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Fils punique

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En Suisse où il vit, Hannibal Khadafi (le fils de…) est poursuivi pour coups et blessures sur son personnel de maison, nous apprend la Tribune de Genève. L’honneur est sauf : tant que ce fils présidentiel n’a pas d’accident de scooter…

Valse avec Bachar

Finalement, la surprise du défilé du 14 juillet, c’est qu’il n’y en eut point. De surprise. Vous, je ne sais pas, mais pour ma part, je m’étais laissé convaincre que les cérémonies réserveraient quelque chose de fâcheux. Un drame, qui sait ? Pensez : des militaires à cran, paupérisés, humiliés d’avoir été traités d’ »amateurs »… La troupe gronde, nous disait-on ! Un coup de folie, sous le soleil exactement, et Sarkozy en sa tribune officielle allait finir comme Sadate. D’autant que la dernière promotion de l’Ecole Militaire Interarmes, qui défilait ce jour-là, avait pris pour nom de baptême celui d’un jeune officier tué en 1983 au Liban, dans l’attentat du Drakkar, et qu’elle ne goûtait guère l’invitation du dictateur syrien Bachar al-Assad. Kouchner allait-il faire un esclandre ? Rama Yade lui mettre une droite (de l’Homme) ? Si les cérémonies s’achevaient sans camouflet ni ridicule pour le Président, il devrait tout de même rendre compte de cette « incompréhensible invitation » (Libération).

Encore sonnée par l’avertissement d’Edwy Plenel dans le Nouvel Obs (« Le sarkozysme est l’adversaire de la liberté de la presse »), notre presse souligna la gravité de ladite invitation en annonçant le boycott des cérémonies par… Jacques Chirac. Oui, Chirac, l’homme dont l’éthique comme les succès internationaux sont bien connus. L’ancien Président avait un sérieux titre à bouder la présence de Bachar, puisqu’il soupçonne la Syrie d’avoir commandité l’assassinat de son ami Rafic Hariri, homme fort du Liban, dont la famille prête aux Chirac et à titre gracieux un appartement somptueux. On ne s’y attarda guère : l’essentiel était d’étayer l’évidence, à savoir que Sarkozy, tout comme avec Khadafi, s’était encore planté. Quelques rappels auraient été pourtant judicieux : l’attentat du Drakkar, c’était le Hezbollah allié de l’Iran, et à l’époque ce n’était pas Bachar, mais son père Hafez, qui dirigeait la Syrie – pas de quoi agacer les dents du fils, je vous prie. De même sait-on aujourd’hui que l’assassinat de Hariri causa un embarras immense au nouveau et jeune maître de Damas, qui avait irrévocablement décidé l’évacuation du Liban. La vieille garde de son père avait-elle fait assassiner Hariri pour le déstabiliser ? Mystère. On passa également sous silence l’exécution en plein Damas d’Imad Mughniyeh, relais local du Hezbollah – assassinat tout aussi énigmatique. La Syrie en proie à une lutte sans merci entre les vieux cadres du parti Baas, pro-iraniens et opposés à toute forme de paix avec Israël, et l’entourage de Bachar ? Voilà qui était secondaire. Sarkozy devait avoir tort. Or l’impensable est advenu ce 14 juillet : Bachar a reconnu et accepté l’indépendance du Liban, considéré par la Syrie comme une province à part entière depuis la décolonisation, et promis l’ouverture prochaine d’ambassades. Imagine-t-on la Chine renonçant au Tibet ? C’est exactement ce que Bachar semble avoir fait.

Restait le lancement de l’Union Pour la Méditerranée. Projet chimérique, dont Sarkozy s’était trop vite entiché : on allait voir ce qu’on allait voir. La déconvenue était inévitable pour le mari de Carla Bruni. Eh bien, l’invitation si dérangeante de Bachar porta une nouvelle fois ses fruits. Non seulement les leaders musulmans acceptèrent la présence du Premier ministre israélien, mais la Syrie évoqua à cette occasion la perspective de « négociations directes avec Israël » Oui, avec Israël, pas avec « l’occupant sioniste » ni même l’ »entité ». Changement inouï, là encore, qualifié par The Economist « d’avancée majeure ». Et ce n’était pas Le Figaro, mais El Mundo qui concluait : « La diplomatie française peut être fière. Comme au plus beau temps de la  » grandeur française », Paris aura été ces jours-ci la capitale de la haute politique mondiale. » L’opposition, elle, restait interdite quand Michel Vauzelle, patron socialiste de la région PACA, saluait « un grand succès pour le président et pour la France ».

Et ce succès – surprise sur le gâteau… – fut accompagné d’une forme de repentance de la part de Bachar al-Assad : « Nous ne disons pas que nous sommes un pays démocratique par excellence, expliquait-il au Figaro. Nous disons que nous empruntons ce chemin et c’est un long chemin… » C’est peu, certes, pour les Syriens, mais c’est énorme quand on songe aux discours relativistes qui sont à l’accoutumée tenus par nos hôtes non démocrates, qualifiant cette question de luxe ou de lubie occidentale. Or donc, au final, l’ »incompréhensible invitation » de Bachar Al-Assad et ses conséquences pourraient se révéler avoir été un coup de maître. Leçon à méditer, sans doute, pour tous ceux qui, de son physique à ses amours, ont décrété qu’au contraire du cochon, dans le Sarkozy tout est mauvais. Les jeunes vieux Guignols comme les amis de Villepin au Quai d’Orsay auront certes du mal à en convenir mais pour l’heure, Sarkozy les a comme jamais n… Comment dit-on déjà en arabe ?

Humanitaire, trop humanitaire

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On ne plaisante pas avec le règlement. En tout cas, pas chez les Suisses. Le Comité international de la Croix Rouge s’est vivement ému que l’un des officiers colombiens qui participait à la libération d’Ingrid Bétancourt ait porté un brassard de l’organisation humanitaire – sans doute destiné à berner les valeureux guérilléros des FARC. Et le plus intéressant de l’affaire est que le président Uribe, plutôt penaud, a présenté des excuses.

Outre qu’il offre au public la dose de polémique sans laquelle la fête des otages libérés n’en aurait pas vraiment été une, cet incident reflète l’absurdité de ce qu’on n’appelle plus le droit de la guerre, dans un monde où les conflits armés impliquent de plus en plus souvent des groupes dont tout laisse penser qu’ils ne sont guère obsédés par les conventions de Genève – ou des Etats tout aussi peu scrupuleux, comme l’observe Rony Brauman ici même. Dans ces conditions, l’idée que, même dans la guerre, des règles humanitaires minimales doivent être respectées, est certes généreuse, mais incantatoire.

L’argument du CICR est légitime en pratique et en droit. Pour accomplir sa mission de « gardien des Conventions de Genève », il a besoin de la confiance de tous, d’où une scrupuleuse neutralité qui lui impose de traiter identiquement des tueurs fanatiques et des armées (malgré tout) démocratiques. Si son emblème devient une arme de guerre utilisée par les « parties », comme le dit élégamment le jargon du droit international, il perdra ce statut de l’interlocuteur de tous qui ne se mêle des affaires de personne.

Seulement, ces beaux principes se révèlent d’un usage politique difficile, en particulier quand la marche du monde et de la guerre produit de fâcheuses collisions. Au moment même où il gourmandait le président Uribe pour avoir utilisé (illégalement, répétons-le) son sigle dans une opération destinée à libérer des otages détenus dans des conditions inhumaines depuis des années, le CICR était en charge de l’échange organisé entre Israël et le Liban : et là, il n’a rien trouvé à redire au fait que le Hezbollah joue de façon minable avec les nerfs de familles qui, jusqu’au bout, ont conservé l’espoir de revoir leurs fils vivants.

On me dira qu’il n’entre pas dans les attributions du CICR de se prononcer sur les agissements des « parties » ni sur les accords dont il est seulement chargé d’assurer la mise en œuvre, et on aura raison. Reste qu’il est le gardien du droit dit « humanitaire » et qu’on a le droit de trouver fort peu « humanitaire » le sadisme du Hezbollah – sachant que le gouvernement israélien n’avait nullement posé comme condition à l’échange le fait que ses soldats soient vivants et qu’il avait l’intention de rendre au peuple libanais son héroïque tueur moustachu. Soit. Peut-être que la neutralité impose de ménager les tueurs et d’engueuler les libérateurs. Le règlement, c’est le règlement.

Fronts baptismaux

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En acceptant de devenir parrain du troisième enfant de l’humoriste Dieudonné, le président du Front national a dû se plier au rituel catholique : lorsque le catéchumène n’est pas en âge de répondre ni de parler, le parrain est appelé par le prêtre à « renoncer à Satan qui est l’auteur du péché ». Si ce n’est pas de la dédiabolisation, ça !

Les racines et la haine

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Le 20 juillet 1808, le baron de Lis, directeur de La Gazette de la Grande Armée, eut le malheur de dire son fait à l’Empereur qui trouvait qu’il y avait du relâchement dans le média préféré des grognards et vivandières réunis. « Stupide Corse », aurait lancé le baron aux impériales oreilles… Napoléon, qui ne supportait pas que l’on exprimât de la haine pour ses racines, ne limogea pas le baron de Lis, mais fit plastiquer son hôtel particulier par Jérôme-Marie Colombani (canal historique).

E. Hoog, Le Baron de Lis, 1805. Huile sur toile conservée au musée de la Grande Armée..

Rendez nous Siné

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Le grand Siné s’est éteint. Son patron vient de souffler sur la bougie. Adieu camarade. Il respire encore, mais il ne pompera plus l’air de ses contemporains. Il est vrai qu’il en pompait tant que son boss en a chopé une crise de rage.

Affubler ce charlot du signe de la grandeur, même si vous lui vouez une admiration méritée, c’est pousser le bouchon. Siné dans le même sac qu’Einstein, faut pas hyperboler ! On sait, mais on veut dire que ceux qui pieusement ont offert leur interminable existence (il doit bien être bicentenaire le bonhomme) à scandaliser leurs contemporains ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie.

On impute au zigoto d’avoir écrit quelque chose comme ça. Le Prince héritier de la dynastie régnante, Jean Sarkozy, brûle des feux de l’amour pour un magasin Darty en jupon, Darty ou Tati je ne sais plus. Pour conquérir le cœur de sa belle, le soupirant est prêt à mettre sa main au feu, sa tête à couper et son zizi sur le billot dans l’intention louable d’embrasser une religion monothéiste que je ne nommerai pas. Pour tout vous dire, la dame de ses pensées appartient à cette confession que Siné a osé appeler par son nom ou il a procédé par insinuation, crime non moins pendable. Comme je ne tiens pas à rejoindre Siné au cimetière des journalistes vivants, je m’abstiendrai de proférer le mot en J. On dira trucmuche, si vous le voulez bien. Quand j’écrirai un quartier trucmuche, la névrose trucmuche, on en fait trop avec les trucmuches, je suis trucmuche mais je me soigne : vous comprendrez. Vous voyez, c’est simple, pépère, on parle à sa guise, on passe entre les gouttes et on esquive le couperet. Parce que quand même, faut bien vivre.

Voilà comment ça s’est passé. Lorsque, avec un chouïa de retard à l’allumage, Philippe Val, c’est le nom du taulier, a réalisé qu’il vivait en intelligence avec un kapo ou à tout le moins, un nazi de grands chemins, pourpre il a viré. Pas moi, pas toi, pas ça ! Dans le for de son intérieur, Val constitue un tribunal de Nuremberg. Délibérations mentales. Verdict. Siné condamné pour antisémitisme. La porte, sans appel. Tout le problème gît sous ces deux mots fatidiques : sans appel. D’où le présent appel à une révision du procès et c’est pourquoi, moi, Sitbon Guy, actuellement à Paris, trucmuche de père et de mère, j’invite les journalistes et les lecteurs qui se trouvent en territoires français ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, je les invite à se mettre en rapport avec moi. Quoi qu’il arrive, la flamme Siné ne doit pas s’éteindre, elle ne s’éteindra pas.

Sur l’incontestable terrain du Code de procédure pénale, notre position est inattaquable car, je vous le demande, messieurs les Jurés, pourquoi les avocats de la défense n’ont-ils pas été entendus ? C’est ça la démocratie ? Même sous le regretté Saddam, sous l’Occupation, les avocats faisaient figuration. Ils sont des mille et des cents, un peuple entier de barjots, de fêlés, de fondus, à se nommer d’office pour plaider la cause de leur roi.

Voilà un demi-siècle que Siné gagne sa vie de son talent provocateur. Charlie est le seul repaire de provocateurs de toute la République, le Prophète en sait quelque chose. Reprocher au doyen des provocateurs de faire de la provocation dans un journal de provocateurs, c’est en vérité un comble, Votre Honneur. J’entends bien les marmonnements de l’accusation : provocation d’accord, pas n’importe laquelle, on ne rigole pas avec les trucmuches. Tous ok, eux pas touche. Alors là, je vais vous dire, j’ai comme l’impression qui en a qui en ont marre de se marrer et déjà qu’on se marre pas beaucoup… Si on n’a plus le droit de se marrer des gens les plus marrants on va se retrouver bien marris. Un Trucmuche, vous savez Val, c’est un homme comme un autre, ça a été, après bon nombre de controverses, biologiquement démontré. A élever la trucmuchité au rang de Vache Sacrée du discours et de la pensée on s’expose à mettre en caste une catégorie d’Intouchables et comme j’aime bien qu’on me touche et qu’on me retouche, franchement, ça m’ennuierait. Je vois bien que vous ressentez pour moi et pour mes pareils une sympathie qui me va droit au cœur, et je vous le dis sans badinages.

Lorsqu’à des millénaires de haine succède un esprit comme le vôtre, lorsque les miens, au-delà des mers, encore cernés par les innombrables égorgeurs, rencontrent un Val qui fait l’effort pas facile de les comprendre, j’embrasse et je dis merci. De là à me priver de Siné, non, non et non. Nous nous liguerons, nous nous armerons de fleurs et d’amitié, nous viendrons sous vos fenêtres vous chanter la sérénade, vous vous réveillerez au son de nos aubades, nous vous offrirons nos femmes, si vous préférez les garçons j’en connais de gironds, nous invoquerons les Dieux de la libre pensée et au besoin nous brandirons le seul droit de l’homme sans lequel les autres ne sont rien : le droit à l’humour. Hâtez-vous, si vous tardez à nous rendre Siné, il ne sera plus là pour recevoir son droit au retour ni moi pour le voir.

Dénonciation vertueuse

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Suite au projet de Roselyne Bachelot d’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs, un commentaire absolument scandaleux d’Amiral Woland sur son blog : « Les moches resteront vierges au moins jusqu’à leur majorité. » Que fait la police ? Et les Chiennes de garde, elle n’ont pas d’accès wifi dans le Lubéron ?

Darfour : la Morale contre les peuples

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Luis Moreno-Ocampo, le procureur de la Cour pénale internationale, a présenté lundi 14 juillet « des éléments de preuve qui démontrent que le Président du Soudan, Omar Al Bachir, a commis des crimes de génocide, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre au Darfour.  En substance, a déclaré le procureur, les motivations du chef de l’Etat soudanais étaient, avant tout, politiques. Il prenait prétexte de la lutte contre l’insurrection pour « mettre un point final à l’histoire des peuples four, masalit et zaghawa… En fait, il visait le génocide ».

Passons sur l’appréciation selon laquelle les motivations du général Al Bachir étaient d’ordre « politique », ce qui semble constituer une circonstance aggravante, pour examiner l’évolution récente de la notion de génocide. En droit, celle-ci désigne « toute entreprise criminelle visant à détruire, en tout ou en partie, un type particulier de groupe humain, comme tel, par certains moyens. L’intention spéciale exigée pour le crime de génocide comporte un double élément : l’acte ou les actes doit (vent) viser un groupe national, ethnique, racial ou religieux ; l’acte ou les actes doit (vent) chercher à détruire tout ou partie de ce groupe. »

Le premier accusé ayant eu à répondre, en Europe, de crimes de génocide est le général Radislav Krstic, l’homme qui commandait les forces serbes lors du massacre de huit mille musulmans bosniaques à Srebrenica, en juillet 1995. « Vous avez consenti au mal… Vous êtes coupable d’avoir consenti au plan d’exécution de masse de tous les hommes [de Srebrenica] en âge de combattre. Vous êtes donc coupable de génocide, Général Krstic », a dit à l’accusé le président du tribunal, le juge Almiro Rodrigues. Rappelons que les femmes, les enfants, les vieillards ont été épargnés et que des blessés ont été évacués. Cela n’excusait évidemment pas ce terrible massacre, mais aurait pu être considéré comme une mesure humanitaire, puisqu’une distinction était faite entre combattants et non-combattants. Ce fut le contraire : cette séparation fut retenue comme élément à charge supplémentaire pour l’incrimination de génocide, puisque les victimes avaient été assassinées pour leur appartenance à un groupe, celui des musulmans bosniaques mâles en âge de porter les armes. Par ailleurs, la seule existence de préparatifs logistiques (véhicules, carburant, matériel pour le creusement des charniers, etc.) y suffisait à prouver l’intention de détruire le groupe, essentielle pour qualifier le génocide, comme on sait.

Mais un crime de masse – quelle guerre n’en connaît pas ? – n’est jamais commis par distraction. Il est le résultat d’une action préparée, donc nécessairement d’une intention. Et un groupe, même lorsqu’il est stable, est toujours une construction arbitraire : il est par définition le produit d’une sélection d’attributs parmi d’autres, comme l’âge, le statut social, la filiation religieuse, la localisation géographique, la pigmentation cutanée et bien d’autres. Sous une telle jurisprudence, tout crime provoquant un « nombre substantiel » de victimes parmi un groupe défini par des critères stables peut être qualifié de génocide. La condamnation de Krstic avait été saluée par nombre d’observateurs et d’organisations de défense des droits de l’Homme comme une avancée de la justice et de la morale. En pratique, elle annonçait que toute guerre peut désormais être considérée comme un génocide, sauf à imaginer de « bons » conflits, armés où l’on se donne rendez-vous en un lieu et un temps donné pour s’affronter comme en un duel. Du Libéria à la Tchétchénie et de la Birmanie aux deux Congo, en passant par le Rwanda et l’Ouganda (dont les dirigeants actuels sont coupables l’un et l’autre de massacres au Congo RDC), les situations pouvant donner lieu à cette incrimination devraient désormais se multiplier. Si l’on suit la logique de la Cour pénale internationale, les guerres d’Espagne, d’Algérie, du Vietnam, d’Afghanistan entre autres, marquées elles aussi par des massacres de civils, l’usage de milices, la torture et les déplacements forcés de population relèvent du crime de génocide. On ne voit pas pourquoi les victimes de ces crimes ne réclameraient pas la reconnaissance de leurs génocides. Le président Bouteflika a commencé, d’autres devraient suivre.

Outre l’inflation judiciaire qu’elle ouvre, le défaut majeur de cette perception des conflits comme « génocides » (ex-Yougoslavie, Soudan, en attendant les suivants) est qu’elle les soustrait à l’histoire et à la politique, pour les soumettre au seul jugement moral. Qualifier une guerre de génocide, c’est quitter le terrain du politique, de ses rapports de forces, de ses compromis et de ses contingences pour se situer dans un au-delà métaphysique où s’affrontent le Bien et le Mal : fanatiques contre modérés, hordes sanguinaires contre civils innocents. Que des massacres aient été perpétrés par le régime soudanais dans le cadre d’une guerre de contre-insurrection, qu’une stratégie de terreur ait été mise en œuvre par l’armée et des milices, ce sont des faits avérés. Qu’il y ait eu intention d’exterminer les peuples du Darfour en tant que tels, voilà qui relève de la spéculation. Comment, si tel était le cas, comprendre le fait que plus de deux millions de Darfouriens se sont regroupés autour des principales villes de garnison de leur province, qu’un million d’entre eux vivent à Khartoum, où ils n’ont jamais été inquiétés tout au long de cette guerre, ou encore qu’un énorme dispositif humanitaire a été mis en place et qu’il a permis d’épargner des dizaines de milliers de vies humaines ? Imagine-t-on des Tutsis cherchant abri auprès des forces armées rwandaises en 1994, ou des juifs auprès de la Wehrmacht en 1943 ? Il est vrai qu’au cours de son intervention au Conseil de sécurité le 5 juin dernier, le procureur est allé jusqu’à parler des camps de réfugiés comme de lieux où se perpétrait le génocide, ce qui est à proprement parler délirant. Ces manifestations d’incontinence intellectuelle ne sont pas les premières en ce qui concerne le Darfour, et celui-ci n’en a pas le monopole, bien qu’il les suscite en nombre. Reste qu’avec de tels arguments au service d’une telle incrimination, la qualification juridique et la compréhension politique se séparent radicalement au point que la première fait écran à la seconde. On peut se demander ce que signifie le droit dans de telles conditions.

Il y a fort à parier, de plus, que les protagonistes du conflit durcissent maintenant leurs positions. Les mouvements rebelles ont le sentiment justifié d’avoir emporté une bataille et n’ont aucune raison de s’arrêter là. Qui pourrait leur reprocher de ne pas vouloir négocier avec un régime génocidaire ? Qui pourrait les critiquer de lancer des attaques qui seront nécessairement considérées comme de la légitime défense ? Cet encouragement au combat enclencherait alors un nouveau cycle de violences et de représailles dont les conséquences seraient humainement et politiquement désastreuses. Les défenseurs de la Cour pénale internationale font valoir, non sans raison, que nul n’en sait rien à ce stade, et que cette décision pourrait au contraire entraîner une mise à l’écart des durs du régime, au profit d’une faction modérée. Quand bien même cette hypothèse peu probable serait la bonne, le problème politique posé par cette qualification resterait entier.

C’est maintenant aux juges de la Cour pénale internationale de décider de la suite à donner. Rien ne dit qu’ils vont émettre le mandat d’arrêt demandé par le procureur. S’ils le faisaient, le Conseil de sécurité aurait encore la possibilité, prévue dans les statuts de la cour, de suspendre les poursuites pour une durée d’un an renouvelable. Autant dire qu’en pratique, il y a loin de la requête du procureur au prétoire. D’autant plus que la Chine et la Russie ne sont probablement pas seules, au Conseil de sécurité, à vouloir stopper la procédure. Les Etats-Unis pourraient bien aller dans ce sens également, dans le but de préserver leur coopération avec les services secrets de Khartoum, partenaire important de la lutte contre le terrorisme.

Marlborogate

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Répondant à une question concernant la hausse de d’exportations américaines vers l’Iran pendant l’époque de Georges W Bush, notamment de cigarettes, John McCain a répondu : « Eh bien, c’est peut être une manière de les tuer… » L’agence de presse iranienne « Fars » (sic) a déclaré que les Iraniens trouvent intolérable de faire des blagues concernant un sujet aussi sérieux que le génocide.

Raide dingue du Red Bull

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La ministre française de la Santé, Roselyne Bachelot, a un problème de boisson. Elle n’aime pas le Red Bull. Elle déteste ça au point de réunir la presse, de violer la syntaxe française et de déclarer : « Le Red Bull est une boisson qui n’a aucun intérêt en termes énergétiques, qui n’a aucun intérêt nutritionnel et qui a des dangers importants. » Oui, Red Bull avoir danger, et guerre être grosse malheur.

Je peux comprendre Roselyne. Moi, je n’aime pas le Schweppes (sauf avec du gin) ni le Coca-Cola (sauf avec du whisky) et encore moins le Red Bull (sauf avec de la vodka). Toutefois, je ne pousse pas la détestation limonadière au point de réunir la presse de mon pays ou d’enquiquiner avec ces histoires notre chancelière. Lorsque mon mari Willy rapporte à la maison du jus bio betteraves-carottes, je ne me plains ni de la couleur du liquide hésitant entre l’orange violacé et le mauve jaunissant ni du fait que l’on ne puisse réaliser aucun cocktail potable avec un tel breuvage. Je vide chacune des bouteilles dans la cuvette des waters, sans rien dire à personne.

Or, depuis quelques semaines, Roselyne n’a de cesse de monter publiquement au front contre le Red Bull. Chaque fois qu’un journaliste passe à sa portée, elle lui demande combien d’articles contre le Red Bull il a écrit dans la semaine. En dessous de cinq, c’est un collabo. Elle appelle François Fillon toutes les demi-heures :
– Allo, François, la gaulliste sociale que je suis demande au gaulliste social que tu es si tu aimes le Red Bull ?
– Jamais goûté…
– Alors, tu dois l’interdire.

Mais François Fillon, lui, ne peut pas exaucer le vœu de Roselyne. Sa ministre de l’Economie, Christine Lagarde, aime tellement le Red Bull qu’elle a levé l’interdiction française qui pesait sur sa vente et sa consommation depuis treize ans. Enfin, ce n’est pas dit qu’elle l’aime réellement : Dietrich Mateschitz, l’inventeur autrichien de cette boisson énergisante, a porté l’affaire devant le tribunal administratif de Paris pour demander 300 millions d’euros d’indemnités contre l’Etat français s’il persistait à interdire le Red Bull. Christine Lagarde a cédé : « 300 millions, c’est toujours ça que les Autrichiens n’auront pas. »

Lorsque le Red Bull a fait son apparition en Allemagne il y a une vingtaine d’années, il était illégalement importé d’Autriche et faisait l’objet d’un trafic auprès de certains clubbers adeptes des noms finissant en –ine. Avec l’autorisation de commercialiser le Red Bull, et malgré Roselyne Bachelot, la France entre donc de plain pied (ou plutôt à pieds joints) dans la vraie modernité festive.

Cette boisson énergisante permet, en effet, de fêter plus pour fêter plus, de danser plus pour danser plus – et le cas échéant, si vous n’êtes pas ministre de la Santé mais danseuse dans un peep show, de travailler plus pour gagner plus : le Red Bull est la boisson sarkozyste par excellence. Ce n’est pas simplement autorisé qu’il devrait être, mais obligatoire. Mieux encore : l’un de ses composants, la taurine (que certaines mauvaises langues médicales prétendent toxique), joue un rôle important dans le fonctionnement des cellules cérébrales et facilite l’assimilation des lipides : deux choses dont Roselyne Bachelot se passe allégrement.

Au début, moi qui suis autant scientifique que Claude Allègre est meneuse de revue aux Folies Bergères, je pensais que la taurine était extraite des couilles du taureau, un peu comme le collagène provient de la peau du veau – heureuses filles de la campagne qui pouvez, en échange de quelques mamours, tenir votre épiderme en éclatante beauté ! Puis, révisant mon jugement, j’ai cru un moment que la taurine était tirée d’un autre animal que le bovin au triste regard : combien de pitbulls faut-il presser pour obtenir un litre de Red ? Cinq ? Six ?

Las, on trouve davantage de taurine dans un chat que dans un chien, et plus encore dans le lait maternel et les huitres. Si vous souhaitez vous faire un petit verre de taurine maison, laissez les parturientes tranquilles et mélangez dans un shaker 3 cl de jus de citron, 3 cl de cognac, une larme de jus de tomate, 3 huîtres, une pincée de poivre, 1 cuillérée de sauce Worcester. Vous n’aurez avec cette recette de grand-mère qu’un ersatz de Red Bull. Plus grave encore : vous déplairez à l’inventeur de la marque, l’extraordinaire Dietrich Mateschitz.

Comme tous les Autrichiens, de Herbert von Karajan à Kurt Waldheim, Dietrich Mateschitz est un homme d’affaires comme il faut. C’est un peu le Louis Pasteur autrichien. L’histoire de sa découverte est édifiante : un jour, au milieu des années 1980, il était assis au bar d’un grand hôtel de Hong Kong. Tout était fermé aux alentours. Il s’ennuyait ferme lorsque le barman lui fit goûter un verre de Krating Daeng, boisson énergisante thaïe. Tel Archimède aux Bains Douches, il se leva de son siège, appuya ses deux mains sur le comptoir et lança le plus convaincu eurêka ! qu’un Autrichien n’ait jamais lancé depuis l’invention du ski alpin par Mathias Zdarsky.

Mateschitz, qui était justement en train de se demander ce qu’il pouvait bien faire pour les enfants à une heure si avancée de la nuit, avait trouvé la géniale idée : importer le Krating Daeng dans son pays natal sous le nom de Red Bull, afin que les jeunes Autrichiens soient d’humeur aussi enjouée que les jeunes Thaïs lorsque la nuit tombe sur Bangkok et que la Ville des anges s’allume de mille feux le long du Chao Phraya.

Le succès de son entreprise fut tel que Dietrich Mateschitz put aussitôt investir ses gains dans des actions humanitaires de premier plan : acquérir une collection d’avions anciens, s’acheter des voitures de courses, reprendre l’écurie Jaguar (y a-t-il de la taurine dans un cheval moteur ?) C’est le prix Nobel[1. Que dis-je ! Pas un prix Nobel, pas deux, pas trois, mais tous les prix Nobel : celui de la paix, cela ne se discute pas. Ceux également de science, de médecine, de chimie. Et de littérature, car aussi sûrement que Dietrich Mateschitz inventa le Red Bull, il fut le sujet – admirable – de la biographie écrite par Wolfgang Fürweger en mars 2008 : Die Red-Bull-Story. Der unglaubliche Erfolg des Dietrich Mateschitz (Ueberreuter Verlag).] que mériterait cet homme, n’en déplaise à Mme Bachelot, qui ne se soucie guère que des intérêts personnels de 60 millions de Français (quoi de plus personnel que les histoires de santé ?) et risque de faire de la France la risée des vingt-deux autres nations européennes shootées depuis longtemps déjà au Red Bull.

Fils punique

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En Suisse où il vit, Hannibal Khadafi (le fils de…) est poursuivi pour coups et blessures sur son personnel de maison, nous apprend la Tribune de Genève. L’honneur est sauf : tant que ce fils présidentiel n’a pas d’accident de scooter…

Valse avec Bachar

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Finalement, la surprise du défilé du 14 juillet, c’est qu’il n’y en eut point. De surprise. Vous, je ne sais pas, mais pour ma part, je m’étais laissé convaincre que les cérémonies réserveraient quelque chose de fâcheux. Un drame, qui sait ? Pensez : des militaires à cran, paupérisés, humiliés d’avoir été traités d’ »amateurs »… La troupe gronde, nous disait-on ! Un coup de folie, sous le soleil exactement, et Sarkozy en sa tribune officielle allait finir comme Sadate. D’autant que la dernière promotion de l’Ecole Militaire Interarmes, qui défilait ce jour-là, avait pris pour nom de baptême celui d’un jeune officier tué en 1983 au Liban, dans l’attentat du Drakkar, et qu’elle ne goûtait guère l’invitation du dictateur syrien Bachar al-Assad. Kouchner allait-il faire un esclandre ? Rama Yade lui mettre une droite (de l’Homme) ? Si les cérémonies s’achevaient sans camouflet ni ridicule pour le Président, il devrait tout de même rendre compte de cette « incompréhensible invitation » (Libération).

Encore sonnée par l’avertissement d’Edwy Plenel dans le Nouvel Obs (« Le sarkozysme est l’adversaire de la liberté de la presse »), notre presse souligna la gravité de ladite invitation en annonçant le boycott des cérémonies par… Jacques Chirac. Oui, Chirac, l’homme dont l’éthique comme les succès internationaux sont bien connus. L’ancien Président avait un sérieux titre à bouder la présence de Bachar, puisqu’il soupçonne la Syrie d’avoir commandité l’assassinat de son ami Rafic Hariri, homme fort du Liban, dont la famille prête aux Chirac et à titre gracieux un appartement somptueux. On ne s’y attarda guère : l’essentiel était d’étayer l’évidence, à savoir que Sarkozy, tout comme avec Khadafi, s’était encore planté. Quelques rappels auraient été pourtant judicieux : l’attentat du Drakkar, c’était le Hezbollah allié de l’Iran, et à l’époque ce n’était pas Bachar, mais son père Hafez, qui dirigeait la Syrie – pas de quoi agacer les dents du fils, je vous prie. De même sait-on aujourd’hui que l’assassinat de Hariri causa un embarras immense au nouveau et jeune maître de Damas, qui avait irrévocablement décidé l’évacuation du Liban. La vieille garde de son père avait-elle fait assassiner Hariri pour le déstabiliser ? Mystère. On passa également sous silence l’exécution en plein Damas d’Imad Mughniyeh, relais local du Hezbollah – assassinat tout aussi énigmatique. La Syrie en proie à une lutte sans merci entre les vieux cadres du parti Baas, pro-iraniens et opposés à toute forme de paix avec Israël, et l’entourage de Bachar ? Voilà qui était secondaire. Sarkozy devait avoir tort. Or l’impensable est advenu ce 14 juillet : Bachar a reconnu et accepté l’indépendance du Liban, considéré par la Syrie comme une province à part entière depuis la décolonisation, et promis l’ouverture prochaine d’ambassades. Imagine-t-on la Chine renonçant au Tibet ? C’est exactement ce que Bachar semble avoir fait.

Restait le lancement de l’Union Pour la Méditerranée. Projet chimérique, dont Sarkozy s’était trop vite entiché : on allait voir ce qu’on allait voir. La déconvenue était inévitable pour le mari de Carla Bruni. Eh bien, l’invitation si dérangeante de Bachar porta une nouvelle fois ses fruits. Non seulement les leaders musulmans acceptèrent la présence du Premier ministre israélien, mais la Syrie évoqua à cette occasion la perspective de « négociations directes avec Israël » Oui, avec Israël, pas avec « l’occupant sioniste » ni même l’ »entité ». Changement inouï, là encore, qualifié par The Economist « d’avancée majeure ». Et ce n’était pas Le Figaro, mais El Mundo qui concluait : « La diplomatie française peut être fière. Comme au plus beau temps de la  » grandeur française », Paris aura été ces jours-ci la capitale de la haute politique mondiale. » L’opposition, elle, restait interdite quand Michel Vauzelle, patron socialiste de la région PACA, saluait « un grand succès pour le président et pour la France ».

Et ce succès – surprise sur le gâteau… – fut accompagné d’une forme de repentance de la part de Bachar al-Assad : « Nous ne disons pas que nous sommes un pays démocratique par excellence, expliquait-il au Figaro. Nous disons que nous empruntons ce chemin et c’est un long chemin… » C’est peu, certes, pour les Syriens, mais c’est énorme quand on songe aux discours relativistes qui sont à l’accoutumée tenus par nos hôtes non démocrates, qualifiant cette question de luxe ou de lubie occidentale. Or donc, au final, l’ »incompréhensible invitation » de Bachar Al-Assad et ses conséquences pourraient se révéler avoir été un coup de maître. Leçon à méditer, sans doute, pour tous ceux qui, de son physique à ses amours, ont décrété qu’au contraire du cochon, dans le Sarkozy tout est mauvais. Les jeunes vieux Guignols comme les amis de Villepin au Quai d’Orsay auront certes du mal à en convenir mais pour l’heure, Sarkozy les a comme jamais n… Comment dit-on déjà en arabe ?

Humanitaire, trop humanitaire

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On ne plaisante pas avec le règlement. En tout cas, pas chez les Suisses. Le Comité international de la Croix Rouge s’est vivement ému que l’un des officiers colombiens qui participait à la libération d’Ingrid Bétancourt ait porté un brassard de l’organisation humanitaire – sans doute destiné à berner les valeureux guérilléros des FARC. Et le plus intéressant de l’affaire est que le président Uribe, plutôt penaud, a présenté des excuses.

Outre qu’il offre au public la dose de polémique sans laquelle la fête des otages libérés n’en aurait pas vraiment été une, cet incident reflète l’absurdité de ce qu’on n’appelle plus le droit de la guerre, dans un monde où les conflits armés impliquent de plus en plus souvent des groupes dont tout laisse penser qu’ils ne sont guère obsédés par les conventions de Genève – ou des Etats tout aussi peu scrupuleux, comme l’observe Rony Brauman ici même. Dans ces conditions, l’idée que, même dans la guerre, des règles humanitaires minimales doivent être respectées, est certes généreuse, mais incantatoire.

L’argument du CICR est légitime en pratique et en droit. Pour accomplir sa mission de « gardien des Conventions de Genève », il a besoin de la confiance de tous, d’où une scrupuleuse neutralité qui lui impose de traiter identiquement des tueurs fanatiques et des armées (malgré tout) démocratiques. Si son emblème devient une arme de guerre utilisée par les « parties », comme le dit élégamment le jargon du droit international, il perdra ce statut de l’interlocuteur de tous qui ne se mêle des affaires de personne.

Seulement, ces beaux principes se révèlent d’un usage politique difficile, en particulier quand la marche du monde et de la guerre produit de fâcheuses collisions. Au moment même où il gourmandait le président Uribe pour avoir utilisé (illégalement, répétons-le) son sigle dans une opération destinée à libérer des otages détenus dans des conditions inhumaines depuis des années, le CICR était en charge de l’échange organisé entre Israël et le Liban : et là, il n’a rien trouvé à redire au fait que le Hezbollah joue de façon minable avec les nerfs de familles qui, jusqu’au bout, ont conservé l’espoir de revoir leurs fils vivants.

On me dira qu’il n’entre pas dans les attributions du CICR de se prononcer sur les agissements des « parties » ni sur les accords dont il est seulement chargé d’assurer la mise en œuvre, et on aura raison. Reste qu’il est le gardien du droit dit « humanitaire » et qu’on a le droit de trouver fort peu « humanitaire » le sadisme du Hezbollah – sachant que le gouvernement israélien n’avait nullement posé comme condition à l’échange le fait que ses soldats soient vivants et qu’il avait l’intention de rendre au peuple libanais son héroïque tueur moustachu. Soit. Peut-être que la neutralité impose de ménager les tueurs et d’engueuler les libérateurs. Le règlement, c’est le règlement.

Fronts baptismaux

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En acceptant de devenir parrain du troisième enfant de l’humoriste Dieudonné, le président du Front national a dû se plier au rituel catholique : lorsque le catéchumène n’est pas en âge de répondre ni de parler, le parrain est appelé par le prêtre à « renoncer à Satan qui est l’auteur du péché ». Si ce n’est pas de la dédiabolisation, ça !

Les racines et la haine

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Le 20 juillet 1808, le baron de Lis, directeur de La Gazette de la Grande Armée, eut le malheur de dire son fait à l’Empereur qui trouvait qu’il y avait du relâchement dans le média préféré des grognards et vivandières réunis. « Stupide Corse », aurait lancé le baron aux impériales oreilles… Napoléon, qui ne supportait pas que l’on exprimât de la haine pour ses racines, ne limogea pas le baron de Lis, mais fit plastiquer son hôtel particulier par Jérôme-Marie Colombani (canal historique).

E. Hoog, Le Baron de Lis, 1805. Huile sur toile conservée au musée de la Grande Armée..

Rendez nous Siné

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Le grand Siné s’est éteint. Son patron vient de souffler sur la bougie. Adieu camarade. Il respire encore, mais il ne pompera plus l’air de ses contemporains. Il est vrai qu’il en pompait tant que son boss en a chopé une crise de rage.

Affubler ce charlot du signe de la grandeur, même si vous lui vouez une admiration méritée, c’est pousser le bouchon. Siné dans le même sac qu’Einstein, faut pas hyperboler ! On sait, mais on veut dire que ceux qui pieusement ont offert leur interminable existence (il doit bien être bicentenaire le bonhomme) à scandaliser leurs contemporains ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie.

On impute au zigoto d’avoir écrit quelque chose comme ça. Le Prince héritier de la dynastie régnante, Jean Sarkozy, brûle des feux de l’amour pour un magasin Darty en jupon, Darty ou Tati je ne sais plus. Pour conquérir le cœur de sa belle, le soupirant est prêt à mettre sa main au feu, sa tête à couper et son zizi sur le billot dans l’intention louable d’embrasser une religion monothéiste que je ne nommerai pas. Pour tout vous dire, la dame de ses pensées appartient à cette confession que Siné a osé appeler par son nom ou il a procédé par insinuation, crime non moins pendable. Comme je ne tiens pas à rejoindre Siné au cimetière des journalistes vivants, je m’abstiendrai de proférer le mot en J. On dira trucmuche, si vous le voulez bien. Quand j’écrirai un quartier trucmuche, la névrose trucmuche, on en fait trop avec les trucmuches, je suis trucmuche mais je me soigne : vous comprendrez. Vous voyez, c’est simple, pépère, on parle à sa guise, on passe entre les gouttes et on esquive le couperet. Parce que quand même, faut bien vivre.

Voilà comment ça s’est passé. Lorsque, avec un chouïa de retard à l’allumage, Philippe Val, c’est le nom du taulier, a réalisé qu’il vivait en intelligence avec un kapo ou à tout le moins, un nazi de grands chemins, pourpre il a viré. Pas moi, pas toi, pas ça ! Dans le for de son intérieur, Val constitue un tribunal de Nuremberg. Délibérations mentales. Verdict. Siné condamné pour antisémitisme. La porte, sans appel. Tout le problème gît sous ces deux mots fatidiques : sans appel. D’où le présent appel à une révision du procès et c’est pourquoi, moi, Sitbon Guy, actuellement à Paris, trucmuche de père et de mère, j’invite les journalistes et les lecteurs qui se trouvent en territoires français ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, je les invite à se mettre en rapport avec moi. Quoi qu’il arrive, la flamme Siné ne doit pas s’éteindre, elle ne s’éteindra pas.

Sur l’incontestable terrain du Code de procédure pénale, notre position est inattaquable car, je vous le demande, messieurs les Jurés, pourquoi les avocats de la défense n’ont-ils pas été entendus ? C’est ça la démocratie ? Même sous le regretté Saddam, sous l’Occupation, les avocats faisaient figuration. Ils sont des mille et des cents, un peuple entier de barjots, de fêlés, de fondus, à se nommer d’office pour plaider la cause de leur roi.

Voilà un demi-siècle que Siné gagne sa vie de son talent provocateur. Charlie est le seul repaire de provocateurs de toute la République, le Prophète en sait quelque chose. Reprocher au doyen des provocateurs de faire de la provocation dans un journal de provocateurs, c’est en vérité un comble, Votre Honneur. J’entends bien les marmonnements de l’accusation : provocation d’accord, pas n’importe laquelle, on ne rigole pas avec les trucmuches. Tous ok, eux pas touche. Alors là, je vais vous dire, j’ai comme l’impression qui en a qui en ont marre de se marrer et déjà qu’on se marre pas beaucoup… Si on n’a plus le droit de se marrer des gens les plus marrants on va se retrouver bien marris. Un Trucmuche, vous savez Val, c’est un homme comme un autre, ça a été, après bon nombre de controverses, biologiquement démontré. A élever la trucmuchité au rang de Vache Sacrée du discours et de la pensée on s’expose à mettre en caste une catégorie d’Intouchables et comme j’aime bien qu’on me touche et qu’on me retouche, franchement, ça m’ennuierait. Je vois bien que vous ressentez pour moi et pour mes pareils une sympathie qui me va droit au cœur, et je vous le dis sans badinages.

Lorsqu’à des millénaires de haine succède un esprit comme le vôtre, lorsque les miens, au-delà des mers, encore cernés par les innombrables égorgeurs, rencontrent un Val qui fait l’effort pas facile de les comprendre, j’embrasse et je dis merci. De là à me priver de Siné, non, non et non. Nous nous liguerons, nous nous armerons de fleurs et d’amitié, nous viendrons sous vos fenêtres vous chanter la sérénade, vous vous réveillerez au son de nos aubades, nous vous offrirons nos femmes, si vous préférez les garçons j’en connais de gironds, nous invoquerons les Dieux de la libre pensée et au besoin nous brandirons le seul droit de l’homme sans lequel les autres ne sont rien : le droit à l’humour. Hâtez-vous, si vous tardez à nous rendre Siné, il ne sera plus là pour recevoir son droit au retour ni moi pour le voir.

Dénonciation vertueuse

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Suite au projet de Roselyne Bachelot d’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs, un commentaire absolument scandaleux d’Amiral Woland sur son blog : « Les moches resteront vierges au moins jusqu’à leur majorité. » Que fait la police ? Et les Chiennes de garde, elle n’ont pas d’accès wifi dans le Lubéron ?

Darfour : la Morale contre les peuples

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Luis Moreno-Ocampo, le procureur de la Cour pénale internationale, a présenté lundi 14 juillet « des éléments de preuve qui démontrent que le Président du Soudan, Omar Al Bachir, a commis des crimes de génocide, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre au Darfour.  En substance, a déclaré le procureur, les motivations du chef de l’Etat soudanais étaient, avant tout, politiques. Il prenait prétexte de la lutte contre l’insurrection pour « mettre un point final à l’histoire des peuples four, masalit et zaghawa… En fait, il visait le génocide ».

Passons sur l’appréciation selon laquelle les motivations du général Al Bachir étaient d’ordre « politique », ce qui semble constituer une circonstance aggravante, pour examiner l’évolution récente de la notion de génocide. En droit, celle-ci désigne « toute entreprise criminelle visant à détruire, en tout ou en partie, un type particulier de groupe humain, comme tel, par certains moyens. L’intention spéciale exigée pour le crime de génocide comporte un double élément : l’acte ou les actes doit (vent) viser un groupe national, ethnique, racial ou religieux ; l’acte ou les actes doit (vent) chercher à détruire tout ou partie de ce groupe. »

Le premier accusé ayant eu à répondre, en Europe, de crimes de génocide est le général Radislav Krstic, l’homme qui commandait les forces serbes lors du massacre de huit mille musulmans bosniaques à Srebrenica, en juillet 1995. « Vous avez consenti au mal… Vous êtes coupable d’avoir consenti au plan d’exécution de masse de tous les hommes [de Srebrenica] en âge de combattre. Vous êtes donc coupable de génocide, Général Krstic », a dit à l’accusé le président du tribunal, le juge Almiro Rodrigues. Rappelons que les femmes, les enfants, les vieillards ont été épargnés et que des blessés ont été évacués. Cela n’excusait évidemment pas ce terrible massacre, mais aurait pu être considéré comme une mesure humanitaire, puisqu’une distinction était faite entre combattants et non-combattants. Ce fut le contraire : cette séparation fut retenue comme élément à charge supplémentaire pour l’incrimination de génocide, puisque les victimes avaient été assassinées pour leur appartenance à un groupe, celui des musulmans bosniaques mâles en âge de porter les armes. Par ailleurs, la seule existence de préparatifs logistiques (véhicules, carburant, matériel pour le creusement des charniers, etc.) y suffisait à prouver l’intention de détruire le groupe, essentielle pour qualifier le génocide, comme on sait.

Mais un crime de masse – quelle guerre n’en connaît pas ? – n’est jamais commis par distraction. Il est le résultat d’une action préparée, donc nécessairement d’une intention. Et un groupe, même lorsqu’il est stable, est toujours une construction arbitraire : il est par définition le produit d’une sélection d’attributs parmi d’autres, comme l’âge, le statut social, la filiation religieuse, la localisation géographique, la pigmentation cutanée et bien d’autres. Sous une telle jurisprudence, tout crime provoquant un « nombre substantiel » de victimes parmi un groupe défini par des critères stables peut être qualifié de génocide. La condamnation de Krstic avait été saluée par nombre d’observateurs et d’organisations de défense des droits de l’Homme comme une avancée de la justice et de la morale. En pratique, elle annonçait que toute guerre peut désormais être considérée comme un génocide, sauf à imaginer de « bons » conflits, armés où l’on se donne rendez-vous en un lieu et un temps donné pour s’affronter comme en un duel. Du Libéria à la Tchétchénie et de la Birmanie aux deux Congo, en passant par le Rwanda et l’Ouganda (dont les dirigeants actuels sont coupables l’un et l’autre de massacres au Congo RDC), les situations pouvant donner lieu à cette incrimination devraient désormais se multiplier. Si l’on suit la logique de la Cour pénale internationale, les guerres d’Espagne, d’Algérie, du Vietnam, d’Afghanistan entre autres, marquées elles aussi par des massacres de civils, l’usage de milices, la torture et les déplacements forcés de population relèvent du crime de génocide. On ne voit pas pourquoi les victimes de ces crimes ne réclameraient pas la reconnaissance de leurs génocides. Le président Bouteflika a commencé, d’autres devraient suivre.

Outre l’inflation judiciaire qu’elle ouvre, le défaut majeur de cette perception des conflits comme « génocides » (ex-Yougoslavie, Soudan, en attendant les suivants) est qu’elle les soustrait à l’histoire et à la politique, pour les soumettre au seul jugement moral. Qualifier une guerre de génocide, c’est quitter le terrain du politique, de ses rapports de forces, de ses compromis et de ses contingences pour se situer dans un au-delà métaphysique où s’affrontent le Bien et le Mal : fanatiques contre modérés, hordes sanguinaires contre civils innocents. Que des massacres aient été perpétrés par le régime soudanais dans le cadre d’une guerre de contre-insurrection, qu’une stratégie de terreur ait été mise en œuvre par l’armée et des milices, ce sont des faits avérés. Qu’il y ait eu intention d’exterminer les peuples du Darfour en tant que tels, voilà qui relève de la spéculation. Comment, si tel était le cas, comprendre le fait que plus de deux millions de Darfouriens se sont regroupés autour des principales villes de garnison de leur province, qu’un million d’entre eux vivent à Khartoum, où ils n’ont jamais été inquiétés tout au long de cette guerre, ou encore qu’un énorme dispositif humanitaire a été mis en place et qu’il a permis d’épargner des dizaines de milliers de vies humaines ? Imagine-t-on des Tutsis cherchant abri auprès des forces armées rwandaises en 1994, ou des juifs auprès de la Wehrmacht en 1943 ? Il est vrai qu’au cours de son intervention au Conseil de sécurité le 5 juin dernier, le procureur est allé jusqu’à parler des camps de réfugiés comme de lieux où se perpétrait le génocide, ce qui est à proprement parler délirant. Ces manifestations d’incontinence intellectuelle ne sont pas les premières en ce qui concerne le Darfour, et celui-ci n’en a pas le monopole, bien qu’il les suscite en nombre. Reste qu’avec de tels arguments au service d’une telle incrimination, la qualification juridique et la compréhension politique se séparent radicalement au point que la première fait écran à la seconde. On peut se demander ce que signifie le droit dans de telles conditions.

Il y a fort à parier, de plus, que les protagonistes du conflit durcissent maintenant leurs positions. Les mouvements rebelles ont le sentiment justifié d’avoir emporté une bataille et n’ont aucune raison de s’arrêter là. Qui pourrait leur reprocher de ne pas vouloir négocier avec un régime génocidaire ? Qui pourrait les critiquer de lancer des attaques qui seront nécessairement considérées comme de la légitime défense ? Cet encouragement au combat enclencherait alors un nouveau cycle de violences et de représailles dont les conséquences seraient humainement et politiquement désastreuses. Les défenseurs de la Cour pénale internationale font valoir, non sans raison, que nul n’en sait rien à ce stade, et que cette décision pourrait au contraire entraîner une mise à l’écart des durs du régime, au profit d’une faction modérée. Quand bien même cette hypothèse peu probable serait la bonne, le problème politique posé par cette qualification resterait entier.

C’est maintenant aux juges de la Cour pénale internationale de décider de la suite à donner. Rien ne dit qu’ils vont émettre le mandat d’arrêt demandé par le procureur. S’ils le faisaient, le Conseil de sécurité aurait encore la possibilité, prévue dans les statuts de la cour, de suspendre les poursuites pour une durée d’un an renouvelable. Autant dire qu’en pratique, il y a loin de la requête du procureur au prétoire. D’autant plus que la Chine et la Russie ne sont probablement pas seules, au Conseil de sécurité, à vouloir stopper la procédure. Les Etats-Unis pourraient bien aller dans ce sens également, dans le but de préserver leur coopération avec les services secrets de Khartoum, partenaire important de la lutte contre le terrorisme.

Marlborogate

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Répondant à une question concernant la hausse de d’exportations américaines vers l’Iran pendant l’époque de Georges W Bush, notamment de cigarettes, John McCain a répondu : « Eh bien, c’est peut être une manière de les tuer… » L’agence de presse iranienne « Fars » (sic) a déclaré que les Iraniens trouvent intolérable de faire des blagues concernant un sujet aussi sérieux que le génocide.

Raide dingue du Red Bull

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La ministre française de la Santé, Roselyne Bachelot, a un problème de boisson. Elle n’aime pas le Red Bull. Elle déteste ça au point de réunir la presse, de violer la syntaxe française et de déclarer : « Le Red Bull est une boisson qui n’a aucun intérêt en termes énergétiques, qui n’a aucun intérêt nutritionnel et qui a des dangers importants. » Oui, Red Bull avoir danger, et guerre être grosse malheur.

Je peux comprendre Roselyne. Moi, je n’aime pas le Schweppes (sauf avec du gin) ni le Coca-Cola (sauf avec du whisky) et encore moins le Red Bull (sauf avec de la vodka). Toutefois, je ne pousse pas la détestation limonadière au point de réunir la presse de mon pays ou d’enquiquiner avec ces histoires notre chancelière. Lorsque mon mari Willy rapporte à la maison du jus bio betteraves-carottes, je ne me plains ni de la couleur du liquide hésitant entre l’orange violacé et le mauve jaunissant ni du fait que l’on ne puisse réaliser aucun cocktail potable avec un tel breuvage. Je vide chacune des bouteilles dans la cuvette des waters, sans rien dire à personne.

Or, depuis quelques semaines, Roselyne n’a de cesse de monter publiquement au front contre le Red Bull. Chaque fois qu’un journaliste passe à sa portée, elle lui demande combien d’articles contre le Red Bull il a écrit dans la semaine. En dessous de cinq, c’est un collabo. Elle appelle François Fillon toutes les demi-heures :
– Allo, François, la gaulliste sociale que je suis demande au gaulliste social que tu es si tu aimes le Red Bull ?
– Jamais goûté…
– Alors, tu dois l’interdire.

Mais François Fillon, lui, ne peut pas exaucer le vœu de Roselyne. Sa ministre de l’Economie, Christine Lagarde, aime tellement le Red Bull qu’elle a levé l’interdiction française qui pesait sur sa vente et sa consommation depuis treize ans. Enfin, ce n’est pas dit qu’elle l’aime réellement : Dietrich Mateschitz, l’inventeur autrichien de cette boisson énergisante, a porté l’affaire devant le tribunal administratif de Paris pour demander 300 millions d’euros d’indemnités contre l’Etat français s’il persistait à interdire le Red Bull. Christine Lagarde a cédé : « 300 millions, c’est toujours ça que les Autrichiens n’auront pas. »

Lorsque le Red Bull a fait son apparition en Allemagne il y a une vingtaine d’années, il était illégalement importé d’Autriche et faisait l’objet d’un trafic auprès de certains clubbers adeptes des noms finissant en –ine. Avec l’autorisation de commercialiser le Red Bull, et malgré Roselyne Bachelot, la France entre donc de plain pied (ou plutôt à pieds joints) dans la vraie modernité festive.

Cette boisson énergisante permet, en effet, de fêter plus pour fêter plus, de danser plus pour danser plus – et le cas échéant, si vous n’êtes pas ministre de la Santé mais danseuse dans un peep show, de travailler plus pour gagner plus : le Red Bull est la boisson sarkozyste par excellence. Ce n’est pas simplement autorisé qu’il devrait être, mais obligatoire. Mieux encore : l’un de ses composants, la taurine (que certaines mauvaises langues médicales prétendent toxique), joue un rôle important dans le fonctionnement des cellules cérébrales et facilite l’assimilation des lipides : deux choses dont Roselyne Bachelot se passe allégrement.

Au début, moi qui suis autant scientifique que Claude Allègre est meneuse de revue aux Folies Bergères, je pensais que la taurine était extraite des couilles du taureau, un peu comme le collagène provient de la peau du veau – heureuses filles de la campagne qui pouvez, en échange de quelques mamours, tenir votre épiderme en éclatante beauté ! Puis, révisant mon jugement, j’ai cru un moment que la taurine était tirée d’un autre animal que le bovin au triste regard : combien de pitbulls faut-il presser pour obtenir un litre de Red ? Cinq ? Six ?

Las, on trouve davantage de taurine dans un chat que dans un chien, et plus encore dans le lait maternel et les huitres. Si vous souhaitez vous faire un petit verre de taurine maison, laissez les parturientes tranquilles et mélangez dans un shaker 3 cl de jus de citron, 3 cl de cognac, une larme de jus de tomate, 3 huîtres, une pincée de poivre, 1 cuillérée de sauce Worcester. Vous n’aurez avec cette recette de grand-mère qu’un ersatz de Red Bull. Plus grave encore : vous déplairez à l’inventeur de la marque, l’extraordinaire Dietrich Mateschitz.

Comme tous les Autrichiens, de Herbert von Karajan à Kurt Waldheim, Dietrich Mateschitz est un homme d’affaires comme il faut. C’est un peu le Louis Pasteur autrichien. L’histoire de sa découverte est édifiante : un jour, au milieu des années 1980, il était assis au bar d’un grand hôtel de Hong Kong. Tout était fermé aux alentours. Il s’ennuyait ferme lorsque le barman lui fit goûter un verre de Krating Daeng, boisson énergisante thaïe. Tel Archimède aux Bains Douches, il se leva de son siège, appuya ses deux mains sur le comptoir et lança le plus convaincu eurêka ! qu’un Autrichien n’ait jamais lancé depuis l’invention du ski alpin par Mathias Zdarsky.

Mateschitz, qui était justement en train de se demander ce qu’il pouvait bien faire pour les enfants à une heure si avancée de la nuit, avait trouvé la géniale idée : importer le Krating Daeng dans son pays natal sous le nom de Red Bull, afin que les jeunes Autrichiens soient d’humeur aussi enjouée que les jeunes Thaïs lorsque la nuit tombe sur Bangkok et que la Ville des anges s’allume de mille feux le long du Chao Phraya.

Le succès de son entreprise fut tel que Dietrich Mateschitz put aussitôt investir ses gains dans des actions humanitaires de premier plan : acquérir une collection d’avions anciens, s’acheter des voitures de courses, reprendre l’écurie Jaguar (y a-t-il de la taurine dans un cheval moteur ?) C’est le prix Nobel[1. Que dis-je ! Pas un prix Nobel, pas deux, pas trois, mais tous les prix Nobel : celui de la paix, cela ne se discute pas. Ceux également de science, de médecine, de chimie. Et de littérature, car aussi sûrement que Dietrich Mateschitz inventa le Red Bull, il fut le sujet – admirable – de la biographie écrite par Wolfgang Fürweger en mars 2008 : Die Red-Bull-Story. Der unglaubliche Erfolg des Dietrich Mateschitz (Ueberreuter Verlag).] que mériterait cet homme, n’en déplaise à Mme Bachelot, qui ne se soucie guère que des intérêts personnels de 60 millions de Français (quoi de plus personnel que les histoires de santé ?) et risque de faire de la France la risée des vingt-deux autres nations européennes shootées depuis longtemps déjà au Red Bull.