Le Pays basque et certaines régions des Pyrénées espagnoles montrent la voie de la culture, conciliant l’ancien et le nouveau dans l’architecture.


Il y a peu de temps encore – époque matérialiste qui s’assumait – les économistes parlaient d’effet multiplicateur, de tableaux à entrées multiples communiant dans la joie partagée de la croissance. Aujourd’hui, tout a changé : la morale s’en mêle. On préfère évoquer le ruissellement des richesses. Finalement, le vrai bilan, c’est que l’on est passé d’une approche ascendante (effet multiplicateur) à une approche descendante (ruissellement) : voilà pour le soi-disant principe, lui aussi à la mode, du bottom-up. Quant au matérialisme, il demeure, plus ferme que jamais.

Quand le bâtiment va…

Cela dit, il faut prendre au sérieux l’adage fondateur du tableau multiplicateur : quand le bâtiment va, tout va ! C’est-à-dire, dans le sens matériel, que l’investissement dans le bâtiment entraîne tous les autres secteurs de l’économie. À la condition, justement, de le comprendre aussi dans le sens spirituel : celui qui sait bâtir une belle maison se ménage, pour lui et ses proches, une belle existence. Une civilisation capable de produire une architecture belle et saine procure aux hommes des fondations culturelles solides.

En passant par le Pays basque, j’ai vu de splendides maisons construites au XXe siècle dans le style dit néo-basque. Quand on entend néo, généralement, on sort son pistolet – et on a souvent raison – pour tirer sur le factice. Or les bâtisses néo-basques, au contraire, ont quelque chose d’authentique, elles se marient avec le paysage et assimilent naturellement divers apports architecturaux (peut-être que les lieux s’y prêtent particulièrement. À Biarritz, le style Napoléon III, en dépit de son penchant pour le clinquant, est parvenu à s’intégrer dans la grâce tranquille des copies de manoirs Louis XIII. Plus récente, la façade de l’hôtel Florida, aux balcons répétitifs ornés de chaises rangées l’une en face de l’autre, évoque une composition mêlant Edward Hopper et Matisse.).

Beautés d’Hendaye

Quant aux villas néo-basques, elles savent allier le présent et le passé, l’ici et l’ailleurs. Et le caractère basque demeure. À Hendaye, quelques vastes bâtisses contemporaines combinent l’ouverture traditionnelle en demi-cercle avec des ferronneries aux proportions inhabituelles. Le résultat est magnifique. Plus audacieux encore, sur une façade, le demi-cercle est versé d’un quart de tour en avant pour devenir la base d’un balcon. Et toujours, la richesse formelle et colorée des colombages rappelle que nous sommes au Pays basque.

Les régions, partout en France, ont à leur disposition un patrimoine architectural de grande valeur. Et pourtant, aucune d’elles ne semble avoir la cohérence esthétique du Pays basque. Sur le pourtour méditerranéen, mais aussi en Corrèze, en Touraine et dans bien d’autres lieux, aux alentours des villages, on observe les mêmes mas néo-provençaux, ces amas de parpaings aux angles durs, crépis d’un enduit rosâtre, héritiers, en pire, de la villa Île-de-France et de la fermette aménagée. Que faire pour éviter cela ? Faudrait-il agir par la force, c’est-à-dire par la loi ? Les SCoT (Schéma de Cohérence territoriale) sont censés fixer les « grandes options d’aménagement du territoire [et du logement] pour les vingt prochaines années ».

Quand Duflot entend le mot culture…

Dans la présentation du SCoT aux élus locaux (dans le cadre des intercommunalités, à l’écart des électeurs), le but affiché par l’ancien ministre Cécile Duflot, est de « concevoir des villes et des territoires plus compacts et moins consommateurs d’espace, en encourageant la densification et en donnant un coup d’arrêt à l’artificialisation des sols ». L’objectif est louable (et encore : que fait-on de la liberté individuelle ?), mais, dans tout le document, il n’est pas question de culture, si ce n’est quelques allusions indirectes, en couple plus ou moins fidèle avec son partenaire, le tourisme. De plus, une question reste sans réponse : pourquoi considérer une maison comme une forme d’artificialisation du sol ? Une maison a-t-elle pour destin d’être comparable à un parking de grande surface ?

Une autre question se profile : à quoi servent les architectes du patrimoine ? Les centres-villes historiques ne sont pas exempts de constructions navrantes. Dans les petits bourgs, il n’est pas rare que les pseudo-mas, par exemple, soient posés à une distance bien inférieure au demi-kilomètre réglementaire d’une église du XIIsiècle. On en tire la conclusion que ni la densification des habitations, ni le soi-disant contrôle administratif ne sont des solutions à la mauvaise qualité de la construction.

Les maisons de Navarre propres et blanchies à la chaux

Au Pays basque, il est possible que la qualité esthétique des villages (et même des banlieues urbaines) provienne d’une combinaison adéquate entre l’innovation et le respect de la tradition. Or, puisqu’il ne faut pas compter sur les pouvoirs publics, c’est sans doute que la société elle-même parvient à s’autocontrôler. Autrement dit : personne, ici, n’oserait ruiner le paysage. Tout de même : soyons attentifs ! Le contrôle social est une notion périlleuse : nul n’apprécie d’être contrôlé, pas plus (moins encore ?) par son voisin que par l’État. Mais peut-être n’est-il nul besoin d’interprétation alarmante. Car il s’agit simplement de culture et de civilité. Aurait-on, par exemple, idée de cracher par terre devant tout le monde ? Et souffre-t-on de cette interdiction que l’on s’impose à soi-même ? Certes non. Alors transposons : pour que le problème de l’urbanisme soit résolu, il suffirait que, dans les esprits, la construction d’une vilaine maison s’apparente au fait de cracher par terre.

Franchissons les Pyrénées en direction du Sud-Est. En Espagne, les maisons de Navarre sont opulentes, propres, blanchies à la chaux. Ce sont de vastes demeures à deux étages, aux avant-toits en surplomb, aux angles renforcés de solides pierres grises, aux huisseries de bois verni. Inspirées d’un modèle général, chacune a sa forme particulière. Aux abords des villages, dont la disposition générale est toujours harmonieuse : aucune construction hors-de-propos. Il semble que chacun, quand il a construit sa maison (souvent de ses propres mains), a tenu compte de son voisin, de la circulation du vent et de la lumière dans les ruelles. Un voyageur occasionnel ressent une impression de cohérence et de plénitude, la vision d’une riche vie communautaire. Les Espagnols, il est vrai, ont l’heur d’être du bon côté de la montagne (au versant sud, plus riant).

Le déluge esthétique

Repassons la frontière, cette fois-ci en direction des Hautes-Pyrénées ou de la Haute-Garonne. Que voit-on ? Malgré les services diligents du ministère de la Culture, les habitations sont disposées sans ordre, leurs proportions et leurs matériaux sont aléatoires et dans le lot se glisse une bonne part de ciment, de PVC, de tôle ondulée. Il est vrai que l’impression de chaos cesse dès que l’on pénètre sur la place du village. Une petite place agréable ornée de quelques platanes et d’un charmant café. Là se trouve aussi la mairie et son drapeau tricolore. Nous sommes en France. Un petit coin d’ordre, de calme et de volupté.

Hélas, au-delà d’un certain périmètre, assez restreint, c’est le déluge (esthétique). La République manque-t-elle d’allonge, de profondeur ? Il y a sans doute en France un problème de coordination entre le national et le local, au détriment des deux. Depuis la loi de 1983, on est moins sûr que la décentralisation soit la solution. En outre, depuis des décennies, il apparaît que la protection du patrimoine a des effets pervers qui compensent largement ses bienfaits.

Que faire ? À la rencontre de la culture et de la vie : la tradition, l’innovation, l’éducation. Et il faut croire aussi en l’homme, ce héros. C’est grâce à son travail de recherche, à son talent de créateur et à son amour de la beauté que l’architecte, Henri Godbarge (1872-1946), a mis au monde la villa néo-basque.

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