Accueil Site Page 444

Place de la discorde

La mairie de Paris a une nouvelle cible dans son viseur : la place de la Concorde. Les ayatollahs de l’Hôtel de Ville sont déterminés à en bannir les voitures après les JO et à la « végétaliser » pour la rendre forcément plus festive. Une aberration urbaine et un affront à l’histoire de notre capitale.


Il fallait oser. Elle l’a fait. Anne Hidalgo s’attaque à la place qui, par son nom, incarne l’unité de la nation. La Mairie de Paris ne se refuse rien. Éléphant dans un jeu de quilles, elle a désormais dans son viseur la monumentalité royale de la place de la Concorde ; la plus grande de Paris et sûrement la plus belle du monde.

Mais pour l’Hôtel de Ville, c’est seulement un « vaste espace minéral entièrement consacré à l’automobile. L’un des pires îlots de chaleur de la capitale. » Le rapport paraphé par Anne Hidalgo poursuit : « C’est également une zone inhospitalière et dangereuse pour les piétons qui peinent à la traverser alors qu’elle représente, entre les jardins des Tuileries et les jardins des Champs-Élysées, un jalon essentiel de l’axe historique de Paris. L’obélisque qui trône en son centre est inaccessible [faux : des passages piétons permettent d’y accéder] et le patrimoine historique de la place n’est pas valorisé [vrai : la Mairie ne l’a jamais restauré, il s’effondre]. Dans la continuité des travaux d’embellissement de l’avenue et des jardins des Champs-Élysées, la Ville de Paris souhaite engager un projet de réaménagement pérenne de la place de la Concorde. La Coupe du Monde de Rugby, avec son village occupant la moitié de la place [on se souvient du carnage esthétique], et les aménagements sportifs préfigurant les Jeux Olympiques et Paralympiques l’ont montré : les Parisiens et les visiteurs sont prêts à se saisir de cet espace libéré [ils n’ont rien demandé] pour profiter pleinement de ce patrimoine historique et de cet espace public disponible [nullement question de profiter du patrimoine : ces aménagements cachent tout le paysage]. L’enjeu du réaménagement de cette place est à la fois climatique, patrimonial et paysager. »

© Paris2024/Pawel.gaul/Florian Hulleu

On craint le pire

De nombreux véhicules traversent quotidiennement la place de la Concorde mais la circulation, sur ces quelque sept hectares de pavés, a toujours été fluide ; jusqu’à ce que la Mairie nous ait donné un avant-goût de la punition collective, d’abord avec les interminables travaux de la rue Royale, puis ces derniers mois en créant de nouveaux goulots d’engorgement grâce à la pose de blocs de béton qu’elle chérit tant. C’est que, elle l’affirme : à l’issue des JO, la place sera « rendue » aux piétons. « Nous avons été élus pour transformer la ville et cela a toujours été notre volonté de ne pas faire revenir les voitures après les JO », insiste David Belliard, l’adjoint au maire en charge de l’espace public et de la mobilité. Si nous ignorions les capacités de vandalisme de la Mairie, son rapport prêterait à sourire. On lit notamment que les principaux objectifs poursuivis sont : « pacifier et apaiser la plus grande place parisienne », « renouer avec le patrimoine végétal et ses perspectives emblématiques », « offrir une nouvelle expérience et de nouveaux usages », etc. Ce charabia auquel nous sommes rompus se double cependant d’une quête de respectabilité démocratique. La Mairie a en effet créé une commission censée encadrer son projet (comique, lorsqu’on sait qu’elle s’assoit sur les vetos de la préfecture de Police). Cette assemblée, présidée par Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture, compte diverses et brillantes personnalités tels Stéphane Bern, le paléoclimatologue Jean Jouzel, le jardinier en chef du château de Versailles Alain Baraton, ou encore l’historien spécialiste de Paris Alexandre Gady. Ce dernier n’est pas dupe et déclare au Parisien (5 avril 2024) : « Il faut veiller à ce qu’on ne serve pas de caution à un projet contraire au génie du lieu », mais reconnaît que cette concertation est « un signe très positif, surtout après les erreurs regrettables sur certaines places comme celle de la République, transformée en mer de béton. » Ce panel de spécialistes du patrimoine s’est réuni pour la première fois début avril. En donnant le coup d’envoi de leurs travaux, Anne Hidalgo a lancé : « Il n’y a pas d’idées particulières. Ça dépendra du résultat de ce grand jus de crâne. » Qu’en termes choisis…

N’est pas vert qui veut

La place de la Concorde a connu différents états depuis sa création par Ange-Jacques Gabriel dans les années 1750. Elle a d’abord été bordée de fossés gazonnés (les balustrades encore visibles en rappellent le dessin), puis ces derniers ont été comblés et plantés de pelouses dans les années 1830, avant que l’obélisque soit érigé en 1836 et que le Second Empire, vers 1860, recouvre définitivement ces parterres de dallage de pierre. C’est cette place minérale et admirablement symétrique que nous connaissons. Là où les dingueries d’Hidalgo riment avec ses utopies, c’est que la place, aujourd’hui, ne peut retrouver ses fossés (le sous-sol est occupé par le métro), ni ses pelouses, puisque le projet prévoit aussi « des installations légères pouvant accueillir une alternance de grands événements, de manifestations culturelles et sportives, ainsi qu’une occupation plus quotidienne de l’espace public ». Les pelouses de la Concorde ressembleraient vite à celles du Champ-de-Mars : de la terre battue – et des voleurs à la tire !

A lire aussi : Super U de Truchtersheim: la supérette des grands châteaux

Le même extrémisme qui voulait « adapter Paris à l’automobile » dans les années 1970 se retrouve de nos jours dans cette volonté de désurbaniser la ville. « Végétaliser » la Concorde ne fera pas baisser la chaleur en été. Et vouloir détruire son équilibre témoigne du mépris impardonnable de cette municipalité à l’égard de notre patrimoine.

S’ils veulent de la fraîcheur, les néo-Saint-Just de l’Hôtel de Ville devraient regarder du côté du Cours-la-Reine, splendide promenade ombragée plantée par Catherine de Médicis le long de la Seine, entre la Concorde et l’Alma, totalement délaissée.

La plus belle place du monde, urbaine par excellence, est précisément mise en valeur par les feuillages des jardins des Tuileries et des Champs-Élysées. Elle est sertie par leur verdure comme une pierre précieuse est enchâssée dans sa monture. Elle est le trait d’union qui permet de comprendre cette perspective immuable, entre le Louvre et l’Étoile, imaginée par Le Nôtre.

Que Madame Hidalgo ose tout car c’est à ça qu’on les reconnaît est une chose ; qu’on la laisse faire par paresse ou lâcheté, ça, c’est inexcusable.

Vivre en ville

Price: ---

0 used & new available from

«Oh jolie poupée!», futur hymne des JO?

0

« Pour que Bernard Menez chante à l’ouverture des JO 2024 » enflamme la toile


C’est une vague qui vient des profondeurs du pays. Inarrêtable. Déjà, les réseaux sociaux ne peuvent plus taire cette secousse sismique qui dit tout de notre vieille nation abîmée et malgré tout, sauvagement insoumise. Elle n’abdiquera pas. Elle ne renoncera pas à sa mission première : c’est-à-dire montrer qu’un autre chemin est possible. Une forme de résistance, une clameur des terres abandonnées, un appel à retrouver cet esprit français qui faisait de nous, jadis, un phare de la civilisation. L’alliance contre-nature entre le cinéma d’auteur et la gaudriole assumée, le fil étroit de nos incertitudes où l’on s’émouvait d’un second degré, aujourd’hui trop altier pour nos contemporains avides de procès et l’attirance pour cette poésie ébréchée d’une variété boulevardière. Entre la cinéphilie propédeutique et le sillon troupier. Entre « La Nuit américaine » et « Les Lolos de Lola ». Entre l’érotico-comique et la fugue buissonnière. 

Les oubliés de la flamme olympique

Cet élan populaire, si longtemps reflué, si longtemps combattu par la sphère médiatique, explose sur la toile. La fronde des oubliés des cérémonies ne fait que commencer.  Croyez-moi, elle va enfler et déborder les lignes. Attendez-vous bientôt, dans les rues de Paris, à voir des jeunes femmes porter des tee-shirts à l’effigie de Bernard Menez et, toutes générations confondues, des enfants et des vieillards qui montreront ostensiblement devant les caméras du monde entier leur doigt meurtri, enrubanné dans un pansement, en signe de rébellion festive, en signe de contestation rieuse. Chaque jour, des centaines d’adhésions affluent sur le groupe Facebook récemment créé. Des communautés disparates se consolident, un arc lumineux et improbable s’anime entre les admirateurs de Jacques Rozier et ceux de Pascal Thomas. 

A lire aussi, du même auteur: Un été avec… Daniel Ceccaldi

Tout un monde englouti refait surface, on évoque la mémoire de Daniel Ceccaldi et sa voix de technocrate endimanché, on se souvient d’un nanar avec Christopher Lee et certains demandent solennellement à l’administration française que notre nouvelle Marianne affiche le visage d’Élisa Servier dans toutes les salles de mariage de France. Nous sommes à l’aube d’un grand mouvement de libération et d’émancipation qu’aucun politicien ne pourra stopper et qu’aucun politologue n’a vu advenir. C’est mal connaître les entrailles de notre pays que de toujours sous-estimer cette ferveur populaire, le goût du pas-chassé, de l’irruption du réel cabossé, et de la franche rigolade. Salutaire et chevaleresque. Comme l’insurrection des « gilets jaunes » stupéfia les plus fins analystes, « Jolie poupée » est un nouveau cri de ralliement, une manière de s’affranchir des postures dogmatiques et de refuser le sérieux courroucé de nos élites. 

Sursaut tricolore

Des milliers d’hommes et de femmes, sans carcan, sans œillères, le cœur vif et le sourire au coin des lèvres, se réunissent virtuellement en ce moment-même et s’engagent derrière un seul homme. Les Marseillais ont eu Jul le 8 mai, la France réclame Bernard Menez le soir du vendredi 26 juillet. Cette dissidence-là est un sursaut, un courant d’air, une suspension dans le tunnel des jérémiades continuelles, une bifurcation blagueuse et potache, à la confluence de Sacha Guitry et de Max Pécas, l’horizon enfin débarrassé de toutes les génuflexions, un retour aux sources d’une France qui s’amuse de son image de fille aînée de l’intelligentsia. Bernard est du côté de Pierre Dac et du Petit Rapporteur, « Oh jolie poupée » propagera son onde comme « La pêche aux moules » s’empara des cours de récréation au milieu des années 1970. Bernard né quelques jours avant la Libération de Paris en 1944 est l’interprète idéal pour cet événement planétaire. Il porte admirablement le smoking avec cet air détaché et naïf dans la même lignée que Bourvil. Il a la maturité et l’expérience, 79 ans, pour ne pas chavirer devant une foule en transe. Il bouge de façon fort peu académique, ce qui accentuera l’étrangeté et la stupeur de son apparition. 

Imaginez la tête des petits Indiens, Coréens ou Finistériens quand Bernard entamera le premier couplet de « Jolie Poupée », cette ode aux travaux manuels. De cette incompréhension délicieuse, naîtra un art nouveau qui viendra tordre les temps obséquieux. Les anneaux s’enorgueilliraient à intégrer Bernard dans leur dispositif scénique. Au plus haut sommet de l’État, on ne pourra pas rester sourd à cette demande populaire. 

Monsieur Nostalgie

Price: ---

0 used & new available from

La traversée

Victime d’une agression sauvage, Salman Rushdie lève donc le voile sur sa longue et douloureuse reconstruction dans son dernier livre.


C’était le 12 août 2022, à dix heures quarante-cinq précisément. Salman Rushdie, qui, ironie du sort, donnait une conférence sur l’importance de préserver la sécurité des écrivains, vit un homme jaillir du public et foncer droit sur lui. Arrivé à sa hauteur, celui qu’il surnommera désormais l’A., lui donnera de nombreux coups de couteau, à la poitrine, à l’œil, partout. Salman Rushdie aurait pu, ou aurait dû, mourir des suites de cette agression mais c’était sans compter son incroyable instinct de survie. L’écrivain fut transporté à l’hôpital où il passa dix-huit jours. De son aveu, les dix-huit jours les plus longs de sa vie. Trente-trois ans plus tôt, Salman Rushdie avait été l’objet d’une fatwa prononcée par l’ayatollah Ruhollah Khomeyni, suite à la parution de son livre Les versets sataniques. Les deux événements n’ont cependant aucun lien entre eux. Son agresseur n’ayant jamais lu ni ce livre, ni aucun autre de l’écrivain. Pourtant la première pensée de Salman Rushdie quand il vit l’homme fondre sur lui fut : « Pourquoi maintenant ? Vraiment ? Il s’est passé tant de temps. Pourquoi maintenant, après toutes ces années ? » Cette interrogation ne cessera de le hanter, tout comme les signes prophétiques de cette agression : les premiers mots des Versets sataniques, « Pour renaître, chantait Gibreel Farishta en tombant des cieux, il faut d’abord mourir » ou l’image d’un mort au sol tandis que son assassin se tient au-dessus de lui, un couteau ensanglanté à la main, point de départ de son roman Shalimar le clown.

A lire aussi: «Le XIXe siècle à travers les âges», de Philippe Muray: l’intelligence et la culture à l’état pur

Dans les jours qui ont suivi, une fois que le pronostic vital n’était plus engagé, l’écrivain et sa femme ont perçu la nécessité de faire un compte rendu de ce qui venait de se passer. Ils se sont donc mis à tenir une sorte de journal vidéo, audio et photographique qui n’avait pas vocation à être rendu public. Il n’était pas encore question de l’écriture du Couteau ni d’un quelconque autre livre. L’auteur des Versets sataniques étant alors tout entier occupé à survivre. Très vite pourtant est venue l’idée de ce texte qui relate une reconstruction aussi bien physique que mentale. « Écrire serait pour moi une façon de m’approprier cette histoire-confesse-t-il, de la prendre en charge, de la faire mienne, refusant d’être une simple victime. J’allais répondre à la violence par l’art. » S’ensuit un récit d’une force peu commune, retraçant les différentes étapes de sa guérison jusqu’à l’acceptation, ô combien difficile, de la perte de son œil. Sa femme sera, dans ce combat, une alliée essentielle. « L’amour était une force réelle écrit-il, une force qui guérit ». Que ce soit celui des siens, celui du public ou celui de ses lecteurs. « Il est toujours difficile d’écrire sur les syndromes post-traumatiques, d’abord à cause du traumatisme, de la quantité de stress, et des troubles qui en résultent ». Salman Rushdie s’y est pourtant employé, signant un livre d’une authenticité qui force le respect. Raconter cette traversée était essentiel mais plus encore, sans doute, rappeler son combat contre les intégrismes et pour la liberté.

Le Couteau de Salman Rushdie, Gallimard, 269 pages

Le Couteau: Réflexions suite à une tentative d'assassinat

Price: ---

0 used & new available from

Les putains de Diên Biên Phu

Geneviève de Galard, « l’ange de Dien Bien Phu », n’était pas la seule femme dans cet enfer… La bravoure des prostituées oubliées hante les souvenirs des combattants rescapés.


En cette saison, il est fort plaisant de s’offrir du muguet ou de fêter l’armistice du 8 Mai 1945. Il est en revanche plus rare de commémorer la bataille de Diên Biên Phu qui marqua, en mai 1954, la fin de la guerre d’Indochine. Difficile d’imaginer des femmes dans cet univers martial empreint de virilité. Elles étaient pourtant bien présentes à Diên Biên Phu, même si trop peu de reportages ou documents historiques les évoquent.

L’ange de Dien Bien Phu

À Diên Biên Phu, alors que les combats font rage depuis plusieurs semaines, la jeune Geneviève de Galard, convoyeuse de l’armée française, s’improvise infirmière et son dévouement est tel qu’elle est rapidement surnommée « l’ange de Diên Biên Phu », surnom qui lui restera bien après la guerre. Son courage lui vaudra de nombreuses décorations militaires dont la Légion d’honneur avec mention : « Restera pour les combattants […] la plus pure incarnation des vertus héroïques de l’infirmière française ». Elle écrira son autobiographie et restera dans l’Histoire comme « la seule femme du camp[1] ». Élaborer un très joli mythe, si possible virginal, permettait probablement à l’Armée et à la France d’adoucir l’amertume de la défaite.

Car ce qui est passé sous silence, c’est qu’elle n’est pas seule dans cet enfer. En mai 1954, d’autres silhouettes féminines s’agitent dans une atmosphère apocalyptique. Il s’agit des prostituées du bordel militaire de campagne de Diên Biên Phu. Avant l’ultime assaut, ordre est donné d’évacuer les civils. Une vingtaine de prostituées, de toutes nationalités, refusent et choisissent de rester. Elles endossent alors les rôles de cuisinières, d’infirmières, ou encore d’aides-soignantes et assistent les mourants avec une telle ferveur que le médecin commandant les compare à des « anges de la miséricorde[2] ». Étaient-elles complètement inconscientes de ce qui allait se jouer dans les prochains jours ? Avaient-elles noué des liens si profonds avec les soldats du camp qu’elles ne se sentaient pas de les abandonner ? Était-ce par devoir patriotique ou simple souci de se rendre utile ? Hélas, aucun témoignage ne nous permet de connaître avec certitude ce qui a motivé leur choix mais, en apprenant que certaines d’entre elles sont allées jusqu’à participer aux combats et se sont « battues comme des furies »[3], il me plaît à penser qu’elles y ont vu l’occasion de racheter leur âme, ou, tout du moins, leur honneur.

Tombées dans l’oubli

Quand les combats cessent enfin, Geneviève de Galard est faite prisonnière avec les soldats français. En revanche, le sort des prostituées survivantes est plus incertain même si elles semblent avoir été froidement exécutées par les combattants Vietminh à la reddition le 8 mai 1954, le droit de la guerre ne s’appliquant pas dans leur cas. Non seulement leur dévouement et leur héroïsme ont été complètement passés sous silence mais leur existence même a été effacée des manuels d’histoire. Il faut dire que si la présence de ces prostituées sur le camp était déjà gênante pour l’Armée, leur héroïsme en devenait carrément embarrassant. Gare à ceux qui, par leur témoignage, ont osé contredire la version officielle. Ils ont été priés de se taire ou bien frappés de censure, à l’instar du médecin commandant Paul Grauwin dont les Mémoires, écrits en 1954, ont été modifiés avant publication pour ne pas ternir l’image de l’Armée.

Ironie de l’histoire ou comble de l’injustice : les points d’appui du camp avaient été baptisés de prénoms féminins. L’Histoire retiendra cette anecdote militaire et les vétérans, dans les nombreux documentaires sur la guerre d’Indochine, évoqueront encore avec émotion, des années plus tard, le moment où Isabelle, Béatrice, ou encore Éliane sont tombées. Sans surprise, il n’est jamais fait mention de celles dont personne n’a retenu le nom et qui sont pourtant, elles aussi, tombées, non seulement à la guerre mais également dans l’oubli. Il faudra attendre plusieurs décennies pour que ces femmes réapparaissent timidement, fantômes de Diên Biên Phu, au détour d’un témoignage ou d’un article de presse[4].

Des femmes que nos néoféministes n’entendent pas sortir de leur « invisibilisation »

Ce fait n’est cependant pas propre à l’Armée. Il s’inscrit au contraire dans une longue tradition d’invisibilisation des prostituées qui perdure de nos jours, non seulement dans l’Histoire mais également dans les médias, la culture et la société d’une manière générale.

Ces dernières années, le mouvement féministe et wokiste s’en donne pourtant à cœur joie quand il s’agit d’exhumer de l’Histoire des femmes qui en auraient été injustement effacées. Si, en plus d’être talentueuses ou méritantes, celles-ci se révèlent, de surcroît, avoir été privées de postérité au profit d’un mari ou d’un homme de leur entourage, ce n’en est que plus jouissif pour ces apprentis-justiciers qui ne se privent pas de les ériger en martyres du patriarcat. On aurait aimé y voir une manne inespérée, bien que tardive, pour les prostituées oubliées, de Diên Biên Phu ou d’ailleurs. Hélas, les nouvelles héroïnes, à la morale immaculée, semblent plutôt choisies au regard d’un néo-féminisme dont la plupart des mouvements préfèrent exclure les prostituées de leur lutte. Cette sélection donne lieu à une nouvelle discrimination, ultime insulte pour celles qui en avaient déjà été victimes une première fois et qui, depuis, reposaient peut-être en paix.  Réhabiliter la mémoire des femmes : oui, mais pas toutes.

Soixante-dix ans après, il semble un peu tard pour donner aux prostituées de Diên Biên Phu les honneurs militaires ou civils qu’elles mériteraient, mais, peut-être, simplement, comme une ultime excuse, dire qu’elles ont été et ce qu’elles ont fait.

Une femme à Diên Biên Phu

Price: ---

0 used & new available from

J'ETAIS MEDECIN DIEN BIEN PHU

Price: ---

0 used & new available from


[1] Geneviève de Galard, Une femme à Diên Biên Phu, Les Arènes, 2003.

[2] Paul Grauwin, J’étais médecin à Diên Biên Phu, France-Empire, 1954.

[3] Hacène Chouchaoui, « Indochine : une guerre oubliée (France 3). La face cachée de la bataille de Diên Biên Phu », 1er mai 2024. 

[4] Benoît Hopquin, « Les héroïnes oubliées de Diên Biên Phu », M le Mag, https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2023/07/08/les-heroines-oubliees-de-dien-bien-phu_6181073_4500055.html.

L’amour de la France comme moyen de prévenir la violence des mineurs?

Et si la prévention de l’hyperviolence des mineurs commençait par la résolution de leur donner envie d’aimer la France ? De la sorte, éducateurs et éduqués commenceraient peut-être par regarder dans la même direction…  


A la suite de nombreux faits divers (que d’aucuns désirent plutôt qualifier de faits de société), les hommes politiques français s’interrogent sur les raisons de la violence des mineurs. Plusieurs explications ont été apportées à ce phénomène qui tend à se répandre. « Ensauvagement » entend on à droite, « perte des repères », à gauche…

Cependant, en envisageant le problème plus largement, en élargissant la perspective et en abordant le problème en amont, l’observateur ne tarde pas à s’apercevoir que la clé de l’affaire réside moins dans la complexion psychologique, mentale ou spirituelle des mineurs que dans celle des adultes ! Car le mineur n’est jamais vraiment une entité individuelle en soi : il est d’abord le fruit des actions et de l’éducation de ceux qui le précèdent dans la chaîne de la vie.

Des baby-boomers qui ne savent plus où ils habitent

Or, si on appréhende la problématique par ce bout de la lorgnette, que constatons-nous ? Où en sont ceux à qui il incombe d’initier les mineurs à l’existence, à ses codes, ses exigences, ses devoirs, ses opportunités mais aussi à ses dangers ?  L’évidence commande d’affirmer que la plupart des adultes ne savent plus « où ils habitent ». On excusera la trivialité de la formule, mais cette métaphore spatiale et d’habitat traduit bien le fait que les adultes sont tout aussi errants que les ados dont ils ont théoriquement la charge.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Touche pas à ta sœur !

Qu’est-ce qui nous autorise à formuler ainsi pareil jugement ? Tout simplement le fait que beaucoup de Français, non seulement ne s’aiment plus, mais de surcroît ne savent plus qui ils sont. Ne pas s’aimer est déjà un handicap. Cependant, celui-ci peut être compensé par la connaissance de l’idéal à poursuivre et à atteindre. Mais qu’advient-il quand cet idéal n’existe plus dans les mentalités ? Comment surmonter le dégoût de soi-même quand, de surcroît, on ignore le but en direction duquel on doit fournir l’effort pour s’en extirper ? Or, telle est la condition des baby-boomers français. Non contents d’avoir tiré un trait sur l’héritage de leurs pères, ces derniers se sont fait un honneur de ne vouloir en laisser aucun à leurs descendants, leur progéniture – celle qui erre dans nos rues. Quant aux jeunes issus de l’immigration, ils ne sont pas mieux lotis, malgré le conservatisme de leurs ascendants. Eux aussi ont été contaminés par le nihilisme ambiant. Et malheureusement, par un effet de balancier, une partie d’entre eux bascule même dans le radicalisme religieux.

Les politiques intiment aux parents l’ordre de reprendre leurs gamins en main. Mais comment y parvenir s’ils ne possèdent pas un bien à leur faire désirer, un bien vers lequel tendre, un bien à inculquer ? Pour l’orateur et homme politique romain de l’Antiquité Cicéron, l’avenir d’un peuple se décidait avec la question du choix et de la poursuite « des vrais biens ». Il concluait que « la politique est nécessairement philosophie ». Or, le libéralisme culturel et politique a rendu cette poursuite des biens caduque. Selon ce courant de pensée, tout le monde a le droit de poursuivre son intérêt particulier, sans référence à un bien supérieur qui transcenderait le petit bonheur individuel de chacun, du moment que ce dernier ne gêne personne. Qui ne voit qu’avec une telle philosophie, c’est tout le corps social qui court à sa ruine, que l’anomie, l’absence de règles sociales, menacent ?

Gabriel Attal, Paris, 14 octobre 2023 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Pourquoi rappeler cette thèse centrale du libéralisme ? Parce que nos adolescents ne sont pas bêtes au point de ne pas voir que leurs aînés sont des toupies qui tournent sur elles-mêmes sans avancer dans une direction précise. Certes, peut-être ne conceptualisent-ils pas cet état de fait, mais avec leur intuition, ils en appréhendent la signification sous-jacente. Ils constatent que les adultes n’ont plus ni feu ni lieu spirituels, qu’ils ne « savent plus où ils habitent ». Et après cela, avec un tel bagage, ou plutôt avec une telle absence de bagages, on voudrait les ramener d’autorité dans le droit chemin ? C’est mettre la charrue avant les bœufs. Pour adopter une posture d’autorité avec les mineurs, il ne suffit pas d’avoir une densité personnelle qui en impose extérieurement. Il est surtout nécessaire de savoir qui on est soi-même et quel est le bien que l’on poursuit pour soi et pour les autres. Si on l’ignore, on aura beau asséner tous les préceptes moraux à ceux qu’on est chargé d’éduquer, on manquera de crédibilité.

Ne plus rougir de notre passé

Savoir désigner un bien à poursuivre et décliner clairement son identité : telles sont les deux premières conditions pour parler d’autorité aux mineurs. Pour atteindre cet objectif, il est nécessaire au préalable de renouer avec nos traditions, de ne pas rougir de notre identité française, de notre culture, de nos mœurs – ou de notre religion pour ceux qui sont croyants. Sans cela, l’adulte brassera du vent en voulant inculquer à l’ado les valeurs du « vivre ensemble »… Et ce n’est pas à coups de moraline ni de coups de menton qu’il arrivera à le conduire où il l’entend, mais d’abord par le désir du Bien. Encore faut-il que l’éducateur ait identifié celui-ci et qu’il désire lui-même ce Bien ! Un exemple concret : que l’on commence à enseigner les hauts faits de l’histoire de France, au lieu de la décrier. Les adolescents constateront de la sorte que les adultes sont fiers de s’inscrire dans une généalogie historique, culturelle et spirituelle qui est glorieuse, prestigieuse, malgré ses faces moins reluisantes.

A lire aussi, Raphaël Piastra: Centres d’éducation pour mineurs: état des lieux et perspectives

Un éducateur qui rougit de soi n’aura jamais le charisme pour diriger un mineur en quête d’idéal. Ce dernier n’adoptera jamais un projet pour lequel il subodore que l’adulte qui le lui propose n’a aucune appétence lui-même ! Nos jeunes devinent sur nous davantage de choses qu’on ne pense ! L’adulte doit donner à l’ado davantage qu’un exemple moral mais surtout un témoignage du cœur. Et pour cela, il convient qu’il aime sincèrement tout l’héritage légué par l’histoire de notre pays – héritage existentiel puisque c’est lui qui a façonné l’adulte qu’il est devenu.

Dans ces conditions, il ne sera pas inutile de rappeler la dette que nous avons envers notre patrie. Celle-ci n’est pas un point neutre dans l’espace. C’est à elle que nous devons la richesse de notre langue, de notre culture, de notre foi et de nos mœurs. Cette vérité fut jugée comme élémentaire et coulant de source jusqu’à ce que mai 68 ne la remette en question. Aux éducateurs d’aujourd’hui de l’enseigner à nouveau aux jeunes générations qui sont l’avenir de la France. C’est en commençant par s’aimer soi-même et les autres que la violence, que nous portons tous en nous, reculera. Et cette règle vaut surtout pour ces mineurs égarés et privés d’héritage qui sont notre hantise.

Pour sortir du nihilisme

Price: ---

0 used & new available from

L’intelligence artificielle dans les arts: extension du domaine du kitsch


Le lauréat du Goncourt japonais écrit avec ChatGPT. Le Prix de la Foire de l’État du Colorado décerné à une toile produite par Midjourney. Le concours mondial de photographie Sony récompensant une image générée par Dall-E… Pauvres artistes en graine : ils se sentaient déjà bien faiblards devant les innombrables chefs-d’œuvre du passé (parions sur leur modestie), les voilà désormais humiliés par les prouesses algorithmiques à venir.

Inquiétude légitime. Non seulement ces « intelligences artificielles » (expression impropre pour désigner des apprentissages machine) se révèlent plus convaincantes que les puristes voudraient le croire. Mais elles produisent à une vitesse qui a de quoi démoraliser les plus prolifiques. De surcroît, elles brouillent les pistes en se faisant passer pour des artistes vivants, ou pire, revenus d’entre les morts. C’est ainsi qu’un programme aurait « trompé » le jury d’un Prix de science-fiction dans la province du Jiangsu. Ainsi que les nostalgiques de Johnny Cash peuvent entendre la voix ressuscitée du baryton sur le tube de Barbie Girl (quand il ne s’agit pas de celle de leurs proches disparus). Ainsi, encore, que des milliers de « faux livres », dopés par de « faux commentaires » inondent chaque jour la plateforme Amazon, au risque d’invisibiliser les « vrais ». Ironie du sort, le montage est parfois si réaliste que seule une autre IA peut découvrir le pot aux roses. Après le déboulonnage de la beauté au 20ᵉ siècle, voilà donc celui de la vérité, grand sujet du 21ᵉ.

Le code ou la censure

Entre la grève des scénaristes d’Hollywood l’année dernière et la tribune des grands noms de la chanson américaine le mois dernier, le néo-luddisme artistique semble avoir de beaux jours devant lui. Mais le dénouement est d’ores et déjà connu : « c’est le sens de l’histoire ! », tel est le sempiternel argument d’une mondialisation heureuse flairant la manne. Nul doute donc que la technologie s’imposera, que la plupart des créateurs composeront dorénavant avec elle et que, bon an mal an, les États finiront par instaurer un cadre législatif pour certifier l’origine des œuvres et protéger les droits d’auteurs dont se nourrissent ces IA génératives. L’Europe, sur ce point, est d’ailleurs en avance et, à défaut de rattraper les GAFAM, joue son rôle de gardien du temple.

A lire aussi, Raphaël Doan: IA fais-moi peur

Le sujet est-il clos pour autant? Loin de là. Ce qui est en jeu en réalité, c’est moins l’organisation de la société et le cadre réglementaire face au progrès technique que la charge idéologique que ces technologies embarquent avec elles : il faut, bien entendu, reconnaître la formidable ingéniosité des développeurs et le potentiel économique de leurs applications. Mais il faut tout de suite ajouter que notre idolâtrie pour ces machines nous fait peu à peu basculer dans la croyance que le monde ne serait qu’un immense programme téléchargeable, que la nature, les rapports humains, les sensations, les sentiments, tout pourrait être codé et répliqué.

Cette idéologie simpliste en vaut bien une autre, à vrai dire complémentaire, qui consiste à considérer chaque création sous un prisme moral. Le Sabbath de Philip Roth, les nus de Degas, la Belle au Bois Dormant de Disney… On ne compte plus les œuvres conspuées pour outrage aux bonnes mœurs. Pendant que les IA découpent l’art en formules mathématiques, les nouveaux censeurs traquent le moindre signe de déviance pour lui intenter un procès en surfant sur les vertus de l’époque. D’un côté, la gouvernance par les nombres. De l’autre, l’empire du bien.

« L’avenir de cette société est de ne plus pouvoir engendrer que des opposants ou des muets » prévenait Philippe Muray il y a trente ans. Il semble aussi qu’elle ne puisse rien produire que des codeurs ou des sermonneurs. Deux tendances qui n’en forment en réalité qu’une, celle d’un esprit de système enfermant le réel dans des certitudes binaires. L’art, dans ce contexte, ne peut plus ni surprendre ni aiguiser l’esprit critique. Il colle aux lois probabilistes de la rentabilité d’une part, de l’irréprochabilité morale de l’autre. Il n’est plus qu’une série d’instructions modélisables pour âmes sensibles.


La littérature face au kitsch

Bien sûr, ce conformisme atteint son paroxysme lorsque le code devient censeur, autrement dit lorsque les IA contribuent elles-mêmes à diffuser la bonne parole. L’auteur de ces lignes a fait les frais de ces fameux « biais algorithmiques » au moment d’écrire la dernière partie de Simulacre1. Pour rendre crédible le suicide d’un personnage se jetant du haut d’une tour, il a demandé à ChatGPT à partir de quelle hauteur la chute devenait mortelle. L’échange a tourné court : l’IA lui a immédiatement conseillé d’engager une psychothérapie.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: «Le XIXe siècle à travers les âges», de Philippe Muray: l’intelligence et la culture à l’état pur

Ces filtres de bienséance, ce refus de l’inacceptable, c’est exactement ce que Kundera désignait sous le terme « kitsch ». « Au royaume du kitsch totalitaire, les réponses sont données d’avance et excluent toute question nouvelle »2. Étant donné leur fonctionnement probabiliste et leur esthétique tiédasse, fidèles compagnes du « pas de vague » d’un Occident qui ménage les susceptibilités, nous vivons avec les IA un phénomène inédit d’extension du domaine du kitsch. De l’Est, le kitsch s’est étendu vers l’Ouest. Du communisme soviétique, il a gagné le capitalisme siliconé. Ses formes ont changé, certes : il ne joue pas cartes sur table, il n’exclut pas le déviant avec fracas comme dans les romans de Kundera ; il préfère le reconduire discrètement vers la clinique pour qu’il se refasse une santé (mentale). Il n’est pas non plus l’émanation d’un parti disciplinaire qui surveille et punit ; il s’appuie sur des intelligences factices, algorithmiques, nouveaux avatars des sociétés de contrôle, pour infléchir et conditionner nos comportements. Mais sa raison d’être est la même : exclure de son champ de vision tout ce qui n’adhère pas aux causes parfaites. L’intelligence artificielle, dans cette perspective, n’est plus l’instrument au service de la création. Elle instrumentalise le créateur en assénant ses vérités. Elle devient une arme de kitsch massif contre la « sagesse de l’incertitude », si chère à Kundera.

Pas de fatalité pour autant ! Surtout en ce qui concerne la littérature. Car si l’art du roman a pour vocation d’élucider l’existence, de révéler par conséquent nos illusions et nos mensonges, de débusquer les idéologies contemporaines, de révéler les conformismes, les lieux communs, tout ce qui coïncide avec l’ère du temps, alors ce monde régi par des « IA oui-oui » offre un excellent terrain romanesque. Il est le nouveau théâtre de l’éternelle comédie humaine, plus que jamais gouvernée par les nombres et les tartuferies dont le roman se fera un plaisir de rendre compte. En dépit des apparences, les romanciers ont donc de l’avenir. À condition, bien sûr, qu’ils soient encore lus.

Ces lignes ont été écrites par un humain de chair et d’os, sans support algorithmique, et aux vertus discutables.

Simulacre

Price: ---

0 used & new available from

  1. Dernier roman paru le 17 janvier 2024, Simulacre (Fayard, 360 p., 22€) ↩︎
  2. Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, 1984 ↩︎

GPA: Où sont les humanistes face à la contractualisation d’un enfant à naître?


Voilà plusieurs jours que la GPA refait surface dans le débat public en France, avec la polémique suscitée par la naissance des jumeaux qui seront élevés par Simon Jacquemus et son compagnon. Quatre mots de Marion Maréchal postés le 23 avril en réponse sur X « où est la maman ? » auront suffi à réveiller le camp du bien. Une polémique qui enfle, propulsée à vive allure par les réseaux sociaux, mais pas dans le sens que nous aurions imaginé. L’interdit juridique est aujourd’hui toléré voire encouragé et toute réaction remettant en cause ces pratiques devient proscrite ; le règne de la bien-pensance a encore de beaux jours devant lui.

Les opposants de la GPA priés de se taire

Dans ce contexte, nous, les opposants à la gestation pour autrui et défenseurs de la famille, sommes attaqués de toutes parts par les progressistes, wokistes, transhumanistes voire même anticapitalistes… cherchez l’erreur. Des attaques qui n’émanent pas que du show-business, puisque nombre de ministres au gouvernement tentent désespérément d’invectiver les opposants, en criant à l’homophobie. Encore une fois, on se trompe de cible. Pourquoi Mesdames El Haïry et Thévenot s’obstinent tant à défendre le choix du couple Jacquemus? Une fois n’est pas coutume, on nous rabâche le sacro-saint argument du droit à l’enfant, envoyant au bûcher toute opposition par procès d’extrémisme. N’est-il pas permis de réagir lorsqu’on nous vante les mérites d’une pratique formellement proscrite par le droit français ? N’est-il pas normal de défendre le corps de nos mères, de nos sœurs ? La vie ne se marchande pas. Le respect du corps des femmes ne passe-t-il pas la garantie totale de l’indisponibilité ? On nous prétend l’inverse, dans un argumentaire qui définit la gestation pour autrui comme un progrès en matière de procréation, dans un contexte de faible natalité en Occident et d’égalité à tout va, tel un énième caprice du « droit absolu à l’enfant ».

A lire aussi, Céline Pina: Deux hommes et un couffin

Mais qu’est-ce que la vie pour nos chers progressistes, dont le rapport à l’éthique s’amenuise sous nos yeux, hélas, privilégiant les revendications lobbyistes au réel ? Ce constat amer, qui réduit désormais l’Homme à un simple objet ou un bien marchand, prend source lorsque l’ultra libéralisme sociétal a valeur de référence. N’est-il pas légitime de combattre la marchandisation du corps des femmes, ou plutôt « d’individus disposant d’un utérus » pour parler inclusif, non pas pour des motifs économiques mais par simple respect du corps de chacun ? L’indisponibilité du corps humain, sa « non-patrimonialité » telle que défendue dans le Code civil, au travers des articles 16-1 à 16-9, est notre dernier rempart, l’ultime, face à cette pratique dont les termes dérivés fleurissent.

Parmi eux, la « GPA éthique », autrement dit sans rémunération et pour laquelle des candidats aux européennes en font un argument, tel que le candidat socialiste Raphaël Glucksmann, vantant ainsi les mérites d’un vulgaire échange de bons procédés entre individus tels que le troc. Dans « GPA éthique » je vois plutôt un oxymore, deux termes associés dans le seul but de nous faire avaler la couleuvre de ce contrat marchand entre individus. L’amour ne s’achète pas et la procréation n’est pas une transaction.

Un curieux silence à gauche

Où sont les féministes et néoféministes, prônant jour et nuit sororité et indépendance du sexe féminin ? Où sont les femmes d’extrême-gauche, qui honnissent par-dessus tout le grand capital ? Où sont les écologistes, qui devraient être vent debout face au bilan carbone d’une GPA effectuée à l’autre bout du monde ? Et enfin, où sont les humanistes face à la contractualisation d’un enfant à naître ? Nulle part. Un silence qui donne matière à réflexion et qui en dit long, très long, sur l’irrespect du corps humain prôné dans cette partie de l’échiquier politique. Récemment l’IVG a été constitutionnalisé, au terme de plusieurs d’échanges vifs au parlement, une fois n’est pas coutume, en transposant la sociologie et les problématiques purement américaines sur les nôtres. Que se passera-t-il si un jour la GPA est autorisée en France ? La femme ou plutôt l’incubatrice pourra-t-elle faire prôner son droit à l’avortement alors qu’elle est soumise à un contrat de droit commercial ? L’interruption d’une telle grossesse engagera-t-elle réparation, mais aussi des dommages et intérêts envers les acquéreurs ?

A lire aussi: Marion Maréchal : « La solidarité n’est pas le suicide »

L’être humain n’a pas vocation à devenir un bien marchand. S’il y a justement un principe à constitutionnaliser et de toute urgence, c’est l’indisponibilité du corps humain, en vertu de sa dignité, terme qui semble avoir été catégorisé progressivement parmi les gros mots. Cette inviolabilité du corps humain en France nous interdit, et heureusement, de fixer un prix pour un enfant à naître et proscrit également la vente d’organes sur le marché, tel un rein pour se procurer le dernier smartphone en vogue. Mais pour combien de temps encore ?

Alors oui, protégeons la sacralité de l’Homme, du respect d’autrui, du cours naturel de la vie et des lois de la physique. Le corps vaut bien mieux qu’un contrat et l’éthique, la vraie, doit impérativement avoir valeur de référence face à une idéologie toujours plus mortifère et surtout, destructrice. Préservons la famille pour préserver la France.

Corps en miettes

Price: ---

0 used & new available from

L’islamo-palestinisme fera-t-il «pschitt»?

Les islamo-gauchistes semblent échouer dans leur relance d’un Mai-68, malgré les efforts conjugués d’une Rima Hassan, d’un Louis Boyard ou d’un Aymeric Caron.


L’islamo-palestinisme fait pschitt. En France, il ne fera pas son Mai-68. Son projet révolutionnaire, applaudi jusqu’en Iran par l’ayatollah Khamenei, reste un épouvantail aux yeux du plus grand nombre.

Bellamy tient tête aux bloqueurs de Sciences-Po

Son entrisme au cœur de Sciences-Po et de quelques universités n’arrive pas à mobiliser les étudiants, au-delà du noyau dur des radicaux, éternels idiots utiles des idéologies totalitaires. Les lycéens pro-palestiniens, qui promettaient des blocages d’établissements pour lundi, ont raté également leur entrée. Quant aux banlieues islamisées, pourtant solidaires du sort des habitants de Gaza, rien n’indique qu’elles iront rejoindre les embrigadés qui brandissent des drapeaux palestiniens et portent le keffieh.

Mardi, ils n’étaient qu’une poignée à avoir tenté, avec le soutien du député LFI Louis Boyard, une nouvelle occupation des locaux parisiens de Sciences-Po. François-Xavier Bellamy, tête de liste des LR aux Européennes, a su incarner, par sa courageuse présence sur place, la résistance éclairée à cette subversion dogmatique. Celle-ci ne s’exprime que par slogans et invectives. D’ailleurs, à observer l’indigence intellectuelle de ceux qui réclament, obéissant aux souffleurs, une Palestine libre (« Free Palestine »), c’est-à-dire libérée des Juifs, revient en mémoire ce qu’écrivait Marx en 1852, au début du 18-Brumaire de Louis Bonaparte : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages de l’histoire se produisent pour ainsi dire deux fois, mais il a oublié d’ajouter : la première fois comme une grande tragédie, la deuxième fois comme une farce sordide ». On est là dans la farce sordide.

A lire aussi: Rima Hassan, faussaire aux grands airs

Autant Mai-68 fut euphorique et libérateur – votre serviteur avait 15 ans et en garde un souvenir avant tout festif – autant cette tentation mimétique de la table rase au nom de la charia porte en elle, comme un boulet, la pesanteur austère et liberticide de l’idéologie islamiste. L’appel à la soumission aux règles théocratiques accompagne la cause palestinienne comme une ombre noire. L’indifférence portée par les antisionistes aux Israéliens massacrés le 7 octobre par les sicaires du Hamas et aux otages encore détenus à Gaza (dont trois Franco-israéliens), dit l’hémiplégie mentale des prétendues belles âmes et leur pente vers l’antisémitisme.

La France résiste encore à la tyrannie des minorités

Plus généralement, l’échec du soulèvement islamo-gauchiste dans les universités françaises laisse voir les limites de l’influence nord-américaine, elle-même subvertie par la tyrannie des minorités. Si l’université de Columbia inspira utilement, à l’époque, le mouvement soixante-huitard français dans sa libération joyeuse de la parole et des mœurs et dans ses protestations contre la guerre au Vietnam, cette même université américaine, et bien d’autres, n’exportent plus que le pire de la censure et de l’intolérance au nom du rejet de la guerre à Gaza. Les Etats-Unis sont devenus, à travers leurs idéologues progressistes, les promoteurs des dérives raciales et wokistes qui alimentent le procès permanent de l’Occident. En France, une résistance à cette offensive semble se mettre en place. A suivre…

Devant l’école Sciences-po Paris, 26 avril 2024 © Umit Donmez / ANADOLU / Anadolu via AFP

Art contemporain et islamogauchisme: la fatigue d’une grande mécène du Palais de Tokyo

Sandra Hegedüs, collectionneuse d’art contemporain et mécène, démissionne avec fracas du Palais de Tokyo. En cause, la dérive woke du musée parisien, pourtant sous tutelle du Ministère de la Culture.


Coup de tonnerre dans le monde feutré et politiquement correct de l’art contemporain. Collectionneuse réputée, mécène, présidente du conseil d’administration de la célèbre villa Arson (école nationale supérieure d’art à Nice), membre du conseil d’administration du Palais de Tokyo, Sandra Hegedüs est une figure respectée du milieu artistique. La collectionneuse française d’origine brésilienne, qui a massivement soutenu financièrement le Palais de Tokyo depuis quinze ans, vient d’annoncer sa démission du Conseil d’administration du musée parisien. Dans une lettre ouverte publiée sur Instagram, et partagé des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, Sandra Hegedüs exprime son dépit face à la dérive woke du Palais de Tokyo. Une dérive comparable à d’autres institutions culturelles financées en grande partie par l’argent du contribuable, dirigées par des idéologues qui se soucient moins de l’art et de la beauté que des luttes intersectionnelles chères aux étudiants de Sciences Po. Avec un courage rare, Sandra Hegedüs a donc claqué la porte, coupé le robinet, et expliqué dans sa lettre de démission les raisons de sa colère : « Les choses ont changé avec la nouvelle direction, et je ne veux pas être associée à la nouvelle orientation très politique du Palais. La programmation est désormais dictée par la défense de « causes » très orientées : wokisme, anti-capitalisme, pro-Palestine, etc… Il s’agit moins de proposer une diversité de démarches artistiques novatrices et créativement ambitieuses que de coller à une idéologie », écrit-elle notamment. 

Propagande

Il faut dire que le nouveau directeur du Palais, Guillaume Désanges —successeur d’Emma Lavigne partie chez François Pinault en 2022—, a poussé très loin le bouchon woke du plus vaste centre d’art en Europe. Nommé par Roselyne Bachelot, Désanges est l’auteur du gratiné « Traité de permaculture institutionnelle » (à lire sur le site du Palais de Tokyo, cela en vaut la peine). Dans ce texte abscons de dix-neuf pages digne du Gorafi, qui lui a ouvert les portes de l’institution, le gourou du Palais explique, dans un jargon aussi grotesque qu’incompréhensible, sa « vision » de l’art contemporain : à savoir la cause climatique, les damnés de la terre, le méchant « monde d’avant », et tout le catéchisme habituel du militant woke de base. Soit la ligne majoritaire chez les directeurs du monde de la culture institutionnelle, biberonnés à l’argent public, dont le rayon d’action éditorial se situe entre LFI et EELV. Au diable l’art, la beauté, la complexité du monde… et vive l’entre-soi idéologique de l’autoproclamé camp du bien, néanmoins accros aux subventions d’un système qu’il méprise.

A lire aussi, Jean-Baptiste Roques: Rima Hassan, faussaire aux grands airs

Pour Sandra Hegedüs, dévastée par le pogrom du 7 octobre, l’exposition « Past disquiet » (consacrée pour partie au combat palestinien) programmée au palais de Tokyo quelques semaines après le massacre perpétré par le Hamas, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. « Cette expo est de la pure propagande, s’agace-t-elle. Aucune mise en perspective, points de vue biaisés et mensongers sur l’histoire du conflit israélo-palestinien… Comment une institution publique, sous tutelle de l’État, peut-elle donner la parole, sans la moindre contradiction, à des propos racistes, violents et antisémites ? Un des commissaires d’exposition du Palais, mois subtil que les autres, a même le logo « Stop the genocide » sur la photo de profil de son compte Instagram. Cette expo est moralement indéfendable, elle polarise les positions et prend parti sans ma moindre nuance. Et pourtant personne ne bouge ». Au-delà de cette exposition militante, le départ de Sandra Hegedüs du Palais de Tokyo est l’expression d’un ras-le-bol global : « On observe depuis quelques années une dérive générale dans le milieu culturel. La pensée unique, celle du wokisme et de l’islamogauchisme, exerce un monopole qui n’a pas de raison d’être. Je ne souhaite surtout pas remplacer ce monopole par un autre ! Toutes les opinions et positions doivent pouvoir s’exprimer, mais ce n’est hélas pas le cas. Ma démission était ma seule option. Je défendrai l’art et les artistes ailleurs ».

Les artistes ont peur de parler

De son côté, le Palais de Tokyo a réagi en soulignant que l’institution « présente une programmation diverse et qui respecte la pluralité des points de vue ». Son directeur, Guillaume Désanges, assure la main sur le cœur que « l‘art est un territoire parfois conflictuel qui reflète les fractures de la société ». Circulez, y’a rien à voir.

Le retrait de la mécène ne changera probablement rien au militantisme politique du Palais de Tokyo. L’argent public continuera de couler à flots, et d’autres mécènes arriveront. Les pays du Golfe ne manquent pas de riches candidats, prêts à financer ce nouveau « soft power » islamo-compatible qu’est la culture woke. Aux États-Unis, de nombreux donateurs juifs ont cessé de financer les universités plus que bienveillantes avec les discours antisémites scandés sur leurs campus. Elles ne manqueront pas de pétrodollars pour autant… Selon Sandra Hegedüs, qui gravite dans le monde d’art depuis des décennies, et défend mordicus la liberté d’expression, la gravité de la situation n’est pas prise au sérieux par le monde politique : « Il existe une énorme pression contre ceux qui ne partagent pas cette idéologie. On assiste à une mainmise du politiquement correct venu des États Unis. Si les gens ne sont pas d’accord, ils sont immédiatement accusés d’être raciste ou islamophobe. Il n’y a plus de débat. Le désaccord vaut un “cancel”, une « annulation » par le tribunal de l’inquisition de la culture. Il serait aujourd’hui très difficile de réussir pour un artiste qui n’épouserait pas ces thèses. Malheureusement, et c’est compréhensible, les artistes se taisent. Ils ont peur de parler, peur de ne pas être choisis par les commissaires d’expositions. C’est du maccarthysme contemporain ».

La France était le pays des Lumières, écrivait Alain Finkielkraut. Sous influence woke, à Sciences Po comme au Palais de Tokyo, elle devient peu à peu une ampoule basse consommation.

«Le XIXe siècle à travers les âges», de Philippe Muray: l’intelligence et la culture à l’état pur

Tout au long de son périple au Japon, notre chroniqueur a gardé avec lui un bout de France — et quel bout ! Le XIXe siècle à travers les âges, du regretté Philippe Muray. Ou comment le « siècle bourgeois » fut en fait celui du socialoccultisme, pour reprendre le mot-valise de l’auteur : un mélange de magie, avec résurrection des morts et au-delà portatif, et de socialisme doux — l’un et l’autre faisant toujours des ravages parmi nous.


L’année dernière, voyageant déjà au Japon, j’avais emporté avec moi, pour ne pas oublier la langue française, le Journal de Paul Léautaud — ou du moins son Journal littéraire, soit 1312 pages dans l’édition Folio. Cette année, ce fut Le XIXe siècle à travers les âges, publié une première fois en 1984 chez Denoël, repris dans la collection Tel par Gallimard en 1999, et opportunément réédité il y a un mois aux Belles Lettres en un fort volume de 650 pages.

Feu d’artifice

Et quand j’en avais le loisir — et le décalage horaire vous en offre pas mal, à des moments indus —, je me suis plongé dans ce feu d’artifice d’intelligence et de culture.

Et quand je dis culture, je parle non seulement des auteurs les plus célèbres, mais d’une foule de romanciers et d’essayistes du second rayon cités avec une rare pertinence par un homme qui, à l’époque de la rédaction de cette somme, enseignait la littérature française à Stanford, en Californie. Le manuscrit séduisit Philippe Sollers (dont les romans m’ont toujours laissé froid, mais qui avait un œil critique particulièrement exercé), qui le publia immédiatement.

Il fallait un certain sens de la provocation pour écrire cet essai, à contre-courant des délires d’enthousiasme de mitterrandisme triomphant, qui avait drainé le 10 mai 1981 des dizaines de milliers d’enthousiastes et d’imbéciles à la Bastille. C’était la première éclosion de ce que Muray appellera plus tard l’Homo Festivus, adepte de la fête de la musique ou de Paris-plage. Lire absolument L’empire du bien (Les Belles Lettres, 1991). Ou ses entretiens avec Elisabeth Lévy.

Muray n’est pas méchant : il est incisif. Il plante le couteau dans la plaie, et il désosse. Il met à nu les névroses, les enthousiasmes factices, les modes éphémères qui n’en finissent pas. Il écrit avec une verve malicieuse, avec une alternance de longues phrases délicieuses et de sentences brèves, averbales, d’une ironie cinglante. Un immense plaisir de lecture.

Quelle est la thèse avancée par l’auteur ? Écoutez bien : le XIXe siècle a imposé une vision magique sur la vie — l’enfant est bon, le progrès est perpétuel. Sa combinaison avec les théories socialisantes qui émergent alors nous impose, encore aujourd’hui, de croire à des lubies sidérantes. Les enseignants en arrivent à se persuader, par exemple, que Zola aimait les Juifs, alors qu’il participait au même antisémitisme satisfait que toute son époque (lisez donc L’Argent). En ce sens, les « étudiants » (rappelez-vous, en regardant les énergumènes de Sciences-Po, que les talibans aussi sont des « étudiants ») qui hurlent leur soutien aux assassins avec un bel enthousiasme, sont ancrés dans ce XIXe siècle qui n’en finit pas.

Le règne du Bien

Car sachez-le : le XIXe siècle a débuté le 7 avril 1786 par le transfert des cadavres décomposés du Cimetière des Innocents dans les Catacombes qui font aujourd’hui l’admiration frissonnante de vos cousins de province montés à Paris, et il n’est toujours pas fini. Toujours les mêmes socialos bêlants, toujours les mêmes « modernes » (et même « postmodernes ») fustigeant les « classiques » et le bon sens, toujours la même croyance en la jeunesse, applaudissant aux « prouesses picturales des enfants » qui valent bien les gribouillis de Picasso, n’est-ce pas madame Michu, et à l’homme déconstruit et régénéré par des « nouvelles pratiques » qui le réconcilieront bientôt avec la planète Terre. Ou les étoiles, à l’avenir.

Vous pensiez que le XIXe était le règne de la Raison, appliquée aux Sciences. Non, ça, c’était le XVIIIe. Le XIXe élimine certes le catholicisme, mais s’il bouffe du curé, c’est pour étendre un voile religieux sur ses propres croyances : le scientisme et le positivisme sont des religions. Dieu même surnage dans ce fatras idéologique, même si Diderot et D’Alembert en amont et Nietzsche en aval avaient prévenu : Gott ist tod. Les nouveaux prophètes s’appellent désormais Auguste Comte, Victor Cousin et Ernest Renan.

Et Hugo, bien sûr. L’homme qui, avec Michelet, invente le « peuple » parce que le prolétariat lui fait peur — comme il fait peur à la « socialiste » George Sand. Hugo à Jersey et Guernesey, fait tourner les tables et communique avec Shakespeare et Homère (c’est la Résurrection remise au goût du jour), et son œuvre se boucle sur La Fin de Satan : il était temps que le Mal déménage, le XIXe est le règne du Bien.

Et nous en sommes toujours là. La liquidation de la dixneuviémité n’est pas en vue. Figée, métastasée, ou bien volatile et d’autant plus insaisissable que proliférante, elle est le perpétuel présent de notre univers parallèle. Ses grands prêtres sont l’historien, chargé justement de réécrire l’Histoire, et le sociologue — le mot est inventé par Comte, popularisé par Durkheim, et désormais par une bande de pseudo-philosophes de l’instant, prêchant l’acculturation au nom du respect des minorités sans culture.

En face, peu d’esprits lucides. Balzac, bien sûr, qui dissèque au scalpel une société déjà pourrie. Flaubert, of course, qui à travers l’autopsie de Madame Bovary met à plat les rêves balisés et l’érotisme à cent balles de la bourgeoisie — à comparer avec les grands libertins du XVIIIe, à commencer par Sade. Et Baudelaire enfin, juste avant Rimbaud, tous deux refusant en bloc (l’un s’enfuit en Belgique, l’autre en Abyssinie) la médiocrité des temps modernes. Pas un hasard si Marx adore l’auteur de la Comédie humaine — il est l’un des rares à avoir compris que ce royaliste conservateur met en pièces la France de son temps, parce qu’il en a flairé la pourriture.

Ainsi méditais-je, en passant d’Okinawa à Fukuoka puis à Tokyo. Akihabara, le quartier des geeks de la capitale japonaise, avec ses poupées vivantes vous invitant, tous les deux mètres à entrer dans des magasins futuristes, aurait ravi Muray : c’est le terrain de chasse d’Homo Festivus, consommateurs de monstres en plastique (à des prix délirants, montant jusqu’à 300 000 yens, soit 1800 euros) et de princesses de mangas aux yeux surdilatés.


Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, Les Belles Lettres, mars 2024, 650 p.

Le XIXe siècle à travers les âges

Price: ---

0 used & new available from

Place de la discorde

0
Vision bénie-neu-neu de la place de la Concorde fournie par le CIO. La Mairie aimerait pérenniser certaines installations. © Paris2024/Pawel.gaul/Florian Hulleu

La mairie de Paris a une nouvelle cible dans son viseur : la place de la Concorde. Les ayatollahs de l’Hôtel de Ville sont déterminés à en bannir les voitures après les JO et à la « végétaliser » pour la rendre forcément plus festive. Une aberration urbaine et un affront à l’histoire de notre capitale.


Il fallait oser. Elle l’a fait. Anne Hidalgo s’attaque à la place qui, par son nom, incarne l’unité de la nation. La Mairie de Paris ne se refuse rien. Éléphant dans un jeu de quilles, elle a désormais dans son viseur la monumentalité royale de la place de la Concorde ; la plus grande de Paris et sûrement la plus belle du monde.

Mais pour l’Hôtel de Ville, c’est seulement un « vaste espace minéral entièrement consacré à l’automobile. L’un des pires îlots de chaleur de la capitale. » Le rapport paraphé par Anne Hidalgo poursuit : « C’est également une zone inhospitalière et dangereuse pour les piétons qui peinent à la traverser alors qu’elle représente, entre les jardins des Tuileries et les jardins des Champs-Élysées, un jalon essentiel de l’axe historique de Paris. L’obélisque qui trône en son centre est inaccessible [faux : des passages piétons permettent d’y accéder] et le patrimoine historique de la place n’est pas valorisé [vrai : la Mairie ne l’a jamais restauré, il s’effondre]. Dans la continuité des travaux d’embellissement de l’avenue et des jardins des Champs-Élysées, la Ville de Paris souhaite engager un projet de réaménagement pérenne de la place de la Concorde. La Coupe du Monde de Rugby, avec son village occupant la moitié de la place [on se souvient du carnage esthétique], et les aménagements sportifs préfigurant les Jeux Olympiques et Paralympiques l’ont montré : les Parisiens et les visiteurs sont prêts à se saisir de cet espace libéré [ils n’ont rien demandé] pour profiter pleinement de ce patrimoine historique et de cet espace public disponible [nullement question de profiter du patrimoine : ces aménagements cachent tout le paysage]. L’enjeu du réaménagement de cette place est à la fois climatique, patrimonial et paysager. »

© Paris2024/Pawel.gaul/Florian Hulleu

On craint le pire

De nombreux véhicules traversent quotidiennement la place de la Concorde mais la circulation, sur ces quelque sept hectares de pavés, a toujours été fluide ; jusqu’à ce que la Mairie nous ait donné un avant-goût de la punition collective, d’abord avec les interminables travaux de la rue Royale, puis ces derniers mois en créant de nouveaux goulots d’engorgement grâce à la pose de blocs de béton qu’elle chérit tant. C’est que, elle l’affirme : à l’issue des JO, la place sera « rendue » aux piétons. « Nous avons été élus pour transformer la ville et cela a toujours été notre volonté de ne pas faire revenir les voitures après les JO », insiste David Belliard, l’adjoint au maire en charge de l’espace public et de la mobilité. Si nous ignorions les capacités de vandalisme de la Mairie, son rapport prêterait à sourire. On lit notamment que les principaux objectifs poursuivis sont : « pacifier et apaiser la plus grande place parisienne », « renouer avec le patrimoine végétal et ses perspectives emblématiques », « offrir une nouvelle expérience et de nouveaux usages », etc. Ce charabia auquel nous sommes rompus se double cependant d’une quête de respectabilité démocratique. La Mairie a en effet créé une commission censée encadrer son projet (comique, lorsqu’on sait qu’elle s’assoit sur les vetos de la préfecture de Police). Cette assemblée, présidée par Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture, compte diverses et brillantes personnalités tels Stéphane Bern, le paléoclimatologue Jean Jouzel, le jardinier en chef du château de Versailles Alain Baraton, ou encore l’historien spécialiste de Paris Alexandre Gady. Ce dernier n’est pas dupe et déclare au Parisien (5 avril 2024) : « Il faut veiller à ce qu’on ne serve pas de caution à un projet contraire au génie du lieu », mais reconnaît que cette concertation est « un signe très positif, surtout après les erreurs regrettables sur certaines places comme celle de la République, transformée en mer de béton. » Ce panel de spécialistes du patrimoine s’est réuni pour la première fois début avril. En donnant le coup d’envoi de leurs travaux, Anne Hidalgo a lancé : « Il n’y a pas d’idées particulières. Ça dépendra du résultat de ce grand jus de crâne. » Qu’en termes choisis…

N’est pas vert qui veut

La place de la Concorde a connu différents états depuis sa création par Ange-Jacques Gabriel dans les années 1750. Elle a d’abord été bordée de fossés gazonnés (les balustrades encore visibles en rappellent le dessin), puis ces derniers ont été comblés et plantés de pelouses dans les années 1830, avant que l’obélisque soit érigé en 1836 et que le Second Empire, vers 1860, recouvre définitivement ces parterres de dallage de pierre. C’est cette place minérale et admirablement symétrique que nous connaissons. Là où les dingueries d’Hidalgo riment avec ses utopies, c’est que la place, aujourd’hui, ne peut retrouver ses fossés (le sous-sol est occupé par le métro), ni ses pelouses, puisque le projet prévoit aussi « des installations légères pouvant accueillir une alternance de grands événements, de manifestations culturelles et sportives, ainsi qu’une occupation plus quotidienne de l’espace public ». Les pelouses de la Concorde ressembleraient vite à celles du Champ-de-Mars : de la terre battue – et des voleurs à la tire !

A lire aussi : Super U de Truchtersheim: la supérette des grands châteaux

Le même extrémisme qui voulait « adapter Paris à l’automobile » dans les années 1970 se retrouve de nos jours dans cette volonté de désurbaniser la ville. « Végétaliser » la Concorde ne fera pas baisser la chaleur en été. Et vouloir détruire son équilibre témoigne du mépris impardonnable de cette municipalité à l’égard de notre patrimoine.

S’ils veulent de la fraîcheur, les néo-Saint-Just de l’Hôtel de Ville devraient regarder du côté du Cours-la-Reine, splendide promenade ombragée plantée par Catherine de Médicis le long de la Seine, entre la Concorde et l’Alma, totalement délaissée.

La plus belle place du monde, urbaine par excellence, est précisément mise en valeur par les feuillages des jardins des Tuileries et des Champs-Élysées. Elle est sertie par leur verdure comme une pierre précieuse est enchâssée dans sa monture. Elle est le trait d’union qui permet de comprendre cette perspective immuable, entre le Louvre et l’Étoile, imaginée par Le Nôtre.

Que Madame Hidalgo ose tout car c’est à ça qu’on les reconnaît est une chose ; qu’on la laisse faire par paresse ou lâcheté, ça, c’est inexcusable.

Vivre en ville

Price: ---

0 used & new available from

«Oh jolie poupée!», futur hymne des JO?

0
Le champion Florent Manaudou et le chanteur Jul, Marseille, 8 mai 2024 © DOMINIQUE JACOVIDES -POOL/SIPA

« Pour que Bernard Menez chante à l’ouverture des JO 2024 » enflamme la toile


C’est une vague qui vient des profondeurs du pays. Inarrêtable. Déjà, les réseaux sociaux ne peuvent plus taire cette secousse sismique qui dit tout de notre vieille nation abîmée et malgré tout, sauvagement insoumise. Elle n’abdiquera pas. Elle ne renoncera pas à sa mission première : c’est-à-dire montrer qu’un autre chemin est possible. Une forme de résistance, une clameur des terres abandonnées, un appel à retrouver cet esprit français qui faisait de nous, jadis, un phare de la civilisation. L’alliance contre-nature entre le cinéma d’auteur et la gaudriole assumée, le fil étroit de nos incertitudes où l’on s’émouvait d’un second degré, aujourd’hui trop altier pour nos contemporains avides de procès et l’attirance pour cette poésie ébréchée d’une variété boulevardière. Entre la cinéphilie propédeutique et le sillon troupier. Entre « La Nuit américaine » et « Les Lolos de Lola ». Entre l’érotico-comique et la fugue buissonnière. 

Les oubliés de la flamme olympique

Cet élan populaire, si longtemps reflué, si longtemps combattu par la sphère médiatique, explose sur la toile. La fronde des oubliés des cérémonies ne fait que commencer.  Croyez-moi, elle va enfler et déborder les lignes. Attendez-vous bientôt, dans les rues de Paris, à voir des jeunes femmes porter des tee-shirts à l’effigie de Bernard Menez et, toutes générations confondues, des enfants et des vieillards qui montreront ostensiblement devant les caméras du monde entier leur doigt meurtri, enrubanné dans un pansement, en signe de rébellion festive, en signe de contestation rieuse. Chaque jour, des centaines d’adhésions affluent sur le groupe Facebook récemment créé. Des communautés disparates se consolident, un arc lumineux et improbable s’anime entre les admirateurs de Jacques Rozier et ceux de Pascal Thomas. 

A lire aussi, du même auteur: Un été avec… Daniel Ceccaldi

Tout un monde englouti refait surface, on évoque la mémoire de Daniel Ceccaldi et sa voix de technocrate endimanché, on se souvient d’un nanar avec Christopher Lee et certains demandent solennellement à l’administration française que notre nouvelle Marianne affiche le visage d’Élisa Servier dans toutes les salles de mariage de France. Nous sommes à l’aube d’un grand mouvement de libération et d’émancipation qu’aucun politicien ne pourra stopper et qu’aucun politologue n’a vu advenir. C’est mal connaître les entrailles de notre pays que de toujours sous-estimer cette ferveur populaire, le goût du pas-chassé, de l’irruption du réel cabossé, et de la franche rigolade. Salutaire et chevaleresque. Comme l’insurrection des « gilets jaunes » stupéfia les plus fins analystes, « Jolie poupée » est un nouveau cri de ralliement, une manière de s’affranchir des postures dogmatiques et de refuser le sérieux courroucé de nos élites. 

Sursaut tricolore

Des milliers d’hommes et de femmes, sans carcan, sans œillères, le cœur vif et le sourire au coin des lèvres, se réunissent virtuellement en ce moment-même et s’engagent derrière un seul homme. Les Marseillais ont eu Jul le 8 mai, la France réclame Bernard Menez le soir du vendredi 26 juillet. Cette dissidence-là est un sursaut, un courant d’air, une suspension dans le tunnel des jérémiades continuelles, une bifurcation blagueuse et potache, à la confluence de Sacha Guitry et de Max Pécas, l’horizon enfin débarrassé de toutes les génuflexions, un retour aux sources d’une France qui s’amuse de son image de fille aînée de l’intelligentsia. Bernard est du côté de Pierre Dac et du Petit Rapporteur, « Oh jolie poupée » propagera son onde comme « La pêche aux moules » s’empara des cours de récréation au milieu des années 1970. Bernard né quelques jours avant la Libération de Paris en 1944 est l’interprète idéal pour cet événement planétaire. Il porte admirablement le smoking avec cet air détaché et naïf dans la même lignée que Bourvil. Il a la maturité et l’expérience, 79 ans, pour ne pas chavirer devant une foule en transe. Il bouge de façon fort peu académique, ce qui accentuera l’étrangeté et la stupeur de son apparition. 

Imaginez la tête des petits Indiens, Coréens ou Finistériens quand Bernard entamera le premier couplet de « Jolie Poupée », cette ode aux travaux manuels. De cette incompréhension délicieuse, naîtra un art nouveau qui viendra tordre les temps obséquieux. Les anneaux s’enorgueilliraient à intégrer Bernard dans leur dispositif scénique. Au plus haut sommet de l’État, on ne pourra pas rester sourd à cette demande populaire. 

Monsieur Nostalgie

Price: ---

0 used & new available from

La traversée

0
L'écrivain Salman Rushdie avec son épouse, New York, 18 mai 2023 © Andrew H. Walker/Shutterstock/SIPA

Victime d’une agression sauvage, Salman Rushdie lève donc le voile sur sa longue et douloureuse reconstruction dans son dernier livre.


C’était le 12 août 2022, à dix heures quarante-cinq précisément. Salman Rushdie, qui, ironie du sort, donnait une conférence sur l’importance de préserver la sécurité des écrivains, vit un homme jaillir du public et foncer droit sur lui. Arrivé à sa hauteur, celui qu’il surnommera désormais l’A., lui donnera de nombreux coups de couteau, à la poitrine, à l’œil, partout. Salman Rushdie aurait pu, ou aurait dû, mourir des suites de cette agression mais c’était sans compter son incroyable instinct de survie. L’écrivain fut transporté à l’hôpital où il passa dix-huit jours. De son aveu, les dix-huit jours les plus longs de sa vie. Trente-trois ans plus tôt, Salman Rushdie avait été l’objet d’une fatwa prononcée par l’ayatollah Ruhollah Khomeyni, suite à la parution de son livre Les versets sataniques. Les deux événements n’ont cependant aucun lien entre eux. Son agresseur n’ayant jamais lu ni ce livre, ni aucun autre de l’écrivain. Pourtant la première pensée de Salman Rushdie quand il vit l’homme fondre sur lui fut : « Pourquoi maintenant ? Vraiment ? Il s’est passé tant de temps. Pourquoi maintenant, après toutes ces années ? » Cette interrogation ne cessera de le hanter, tout comme les signes prophétiques de cette agression : les premiers mots des Versets sataniques, « Pour renaître, chantait Gibreel Farishta en tombant des cieux, il faut d’abord mourir » ou l’image d’un mort au sol tandis que son assassin se tient au-dessus de lui, un couteau ensanglanté à la main, point de départ de son roman Shalimar le clown.

A lire aussi: «Le XIXe siècle à travers les âges», de Philippe Muray: l’intelligence et la culture à l’état pur

Dans les jours qui ont suivi, une fois que le pronostic vital n’était plus engagé, l’écrivain et sa femme ont perçu la nécessité de faire un compte rendu de ce qui venait de se passer. Ils se sont donc mis à tenir une sorte de journal vidéo, audio et photographique qui n’avait pas vocation à être rendu public. Il n’était pas encore question de l’écriture du Couteau ni d’un quelconque autre livre. L’auteur des Versets sataniques étant alors tout entier occupé à survivre. Très vite pourtant est venue l’idée de ce texte qui relate une reconstruction aussi bien physique que mentale. « Écrire serait pour moi une façon de m’approprier cette histoire-confesse-t-il, de la prendre en charge, de la faire mienne, refusant d’être une simple victime. J’allais répondre à la violence par l’art. » S’ensuit un récit d’une force peu commune, retraçant les différentes étapes de sa guérison jusqu’à l’acceptation, ô combien difficile, de la perte de son œil. Sa femme sera, dans ce combat, une alliée essentielle. « L’amour était une force réelle écrit-il, une force qui guérit ». Que ce soit celui des siens, celui du public ou celui de ses lecteurs. « Il est toujours difficile d’écrire sur les syndromes post-traumatiques, d’abord à cause du traumatisme, de la quantité de stress, et des troubles qui en résultent ». Salman Rushdie s’y est pourtant employé, signant un livre d’une authenticité qui force le respect. Raconter cette traversée était essentiel mais plus encore, sans doute, rappeler son combat contre les intégrismes et pour la liberté.

Le Couteau de Salman Rushdie, Gallimard, 269 pages

Le Couteau: Réflexions suite à une tentative d'assassinat

Price: ---

0 used & new available from

Les putains de Diên Biên Phu

0
DIEN BIEN PHU, avril 1954 © Anonymous/AP/SIPA

Geneviève de Galard, « l’ange de Dien Bien Phu », n’était pas la seule femme dans cet enfer… La bravoure des prostituées oubliées hante les souvenirs des combattants rescapés.


En cette saison, il est fort plaisant de s’offrir du muguet ou de fêter l’armistice du 8 Mai 1945. Il est en revanche plus rare de commémorer la bataille de Diên Biên Phu qui marqua, en mai 1954, la fin de la guerre d’Indochine. Difficile d’imaginer des femmes dans cet univers martial empreint de virilité. Elles étaient pourtant bien présentes à Diên Biên Phu, même si trop peu de reportages ou documents historiques les évoquent.

L’ange de Dien Bien Phu

À Diên Biên Phu, alors que les combats font rage depuis plusieurs semaines, la jeune Geneviève de Galard, convoyeuse de l’armée française, s’improvise infirmière et son dévouement est tel qu’elle est rapidement surnommée « l’ange de Diên Biên Phu », surnom qui lui restera bien après la guerre. Son courage lui vaudra de nombreuses décorations militaires dont la Légion d’honneur avec mention : « Restera pour les combattants […] la plus pure incarnation des vertus héroïques de l’infirmière française ». Elle écrira son autobiographie et restera dans l’Histoire comme « la seule femme du camp[1] ». Élaborer un très joli mythe, si possible virginal, permettait probablement à l’Armée et à la France d’adoucir l’amertume de la défaite.

Car ce qui est passé sous silence, c’est qu’elle n’est pas seule dans cet enfer. En mai 1954, d’autres silhouettes féminines s’agitent dans une atmosphère apocalyptique. Il s’agit des prostituées du bordel militaire de campagne de Diên Biên Phu. Avant l’ultime assaut, ordre est donné d’évacuer les civils. Une vingtaine de prostituées, de toutes nationalités, refusent et choisissent de rester. Elles endossent alors les rôles de cuisinières, d’infirmières, ou encore d’aides-soignantes et assistent les mourants avec une telle ferveur que le médecin commandant les compare à des « anges de la miséricorde[2] ». Étaient-elles complètement inconscientes de ce qui allait se jouer dans les prochains jours ? Avaient-elles noué des liens si profonds avec les soldats du camp qu’elles ne se sentaient pas de les abandonner ? Était-ce par devoir patriotique ou simple souci de se rendre utile ? Hélas, aucun témoignage ne nous permet de connaître avec certitude ce qui a motivé leur choix mais, en apprenant que certaines d’entre elles sont allées jusqu’à participer aux combats et se sont « battues comme des furies »[3], il me plaît à penser qu’elles y ont vu l’occasion de racheter leur âme, ou, tout du moins, leur honneur.

Tombées dans l’oubli

Quand les combats cessent enfin, Geneviève de Galard est faite prisonnière avec les soldats français. En revanche, le sort des prostituées survivantes est plus incertain même si elles semblent avoir été froidement exécutées par les combattants Vietminh à la reddition le 8 mai 1954, le droit de la guerre ne s’appliquant pas dans leur cas. Non seulement leur dévouement et leur héroïsme ont été complètement passés sous silence mais leur existence même a été effacée des manuels d’histoire. Il faut dire que si la présence de ces prostituées sur le camp était déjà gênante pour l’Armée, leur héroïsme en devenait carrément embarrassant. Gare à ceux qui, par leur témoignage, ont osé contredire la version officielle. Ils ont été priés de se taire ou bien frappés de censure, à l’instar du médecin commandant Paul Grauwin dont les Mémoires, écrits en 1954, ont été modifiés avant publication pour ne pas ternir l’image de l’Armée.

Ironie de l’histoire ou comble de l’injustice : les points d’appui du camp avaient été baptisés de prénoms féminins. L’Histoire retiendra cette anecdote militaire et les vétérans, dans les nombreux documentaires sur la guerre d’Indochine, évoqueront encore avec émotion, des années plus tard, le moment où Isabelle, Béatrice, ou encore Éliane sont tombées. Sans surprise, il n’est jamais fait mention de celles dont personne n’a retenu le nom et qui sont pourtant, elles aussi, tombées, non seulement à la guerre mais également dans l’oubli. Il faudra attendre plusieurs décennies pour que ces femmes réapparaissent timidement, fantômes de Diên Biên Phu, au détour d’un témoignage ou d’un article de presse[4].

Des femmes que nos néoféministes n’entendent pas sortir de leur « invisibilisation »

Ce fait n’est cependant pas propre à l’Armée. Il s’inscrit au contraire dans une longue tradition d’invisibilisation des prostituées qui perdure de nos jours, non seulement dans l’Histoire mais également dans les médias, la culture et la société d’une manière générale.

Ces dernières années, le mouvement féministe et wokiste s’en donne pourtant à cœur joie quand il s’agit d’exhumer de l’Histoire des femmes qui en auraient été injustement effacées. Si, en plus d’être talentueuses ou méritantes, celles-ci se révèlent, de surcroît, avoir été privées de postérité au profit d’un mari ou d’un homme de leur entourage, ce n’en est que plus jouissif pour ces apprentis-justiciers qui ne se privent pas de les ériger en martyres du patriarcat. On aurait aimé y voir une manne inespérée, bien que tardive, pour les prostituées oubliées, de Diên Biên Phu ou d’ailleurs. Hélas, les nouvelles héroïnes, à la morale immaculée, semblent plutôt choisies au regard d’un néo-féminisme dont la plupart des mouvements préfèrent exclure les prostituées de leur lutte. Cette sélection donne lieu à une nouvelle discrimination, ultime insulte pour celles qui en avaient déjà été victimes une première fois et qui, depuis, reposaient peut-être en paix.  Réhabiliter la mémoire des femmes : oui, mais pas toutes.

Soixante-dix ans après, il semble un peu tard pour donner aux prostituées de Diên Biên Phu les honneurs militaires ou civils qu’elles mériteraient, mais, peut-être, simplement, comme une ultime excuse, dire qu’elles ont été et ce qu’elles ont fait.

Une femme à Diên Biên Phu

Price: ---

0 used & new available from

J'ETAIS MEDECIN DIEN BIEN PHU

Price: ---

0 used & new available from


[1] Geneviève de Galard, Une femme à Diên Biên Phu, Les Arènes, 2003.

[2] Paul Grauwin, J’étais médecin à Diên Biên Phu, France-Empire, 1954.

[3] Hacène Chouchaoui, « Indochine : une guerre oubliée (France 3). La face cachée de la bataille de Diên Biên Phu », 1er mai 2024. 

[4] Benoît Hopquin, « Les héroïnes oubliées de Diên Biên Phu », M le Mag, https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2023/07/08/les-heroines-oubliees-de-dien-bien-phu_6181073_4500055.html.

L’amour de la France comme moyen de prévenir la violence des mineurs?

0
Marche blanche pour Shemseddine, un adolescent tué à Viry-Chatillon (91), 12 avril 2024 © ISA HARSIN/SIPA

Et si la prévention de l’hyperviolence des mineurs commençait par la résolution de leur donner envie d’aimer la France ? De la sorte, éducateurs et éduqués commenceraient peut-être par regarder dans la même direction…  


A la suite de nombreux faits divers (que d’aucuns désirent plutôt qualifier de faits de société), les hommes politiques français s’interrogent sur les raisons de la violence des mineurs. Plusieurs explications ont été apportées à ce phénomène qui tend à se répandre. « Ensauvagement » entend on à droite, « perte des repères », à gauche…

Cependant, en envisageant le problème plus largement, en élargissant la perspective et en abordant le problème en amont, l’observateur ne tarde pas à s’apercevoir que la clé de l’affaire réside moins dans la complexion psychologique, mentale ou spirituelle des mineurs que dans celle des adultes ! Car le mineur n’est jamais vraiment une entité individuelle en soi : il est d’abord le fruit des actions et de l’éducation de ceux qui le précèdent dans la chaîne de la vie.

Des baby-boomers qui ne savent plus où ils habitent

Or, si on appréhende la problématique par ce bout de la lorgnette, que constatons-nous ? Où en sont ceux à qui il incombe d’initier les mineurs à l’existence, à ses codes, ses exigences, ses devoirs, ses opportunités mais aussi à ses dangers ?  L’évidence commande d’affirmer que la plupart des adultes ne savent plus « où ils habitent ». On excusera la trivialité de la formule, mais cette métaphore spatiale et d’habitat traduit bien le fait que les adultes sont tout aussi errants que les ados dont ils ont théoriquement la charge.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Touche pas à ta sœur !

Qu’est-ce qui nous autorise à formuler ainsi pareil jugement ? Tout simplement le fait que beaucoup de Français, non seulement ne s’aiment plus, mais de surcroît ne savent plus qui ils sont. Ne pas s’aimer est déjà un handicap. Cependant, celui-ci peut être compensé par la connaissance de l’idéal à poursuivre et à atteindre. Mais qu’advient-il quand cet idéal n’existe plus dans les mentalités ? Comment surmonter le dégoût de soi-même quand, de surcroît, on ignore le but en direction duquel on doit fournir l’effort pour s’en extirper ? Or, telle est la condition des baby-boomers français. Non contents d’avoir tiré un trait sur l’héritage de leurs pères, ces derniers se sont fait un honneur de ne vouloir en laisser aucun à leurs descendants, leur progéniture – celle qui erre dans nos rues. Quant aux jeunes issus de l’immigration, ils ne sont pas mieux lotis, malgré le conservatisme de leurs ascendants. Eux aussi ont été contaminés par le nihilisme ambiant. Et malheureusement, par un effet de balancier, une partie d’entre eux bascule même dans le radicalisme religieux.

Les politiques intiment aux parents l’ordre de reprendre leurs gamins en main. Mais comment y parvenir s’ils ne possèdent pas un bien à leur faire désirer, un bien vers lequel tendre, un bien à inculquer ? Pour l’orateur et homme politique romain de l’Antiquité Cicéron, l’avenir d’un peuple se décidait avec la question du choix et de la poursuite « des vrais biens ». Il concluait que « la politique est nécessairement philosophie ». Or, le libéralisme culturel et politique a rendu cette poursuite des biens caduque. Selon ce courant de pensée, tout le monde a le droit de poursuivre son intérêt particulier, sans référence à un bien supérieur qui transcenderait le petit bonheur individuel de chacun, du moment que ce dernier ne gêne personne. Qui ne voit qu’avec une telle philosophie, c’est tout le corps social qui court à sa ruine, que l’anomie, l’absence de règles sociales, menacent ?

Gabriel Attal, Paris, 14 octobre 2023 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Pourquoi rappeler cette thèse centrale du libéralisme ? Parce que nos adolescents ne sont pas bêtes au point de ne pas voir que leurs aînés sont des toupies qui tournent sur elles-mêmes sans avancer dans une direction précise. Certes, peut-être ne conceptualisent-ils pas cet état de fait, mais avec leur intuition, ils en appréhendent la signification sous-jacente. Ils constatent que les adultes n’ont plus ni feu ni lieu spirituels, qu’ils ne « savent plus où ils habitent ». Et après cela, avec un tel bagage, ou plutôt avec une telle absence de bagages, on voudrait les ramener d’autorité dans le droit chemin ? C’est mettre la charrue avant les bœufs. Pour adopter une posture d’autorité avec les mineurs, il ne suffit pas d’avoir une densité personnelle qui en impose extérieurement. Il est surtout nécessaire de savoir qui on est soi-même et quel est le bien que l’on poursuit pour soi et pour les autres. Si on l’ignore, on aura beau asséner tous les préceptes moraux à ceux qu’on est chargé d’éduquer, on manquera de crédibilité.

Ne plus rougir de notre passé

Savoir désigner un bien à poursuivre et décliner clairement son identité : telles sont les deux premières conditions pour parler d’autorité aux mineurs. Pour atteindre cet objectif, il est nécessaire au préalable de renouer avec nos traditions, de ne pas rougir de notre identité française, de notre culture, de nos mœurs – ou de notre religion pour ceux qui sont croyants. Sans cela, l’adulte brassera du vent en voulant inculquer à l’ado les valeurs du « vivre ensemble »… Et ce n’est pas à coups de moraline ni de coups de menton qu’il arrivera à le conduire où il l’entend, mais d’abord par le désir du Bien. Encore faut-il que l’éducateur ait identifié celui-ci et qu’il désire lui-même ce Bien ! Un exemple concret : que l’on commence à enseigner les hauts faits de l’histoire de France, au lieu de la décrier. Les adolescents constateront de la sorte que les adultes sont fiers de s’inscrire dans une généalogie historique, culturelle et spirituelle qui est glorieuse, prestigieuse, malgré ses faces moins reluisantes.

A lire aussi, Raphaël Piastra: Centres d’éducation pour mineurs: état des lieux et perspectives

Un éducateur qui rougit de soi n’aura jamais le charisme pour diriger un mineur en quête d’idéal. Ce dernier n’adoptera jamais un projet pour lequel il subodore que l’adulte qui le lui propose n’a aucune appétence lui-même ! Nos jeunes devinent sur nous davantage de choses qu’on ne pense ! L’adulte doit donner à l’ado davantage qu’un exemple moral mais surtout un témoignage du cœur. Et pour cela, il convient qu’il aime sincèrement tout l’héritage légué par l’histoire de notre pays – héritage existentiel puisque c’est lui qui a façonné l’adulte qu’il est devenu.

Dans ces conditions, il ne sera pas inutile de rappeler la dette que nous avons envers notre patrie. Celle-ci n’est pas un point neutre dans l’espace. C’est à elle que nous devons la richesse de notre langue, de notre culture, de notre foi et de nos mœurs. Cette vérité fut jugée comme élémentaire et coulant de source jusqu’à ce que mai 68 ne la remette en question. Aux éducateurs d’aujourd’hui de l’enseigner à nouveau aux jeunes générations qui sont l’avenir de la France. C’est en commençant par s’aimer soi-même et les autres que la violence, que nous portons tous en nous, reculera. Et cette règle vaut surtout pour ces mineurs égarés et privés d’héritage qui sont notre hantise.

Pour sortir du nihilisme

Price: ---

0 used & new available from

L’intelligence artificielle dans les arts: extension du domaine du kitsch

Le romancier François-Régis de Guenyveau © Lisa Lesourd

Le lauréat du Goncourt japonais écrit avec ChatGPT. Le Prix de la Foire de l’État du Colorado décerné à une toile produite par Midjourney. Le concours mondial de photographie Sony récompensant une image générée par Dall-E… Pauvres artistes en graine : ils se sentaient déjà bien faiblards devant les innombrables chefs-d’œuvre du passé (parions sur leur modestie), les voilà désormais humiliés par les prouesses algorithmiques à venir.

Inquiétude légitime. Non seulement ces « intelligences artificielles » (expression impropre pour désigner des apprentissages machine) se révèlent plus convaincantes que les puristes voudraient le croire. Mais elles produisent à une vitesse qui a de quoi démoraliser les plus prolifiques. De surcroît, elles brouillent les pistes en se faisant passer pour des artistes vivants, ou pire, revenus d’entre les morts. C’est ainsi qu’un programme aurait « trompé » le jury d’un Prix de science-fiction dans la province du Jiangsu. Ainsi que les nostalgiques de Johnny Cash peuvent entendre la voix ressuscitée du baryton sur le tube de Barbie Girl (quand il ne s’agit pas de celle de leurs proches disparus). Ainsi, encore, que des milliers de « faux livres », dopés par de « faux commentaires » inondent chaque jour la plateforme Amazon, au risque d’invisibiliser les « vrais ». Ironie du sort, le montage est parfois si réaliste que seule une autre IA peut découvrir le pot aux roses. Après le déboulonnage de la beauté au 20ᵉ siècle, voilà donc celui de la vérité, grand sujet du 21ᵉ.

Le code ou la censure

Entre la grève des scénaristes d’Hollywood l’année dernière et la tribune des grands noms de la chanson américaine le mois dernier, le néo-luddisme artistique semble avoir de beaux jours devant lui. Mais le dénouement est d’ores et déjà connu : « c’est le sens de l’histoire ! », tel est le sempiternel argument d’une mondialisation heureuse flairant la manne. Nul doute donc que la technologie s’imposera, que la plupart des créateurs composeront dorénavant avec elle et que, bon an mal an, les États finiront par instaurer un cadre législatif pour certifier l’origine des œuvres et protéger les droits d’auteurs dont se nourrissent ces IA génératives. L’Europe, sur ce point, est d’ailleurs en avance et, à défaut de rattraper les GAFAM, joue son rôle de gardien du temple.

A lire aussi, Raphaël Doan: IA fais-moi peur

Le sujet est-il clos pour autant? Loin de là. Ce qui est en jeu en réalité, c’est moins l’organisation de la société et le cadre réglementaire face au progrès technique que la charge idéologique que ces technologies embarquent avec elles : il faut, bien entendu, reconnaître la formidable ingéniosité des développeurs et le potentiel économique de leurs applications. Mais il faut tout de suite ajouter que notre idolâtrie pour ces machines nous fait peu à peu basculer dans la croyance que le monde ne serait qu’un immense programme téléchargeable, que la nature, les rapports humains, les sensations, les sentiments, tout pourrait être codé et répliqué.

Cette idéologie simpliste en vaut bien une autre, à vrai dire complémentaire, qui consiste à considérer chaque création sous un prisme moral. Le Sabbath de Philip Roth, les nus de Degas, la Belle au Bois Dormant de Disney… On ne compte plus les œuvres conspuées pour outrage aux bonnes mœurs. Pendant que les IA découpent l’art en formules mathématiques, les nouveaux censeurs traquent le moindre signe de déviance pour lui intenter un procès en surfant sur les vertus de l’époque. D’un côté, la gouvernance par les nombres. De l’autre, l’empire du bien.

« L’avenir de cette société est de ne plus pouvoir engendrer que des opposants ou des muets » prévenait Philippe Muray il y a trente ans. Il semble aussi qu’elle ne puisse rien produire que des codeurs ou des sermonneurs. Deux tendances qui n’en forment en réalité qu’une, celle d’un esprit de système enfermant le réel dans des certitudes binaires. L’art, dans ce contexte, ne peut plus ni surprendre ni aiguiser l’esprit critique. Il colle aux lois probabilistes de la rentabilité d’une part, de l’irréprochabilité morale de l’autre. Il n’est plus qu’une série d’instructions modélisables pour âmes sensibles.


La littérature face au kitsch

Bien sûr, ce conformisme atteint son paroxysme lorsque le code devient censeur, autrement dit lorsque les IA contribuent elles-mêmes à diffuser la bonne parole. L’auteur de ces lignes a fait les frais de ces fameux « biais algorithmiques » au moment d’écrire la dernière partie de Simulacre1. Pour rendre crédible le suicide d’un personnage se jetant du haut d’une tour, il a demandé à ChatGPT à partir de quelle hauteur la chute devenait mortelle. L’échange a tourné court : l’IA lui a immédiatement conseillé d’engager une psychothérapie.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: «Le XIXe siècle à travers les âges», de Philippe Muray: l’intelligence et la culture à l’état pur

Ces filtres de bienséance, ce refus de l’inacceptable, c’est exactement ce que Kundera désignait sous le terme « kitsch ». « Au royaume du kitsch totalitaire, les réponses sont données d’avance et excluent toute question nouvelle »2. Étant donné leur fonctionnement probabiliste et leur esthétique tiédasse, fidèles compagnes du « pas de vague » d’un Occident qui ménage les susceptibilités, nous vivons avec les IA un phénomène inédit d’extension du domaine du kitsch. De l’Est, le kitsch s’est étendu vers l’Ouest. Du communisme soviétique, il a gagné le capitalisme siliconé. Ses formes ont changé, certes : il ne joue pas cartes sur table, il n’exclut pas le déviant avec fracas comme dans les romans de Kundera ; il préfère le reconduire discrètement vers la clinique pour qu’il se refasse une santé (mentale). Il n’est pas non plus l’émanation d’un parti disciplinaire qui surveille et punit ; il s’appuie sur des intelligences factices, algorithmiques, nouveaux avatars des sociétés de contrôle, pour infléchir et conditionner nos comportements. Mais sa raison d’être est la même : exclure de son champ de vision tout ce qui n’adhère pas aux causes parfaites. L’intelligence artificielle, dans cette perspective, n’est plus l’instrument au service de la création. Elle instrumentalise le créateur en assénant ses vérités. Elle devient une arme de kitsch massif contre la « sagesse de l’incertitude », si chère à Kundera.

Pas de fatalité pour autant ! Surtout en ce qui concerne la littérature. Car si l’art du roman a pour vocation d’élucider l’existence, de révéler par conséquent nos illusions et nos mensonges, de débusquer les idéologies contemporaines, de révéler les conformismes, les lieux communs, tout ce qui coïncide avec l’ère du temps, alors ce monde régi par des « IA oui-oui » offre un excellent terrain romanesque. Il est le nouveau théâtre de l’éternelle comédie humaine, plus que jamais gouvernée par les nombres et les tartuferies dont le roman se fera un plaisir de rendre compte. En dépit des apparences, les romanciers ont donc de l’avenir. À condition, bien sûr, qu’ils soient encore lus.

Ces lignes ont été écrites par un humain de chair et d’os, sans support algorithmique, et aux vertus discutables.

Simulacre

Price: ---

0 used & new available from

  1. Dernier roman paru le 17 janvier 2024, Simulacre (Fayard, 360 p., 22€) ↩︎
  2. Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, 1984 ↩︎

GPA: Où sont les humanistes face à la contractualisation d’un enfant à naître?

0
Bien qu'Emmanuel Macron définisse la GPA comme une "ligne rouge", la ministre de la Famille Sarah El Haïry (notre photo) a affirmé avoir honte des propos de Marion Maréchal, et indiqué vouloir « sortir de l’hypocrisie » sur la gestation pour autrui et « ouvrir un débat »... © SYSPEO/SIPA

Voilà plusieurs jours que la GPA refait surface dans le débat public en France, avec la polémique suscitée par la naissance des jumeaux qui seront élevés par Simon Jacquemus et son compagnon. Quatre mots de Marion Maréchal postés le 23 avril en réponse sur X « où est la maman ? » auront suffi à réveiller le camp du bien. Une polémique qui enfle, propulsée à vive allure par les réseaux sociaux, mais pas dans le sens que nous aurions imaginé. L’interdit juridique est aujourd’hui toléré voire encouragé et toute réaction remettant en cause ces pratiques devient proscrite ; le règne de la bien-pensance a encore de beaux jours devant lui.

Les opposants de la GPA priés de se taire

Dans ce contexte, nous, les opposants à la gestation pour autrui et défenseurs de la famille, sommes attaqués de toutes parts par les progressistes, wokistes, transhumanistes voire même anticapitalistes… cherchez l’erreur. Des attaques qui n’émanent pas que du show-business, puisque nombre de ministres au gouvernement tentent désespérément d’invectiver les opposants, en criant à l’homophobie. Encore une fois, on se trompe de cible. Pourquoi Mesdames El Haïry et Thévenot s’obstinent tant à défendre le choix du couple Jacquemus? Une fois n’est pas coutume, on nous rabâche le sacro-saint argument du droit à l’enfant, envoyant au bûcher toute opposition par procès d’extrémisme. N’est-il pas permis de réagir lorsqu’on nous vante les mérites d’une pratique formellement proscrite par le droit français ? N’est-il pas normal de défendre le corps de nos mères, de nos sœurs ? La vie ne se marchande pas. Le respect du corps des femmes ne passe-t-il pas la garantie totale de l’indisponibilité ? On nous prétend l’inverse, dans un argumentaire qui définit la gestation pour autrui comme un progrès en matière de procréation, dans un contexte de faible natalité en Occident et d’égalité à tout va, tel un énième caprice du « droit absolu à l’enfant ».

A lire aussi, Céline Pina: Deux hommes et un couffin

Mais qu’est-ce que la vie pour nos chers progressistes, dont le rapport à l’éthique s’amenuise sous nos yeux, hélas, privilégiant les revendications lobbyistes au réel ? Ce constat amer, qui réduit désormais l’Homme à un simple objet ou un bien marchand, prend source lorsque l’ultra libéralisme sociétal a valeur de référence. N’est-il pas légitime de combattre la marchandisation du corps des femmes, ou plutôt « d’individus disposant d’un utérus » pour parler inclusif, non pas pour des motifs économiques mais par simple respect du corps de chacun ? L’indisponibilité du corps humain, sa « non-patrimonialité » telle que défendue dans le Code civil, au travers des articles 16-1 à 16-9, est notre dernier rempart, l’ultime, face à cette pratique dont les termes dérivés fleurissent.

Parmi eux, la « GPA éthique », autrement dit sans rémunération et pour laquelle des candidats aux européennes en font un argument, tel que le candidat socialiste Raphaël Glucksmann, vantant ainsi les mérites d’un vulgaire échange de bons procédés entre individus tels que le troc. Dans « GPA éthique » je vois plutôt un oxymore, deux termes associés dans le seul but de nous faire avaler la couleuvre de ce contrat marchand entre individus. L’amour ne s’achète pas et la procréation n’est pas une transaction.

Un curieux silence à gauche

Où sont les féministes et néoféministes, prônant jour et nuit sororité et indépendance du sexe féminin ? Où sont les femmes d’extrême-gauche, qui honnissent par-dessus tout le grand capital ? Où sont les écologistes, qui devraient être vent debout face au bilan carbone d’une GPA effectuée à l’autre bout du monde ? Et enfin, où sont les humanistes face à la contractualisation d’un enfant à naître ? Nulle part. Un silence qui donne matière à réflexion et qui en dit long, très long, sur l’irrespect du corps humain prôné dans cette partie de l’échiquier politique. Récemment l’IVG a été constitutionnalisé, au terme de plusieurs d’échanges vifs au parlement, une fois n’est pas coutume, en transposant la sociologie et les problématiques purement américaines sur les nôtres. Que se passera-t-il si un jour la GPA est autorisée en France ? La femme ou plutôt l’incubatrice pourra-t-elle faire prôner son droit à l’avortement alors qu’elle est soumise à un contrat de droit commercial ? L’interruption d’une telle grossesse engagera-t-elle réparation, mais aussi des dommages et intérêts envers les acquéreurs ?

A lire aussi: Marion Maréchal : « La solidarité n’est pas le suicide »

L’être humain n’a pas vocation à devenir un bien marchand. S’il y a justement un principe à constitutionnaliser et de toute urgence, c’est l’indisponibilité du corps humain, en vertu de sa dignité, terme qui semble avoir été catégorisé progressivement parmi les gros mots. Cette inviolabilité du corps humain en France nous interdit, et heureusement, de fixer un prix pour un enfant à naître et proscrit également la vente d’organes sur le marché, tel un rein pour se procurer le dernier smartphone en vogue. Mais pour combien de temps encore ?

Alors oui, protégeons la sacralité de l’Homme, du respect d’autrui, du cours naturel de la vie et des lois de la physique. Le corps vaut bien mieux qu’un contrat et l’éthique, la vraie, doit impérativement avoir valeur de référence face à une idéologie toujours plus mortifère et surtout, destructrice. Préservons la famille pour préserver la France.

Corps en miettes

Price: ---

0 used & new available from

L’islamo-palestinisme fera-t-il «pschitt»?

0
Rue Saint-Guillaume, Paris, 7 mai 2024 © sevgi/SIPA

Les islamo-gauchistes semblent échouer dans leur relance d’un Mai-68, malgré les efforts conjugués d’une Rima Hassan, d’un Louis Boyard ou d’un Aymeric Caron.


L’islamo-palestinisme fait pschitt. En France, il ne fera pas son Mai-68. Son projet révolutionnaire, applaudi jusqu’en Iran par l’ayatollah Khamenei, reste un épouvantail aux yeux du plus grand nombre.

Bellamy tient tête aux bloqueurs de Sciences-Po

Son entrisme au cœur de Sciences-Po et de quelques universités n’arrive pas à mobiliser les étudiants, au-delà du noyau dur des radicaux, éternels idiots utiles des idéologies totalitaires. Les lycéens pro-palestiniens, qui promettaient des blocages d’établissements pour lundi, ont raté également leur entrée. Quant aux banlieues islamisées, pourtant solidaires du sort des habitants de Gaza, rien n’indique qu’elles iront rejoindre les embrigadés qui brandissent des drapeaux palestiniens et portent le keffieh.

Mardi, ils n’étaient qu’une poignée à avoir tenté, avec le soutien du député LFI Louis Boyard, une nouvelle occupation des locaux parisiens de Sciences-Po. François-Xavier Bellamy, tête de liste des LR aux Européennes, a su incarner, par sa courageuse présence sur place, la résistance éclairée à cette subversion dogmatique. Celle-ci ne s’exprime que par slogans et invectives. D’ailleurs, à observer l’indigence intellectuelle de ceux qui réclament, obéissant aux souffleurs, une Palestine libre (« Free Palestine »), c’est-à-dire libérée des Juifs, revient en mémoire ce qu’écrivait Marx en 1852, au début du 18-Brumaire de Louis Bonaparte : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages de l’histoire se produisent pour ainsi dire deux fois, mais il a oublié d’ajouter : la première fois comme une grande tragédie, la deuxième fois comme une farce sordide ». On est là dans la farce sordide.

A lire aussi: Rima Hassan, faussaire aux grands airs

Autant Mai-68 fut euphorique et libérateur – votre serviteur avait 15 ans et en garde un souvenir avant tout festif – autant cette tentation mimétique de la table rase au nom de la charia porte en elle, comme un boulet, la pesanteur austère et liberticide de l’idéologie islamiste. L’appel à la soumission aux règles théocratiques accompagne la cause palestinienne comme une ombre noire. L’indifférence portée par les antisionistes aux Israéliens massacrés le 7 octobre par les sicaires du Hamas et aux otages encore détenus à Gaza (dont trois Franco-israéliens), dit l’hémiplégie mentale des prétendues belles âmes et leur pente vers l’antisémitisme.

La France résiste encore à la tyrannie des minorités

Plus généralement, l’échec du soulèvement islamo-gauchiste dans les universités françaises laisse voir les limites de l’influence nord-américaine, elle-même subvertie par la tyrannie des minorités. Si l’université de Columbia inspira utilement, à l’époque, le mouvement soixante-huitard français dans sa libération joyeuse de la parole et des mœurs et dans ses protestations contre la guerre au Vietnam, cette même université américaine, et bien d’autres, n’exportent plus que le pire de la censure et de l’intolérance au nom du rejet de la guerre à Gaza. Les Etats-Unis sont devenus, à travers leurs idéologues progressistes, les promoteurs des dérives raciales et wokistes qui alimentent le procès permanent de l’Occident. En France, une résistance à cette offensive semble se mettre en place. A suivre…

Devant l’école Sciences-po Paris, 26 avril 2024 © Umit Donmez / ANADOLU / Anadolu via AFP

Art contemporain et islamogauchisme: la fatigue d’une grande mécène du Palais de Tokyo

0
Sandra Hegedüs. DR.

Sandra Hegedüs, collectionneuse d’art contemporain et mécène, démissionne avec fracas du Palais de Tokyo. En cause, la dérive woke du musée parisien, pourtant sous tutelle du Ministère de la Culture.


Coup de tonnerre dans le monde feutré et politiquement correct de l’art contemporain. Collectionneuse réputée, mécène, présidente du conseil d’administration de la célèbre villa Arson (école nationale supérieure d’art à Nice), membre du conseil d’administration du Palais de Tokyo, Sandra Hegedüs est une figure respectée du milieu artistique. La collectionneuse française d’origine brésilienne, qui a massivement soutenu financièrement le Palais de Tokyo depuis quinze ans, vient d’annoncer sa démission du Conseil d’administration du musée parisien. Dans une lettre ouverte publiée sur Instagram, et partagé des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, Sandra Hegedüs exprime son dépit face à la dérive woke du Palais de Tokyo. Une dérive comparable à d’autres institutions culturelles financées en grande partie par l’argent du contribuable, dirigées par des idéologues qui se soucient moins de l’art et de la beauté que des luttes intersectionnelles chères aux étudiants de Sciences Po. Avec un courage rare, Sandra Hegedüs a donc claqué la porte, coupé le robinet, et expliqué dans sa lettre de démission les raisons de sa colère : « Les choses ont changé avec la nouvelle direction, et je ne veux pas être associée à la nouvelle orientation très politique du Palais. La programmation est désormais dictée par la défense de « causes » très orientées : wokisme, anti-capitalisme, pro-Palestine, etc… Il s’agit moins de proposer une diversité de démarches artistiques novatrices et créativement ambitieuses que de coller à une idéologie », écrit-elle notamment. 

Propagande

Il faut dire que le nouveau directeur du Palais, Guillaume Désanges —successeur d’Emma Lavigne partie chez François Pinault en 2022—, a poussé très loin le bouchon woke du plus vaste centre d’art en Europe. Nommé par Roselyne Bachelot, Désanges est l’auteur du gratiné « Traité de permaculture institutionnelle » (à lire sur le site du Palais de Tokyo, cela en vaut la peine). Dans ce texte abscons de dix-neuf pages digne du Gorafi, qui lui a ouvert les portes de l’institution, le gourou du Palais explique, dans un jargon aussi grotesque qu’incompréhensible, sa « vision » de l’art contemporain : à savoir la cause climatique, les damnés de la terre, le méchant « monde d’avant », et tout le catéchisme habituel du militant woke de base. Soit la ligne majoritaire chez les directeurs du monde de la culture institutionnelle, biberonnés à l’argent public, dont le rayon d’action éditorial se situe entre LFI et EELV. Au diable l’art, la beauté, la complexité du monde… et vive l’entre-soi idéologique de l’autoproclamé camp du bien, néanmoins accros aux subventions d’un système qu’il méprise.

A lire aussi, Jean-Baptiste Roques: Rima Hassan, faussaire aux grands airs

Pour Sandra Hegedüs, dévastée par le pogrom du 7 octobre, l’exposition « Past disquiet » (consacrée pour partie au combat palestinien) programmée au palais de Tokyo quelques semaines après le massacre perpétré par le Hamas, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. « Cette expo est de la pure propagande, s’agace-t-elle. Aucune mise en perspective, points de vue biaisés et mensongers sur l’histoire du conflit israélo-palestinien… Comment une institution publique, sous tutelle de l’État, peut-elle donner la parole, sans la moindre contradiction, à des propos racistes, violents et antisémites ? Un des commissaires d’exposition du Palais, mois subtil que les autres, a même le logo « Stop the genocide » sur la photo de profil de son compte Instagram. Cette expo est moralement indéfendable, elle polarise les positions et prend parti sans ma moindre nuance. Et pourtant personne ne bouge ». Au-delà de cette exposition militante, le départ de Sandra Hegedüs du Palais de Tokyo est l’expression d’un ras-le-bol global : « On observe depuis quelques années une dérive générale dans le milieu culturel. La pensée unique, celle du wokisme et de l’islamogauchisme, exerce un monopole qui n’a pas de raison d’être. Je ne souhaite surtout pas remplacer ce monopole par un autre ! Toutes les opinions et positions doivent pouvoir s’exprimer, mais ce n’est hélas pas le cas. Ma démission était ma seule option. Je défendrai l’art et les artistes ailleurs ».

Les artistes ont peur de parler

De son côté, le Palais de Tokyo a réagi en soulignant que l’institution « présente une programmation diverse et qui respecte la pluralité des points de vue ». Son directeur, Guillaume Désanges, assure la main sur le cœur que « l‘art est un territoire parfois conflictuel qui reflète les fractures de la société ». Circulez, y’a rien à voir.

Le retrait de la mécène ne changera probablement rien au militantisme politique du Palais de Tokyo. L’argent public continuera de couler à flots, et d’autres mécènes arriveront. Les pays du Golfe ne manquent pas de riches candidats, prêts à financer ce nouveau « soft power » islamo-compatible qu’est la culture woke. Aux États-Unis, de nombreux donateurs juifs ont cessé de financer les universités plus que bienveillantes avec les discours antisémites scandés sur leurs campus. Elles ne manqueront pas de pétrodollars pour autant… Selon Sandra Hegedüs, qui gravite dans le monde d’art depuis des décennies, et défend mordicus la liberté d’expression, la gravité de la situation n’est pas prise au sérieux par le monde politique : « Il existe une énorme pression contre ceux qui ne partagent pas cette idéologie. On assiste à une mainmise du politiquement correct venu des États Unis. Si les gens ne sont pas d’accord, ils sont immédiatement accusés d’être raciste ou islamophobe. Il n’y a plus de débat. Le désaccord vaut un “cancel”, une « annulation » par le tribunal de l’inquisition de la culture. Il serait aujourd’hui très difficile de réussir pour un artiste qui n’épouserait pas ces thèses. Malheureusement, et c’est compréhensible, les artistes se taisent. Ils ont peur de parler, peur de ne pas être choisis par les commissaires d’expositions. C’est du maccarthysme contemporain ».

La France était le pays des Lumières, écrivait Alain Finkielkraut. Sous influence woke, à Sciences Po comme au Palais de Tokyo, elle devient peu à peu une ampoule basse consommation.

«Le XIXe siècle à travers les âges», de Philippe Muray: l’intelligence et la culture à l’état pur

0
L'écrivain français Philippe Muray (1945-2006) © Photo: Hannah Assouline

Tout au long de son périple au Japon, notre chroniqueur a gardé avec lui un bout de France — et quel bout ! Le XIXe siècle à travers les âges, du regretté Philippe Muray. Ou comment le « siècle bourgeois » fut en fait celui du socialoccultisme, pour reprendre le mot-valise de l’auteur : un mélange de magie, avec résurrection des morts et au-delà portatif, et de socialisme doux — l’un et l’autre faisant toujours des ravages parmi nous.


L’année dernière, voyageant déjà au Japon, j’avais emporté avec moi, pour ne pas oublier la langue française, le Journal de Paul Léautaud — ou du moins son Journal littéraire, soit 1312 pages dans l’édition Folio. Cette année, ce fut Le XIXe siècle à travers les âges, publié une première fois en 1984 chez Denoël, repris dans la collection Tel par Gallimard en 1999, et opportunément réédité il y a un mois aux Belles Lettres en un fort volume de 650 pages.

Feu d’artifice

Et quand j’en avais le loisir — et le décalage horaire vous en offre pas mal, à des moments indus —, je me suis plongé dans ce feu d’artifice d’intelligence et de culture.

Et quand je dis culture, je parle non seulement des auteurs les plus célèbres, mais d’une foule de romanciers et d’essayistes du second rayon cités avec une rare pertinence par un homme qui, à l’époque de la rédaction de cette somme, enseignait la littérature française à Stanford, en Californie. Le manuscrit séduisit Philippe Sollers (dont les romans m’ont toujours laissé froid, mais qui avait un œil critique particulièrement exercé), qui le publia immédiatement.

Il fallait un certain sens de la provocation pour écrire cet essai, à contre-courant des délires d’enthousiasme de mitterrandisme triomphant, qui avait drainé le 10 mai 1981 des dizaines de milliers d’enthousiastes et d’imbéciles à la Bastille. C’était la première éclosion de ce que Muray appellera plus tard l’Homo Festivus, adepte de la fête de la musique ou de Paris-plage. Lire absolument L’empire du bien (Les Belles Lettres, 1991). Ou ses entretiens avec Elisabeth Lévy.

Muray n’est pas méchant : il est incisif. Il plante le couteau dans la plaie, et il désosse. Il met à nu les névroses, les enthousiasmes factices, les modes éphémères qui n’en finissent pas. Il écrit avec une verve malicieuse, avec une alternance de longues phrases délicieuses et de sentences brèves, averbales, d’une ironie cinglante. Un immense plaisir de lecture.

Quelle est la thèse avancée par l’auteur ? Écoutez bien : le XIXe siècle a imposé une vision magique sur la vie — l’enfant est bon, le progrès est perpétuel. Sa combinaison avec les théories socialisantes qui émergent alors nous impose, encore aujourd’hui, de croire à des lubies sidérantes. Les enseignants en arrivent à se persuader, par exemple, que Zola aimait les Juifs, alors qu’il participait au même antisémitisme satisfait que toute son époque (lisez donc L’Argent). En ce sens, les « étudiants » (rappelez-vous, en regardant les énergumènes de Sciences-Po, que les talibans aussi sont des « étudiants ») qui hurlent leur soutien aux assassins avec un bel enthousiasme, sont ancrés dans ce XIXe siècle qui n’en finit pas.

Le règne du Bien

Car sachez-le : le XIXe siècle a débuté le 7 avril 1786 par le transfert des cadavres décomposés du Cimetière des Innocents dans les Catacombes qui font aujourd’hui l’admiration frissonnante de vos cousins de province montés à Paris, et il n’est toujours pas fini. Toujours les mêmes socialos bêlants, toujours les mêmes « modernes » (et même « postmodernes ») fustigeant les « classiques » et le bon sens, toujours la même croyance en la jeunesse, applaudissant aux « prouesses picturales des enfants » qui valent bien les gribouillis de Picasso, n’est-ce pas madame Michu, et à l’homme déconstruit et régénéré par des « nouvelles pratiques » qui le réconcilieront bientôt avec la planète Terre. Ou les étoiles, à l’avenir.

Vous pensiez que le XIXe était le règne de la Raison, appliquée aux Sciences. Non, ça, c’était le XVIIIe. Le XIXe élimine certes le catholicisme, mais s’il bouffe du curé, c’est pour étendre un voile religieux sur ses propres croyances : le scientisme et le positivisme sont des religions. Dieu même surnage dans ce fatras idéologique, même si Diderot et D’Alembert en amont et Nietzsche en aval avaient prévenu : Gott ist tod. Les nouveaux prophètes s’appellent désormais Auguste Comte, Victor Cousin et Ernest Renan.

Et Hugo, bien sûr. L’homme qui, avec Michelet, invente le « peuple » parce que le prolétariat lui fait peur — comme il fait peur à la « socialiste » George Sand. Hugo à Jersey et Guernesey, fait tourner les tables et communique avec Shakespeare et Homère (c’est la Résurrection remise au goût du jour), et son œuvre se boucle sur La Fin de Satan : il était temps que le Mal déménage, le XIXe est le règne du Bien.

Et nous en sommes toujours là. La liquidation de la dixneuviémité n’est pas en vue. Figée, métastasée, ou bien volatile et d’autant plus insaisissable que proliférante, elle est le perpétuel présent de notre univers parallèle. Ses grands prêtres sont l’historien, chargé justement de réécrire l’Histoire, et le sociologue — le mot est inventé par Comte, popularisé par Durkheim, et désormais par une bande de pseudo-philosophes de l’instant, prêchant l’acculturation au nom du respect des minorités sans culture.

En face, peu d’esprits lucides. Balzac, bien sûr, qui dissèque au scalpel une société déjà pourrie. Flaubert, of course, qui à travers l’autopsie de Madame Bovary met à plat les rêves balisés et l’érotisme à cent balles de la bourgeoisie — à comparer avec les grands libertins du XVIIIe, à commencer par Sade. Et Baudelaire enfin, juste avant Rimbaud, tous deux refusant en bloc (l’un s’enfuit en Belgique, l’autre en Abyssinie) la médiocrité des temps modernes. Pas un hasard si Marx adore l’auteur de la Comédie humaine — il est l’un des rares à avoir compris que ce royaliste conservateur met en pièces la France de son temps, parce qu’il en a flairé la pourriture.

Ainsi méditais-je, en passant d’Okinawa à Fukuoka puis à Tokyo. Akihabara, le quartier des geeks de la capitale japonaise, avec ses poupées vivantes vous invitant, tous les deux mètres à entrer dans des magasins futuristes, aurait ravi Muray : c’est le terrain de chasse d’Homo Festivus, consommateurs de monstres en plastique (à des prix délirants, montant jusqu’à 300 000 yens, soit 1800 euros) et de princesses de mangas aux yeux surdilatés.


Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, Les Belles Lettres, mars 2024, 650 p.

Le XIXe siècle à travers les âges

Price: ---

0 used & new available from