour parler des banlieues. Parmi les invités figuraient Gilles Kepel, spécialiste du monde arabe, Christophe Guilluy, géographe, et moi-même, démographe, ainsi que plusieurs personnes ou proches de l’Institut Montaigne. Gilles Kepel, flanqué à sa gauche de Xavier Lemoine, maire de Montfermeil, et à sa droite de Claude Bébéar, le fondateur de l’Institut Montaigne, faisait face au Président, lequel était encadré par les ministres de l’Intérieur et de la Ville, deux conseillers et le préfet de Seine-Saint-Denis. La discussion tourna autour du rapport que Gilles Kepel venait de diriger pour l’Institut Montaigne, Les banlieues de la République[1. Ce rapport de l’Institut Montaigne a été repris dans un livre : Banlieue de la République, Société, Politique et Religion à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, Gallimard, 2012 ; Gilles Kepel a simultanément publié un essai qui propose une interprétation de son enquête : Quatre-vingt-treize, Gallimard, 2012.].

Pour Gilles Kepel, l’avenir de la France se joue en Seine-Saint-Denis et tout particulièrement à Clichy-sous-Bois-Montfermeil. Selon lui, du fait de l’immigration qui s’y est concentrée depuis quelques décennies, la Seine-Saint-Denis possède un potentiel considérable qu’il faut mettre en valeur : cela suppose d’y investir massivement dans l’éducation et la formation, afin de mettre la main-d’œuvre potentielle à la hauteur de la technologie et des emplois tertiaires d’aujourd’hui. La radicalisation religieuse qu’il observe dans ces territoires tiendrait à la désaffection de la République qui n’a pas tenu sa promesse de citoyenneté. Cette thèse, comme tout travail de recherche, mériterait discussion. Le Président ayant déclaré que la parole était libre, elle fut l’objet de quelques critiques du géographe Christophe Guilluy, bon connaisseur des banlieues, et de moi-même, qui travaille sur les questions d’immigration.
Dans l’épilogue de Quatre-Vingt-Treize, ouvrage au titre hugolien, Kepel relate la cruelle mésaventure qui fut la sienne lors de ce déjeuner. Il se plaint d’avoir été humilié en public, devant le Président de la République lui-même. Ayant été le témoin de la scène, il m’a paru utile de compléter ce compte-rendu avec quelques précisions de première main.

Ce jour-là, Kepel arrive confiant à l’Élysée. Il se fait une joie de dévoiler longuement son rapport et ses recommandations à un Président attentif qu’aucun intrus ne distraira de son exercice d’admiration et compte bien le convaincre de suivre ses précieux conseils d’homme de terrain. Quelle n’est pas sa surprise de constater qu’un parfait inconnu et moi-même sommes de la partie. Personne ne lui a parlé de débattre avec une « démographe » et un géographe inconnu de ses services dont il dresse le portrait ainsi : « Ni mes commensaux immédiats ni moi-même ne connaissons le patronyme de ce quadragénaire hâve en col ouvert, au verbe et au front hauts, que le Président tutoie, appelle par son prénom, et dont il semble faire grand cas : il a omis de se présenter, et je ne l’identifierai qu’en épluchant le surlendemain la liste des invités. Piochant son dernier livre à la bibliothèque de Sciences-Po, je comprendrai après coup pourquoi il a pratiqué sans discontinuer, avec l’aide prévisible de Mme Tribalat, un tacle aussi rugueux contre l’auteur du rapport : arrières latéraux de la pensée identitaire sur le terrain de l’Université, tous deux cherchent à s’emparer devant la tribune présidentielle du ballon de la question sociale pour éliminer la banlieue du jeu politique. [access capability=”lire_inedits”]

On l’aura compris, ce Christophe Guilluy n’aurait jamais dû se trouver là mais, puisqu’il l’était, la moindre des choses aurait été de se présenter humblement à l’invité prestigieux placé en face du Président de la République. Gilles Kepel est très à cheval sur l’étiquette, plus encore que le protocole de l’Élysée. Non seulement Christophe Guilluy aurait dû se présenter mais, informé de la présence de Gilles Kepel, il aurait dû venir en costume-cravate, apprécier tranquillement la nourriture et les bons vins, se taire et écouter sagement Gilles Kepel.

Ces lignes m’ont remis en mémoire le bref échange que j’ai eu avec Gilles Kepel quelques semaines après ce déjeuner gâché par Guilluy et moi-même. Cela se passait le 28 novembre 2011, au sortir de l’enregistrement de Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut sur France Culture. Comme je faisais compliment à Kepel de sa stratégie d’occupation de l’antenne, il m’expliqua qu’il était bien naturel qu’il ait eu la vedette, puisque c’était lui, et pas moi, qui venait de produire un rapport de « un million de signes » ! Par ailleurs, avant l’émission, j’avais mentionné le nom de Christophe Guilluy, qu’il m’avait déclaré ne pas aimer − tout en reconnaissant ne pas le connaître ni avoir jamais lu aucun de ses livres. Je cherchai à en savoir un peu plus: quel grief pouvait-il avoir contre quelqu’un qu’il ne connaissait pas et n’avait pas lu ? La réponse était simple : ce Guilluy n’aurait pas dû être invité à l’Élysée et, qui plus est, se croire autorisé à parler. Bien entendu, lorsqu’il évoque ce déjeuner devant des tiers, Kepel étend cet aimable commentaire à ma modeste personne.
Donc le 28 novembre 2011, Kepel n’a pas encore trouvé le courage d’aller « piocher » à la bibliothèque de Sciences-Po le dernier livre de l’inconnu « en col ouvert » de l’Élysée. À cette date, selon toute vraisemblance, la rédaction de l’épilogue est déjà bouclée ou du moins très avancée. En vrai scientifique qu’il est, et parce qu’il lui faut bien étayer ses accusations de dernière minute, il s’infligera ce pénible passage à la bibliothèque de Sciences-Po − peut-être lui a-t-il suffit de lire la « quatrième de couverture » : ce serait déjà méritoire.

Lors de Répliques, Kepel s’en était également pris à Christopher Caldwell, chercheur et journaliste américain qui venait de publier un livre sur « l’islam d’Europe » dont j’avais rédigé la préface[2. Christopher Caldwell, Une révolution sous nos yeux, Comment l’islam va transformer la France et l’Europe, préface de Michèle Tribalat, éditions du Toucan, 2011.]. Comme Gilles Kepel reconnaissait bien volontiers n’avoir pas non plus lu ce livre, il s’était contenté d’épingler Caldwell comme « néo-conservateur » – ce qui en France vous dispense d’en dire plus. Cela ne l’empêche pas d’avoir sur cet ouvrage un avis autorisé qu’il livre à la page 277 de Quatre-Vingt-Treize, dans une note probablement complétée à la hâte lors de la relecture des épreuves : il y mentionne « l’essai plein d’antipathie […] qui s’inscrit dans la filiation de la polémique identitaire » publié par « le journaliste néo-conservateur Christopher Caldwell ». Fermez le ban.

Mais revenons à cet instructif épilogue, grâce auquel j’ai appris que je faisais désormais partie des « adversaires » auxquels Kepel réserve ses qualificatifs les plus venimeux, ce qui a l’avantage de dispenser de toute critique argumentée. Me voilà donc, avec Christophe Guilluy, classée parmi les « identitaires » qu’il taille en pièces dans son livre. Pour mieux se faire comprendre, Gilles Kepel file la métaphore footballistique. Nous ne sommes même pas les Zidane de la « pensée identitaire », mais de simples arrières latéraux, des bœufs qui empêchent les Zidane de la haute pensée dans son genre de mettre le ballon au fond du filet « devant la tribune présidentielle ». Malgré tout, il ne nous situe pas très bien, ni l’un ni l’autre − c’est bien normal compte tenu de l’agenda d’un homme de son importance qui a accompagné le Président dans ses voyages dans le monde arabe, ce qu’il ne manque pas d’expliquer en détails dans cet épilogue. Il nous déclare donc « arrières latéraux de la pensée identitaire sur le terrain de l’Université ». Il se trouve qu’aucun de nous deux n’enseigne à l’Université. Mais ce que le lecteur doit garder à l’esprit, c’est que nous infectons, ne serait-ce qu’indirectement, l’Université de nos théories identitaires.

Rien n’est épargné à Kepel durant ce déjeuner élyséen. Autre sujet d’agacement, le Président appelle Christophe Guilluy par son prénom et le tutoie (ce qui est faux), alors que lui-même, pendant la brève allocution qui a ouvert la discussion, n’a été « ni nommé ni regardé ». Il me semble que, sur ce deuxième point, Kepel se trompe, mais peut-être voulait-il dire que le Président ne l’avait pas regardé avec toute l’admiration qui lui était due. Nicolas Sarkozy eût-il conclu ses quelques mots de bienvenue par un sonore « Allez, Gilles, dis-nous ce que tu sais sur la banlieue ! » que Quatre-Vingt-Treize aurait eu dix pages de moins. Il suffit d’avoir parlé une fois dans sa vie à un journaliste politique pour savoir à quel point Nicolas Sarkozy appelle facilement ses interlocuteurs par leur prénom. Moi-même j’y ai eu droit lors du déjeuner, en alternance avec « Madame Tribalat » − lorsque mes propos lui déplaisaient.
Que fait Gilles Kepel pendant que les deux clandestins de la pensée encombrent la conversation de leurs futilités, notamment lorsque « la démographe prend longuement la parole » ? Pour échapper à ce « flux verbal », il consulte son Blackberry et lit les messages de sa compagne, qui lui demande les dernières nouvelles au sujet de l’accouchement de Carla Bruni, sujet qui passionne alors le Tout-Paris. Pour qu’il soit réduit à pareille extrémité, il faut que les intrus volent bas.

Sur le fond, le 2 février, lors d’un colloque au Sénat, il me sera donné d’apprendre, de la bouche même de l’intéressé, ce qu’il a retenu de nos travaux, à Christophe Guilluy et moi-même – peut-être n’a-t-il pas trouvé tous nos ouvrages à la bibliothèque de Sciences-Po ? D’après lui, nous prétendons que le vrai problème de la France ne se situe pas dans les banlieues, mais dans le rural profond et que seuls les « Gaulois » sont les victimes du malheur social. Faut-il que ce déjeuner lui soit resté sur l’estomac pour qu’il trouve le temps, dans les vingt minutes qui lui sont imparties ce jour-là, de parler, à nouveau, sans les nommer, de sa démographe et de son géographe préférés !
Dans son épilogue, il relate encore, de façon très personnelle, quelques passages de la conversation : « Surgit très vite une polémique dont Mme Tribalat lance la charge, statistiques à l’appui : la pauvreté dans la France d’aujourd’hui ne se trouve pas d’abord dans les banlieues contrastées des métropoles, mais dans les petites villes périphériques et le monde semi-rural et rural. » La mémoire de Kepel le trahit-elle ? En tout cas, cette version est absolument fausse. La polémique démarre lorsque Gilles Kepel souligne fièrement que c’est en toute connaissance de cause que Clichy Montfermeil, « c’est la France même ». Christophe Guilluy et moi-même récusons ce discours caractéristique des cadres et professions supérieures des grandes agglomérations, car il ne peut qu’enrager les catégories populaires d’origine française, qui vivent effectivement plutôt ailleurs et ne se trouvent guère mieux loties que bien des enfants d’immigrés. Nous pensons, effectivement, qu’il n’est pas juste de laisser croire que les catégories populaires se limitent aux populations « des quartiers » comme on dit maintenant.

Dans cet épilogue, Gilles Kepel fait preuve de l’élégance et de la décence propres aux âmes d’élite, celles que l’on reconnaît à leur talent pour narrer petites péripéties et grandes blessures d’amour-propre, et non au fait que leur col soit ouvert ou fermé par une cravate. Il faut aussi saluer son courage. Malgré les rebuffades et humiliations subies ce jour-là, Gilles Kepel a su trouver un instant pour demander et obtenir une faveur du Président : organiser une grande exposition sur la Libye d’aujourd’hui. On se réjouit de pouvoir bientôt la découvrir.[/access]

 

Mars 2012 . N°45

Article extrait du Magazine Causeur


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Démographe. Retraitée depuis 2015, Madame Tribalat continue à s’intéresser au phénomène migratoire, notamment sur son site http://www.micheletribalat.fr

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