Tout le monde l’aura compris à force de l’entendre ressasser : le « repli sur soi » – ou ce qu’entendent par  là les médias – est le signe d’une régression déjà en soi détestable, entraînant des effets secondaires encore plus répugnants qui devraient alerter l’odorat sensible de nos concitoyens. Car du repli au « rance » il n’y a qu’un pas et, à force de rancir, les humeurs comprimées par le dit repli produisent une odeur qu’il faut bien dire « nauséabonde » quitte à ce que des esprits vétilleux, absurdement attachés à la langue et à l’histoire, soient tentés de rappeler qu’il fut un temps pas si lointain où l’on prétendait reconnaître à son odeur le juif, trouvant paraît-il dans le ghetto –  image même du repli sur soi  – son habitat de prédilection. Combat-on vraiment le « rance » quand on s’en approprie aussi allègrement la rhétorique ?

On devrait donc y regarder de plus près, et à la loupe s’il le faut, avant de proposer aux foules prêtes à gober n’importe quoi dès lors que le vent ne rabat sur elles aucune senteur déplaisante, une association aussi douteuse entre repli et odeur, nauséabonde comme il se doit. Tout est bon il est vrai pour convaincre de pratiquer l’ouverture, la merveilleuse ouverture : à soi-même, mais si possible « comme un autre » (selon la formule de Paul Ricœur) ; au monde mondialisé qui est tout sauf un « monde », et surtout au n’importe quoi promis par la société marchande. Soyez ouverts, inconditionnellement ouverts, et vous verrez que de la béance à la béatitude il n’y a qu’un pas. Franchisez-le allègrement, et vous ne sentirez pas que vous sautez dans le vide. N’ayez crainte : l’amas des corps qui déjà s’entassent au fond de la béance amortira de toute manière votre chute.

Idéologie de l’ouverture imposée comme une panacée

Inutile non plus de sauter à pieds joints sur quelques évidences relatives aux pathologies avérées du repli sur soi appelant des traitements adaptés aux cas envisagés, et généralement sans rapports concrets avec l’idéologie de l’ouverture imposée comme une panacée. L’observation clinique du repli vécu par nombre d’adolescents, de personnes isolées ou embrigadées, ne se révèle cependant curative que si on prend la peine d’en comprendre les raisons et d’en apprécier la singularité. On ne traite pas les drames de l’enfermement psychique ou social à coup de désinfectants et de déodorants ! Ni celui de la forclusion mentale par un nouvel emprisonnement. Or, on peut être d’autant plus emprisonné par l’ouverture à tous vents et à tout-va qu’elle se veut transparente, sans limites perceptibles et surtout sans matière tangible permettant de mesurer qu’on n’a pas totalement perdu le sens des réalités.

Un repli n’est pourtant à l’origine rien d’autre qu’un second pli : on plie une fois – un papier, un tissu – et si ça ne suffit pas à obtenir l’effet désiré on plie une seconde fois en espérant que cela tiendra, quitte à solidifier la pliure (couture, colle). La technique de l’ourlet, en somme, ou du pliage appris à l’école. Mais le repli, c’est aussi le choix de remballer, sans avoir forcément à s’en justifier, ce qu’on avait exposé aux regards d’autrui, à commencer par sa propre personne. Ni dans un cas ni dans l’autre, le repli ne conduit forcément à l’hébétude issue de l’habitude (« prendre un mauvais pli »), car c’est moins le repli qui est mauvais en soi que le fait de s’y enkyster soi-même au lieu de répondre à bon escient à la situation du moment. Rejeter en bloc le « repli sur soi » se révèle à l’expérience d’autant plus absurde qu’en cultivant ainsi la méfiance on s’interdit aussi de trouver par la réflexion – forme primordiale du repli – une juste distance au monde et à soi.

Le « pli » eut d’ailleurs son heure de gloire en philosophie dans les années 1970 quand toute une génération entreprit de liquider l’héritage intellectuel occidental, suspecté de perpétuer la domination castratrice du logos et du père. Plus d’immanence donc, vassale d’une transcendance ; plus de devenir inféodé à l’être, mais des plis à n’en plus finir au sein du tissu de l’être, évoquant tout au plus l’existence de nuances, de tonalités, de manières chaque fois singulières. Quelle époque charmante où le philosophe rivalisait avec le vendeur de tissus et le couturier : à chacun son métrage, et son style de drapé ! Une telle candeur aurait fait sourire le néo-platonicien Plotin, trop convaincu que tout être humain est pris ici-bas dans les plis de l’être comme un rêveur agité dans ceux de ses draps, pour ne pas préconiser un retour à un principe de vie (l’un) qui lui seul est sans pli (aplous) – simple pour tout dire. Jamais ne lui serait venue à l’idée que le monde foncièrement plissé qui est le nôtre puisse se sauver de la bêtise ou de la folie en multipliant encore les plis et les replis, ou en liftant la vie afin d’en effacer les rides qui sont elles aussi des plis.

Appauvrissement de l’imaginaire collectif

La diabolisation idéologique du repli à laquelle nous assistons aujourd’hui témoigne en fait d’une incapacité à penser et à vivre sans heurt la tension toujours vive du dehors et du dedans, réduite à une alternative stérile entre ouverture et fermeture, générosité et égoïsme, courage et peur. Si régression il y a en effet, elle est d’abord dans l’appauvrissement de l’imaginaire collectif, désespérément accroché à quelques poncifs comme on en trouve dans les romans misérabilistes du XIXème siècle ; un imaginaire suffisamment puissant cependant pour faire oublier qu’il y a des régressions fructueuses – la psychanalyse existerait-elle sans cela ? – et que certaines transgressions commises au nom du progrès peuvent se révéler régressives par leurs effets. Qui peut d’ailleurs juger de ce qui se passe à l’intérieur d’une vie et d’une conscience, individuelle ou collective ? Qui peut se mettre vraiment à la place du fameux Autre, encensé quand ses décisions corroborent les nôtres, mais vilipendé s’il lui prend la fantaisie de faire cavalier seul ? Une altérité à la carte, en somme, modulable en fonction des images et des odeurs qui nous parviennent du monde extérieur.

Car le rejet du repli communautaire et sectaire, si justifié soit-il souvent, pourrait bien n’être qu’une façade derrière laquelle se profile la prohibition d’autres formes de retour à soi, à commencer par la réflexion. Est-il de meilleur « pli » que celui-ci – apprendre à réfléchir – et de plus indispensable pliure dans l’agitation insensée de la vie ? Que ce type de repli soit le fondement de toute culture et le garant de la liberté de l’esprit est attesté par une tradition de pensée venue des Grecs, prônant solitude et retrait afin que l’individu affermi dans son être puisse s’exposer sans dommages aux intempéries de l’existence. On sait avec quelle détermination les systèmes totalitaires s’emploient à éradiquer toute velléité de réflexion en exposant en permanence chaque citoyen  au regard d’autrui. Un enfer sur terre. Aussi devrait-on se demander si l’exhibition continue de soi dans les médias ou sur les réseaux sociaux n’est pas une nouvelle manière, en apparence plus soft, de casser l’individualité tout en l’exaltant, et de prendre le contrôle sur des individus ivres de bonheur d’avoir été ainsi expulsés de leurs replis les plus intimes sous le feu des projecteurs.

La volonté actuelle de traquer le repli partout où il est censé s’installer devrait en tout cas nous alerter, car la vigilance bien intentionnée des gardiens de la vertu civique invalide en fait la capacité de décision des individus et des peuples, suspectés de régression chaque fois qu’ils disposent d’eux-mêmes sans tenir compte du consensus ambiant. Or, n’est-ce pas cette libre disposition de soi que la France se targue d’avoir enseigné au monde avec sa Révolution ? Toute libre décision ayant son revers, qui la prend doit aussi être prêt à en payer le prix, fût-ce celui de l’isolement. Qui renonce par contre à jouer les Cerbères par respect pour les choix d’autrui devrait refuser de servir de bouclier humain quand le repli choisi par les uns provoque des dommages collatéraux si considérables que la majorité des autres se voit contrainte de se mettre aux abris. Refuse-t-on un abri sous prétexte qu’il constitue un repli ?

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est philosophe et essayiste, professeur émérite de philosophie des est philosophe et essayiste, professeur émérite de philosophie des religions à la Sorbonne. Dernier ouvrage paru : Antonin Artaud, ou la fidélité à l’infini, Pierre-Guillaume de Roux, 2014.