Causeur : Alep semble être sur le point d’être reprise par l’armée syrienne, et la tendance générale est à l’annonce d’une victoire imminente de Damas et de ses alliés. Pourtant, depuis 2011 ont été annoncées de manière cyclique la chute inéluctable du régime de Bachar el-Assad, sa résurrection ainsi que l’irrésistible montée de l’État islamique… Quels sont aujourd’hui les véritables rapports de force sur le terrain ?

Stéphane Valter : La reprise d’Alep par l’armée syrienne se dessine, probablement, mais ne s’est pas encore produite. De toute façon, outre l’aspect purement militaire, quelle signification politique donner à la reprise probable d’une ville en partie détruite ? Ensuite, étant donné la complexité du problème et la volatilité des situations, beaucoup de scénarios ont déjà été imaginés, souvent sans concrétisation. Dernier point : sur le terrain, les rapports de force varient d’un endroit à un autre. La région d’Alep est l’enjeu de luttes féroces entre différents groupes armés (Front Al-Nosra, État islamique, factions islamistes, groupes plus ou moins affiliés à l’Armée syrienne libre, milices kurdes, plus les forces pro-gouvernementales). Ce qui est sûr, c’est que le régime semble avoir le vent en poupe.

Alors que la guerre civile syrienne entre dans sa sixième année, peut-on envisager des scénarios du « jour d’après » ou en exclure certains autres (comme par exemple le retour à la situation d’avant mars 2011) ?
Je pense hélas qu’il ne faut plus s’attendrir sur la situation qui prévalait avant le déclenchement de la rébellion. La Syrie est entrée irrémédiablement dans un chaos destructeur. La sécurité garantie par une main de fer, la coexistence – imposée – entre communautés, un certain sentiment d’appartenance nationale, etc. Tout cela a volé en éclat.

« La nation syrienne, basée sur l’arabité avant toute chose, a-t-elle jamais eu de substance ? »

L’État-nation syrien est en piteux état. Pour autant, le retour aux États ethno-confessionnels est-il inévitable ?
La nation syrienne, telle qu’imaginée par l’historiographie officielle, basée sur l’arabité avant toute chose, a-t-elle jamais eu de substance ? Et après tout, si des États fondés sur une identité confessionnelle permettent à la région de connaître la stabilité, pourquoi pas ? Mais le divorce amiable semble impossible… La majorité – et la totalité – des acteurs semblent considérer qu’elle doit jouir du monopole du pouvoir sur tout le territoire. Céder une partie de ses prérogatives ou tout détruire, telle est la question. Le régime porte une lourde responsabilité en ceci, mais il n’est pas le seul.

Quid des frontières de la Syrie ? Peut-on imaginer des régions plus ou moins autonomes comme le Kurdistan irakien ?
Les frontières ne sont que le fruit de l’époque mandataire (et coloniale), est-il sage de les regarder comme intangibles et sacrées ? Cependant, l’autonomie nécessite la viabilité économique. Or, on voit mal des micro-États survivre, surtout si le degré de belligérance est très élevé, avec fermeture des frontières. La côte syrienne, avec alaouites et chrétiens essentiellement, pourrait s’en tirer grâce à la façade maritime. Damas aussi, avec le lien libanais. Pour le reste, c’est beaucoup moins sûr, surtout si on réfléchit en terme de développement socioéconomique. Quant aux Kurdes de Syrie, même une continuité territoriale avec le Kurdistan irakien ne garantirait ni sécurité ni prospérité.

Et les champs pétroliers de l’Est syrien ? Ne peuvent-ils pas constituer la base d’une autonomie économique ?
Ces gisements qui constituent une source de richesses bien réelle – exploitée d’ailleurs par l’Etat islamique – pourraient servir de base à une entité politique mais à condition de pouvoir le protéger et l’exporter, c’est-à-dire dans le cadre d’un arrangement complexe avec les voisins et un accord des puissances régionales. Or, aujourd’hui, on voit mal une telle situation se développer avec les craintes des Turcs qui ne souhaitent pas voir une autonomie kurde, et probablement une Syrie future qui ne renoncera pas facilement à cette richesse…

Le retour de l’Iran dans le jeu diplomatique international pourrait-il influer sur le déroulé du conflit syrien ?
Assurément, et c’est d’ailleurs le cas depuis un certain temps. Devant l’inextricabilité du conflit et la réticence des puissances à s’ingérer concrètement (outre que par des bombardements aériens ou le financement de milices), il semble certain que l’Occident a donné une carte blanche à l’Iran, non pas tant pour soutenir le régime syrien que pour lutter, soi-disant, contre le terrorisme islamique transnational. La question est de savoir qui, entre l’Iran et l’axe liant Arabie saoudite, Turquie et Qatar, s’épuisera le premier. Quelle que soit l’issue, d’ailleurs, c’est tout bénéfice pour les marchands d’armes.

«  Assad et sa famille sont un moyen et le but est de protéger la Russie du terrorisme islamique »

L’intervention militaire russe soutenue par la diplomatie semble montrer son efficacité. Est-ce que Moscou a une vision claire de l’après-guerre ? La dynastie Assad pèse-elle lourdement dans cette vision ?
La question qu’il faut poser est : pourquoi les Russes ont tant attendu ? Pourquoi ont-ils mis plus de quatre ans à intervenir ? La réponse est que ce n’est pas Assad qui compte. Assad et sa famille sont un moyen et le but est de protéger la Russie du terrorisme islamique, une menace bien réelle. Les Russes pensent que pour atteindre leur but il faut sauver ce qui reste de l’Etat syrien et Assad restera s’il est utile. L’ingérence russe est aussi une manière – maladroite – d’affirmer une puissance militaire et diplomatique en déclin. Je ne sais si c’est un bon choix à court terme, mais cela va épuiser l’économie russe (avec une inflation des dépenses militaires au détriment de l’investissement), pour des résultats fort aléatoires. À la décharge de la direction russe, personne n’a une idée claire du dénouement possible.

On qualifie la Syrie, entre autres, de champ de bataille dans la guerre sunnites-chiites. Dans cette perspective, quelle est la stratégie actuelle de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite ?
Les analystes discutent pour savoir si les antagonismes entre sunnites et chiites sont une cause essentielle, ou une conséquence, de la crise. C’est-à-dire : la contestation a-t-elle commencé sur une base politique ou confessionnelle ? La réponse est les deux, à mon avis. Les griefs sociopolitiques étaient profonds, de même que l’aversion religieuse sunnite vis-à-vis des minoritaires de l’islam demeurait virulente. Quant à une supposée stratégie saoudienne, elle est difficile à saisir tant les contradictions sont nombreuses. Ce qu’on peut affirmer est que depuis 1979 et l’avènement de l’islam politique chiite, la dynastie des Saoud et le clergé wahhabite – dont les intérêts ne sont pas toujours les mêmes – ont distillé et diffusé à coups de milliards de dollars une idéologie wahhabite intransigeante.  On connaît le résultat : l’organisation terroriste de l’État islamique est le bébé idéologique de cette propagande planétaire fanatique. Mais la dynastie des Saoud et le clergé auront-ils le courage de faire leur autocritique avant d’être phagocytés par leur propre créature (qui a accessoirement justifié l’amalgame du régime syrien entre manifestants et terroristes) ? Bref, pour asseoir leur pouvoir et assurer leur stabilité, les Saoud ont semé le chaos, qui se retourne aujourd’hui contre eux. Plutôt que de stratèges, je qualifierais les Saoudiens d’apprentis-sorciers…

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