Nos éminents confrères du Parisien se gaussent, au lendemain du remaniement ministériel du 10 janvier en traitant notre président de la République de « Monsieur Bricolage » à la une du quotidien francilien. Notons d’abord qu’ils prennent le risque de se voir traînés en justice par une enseigne nationale distribuant des clous, des vis et une kyrielle d’outils, gadgets et bitoniaux indispensables à l’activité de loisir préférée des Français. Les dirigeants de cette estimable entreprise ne doivent en effet pas trop apprécier d’être entraînés malgré eux dans la spirale d’impopularité dont pâtit actuellement François Hollande. Ils pourraient d’ailleurs se pourvoir en justice en compagnie des marques Flanby et Culbuto au titre d’une « class action », une action en justice collective nouvellement introduite dans le droit français, à l’image de ce qui se fait depuis longtemps aux Etats-Unis…

On nous permettra cependant de ne pas nous associer à cette métaphore bricoleuse pour porter un jugement relatif à la composition de la nouvelle équipe ministérielle. Ce n’est pas dans le domaine réputé bien à tort comme trivial de l’artisanat amateur qu’il faut chercher la logique de ce remaniement, mais dans l’art sophistiqué de la littérature tel qu’il est pratiqué au sein de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentiel), sous-section du Collège de ‘Pataphysique, fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et l’écrivain Raymond Queneau. C’était à l’époque où les papes et papesses du « nouveau roman », des Robbe-Grillet, Claude Simon, Nathalie Sarraute faisaient régner leur terreur ennuyeuse sur la république des lettres, et où une bande de joyeux lurons bourrés de talent entra en résistance pour rendre à la littérature son côté éminemment ludique.

C’est au sein de l’Oulipo que s’est élaborée la technique de littérature sous contrainte, où les écrivains s’imposaient des règles arbitraires pour encadrer leurs productions de textes. Le plus célèbre de ces écrivain oulipien est sans conteste Georges Perec (sans accent aigu, car il n’est pas breton) auteur du plus long lipogramme du monde avec La Disparition, un roman de plus de 300 pages, où ne figure jamais la lettre « e ».

La disparition de… Martine Aubry

Ce n’est certes pas du lipogramme que relève la liste du nouveau gouvernement Valls, à moins que l’on ne considère que la règle majeure fixée par Hollande à sa production politique ait été de veiller à l’absence de Martine Aubry sur la traditionnelle photo de groupe sur le perron de l’Elysée, ce qui n’est évidemment pas le cas.

Non, l’art de gouverner du chef de l’Etat relève d’une « écriture politique » placée sous la contrainte du bi-carré latin  orthogonal d’ordre 10, celle-là même qui présida à l’élaboration du chef d’œuvre de Georges Perec, La vie, mode d’emploi. Laissons Perec lui-même nous expliquer de quoi il s’agit : « Le plus simple pour faire comprendre ce qu’est un bi-carré latin orthogonal d’ordre 10 et quelles peuvent en être les applications romanesques d’un bi-carré latin orthogonal d’ordre 3. Supposons donc une histoire en trois chapitres dans laquelle s’agitent trois personnages respectivement nommés Dupont, Durand et Schustenberger. Dotons ces trois individus de deux séries d’attributs : d’une part des coiffures, soit un képi, un melon et un béret ; d’autre part des choses que l’on peut tenir à la main : un chien, une valise et un bouquet de roses. Le problème est alors de raconter une histoire dans laquelle les trois personnages auront tour à tour ces six éléments mais jamais les deux mêmes. »

En bon oulipien, François Hollande s’est imposé des contraintes pour encadrer son exercice du pouvoir, conçu comme une branche éminente de la création artistique. Aux contraintes habituelles de la grammaire politicienne (équilibre des tendances, répartition régionale des détenteurs de maroquins, remerciements aux fidèles), il en a ajouté d’autre : parité sexuelle, ce qui interdit les gouvernements à chiffre de membres impair, introduction des diverses diversités : arabes, noirs et maintenant asiatiques, homosexuels, etc.

La composition d’un gouvernement relève donc d’un exercice oulipien qui a peut-être profité, par exemple, à l’excellente Hélène Geoffroy, député maire de Vaulx-en-Velin, antillaise et élue de la métropole lyonnaise, deux cases qu’il était sans doute nécessaire de remplir après le départ de Christiane Taubira et la sous-représentation des cadors lyonnais au gouvernement… Dans le même ordre d’idée, on peut se demander si le vidage de Fleur Pellerin n’a finalement pas fait le bonheur de Jean-Vincent Placé, au détriment de François de Rugy, à qui les yeux bridés faisaient défaut ? On pourra, pour s’amuser continuer soi-même le décryptage oulipien de la nouvelle équipe.

L’empreinte pataphysique, maison mère de l’Oulipo, se lit également dans l’intitulé des départements ministériels créés pour l’occasion : on trouve des secrétariats d’Etat à l’égalité réelle (?), à l’aide aux victimes, à la biodiversité, qui pourraient aisément s’ajouter à la liste des chaires du Collège de ‘Pataphysique :
– Mythographie des sciences exactes et des sciences absurdes
– Nautique épigéenne et hypogéenne
– Vélocipédologie
– Cinématographologie et onirocritique
– Crocodilologie
– Travaux pratiques de belge

L’Ordre de la Grande Gidouille devrait, en bonne logique, désormais figurer au nombre des décorations dont le président de la République est titulaire es qualités.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...