Un peu tard dans la saison de Jérôme Leroy reparait en Folio. Trois ans après, ce vrai-faux roman noir reste plus actuel que jamais dans son désir de se mettre à l’écart d’un monde devenu fou.


Les images, d’où qu’elles viennent, sont mauvaises. Les temps sont incertains, la main des dirigeants politiques est molle et moite. Nous vivons dans une atmosphère anxiogène entretenue pour mettre en place une redoutable dictature sanitaire. Le virus circule, les islamistes attaquent à l’arme blanche, la misère spirituelle s’accroît. On lit quelques romans publiés fin août, ils nous font bailler, les fonctionnaires du culturel jouent des coudes pour rester sur les listes des prix. Tout cela est risible, en vérité. On n’a qu’une envie : s’éclipser.

Phénomène inexpliqué

C’est le thème du roman de Jérôme Leroy, Un peu tard dans la saison. Aux alentours de 2015, après les attentats qui décimèrent les salles de rédaction, de spectacles et les terrasses de cafés « transformées en charnier », un phénomène inexpliqué s’empare de la société et affole le pouvoir. Les services secrets l’appellent l’Éclipse. Des milliers de personnes, influentes ou non, décident soudain de disparaître. Déconnection totale. L’anonymat au fin fond du désert, de la campagne, ou ailleurs. Guillaume Trimbert, écrivain mélancolique, est-il lui aussi sans le savoir candidat à l’Eclipse alors que la France et l’Europe sombrent dans la violence, le narcissisme, et l’ignorance crasse ? C’est ce que pense Agnès Delvaux, jeune capitaine des services secrets. Elle le trace et on se dit qu’une autre raison la pousse à agir ainsi.

Le récit est maîtrisé de la première à la dernière page. Deux voix guident le lecteur vers une fin originale : celle de Guillaume Trimbert qui dévoile progressivement son désir d’Eclipse et celle d’Agnès Delvaux qui le traque jusque dans sa tanière. Or, la tanière d’un écrivain est un lieu sacré.

Jérôme Leroy a publié ce livre en 2017. Il est aujourd’hui réédité en poche. Trois ans plus tard, la situation, qu’il décrivait avec une poésie certaine, n’a fait que se dégrader. Comme quoi le temps  a peu de prise sur le talent.

Au-delà de l’intrigue, nous retrouvons des écrivains subtils que nous aimons parce qu’ils sont, avant tout, des stylistes. Ce ne sont pas des figurants d’un pays que l’Histoire a fui. Leroy évoque Baudelaire, Morand, Blondin, Berthet, Déon, Larbaud et quelques autres. Des écrivains comme il n’en existe plus, « parce qu’ils portent sur le monde le tranchant irremplaçable du style », pour reprendre la formule de Richard Millet.

On liquide et on s’en va

La  seconde partie du roman se nomme « On liquide et on s’en va », un titre, j’en suis certain, emprunté à Michel Mohrt. Ça fait du bien d’être en si bonne compagnie, ça rassure un peu. Il y a des phrases courtes, elles vous embarquent au large : « Le ciel était flamand. » Ou plus étirées, elles offrent une salutaire respiration : « Un silence qui avait à voir avec les après-midi de l’enfance sans les sonneries de portable, sans les cent vingt chaines de télé en bruit de fond, sans les onomatopées sonores des jeux vidéos ; avec un temps qui prenait son temps, avec des voix qui n’avaient pas l’air en permanence au bord de l’hystérie, avec des odeurs d’encaustique et de fruits un peu trop mûrs qu’il faudrait manger dès ce soir, sur des nappes blanches empesées mises parce que c’était dimanche et qu’il était normal de se mettre à table ensemble. »

Coupez tout. Prenez le livre de Leroy. Vous échapperez à quelques heures de lavage intensif de cerveau.

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