La pandémie de Covid-19 a-t-elle fait plus qu’interrompre l’industrie du tourisme mondialisé ? Celle-ci semble en passe pour repartir de plus belle dans le « monde d’après ». Le salut viendra-t-il de nouvelles technologies qui permettent de concilier larges profits et préservation du patrimoine ?


La pandémie est la version mondialisée de l’épidémie. Selon que l’on est un militant protecteur de la planète, ou un trader soucieux de la croissance du PIB, on s’en réjouira ou l’on s’en affligera. Les premiers noteront qu’en bloquant au sol les avions, la Covid-19 a fait baisser de 5 à 10% les émissions de gaz à effet de serre et a de fait engagé la planète sur le chemin de la décroissance. Les seconds se désoleront devant les prévisions de l’Organisation Mondiale du Tourisme (O.M.T.) et de l’ONU qui annoncent une baisse de 30% des recettes du tourisme international. Il va falloir choisir son camp.

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Si tout change, comment faire … pour que rien ne change ?

L’Asie centrale n’échappe pas à un tel dilemme et l’inquiétude est palpable dans les milieux qui vivaient de la croissance continue de la manne touristique. Les professionnels du secteur se désolent  : «Au lendemain de la pandémie, la concurrence sera féroce sur le marché mondial, souligne Goulache Israilova, président de l’APTA […] l’Ouzbékistan devra fournir un effort important pour se promouvoir comme destination attractive. L’Etat devra également aider à réduire le coût des vols et des forfaits touristiques. La promotion du tourisme intérieur fait partie de la stratégie »(1).

Au temps de sa puissance, le Vatican ne prétendait adouber que les monarchies européennes, le Patrimoine Mondial sévit sur les 195 pays adhérents à l’Unesco répartis sur toute la surface du globe!

Le Kirghizistan ou la Mongolie ont développé un type de tourisme moins agressif. En misant sur des slogans tels que « le voyage solidaire, durable, responsable, c’est choisir d’aller là où les autres touristes ne vont pas », ces pays échapperont-ils, aidés en cela par la Covid, à une industrie du tourisme et à sa puissance de destruction des sites, des cultures et des hommes ? L’immensité des steppes, les grands espaces, la nature sauvage, ne sont pas à l’abri de la labellisation au Patrimoine Mondial de l’Unesco, un fléau qui à été fatal à beaucoup de sites, de monuments et d’espace naturels. Certains rêvent de livrer les paysages de vallée de l’Orkhon-Kharkorin, inscrits au patrimoine mondial en 2004 aux stars de l’architectures qui y édifieraient des hôtels de rêve… « Impossible l’Unesco veille, diront certains ». Quelle erreur !

Le marketing du patrimoine

L’ensemble architectural du centre de Samarcande a été inscrit au Patrimoine mondial en 2001. La confiscation et la marchandisation des monuments et de la vieille ville à des fins touristiques ont suivi. La folklorisation du mythe de « la ville turquoise » et de ses légendes de tapis volants – Jafar le père de Shéhérazade et vizir du roi Shahayan… etc – a vu la notion de Patrimoine rabattue au niveau d’un produit de grande consommation.

Comme la Covid-19, la nuisance du Patrimoine Mondial de l’Unesco est mondiale. Alors qu’au temps de sa puissance, le Vatican ne prétendait adouber que les monarchies européennes, le Patrimoine Mondial sévit sur les 195 pays adhérents à l’Unesco répartis sur toute la surface du globe. Il n’est pourtant qu’un label qui n’a d’autre effet que d’aider à la promotion commerciale d’un site. Ce point important généralement ignoré : le label Unesco ne confère aucune protection spécifique aux sites concernés, pour la simple raison que l’Unesco n’a pas compétence pour légiférer à la place des états(2). L’inscription de l’ensemble historique du palais du Potala, le temple du Jokhang et de Norbulingka  n’ont pas empêché la destruction de Lhassa, pas plus que la « reconstruction touristique » de Kashgar après démolition et expulsion de ses habitants Ouighours n’a été « protégée» par l’inscription des Routes de la soie au Patrimoine mondial en 2014.

En langage marketing, l’O.M.T évaluait en 2018 l’achalandage mondial correspondant – c’est-à-dire le flux de touristes disponible – à 1,4 milliard de personnes. Les touristes chinois sont de loin les plus « rentables ». Chacun des 150 millions à avoir voyagé cette année-là a dépensé en moyenne 2563 euros durant son séjour, alors que le touriste français ne laisse que la ridicule somme de …651 euros ! (Chiffres O.M.T)

Les entrepreneurs de tourisme estiment à 60% la réduction de « l’activité vacance » pour 2020 mais annoncent « attendre un retour à un niveau correct en été 2021 »(3), Cet « espoir » montre bien qu’ils comptent sur un monde inchangé dans l’après COVID-19.

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Le monde d’après sera-t-il le même, ou pire que l’ancien monde ?

Si la crise environnementale, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, a forcé à une prise de conscience de la dimension planétaire de notre espace vital, elle n’a pas semble-t-il suffi à entamer le dogme de la domination de l’Homme sur la nature base de la Modernité déchaînée qui nous étouffe.

La critique d’une certaine vulgate écologiste de grande consommation est périlleuse de nos jours. L’idée d’un Homme en mesure de rectifier des macro-phénomènes qui en réalité le dépassent, relève du vieux rêve de puissance. Croire que la collecte des papiers gras dans les forêts, des mégots sur les plages, l’injonction au régime vegan, l’ère de la trottinette électrique et des fermes urbaines sur les toits de New York vont sauver la planète, c’est s’interdire de regarder en face le réel et les lois du vivant. Or, que dit ce réel si on le regarde en face ?

La démographie planétaire. Il n’est pas facile de porter le débat sur la question de la démographie mondiale. Le sujet est contourné, évité, quand il n’est pas carrément tabou. Avancer qu’il existerait un seuil, une limite à la prédation de l’Homme sur les ressources de la planète est inconciliable avec l’horizon illimité que « le progrès » fixe à la toute puissance de la science. Franchissons le tabou et affrontons les chiffres : en 1900, la population mondiale était de 1,7 milliard d’individus. Elle était 2,5 milliards en 1950, de 7,5 milliards en 2017. Une multiplication par 3 en 70 ans, soit dans la durée d’une vie humaine(4).

La mondialisation. L’interconnexion des économies et l’effacement des frontières devant la circulation des produits et des hommes était l’horizon que s’assignait « le monde d’avant ». Après le recul de la pandémie, les forces économiques n’auront de cesse de reprendre les positions perdues. « Le règne des économistes risque de succéder à celui des médecins et le conformisme libre-échangiste de reprendre de plus belle » écrit à juste titre Marcel Gauchet(5). Un tel système global ne peut changer « de lui-même » de trajectoire.

Le mythe du tourisme mondialisé « responsable » a pris un coup

Venise, le navire amiral du « Patrimoine Mondial de l’UNESCO », est en perdition. Son naufrage est l’emblème d’une catastrophe écologique et culturelle. L’afflux annuel de 30 millions de touristes dans une ville de 50 000 habitants était accepté par une opinion gagnée à l’idéologie du libre-échangisme et de la modernité heureuse. Mais bien avant la survenue du virus, les Vénitiens n’en pouvaient plus de l’afflux de ces 30 millions de consommateurs qui déferlaient sur une cité qui perd chaque année 1000 habitants. Le même rejet s’observe à Dubrovnik, et Barcelone lutte depuis plusieurs années contre ces « invasions ». Budapest s’insurge d’être devenu la « capitale des enterrements de vie de garçon ». Des villages alsaciens ne veulent plus être visité par des hordes de touristes asiatiques qui voient là de nouveaux Disneylands. Mêmes rejets dans des quartiers de Paris. De Palma de Majorque à San Sebastian, les slogans fleurissent sur les murs : « le tourisme tue les quartiers », « Afuera los turistas ».

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Tout discours de reconversion du tourisme mondialisé dans une version  « responsable », « raisonné », « équitable » ou « éco-compatible » ne saurait être qu’un enrobage de communicant, une facétie lexicale.

La Covid-19 est parvenu à ébranler un tourisme passé au fil du temps du statut de « loisir » à celui de « ressource », puis de « fléau » et enfin « d’arme de destruction massive ». À coup de scandales politico-financiers et environnementaux, Venise était devenue la Mecque du tourisme international. Le coronavirus l’a frappé de plein fouet et oblige à redéfinir le « produit ». Fin des grands bateaux déchargeant 4000 personnes. Comme pour Samarcande, on réfléchit ici aussi à de nouvelles « stratégies ». Le tourism-business prépare déjà de nouveaux concepts de « tourisme intelligent ». On connaît les copies, contrefaçons, fac-similés qui, de Las Vegas à la Chine, proposent à domicile des villages hollandais (à Pudong), le Tower Bridge (à Suzhou), Florence (à Tianjin) ou la visite de Hallstatt pour 3 euros à Guangdong. La modélisation 3D et les techniques de la réalité virtuelle permettent d’emmener le visiteur sur le pont du Rialto, dans la Vallée des Rois ou à Gizeh. Alep, Palmyre, Mossoul renaissent de leurs cendres grâce à la 3D. Il est désormais possible de « visiter » depuis chez soi un joyau de la préhistoire comme la grotte Chauvet, ou une merveille de la Renaissance comme la Chapelle Sixtine. Le risque est grand de voir disparaître le gisement des 20 000 visiteurs qui s’émerveillaient sous les « vrais » plafonds de Michel-Ange chaque année. D’autant plus que, comme l’indiquait un présentateur de ces merveilles en 3 D à la télévision française, « c’est mieux qu’en vrai » ! *

La réalité virtuelle permise par la modélisation 3D inaugure l’ère du « voyageur confiné ». Il peut non seulement visiter depuis son canapé les sites prestigieux sans consommer de kérosène, mais il peut même visiter des sites qui n’existent plus ! Les falaises de Bâmyân et leurs Bouddhas géants sont ressuscités, ainsi que le Temple de Jérusalem, ou les sanctuaires de Palmyre.

La réalité augmentée signera-t-elle la fin de la croissance du transport aérien, vecteur essentiel du tourisme de masse ?

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