Ce fut juste l’une de ces petites phrases dont tout politique rompu aux lois d’airain de la communication sait truffer ses discours de meetings ou ses interviews. Il a beau avoir l’air d’un oiseau tombé du nid, Besancenot n’est pas un perdreau de l’année. Il sait que le Grand soir est un marché porteur. A Port Leucate, où ses sympathisants étaient réunis pour le séminaire de pré-lancement du NPA, il y est donc allé à la truelle dans le genre « profiteurs à gros cigares (ou devrait-on, désormais, dire à quatre-quatre ?) pendus aux réverbères ». Comme il a des lettres et que les participants des « universités d’été » de la LCR étudiaient sagement les œuvres de Marx et Engels, la bonne bouille de la politique française a parlé de la suraccumulation du capital. « Il y a du grabuge en perspective parce que le capitalisme et les capitalistes français sont en train de craquer. Ce qu’il leur faudrait, c’est une bonne vieille révolution », a-t-il lancé. Et qu’on ne croie pas qu’il s’agit là de rhétorique de meeting. « Pour nous autres révolutionnaires, a-t-il ajouté, les conditions sont réunies pour l’action.(…) Ca pètera dans un mois, dans un an, d’ici 2012 en tout cas. On fera tout pour ça et on sera là. » Le Grand soir, c’est pour demain. Attachez vos ceintures.

Certes, comme l’a excellemment observé Eric Dupin qui vient de reprendre les rênes de Marianne 2.fr, il n’est pas très surprenant qu’un parti appelé Ligue communiste révolutionnaire agite l’étendard de la Révolution. Sauf que depuis un bail, la plupart de ses aînés se contentaient de l’évoquer comme une promesse lointaine, un horizon inaccessible – en somme l’équivalent laïque du Paradis chrétien. La Révolution avait un avantage insigne sur toutes les idées disponibles, c’est qu’elle ne risquait pas d’advenir. Pour le reste, comme l’avait compris Furet, nous étions condamnés à vivre dans ce monde-là. Et voilà que le petit l’annonce pour de vrai, le Royaume des cieux, avec la date et l’heure ou presque. De quoi faire trembler exploiteurs assoiffés, possédants avides, marchands cupides. Un bon réverbère, vous dis-je…

Avant de se demander si les contradictions du sarko-capitalisme peuvent enfanter des lendemains qui chantent, il faudrait savoir ce que Besancenot entend par « révolution » et, plus encore, par « bonne vieille révolution ». D’abord, c’est hier ou demain ? Les deux, Camarades ! – « hier » et « demain » se donnant la main pour effacer « aujourd’hui ». En somme, le volontarisme historique affiché s’enracine dans une nostalgie d’anciens combattants. On peut trouver bizarre le coefficient automatique de sympathie qui s’attache au mot et peut-être à la chose, dans un pays qui, en ayant fait l’expérience, sait que dans la vraie vie, la révolution, c’est pas marrant très longtemps, et dans un monde qui a pu observer sur grande échelle l’ivresse mortifère des périodes révolutionnaires. Mais voilà, l’expérience historique ne fait pas le poids face à la mythologie. Dans le roman national, la révolution, c’est sympa, point.

Seulement, si les mots ont un sens, ce qui caractérise une révolution, c’est la violence, en tout cas la brutalité du changement. Il est vrai que notre époque sucrée a inventé les révolutions douces, fleuries, pacifiques, orange ou demi-saison, dans lesquelles les valeureux combattants des Droits de l’Homme finissent par terrasser les méchants dictateurs nationalistes. La chute du mur de Berlin est ce qui s’approche le plus d’une révolution démocratique, mais on peut aussi bien la qualifier de restauration. Le plus souvent, il s’agit de coups d’état soft plus ou moins encouragés par le commandement central du camp du Bien et surtout, retransmis en mondovision. (A la réflexion, la différence entre révolution et coup d’état tient largement au nombre de gens admis dans l’avant-garde révolutionnaire.)

Visiblement, ce n’est pas à ces néo-révolutions télévisées que pensait Besancenot en faisant sa tirade. Ce qui le fait rêver, dans la révolution, et avec lui pas mal de mes honorables concitoyens, c’est le sang, la castagne. « Va y avoir du grabuge ! » Cet engouement est assez mystérieux. On ne voit pas en quoi il serait préférable que les sociétés changent par à coups brutaux plutôt que de s’adapter en douceur, et ceci alors même que l’immense majorité des êtres humains, même les plus malheureux, ne souhaitent pas la destruction brutale de tous les cadres de leur existence ni la remise en cause violente de leur identité, ni même le renversement de toutes les hiérarchies. Ce « conservatisme » explique d’ailleurs le succès des communistes dans les anciennes « républiques populaires ». Or, la table rase est la substance du programme révolutionnaire. « Les premiers seront les derniers » – après tout, la maxime évangélique annonçait déjà « l’esprit sans-culotte » dépeint par Patrice Gueniffey.

Alors quoi, faudrait-il se résigner à un ordre immuable et injuste ? Pour tout dire, il m’arrive fréquemment de penser que certaines têtes finiront sur des piques et que leurs propriétaires l’auront bien cherché – à supposer que la fureur révolutionnaire frappe juste ce qui reste à prouver. De toute façon, il ne s’agit pas de se demander si la révolution est souhaitable, mais si elle est probable. Il faut dire qu’il n’a pas tout faux, ce petit Besancenot. Il est indéniable que la crise du capitalisme est « profonde, sérieuse, grave ». Et tout autant que pour une fraction grandissante du bon peuple, trop, c’est trop. Aussi est-on tenté de penser que l’ambiance est prérévolutionnaire, bref, que « ça pourrait péter » pour employer le langage fleuri de notre Che Guevara à la mode Canal +. Il est certain qu’on ne peut guère compter sur nos aimables socialos, qui viennent seulement de se rendre compte qu’ils avaient renoncé au marxisme, pour ramasser la mise. Mais aussi sympathique soit-il, Besancenot ne sera peut-être pas mieux placé. A observer la couleur des nuages qui s’amoncèlent au-dessus des sociétés, on se dit que si révolution il y a, elle risque d’être teintée de brun plutôt que de rouge et, en prime, d’être corsée par des affrontements interethniques préparés par deux ou trois décennies d’apologie bécasse du minoritaire victimisé. Bref, en fait d’avenir radieux, un processus révolutionnaire aurait toutes les chances de dégénérer en guerre des gangs. Et pour ce genre de jeux, il est un peu tendre, le postier.

Pas de panique, cependant, car, en fait, la révolution n’est pas très probable. Mon intuition est que la télévision la rend à la fois impossible et inutile. Inutile parce que désormais, la catharsis s’opère sur vos écrans : plus besoin de passer à l’acte quand on peut avoir le grand frisson à domicile. Impossible, parce que ce qui n’est pas médiatisé n’existe pas et qu’on ne voit pas pourquoi nos grandes boutiques d’informations donneraient corps à un processus révolutionnaire dont l’aboutissement logique serait leur destruction – et, sans doute, leur remplacement par d’autres. Ce n’est pas un hasard si les révolutions médiatiques précédemment évoquées s’apparentent à des comédies hollywoodiennes dans lesquelles les gentils gagnent. La télé ne peut tolérer la tragédie, les questions sans réponses, les choix impossibles, les dilemmes cornéliens. Il lui faut un monde en noir et blanc et ce monde, elle le fabrique. De fait, la Révolution, la nôtre, n’a pas été radine en matière de manichéisme, elle qui a inventé la loi des suspects et les ennemis du peuple. Certes, mais on admettra que dans la réalité, le combat de l’ombre et de la lumière a fortement ressemblé à une mêlée générale.

Il y a bien d’autres raisons de douter de l’imminence d’une explosion révolutionnaire, à commencer par l’absence sidérale de tout projet alternatif de société. A part « faire payer les riches », les têtes pensantes de la « vraie gauche » n’ont guère d’idée et ils ne savent pas vraiment comment mettre en œuvre cet intéressant programme. Besancenot pense qu’un sans-culotte sommeille en chaque Français, et il a sans doute raison. Mais à côté du sans-culotte endormi, il y a un notaire de province et celui-là est bien réveillé. Au lieu de lire Buonarroti, il ferait mieux de se plonger dans Balzac.

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Elisabeth Lévy
Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle fait partie des chroniqueurs de Marc-Olivier Fogiel dans "On refait le monde" (RTL). Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "La gauche contre le réel (Fayard), sorti en 2012.
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