Que Sitbon[1. Je connais Sitbon depuis quelques millénaires et, c’est comme ça, je l’appelle Sitbon.] me pardonne : je ne tiens nullement à ce qu’on me rende Siné. Je me fous de Siné et de l’obsession judéo-israélienne qui, chez lui, a remplacé l’anti-impérialisme. Mais commencer en se la jouant porteur de valises ou fedayin et finir soutenu par Guy Bedos, à sa place, ça ne me ferait pas marrer. « Anti-militariste, anti-clérical, antibourgeois, anti-tout », en bref « anar universel », selon la formule d’Askolovitch, Siné a claironné qu’il préfèrerait se « couper les roubignoles » que grommeler de vagues excuses à l’intention de ceux que ses propos auraient pu chafouiner. Maintenant qu’il est soutenu par le spécialiste incontesté de la bonne conscience, « le barde du politiquement correct de gauche », comme l’écrit Philippe Cohen dans un texte subtil et désolé, il n’a plus qu’à se les mettre sur l’oreille.

Dans la catégorie « vive le terrorisme », au moins Jacques Vergès, qui fut un proche ami du dessinateur, ne manque-t-il ni de culture, ni de panache. Mais Bedos, ce brave type indigné qui sautille de bonne cause en bonne cause, ce prophète souffrant du « plus-jamais-ça » qui cumule avec aplomb les doux privilèges de l’appartenance à l’establishment et les bénéfices symboliques de la résistance à un fantasmatique oppresseur ! Dans un texte publié par bakchich, l’antifasciste éternel s’adresse à Philippe Val sur le mode du tutoiement accusateur : « Tu es à Charlie Hebdo ce que Sarkozy est à la France. » Mazette ! Veut-il dire que Val est le « patron » de Charlie ? Son corrupteur ? Son fossoyeur ? On eût aimé qu’il éclairât notre lanterne. Puis l’ex-mari de Sophie Daumier abat sa carte maîtresse : si Siné est antisémite, « David Grossman et Amos Oz, écrivains israéliens qui, sans relâche, luttent, en Israël, contre l’actuel pouvoir israélien » le sont aussi. On ne sait si Amos Oz et David Grossman eussent trouvé bien convenable la liste Euro-Palestine sur laquelle figurait Siné, ni s’ils eussent apprécié le meeting parisien au cours duquel les orateurs firent huer des noms juifs, mais ce sont des détails. Bedos est une grande conscience. Il ne fait pas dans le détail.

Un tel renfort aurait dû mettre hors de lui le roi de la provoc. (Soit dit en passant, quelle provocation, en effet, que cet entêtement de vieux con à toujours penser qu’il a raison d’avoir tort.) Ou alors, c’est que ses imprécations douteuses ne relèvent plus de la catégorie « bris de tabous », mais de la bienpensance radical-chic. On savait déjà que cogner sur Sarkozy, les curés et les militaires n’exigeait pas un courage excessif. Peut-être faut-il s’habituer à ce que les Juifs, figure renouvelée de la puissance, fassent partie des têtes de Turcs légitimes de tout discours contestataire.

Il y a quelques années, il aurait suffi d’une mauvaise blague, bien plus innocente encore que celles de Siné, pour que Guy Bedos s’époumone entre Bastille et République contre le retour de la bête immonde – et sans doute Philippe Val aurait-il fait partie du cortège, ça lui apprendra à défiler avec n’importe qui. « Avec certaines choses, on ne plaisante pas », aurait déclaré Bedos, la voix grave et l’œil mouillé. Aujourd’hui, il mouille sa chemise pour qu’on ait le droit de déconner sur tout. Fort bien. Tant qu’on n’est pas forcés de rire. Encore qu’il est assez poilant, le Bedos, dans son adresse à Val. « Moi, qui ai dit sur la scène de l’Olympia « je ne confondrai jamais Ariel Sharon et Bibi Netanyahu avec Anne Franck et Primo Levi », suis-je pour autant un néonazi qui s’ignore ? » interroge-t-il. (Confondre Ariel Sharon et Anne Frank, fallait y penser.) Puisqu’on a le droit de se marrer, disons que Bedos préfère les Juifs morts que vivants. Elle est bonne, non ?

Tout cela n’est pas très neuf. D’ailleurs, cela fait des années que Siné pourrit la vie de Val avec ses chroniques. Moi qui suis une multi-limogée, je peux vous affirmer que dans la plupart des cas, il n’existait pas d’autres motifs à mon éviction que les humeurs du taulier. Quoi qu’on pense des siennes, Val avait d’excellentes raisons de vouloir se séparer d’un emmerdeur avec qui il est en désaccord frontal sur un sujet qui lui tient à cœur. La seule chose que l’on puisse lui reprocher au patron de Charlie Hebdo est son manque de clairvoyance. Bien sûr, il n’a échappé à personne que, sous sa houlette, le journal avait renoncé à l’antisionisme militant de certains de ses fondateurs. Reste qu’à trop tirer sur la corde de l’antifascisme et plus encore sur celle de l’anti-sarkozysme, à brandir comme un talisman protecteur son appartenance à la Gauche, il a fini par se prendre les pieds dans le tapis.

Et pourtant, il y a bien quelque chose de nouveau sous le soleil. D’abord, parce que cette affaire de famille éclate au grand jour, mais encore parce qu’elle révèle que ce discours autrefois cantonné à l’extrême droite et à une certaine extrême gauche est aujourd’hui sinon majoritaire, du moins fort répandu – en un mot mainstream. Ce que nous apprennent Bedos et d’autres, comme l’excellente Gisèle Halimi et les centaines de commentateurs anonymes qui se lâchent sur Internet, c’est que beaucoup de gens en ont plus que marre du « privilège juif ». Après tout, au nom de quoi et pendant combien de temps les Juifs seraient-ils « les chouchous du malheur », selon l’heureuse formule de Finkielkraut ? Qu’ils arrêtent de nous chanter le grand air d’Anne Frank alors qu’ils serrent les coudes autour d’Ariel Sharon. Oppresseurs comme tout le monde, comme les flics, les curés, les militaires et Sarkozy. Sans oublier les hommes. D’ailleurs, elle est bien embêtée, Gisèle Halimi. Car jusque-là, « la misogynie volontairement primaire » de Siné les avait tenus éloignés l’un de l’autre. La voilà placée face au dilemme anticipé par Muray – Moderne contre moderne. Comment choisir entre deux versions du Bien, entre moderne et moderne ? Gisèle Halimi applique la théorie de l’ennemi principal : l’empêcheur de libérer en rond n’est plus le mâle qui a renoncé il y a bien longtemps à être dominant mais le Juif-Israélien arrogant qui assoit son pouvoir en faisant la chasse à des antisémites imaginaires. « Cette opération, écrit-elle, participe donc des procès en sorcellerie qui se multiplient aujourd’hui pour maintenir une psychose du juif persécuté. » Et au nom de mon droit de rigoler de ce que je veux avec qui je veux, j’ajoute qu’il est plus facile d’être femme qu’antisémite. D’ailleurs, on ne naît pas antisémite, on le devient. (Il est vrai qu’on peut aussi cesser de l’être – femme et antisémite.)

Il importe cependant de rappeler qu’antisémite ici est une « qualité » (c’est-à-dire un défaut), pas une essence. Se demander si Siné ou Trucmuche est antisémite n’a pas grand sens. Il peut arriver à n’importe qui d’avoir une pensée antisémite, raciste, haineuse, dégueulasse. Même à vous. Désolée, mais cela ne fait pas de vous un salaud. Juste un être humain.

Siné écrit des choses antisémites, soit. Il préfère « une musulmane en tchador à une juive rasée » ? Grand bien lui fasse. Comme aime à le dire Elie Barnavi, « l’antisémitisme, c’est le problème des antisémites, pas celui des Juifs ». A mon sens, Siné devrait avoir le droit de dire et d’écrire ce qui lui chante. J’ai quant à moi celui de penser qu’il est un vieil atrabilaire pas très marrant. Et Philippe Val a parfaitement le droit de le virer du journal qu’il dirige – et possède (ce qui semble être aux yeux de certains une circonstance aggravante). Que l’on sache, personne ne s’émeut que l’on ne puisse pas célébrer le Grand soir dans les colonnes du Figaro. De plus, puisque des milliers d’internautes anonymes sont prêts à défendre le droit inaliénable de chaque individu de proférer des conneries et que plusieurs sites se sont portés à la pointe du combat, Siné n’aura aucun mal à trouver un endroit où sévir.

Quoi qu’il en soit, la question posée n’a rien à faire avec l’existence de sentiments moralement condamnables mais avec les éventuelles limites qu’il conviendrait de poser à leur expression. Au risque de surprendre, voire de décevoir, Siné, Halimi, Bedos et Dieudonné ont raison. Enfin presque. En tout cas, nous arrivons à la même conclusion pratique. Par principe autant que par souci tactique, décrétons une fois pour toutes que la liberté doit bénéficier aux ennemis de la liberté et la tolérance aux « prêcheurs de haine ». Ce n’est pas en rappelant les souffrances juives ni en interdisant à qui que ce soit de dires des horreurs qu’on empêchera un plus grand nombre d’en penser, c’est même tout le contraire : en conférant à certaines idées le charme de l’interdit, on les encourage. Car l’antisémitisme est une opinion, déplorable, certes, mais une opinion quand même. Il serait bien plus efficace de la tourner en dérision que de l’assiéger par l’indignation. Si les Juifs ont du talent pour l’argent, ils sont supposés en avoir encore plus pour l’humour. Ces jours-ci, ce n’est pas flagrant.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Elisabeth Lévy
Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle fait partie des chroniqueurs de Marc-Olivier Fogiel dans "On refait le monde" (RTL). Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "La gauche contre le réel (Fayard), sorti en 2012.
Lire la suite