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Après les couverts en plastique, les chips et le coca

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Présidée par la députée UMP Valérie Boyer, la mission parlementaire d’information sur la prévention de l’obésité a rendu hier son rapport. Au total, 25 propositions pour « faire de l’équilibre nutritionnel et de la lutte contre l’obésité une grande cause nationale pour 2009 ». Gérard Larcher n’a pas tenu à commenter.

Un écran de fumée sur le Rwanda

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Sur le banc des accusés, Pierre Péan et son éditeur Claude Durand faisaient face à SOS Racisme. En réalité, ce procès était une nouvelle péripétie de la campagne menée par le régime de Kigali pour faire porter à la France la responsabilité du génocide.

Péan et Claude Durand, Pdg de Fayard, ont donc comparu la semaine dernière, du 23 au 25 septembre 2008, devant la XVIIe Chambre correctionnelle de Paris, pour « diffamation raciale » et « incitation à la haine raciale ». A l’origine de ce procès, une plainte déposée en octobre 2006 par SOS Racisme et de son président, Dominique Sopo, contre Noires fureurs, Blanc menteurs[1. Pierre Péan, Noires fureurs, Blancs menteurs. Rwanda 1990-1994, Paris, Mille et Une Nuits, Fayard, 2005.].

Ce livre, paru un an plus tôt, est un pavé dans la marre. Il remet en cause l’historiographie récente du Rwanda. Selon Péan, contrairement à la thèse généralement admise par les médias, ce ne sont pas les extrémistes hutus qui ont assassiné le président rwandais Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, déclenchant le génocide qui coûta la vie à 600.000 Tutsis du Rwanda et le massacre de centaines de milliers de Hutus. C’est, au contraire, le Front Patriotique Rwandais (FPR) qui est à l’origine de cet attentant. Et qui, donc, porte une part de responsabilité dans les tueries qui ont suivi.

Depuis sa création en 1987, le FPR s’est présenté devant l’opinion publique internationale comme un mouvement de libération nationale, dont le but était de mettre un terme à la dictature du régime Habyarimana et d’installer la démocratie au Rwanda. Mais, explique Péan, dès le départ, le véritable objectif du FPR était tout autre. Fondé par les descendants de l’élite royale tutsie chassée du Rwanda en 1959 et réfugiée d’Ouganda, soutenu par les Etats-Unis, le FPR avait pour véritable objectif la reconquête totale du pouvoir par la force, quel que soit le prix à payer. Y compris si cela devait entraîner le massacre des Tutsis de « l’intérieur », ceux qui n’avaient pas fui le Rwanda en 1959. C’est finalement ce qui s’est produit. Le FPR est donc une organisation criminelle, dirigée par un chef cynique, Paul Kagame. Devenu chef de l’Etat en 1994, ce dernier a mis en place une dictature totalitaire qui ne tolère aucune opposition. Péan dénonce ce régime sanguinaire, accusant au passage les relais de désinformation qu’il a mis en place en Europe dans le but de dissimuler ses crimes : ce sont les « Blancs menteurs ».

Péan n’est pas un spécialiste du Rwanda. Il n’est ni historien, ni ethnologue. Comme le rappelle Florence Bourg, avocate de la Défense, c’est un « journaliste de combat ». Son livre, écrit en quelques mois, est sans nuance : « je l’ai écrit avec mes tripes », justifie l’auteur, révulsé par la découverte, au cours de ses recherches, d’une gigantesque manipulation de l’opinion publique. Ce que Péan affirme dans Noires fureurs, Blancs menteurs n’est pas nouveau. D’autres auteurs, universitaires (Reyntjens, Guichaoua), journalistes (Smith) ou témoins (Ruzibiza), l’ont dit ou écrit avant lui. Mais voilà : Péan est une personnalité publique et son livre connaît un impact médiatique considérable.

Lorsque le livre paraît, en octobre 2005, nous sommes à quelques mois de l’inculpation de neuf cadres dirigeants du FPR par le juge Jean-Louis Bruguière en raison de leur participation présumée à l’attentat du 6 avril 1994, inculpation qui entraîne la rupture des relations diplomatiques entre le Rwanda et la France. Le climat est pour le moins tendu. Irritées, voire inquiètes, les autorités de Kigali décident de réagir fermement à la publication de cet ouvrage potentiellement dangereux. L’association Ibuka organise une campagne de protestation en Europe. Association de survivants du génocide à l’origine, Ibuka a été rapidement récupérée par des proches de Kagame. Selon Human Rights Watch, International Crisis Group et Amnesty International, pour ne citer que ces trois organisations, Ibuka joue un rôle important dans la défense politique et idéologique du régime. En Belgique, Ibuka mobilise sa section locale et rassemble 217 plaignants contre Péan. Ces plaignants se présentent comme des survivants insultés par le livre de Péan. Certains le sont sans aucun doute : comment pourrait-il en être autrement, étant donné la gravité de l’accusation ? Mais un bon nombre sont des cadres politiques du régime en service commandé. Certains, comme Antoine Mugesera, Tom Ndahiro ou Eugène Twagira Mutabazi, se sont même fait connaître par leurs manœuvres gravement diffamatoires à l’encontre de journalistes rwandais ou européens[2. Voir « Peut-on encore critiquer le Rwanda ? » in Médias, n°16, Printemps 2008, pp. 70-74.] En France, Ibuka rencontre des difficultés juridiques et se rapproche de SOS Racisme, qui porte plainte.

Des accusations de négationnisme et de révisionnisme sont distillées dans la presse, mais les adversaires de Péan ne vont pas au bout de leur démarche. SOS Racisme ne s’en prend pas à la thèse de Péan. L’organisation antiraciste ne la cite pas, elle ne la critique pas : elle l’ignore. Dans sa plaidoirie, l’Accusation se défend même de vouloir attaquer l’homme – il est vrai que Pierre Péan a longtemps été parrain de SOS Racisme.

Ce que les avocats de Dominique Sopo reprochent à Péan et à son éditeur, ce sont quelques lignes situées dans l’introduction du livre, en périphérie du sujet principal. Après avoir brossé à gros traits l’histoire du Rwanda, Péan consacre quatre pages à un caractère culturel particulier au Rwanda : la culture du mensonge. S’appuyant sur des travaux universitaires bien connus des spécialistes, Péan veut montrer à quel point l’art du mensonge et de la dissimulation imprègne la vie quotidienne des Rwandais et, partant, la vie politique du pays. Cette spécificité rwandaise est un lieu commun pour les spécialistes, mais elle surprend les non-initiés. Est-ce pour cette raison que ce court extrait du texte de Péan, plus maladroit que malveillant, est perçu par SOS Racisme comme une « incitation à la haine raciale » ? « A ces rudiments d’histoire et de géographie [que l’auteur vient d’énumérer], il est important d’ajouter et de garder en tête que le Rwanda est aussi le pays des mille leurres, tant la culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes les autres chez les Tutsis, et, dans une moindre part, par imprégnation, chez les Hutus », écrit Péan, demeurant bien en-deçà de ce qu’a pu écrire la journaliste belge proche du FPR Colette Braeckman qui, elle, n’a jamais été poursuivie par SOS-Racisme. On a donc des raisons de penser que ce ne sont pas ces quelques phrases mais le cœur de la thèse de Péan (et de Bruguière) qui ont fâché les dirigeants de Kigali et, partant, ceux qui sont, sans doute avec de bonnes intentions, devenus leurs relais en France. Et on les comprend : si Péan dit vrai, alors, la tragédie rwandaise ne peut plus se réduire à un affrontement entre bons et méchants. En effet, il faut alors admettre que, comme l’a affirmé Claude Durand, il y a des bourreaux parmi les victimes et des victimes parmi les bourreaux.

« On peut discuter cette formulation et même cette thèse, mais, dans un pays démocratique comme la France, doit-on le faire devant un tribunal ? », s’interroge l’africaniste Stephen Smith, dernier témoin entendu à l’audience. Faut-il résumer les 544 pages de la thèse de Péan, voire une vie d’engagement, à ces quatre lignes, et celles-ci suffisent-elles à comparer Noires fureurs à Mein Kampf, comme n’a pas hésité à le faire l’ancien président de l’Union des étudiants juifs de France, témoin de l’Accusation ? C’est une chose de critiquer la façon d’enquêter de Péan ou les faiblesses de son livre, c’en est une autre d’affirmer qu’il y a chez cet auteur une intention délibérée d’inciter à la haine ethnique, sans laquelle il n’y a pas matière à poursuite, résume l’avocat de la Défense, Me Jean-Yves Dupeux. « Les militants antiracistes se trompent de cible en s’attaquant à Péan, un homme qui a consacré toute sa vie de journaliste à la dénonciation des injustices, du racisme et de l’antisémitisme », conclut Claude Durand, directeur de Fayard.

Quelle que soit la sentence que prononceront les juges le 7 novembre prochain, une chose est certaine : la polémique entretenue au sujet des écrits prétendument racistes de Péan constitue d’ores et déjà une victoire pour Kigali. Les représentants de la présidence qui assistaient à l’audience peuvent être satisfaits de cet écran de fumée qui permet jusqu’à présent d’occulter le vrai débat : oui ou non le FPR est-il responsable de l’attentat du 6 avril 1994, du chaos, du génocide et des massacres qui s’ensuivirent ? Oui ou non Paul Kagame doit-il répondre de ses crimes présumés devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda ?

WC du troisième type

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Afin de ne plus obliger les transsexuels à utiliser les toilettes dames ou messieurs, et de leur éviter les désagréments subséquents, plusieurs universités canadiennes ont décidé d’adopter des WC « désexués ».

La nouvelle, quand elle sera connue, ne manquera pas de hérisser quelques poils réactionnaires et j’imagine sans peine les lazzis qui suivront. Ou plutôt non, je les imagine avec de la peine, car une fois de plus, on se sera trompé d’ennemi. Je m’explique. Moi je trouve ça bien que les transgenres aient des toilettes pour eux. Je suis un Occidental bien dans sa peau et dans son camp et donc, naturellement, plutôt libéral en matière de mœurs et même totalement libéral quand il s’agit de privautés entre adultes consentants.

En clair, je suis pour qu’on fiche la paix aux L, aux G, aux B et même aux T. Alors quand j’apprends qu’on va instituer des latrines du troisième type, tout d’abord, je rigole un bon coup (quand même, on n’est pas de bois) et puis je me dis qu’après tout, si ça leur fait plaisir, pourquoi pas ? Et même si tout ça est financé sur fonds publics (pour l’instant dans l’Ontario et au Québec, mais bientôt, n’en doutons pas, chez nous aussi), ça coûtera sûrement moins cher que la réfection des colonnes de Buren, qui ne servent de toilettes qu’aux clochards et aux pigeons et c’est moins désespérant, rapport à ce que deviennent mes impôts, que le financement public des travaux de Julien Courbet ou de Michel Onfray.

N’empêche, à la réflexion (j’en vois qui se marrent au fond de la classe), il est quand même un peu troublant que cette innovation nous vienne des universités canadiennes qui sont, plus encore que Berkeley ou l’UCLA, le vrai laboratoire du « politiquement correct » pur et dur. C’est là-bas, dans les chaudrons de sorcières des gender studies[1. Sans entrer dans le détail, les gender studies, très inspirées des travaux de Derrida et Foucault et très en vogue dans les facs nord-américaines, expliquent notamment que la langue est une « machine de guerre » des majoritaires oppresseurs contre les minorités opprimées. Celles-ci (minorités sexuelles, raciales etc.) doivent grosso modo détourner cette arme contre les oppresseurs. (C’est ainsi que des féministes made in US ont exigé le remplacement du mot « séminarium » par celui d’ »ovarium » sur les salles de classes. Pour plus de détails, l’article de Wikipedia sur la question, quoique favorable aux gender studies offre un historique et un résumé assez honnêtes de la problématique.] francophones qu’ont été élaborés quelques-uns des pires attentats jamais perpétrés contre la langue française. Quand vous lisez dans le journal « la gouverneure Palin », « la procureure Louise Arbour » ou bien « Fred Vargas, auteure de polars », c’est aux lobbys LGBT canadiens que vous le devez, et aussi un peu à leurs agents d’influence chez nous, sans qui ces idiotismes lesbo-québécois ne serait jamais devenus des idioties françaises. C’est aussi chez les LGBT canadiens que s’est rodé l’arsenal répressif visant à punir les supposés actes ou visées homophobes (ou transphobes ou biphobes etc). Lequel arsenal est d’ores et déjà intégré à nos lois : il arrivera fatalement un jour ou il sera utilisé contre ceux qui, sans dire du mal de nos amis LGBT, diront du mal des lois censées les protéger de toutes les phobies – c’est-à-dire, accessoirement de nous.

Bref tout ça m’énerve .Qu’on fiche la paix aux LGBT, oui, mille fois oui, je laisse volontiers la chasse aux tapettes aux lanceurs de fatwa. Mais qu’en retour, les activistes lesbo-transo-gays nous lâchent un peu la grappe, arrêtent de saccager la langue et de pourrir nos lois, bref respectent, eux aussi, nos différences. Après tout, on est un peu tous sur le même bateau. Même si on n’utilise pas les mêmes toilettes.

Faut pas pousser Pépé dans les ors !

Du Sénat, la devise est claire : « A bas le populisme, vive le gâtisme ! » Je précise aussitôt, à l’intention des esprits malveillants, ce que par « gâtisme » il faut entendre : l’art et la manière de gâter les membres de la Haute assemblée. Jusques et y compris le petit personnel, d’ailleurs, puisque jardiniers et coiffeurs y touchent des salaires de cadres supérieurs et bénéficient, entre autres menus avantages, de « primes de nuits » – primes assurément méritées : quiconque s’est déjà essayé à la taille de roses trémières à la seule clarté lunaire en conviendra.

Oh ! Bien sûr les râleurs diront que dans un pays qui doute de son pouvoir d’achat et tremble pour sa retraite, le traitement de nos sénateurs relève des privilèges d’Ancien Régime. Leurs émoluments, fort difficiles à calculer précisément, s’élèvent à près de 12 000 euros net par mois. Soit environ 6 000 euros de salaire, et à peu près autant pour leurs « frais » (non imposables, il va sans dire, et d’un usage parfaitement discrétionnaire). Il faut bien payer sa secrétaire et… Et quoi d’autre, au juste ? Locaux, matériel informatique et bureautique ? Gracieusement mis à disposition. Les charges de fonctionnement et l’affranchissement postal ? Gratuits. Les transports alors ? Non pas : pour les sénateurs ne bénéficiant pas de voiture de fonction avec chauffeur, l’usage illimité du réseau SNCF est gratuit, ainsi qu’une quarantaine d’aller-retour aériens sur Air France et ses filiales. Sans oublier les 1 000 euros mensuels de « prime informatique » (pourquoi ? parce que). Et pour les retraites, le Sénat ne mégote pas davantage : un bref passage (un mandat) au Luxembourg suffit à toucher ad vitam une retraite de plus de 1 500 euros mensuels (ce qu’un Français moyen mettra plus de trente ans de cotisations à obtenir).

Le Sénat est par conséquent bonne mère. On y vit et travaille dans la quiétude, loin du stress électoral, on y mange bien, et, ce qui ne gâche rien, le cadre est somptueux. Une maison de retraite bien agréable, en somme, qui attire jusqu’à ses plus farouches contempteurs.

Or voilà que depuis ce week-end, la Chambre haute (mais avec « accès facilité ») est l’objet d’une polémique trop vive pour seoir aux lieux : en pleine tourmente financière, alors que les peuples ne décolèrent pas de voir les banquiers réclamer de l’argent public pour réparer leurs bêtises, on apprend que le Président du Sénat, Christian Poncelet, s’est attribué pour son départ un golden fauteuil roulant.

Poncelet percevra en effet une très confortable retraite (calculée sur ses indemnités de sénateur et de Président, soit tout de même la bagatelle de 23 000 euros par mois), qu’il pourra cumuler avec ses autres retraites, celles d’ancien député, d’ancien conseiller régional, d’ancien conseiller général… et même d’ancien fonctionnaire des PTT, puisqu’il devança jadis Besancenot dans le métier. Ajoutons pour faire bonne mesure une voiture de fonction Safrane (et son chauffeur à temps plein), deux gardes du corps, une secrétaire et les bureaux équipés qui vont avec. C’est beaucoup, mais visiblement ce n’était pas assez pour notre Papy flambeur, qui jouira de surcroît « à vie » d’un gigantesque appartement dans l’un des quartiers les plus chers d’Europe – logement que le Sénat, sur les deniers publics, a acheté tout exprès pour lui.

Interrogé par les médias, son probable successeur, l’UMP Gérard Larcher, s’est montré à ce sujet aussi vague qu’indélicat : une attribution « à vie », concernant Poncelet, cela n’aurait guère « de sens » ! En sait-il davantage que nous sur l’état de santé du Président du Sénat ? Mystère. Mais cela ne change rien à l’affaire : il est ici question d’argent public, c’est-à-dire de fonds qui doivent être contrôlés et dont l’attribution doit servir l’intérêt public. Propriétaire d’un joli patrimoine immobilier, assujetti à l’ISF, nanti d’une exceptionnelle retraite, Poncelet méritait-il et avait-il seulement besoin de bénéficier « à vie » et à titre gratuit d’une luxueuse résidence, dont la valeur locative avoisine les 10 000 euros par mois ?

Le ministre du Travail, secrétaire général adjoint de l’UMP et proche du Président de la République, Xavier Bertrand a estimé que non et a demandé que l’on revienne sur cette décision. Approuvons ! Et puisque l’on échappera sans doute pas à l’accusation de démagogie, osons même une suggestion : que le Sénat, visiblement en fonds, revende cet appartement et en verse le produit au Fond de Réserves des Retraites – depuis le début de la crise financière, sa valeur a chuté d’un tiers. Le Sénat n’y verra aucune objection, puisque ses éminents membres sont si sensibles au sort des retraités.

Prière d’insérer

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Contrairement à ce que laisse entendre une rumeur malveillante, Causeur.fr restera ouvert en ce mardi de Roch Hachana. Mais seuls les catholiques romains François Miclo et Basile de Koch tiendront la boutique. Les autres chômeront et prieront (ou essayeront de le faire croire à leurs mamans).

Courant alternatif

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Les Echos nous apprennent que Poweo, distributeur d’électricité privé, élargit son partenariat avec Darty. Il y a du relâchement à la rédaction des Echos. A Charlie Hebdo, une info pareille, ça ne serait pas passé !

Bonjour tristesse

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J’ai éprouvé le même sentiment à la mort de Giscard. L’étrange sensation du vide et du dépeuplement, le truc à virer frapadingue comme Lamartine et répéter après lui : « Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. »

Robert Ménard n’est plus secrétaire général de Reporters sans frontière. Il a renoncé lui-même à cette fonction. Et nous nous sentons, nous autres journalistes, abandonnés. Notre vie n’a plus guère de sens. Quant à notre liberté, n’en parlons pas.

A peine l’annonce de la démission de Robert Ménard était-elle publiée que le rédacteur en chef de la Süddeutsche Zeitung m’a refusé un article au prétexte que son journal n’a pas à se prononcer sur l’interdiction de la sexualité pour les vieillards. Et que le terme « vieillard » est un peu désobligeant pour les seniors. 300 euros, ça me coûte, la démission de Robert.

Les grands reporters de chez Burda, le groupe de presse qui a tant fait pour les patrons[1. Bon d’accord, ce ne sont ni les patrons de presse ni les patrons tout court, mais les patrons qui servent à confectionner soi-même des patrons. Mais il y avait de l’idée.], sont totalement déprimés. A Modes et travaux, c’est la consternation. Chez Biba, il s’est trouvé hier une journaliste d’investigation à chercher une poutre dans la rédaction pour y accrocher une corde.

A Causeur, on a vu Marc Cohen épancher ses larmes dans les bras d’une Elisabeth Lévy qui, affligée de tristesse, n’en pouvait mais.

Et je vous passe sous silence – pourquoi la Presse n’aurait-elle pas, elle aussi ses petits secrets ? – l’attitude bravache de la chef de la rubrique Cuisine de Elle, qui n’a pas hésité à menacer son monde de grève de la faim tant que Robert Ménard n’aurait pas repris la tête de la Société Protectrice des Journalistes. Certes, elle en fera certainement un dossier pour le magazine féminin : « Le jeûne fait-il maigrir ? » Mais le geste est là et il n’y a que l’intention qui compte.

C’est que nous autres, journalistes, nous n’aimons pas Robert Ménard. Nous l’adorons. Il est un maître pour nous tous. Sa carrière parle pour lui : il l’a faite entièrement à Radio France Hérault. Quel autre journaliste pourrait, dans le monde, avoir eu autant envie de Béziers que l’Albert Londres des temps modernes ? C’est certain qu’un type qui a fait sa carrière de journaliste comme localier à échelle cantonale voire départementale a toutes les capacités requises pour recaler la Chine au rang des réalités nulles et non avenues. D’ailleurs qui oserait le faire, sinon un localier de Radio France Hérault ?

Il ne reste plus qu’une chose aux journalistes libres : une catastrophe naturelle dans les environs de Béziers, un truc nucléaire qui y explose, une prise d’otage à la rédaction de France Bleue Hérault pour que l’on puisse tester à nouveau le caractère télégénique de Robert Ménard.

La Chevalière de la Garde

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Le régent Philippe d’Orléans présenta la Chevalière de la Garde au banquier John Law en septembre 1718. Ce dernier s’éprit des innombrables grâces et de la prodigieuse maîtrise de la langue anglaise de la dame. Elle ne le quitta plus. C’est à elle que l’on doit le célèbre : « Mais non, ça va passer », prononcé le 24 mars 1720 alors que commençait la banqueroute du banquier écossais. La postérité retient également d’elle la formule : « Un petit rhume, c’est de saison », énoncée le 21 mars 1729 au chevet de John Law quelques minutes avant que la pneumonie l’emporte.

Mattheus Verheyden, Portrait de la Chevalière de la Garde, huile sur toile, 1738. Collection particulière, conservée dans un coffre de la banque Lehmann Brothers au titre d’un achat d’œuvre ouvrant droit à déduction fiscale.

Comment j’ai fini par regretter Guillaume Durand

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Parmi les multiples nouveautés de la rentrée télévisuelle – dont la plupart, apparemment, ne passeront pas l’hiver – le service public a l’air particulièrement fier de sa nouvelle émission-littéraire-grand-public, starring Daniel Picouly dans le rôle de Bernard Pivot.

Ça au moins, ça devrait durer ; en tout cas, l’animateur fait tout pour. Voici trois mois encore, Daniel était confiné dans une case improbable sur France 5 avec « Café Picouly ». Le voici désormais sur France 2 avec un concept flambant neuf : « Café littéraire » ! Un titre qui a au moins le mérite de stabilobosser au passage la synonymie entre les mots « Picouly » et « littérature » – même si, à titre personnel, j’aurais encore préféré « Café picoulittéraire ».

Pour que nul n’en ignore, rappelons que notre animateur est aussi, et d’abord, un écrivain – et parmi les plus glands. Auteur de polars à pâlir la nuit, puis de best-sellers à éviter même en plein jour, il a même mérité pour un de ses opus (Le champ de personne) le Grand Prix des lectrices de Elle – comme avant lui Bernard Werber et Paulo Coelho, pour vous donner une idée.

Hormis ce bâton de maréchal-ferrant, qui comme de juste écrit avec ses sabots, qu’est-ce qui lui vaut donc cette promotion ? La saison passée, son émission me servait assez régulièrement de Donormyl. N’écoutant que mon courage, j’ai voulu voir quand même, pour vous et le cas échéant à votre place, comment la chenille s’était transformée en papillon.

Commençons par les bonnes nouvelles : cette fois-ci, je ne me suis assoupi que vers la fin – et sans doute bien plus tard que la plupart de mes co-téléspectateurs.

Certes, la forme y est pour beaucoup. Difficile de trouver le sommeil quand vos yeux et vos oreilles sont sollicités en permanence par un brouhaha criard – si l’on ose dire.

Générique « ultra-moderne », tout en accéléré – tellement innovant qu’on se croirait dans « Paris-Dernière » il y a 13 ans. Décor violemment kitsch aux dominantes rouge sang, dont on devine qu’il est là pour souligner la dimension néo-post-moderne de l’entreprise. Ambiance radicalement bidon, dans ce faux café où de faux clients sont censés, à 1,50 m de Picouly, discuter à bâtons rompus sans se douter un instant qu’il y a des caméras partout !

Problème : ces figurants-là n’ont visiblement pas grand-chose à se dire, à part de temps en temps à autre : « Fais gaffe, regarde pas la caméra ! » Et à force, ça finit par se voir. Idéalement, il ne manque à ce tableau qu’un homard géant en plastique suspendu par la queue… Mais le mieux est l’ennemi du bien.

Et puis il y a le fond – incarné avec talent par Picouly. Tellement heureux d’être là, le mec, qu’il ne peut s’empêcher de hurler ses questions les plus intimes, ni de mimer à la Buster Keaton ses empathies calculées. Bref, dans ce Théâtre des deux-cents-ânes tout le monde joue – sauf Picouly qui, en tant que chef, s’arroge le droit de surjouer.

Avec Elie Wiesel, son invité d’honneur, Picouly en fait un poil trop dans la révérence. Ne nous annonce-t-il pas, dès le sommaire, une « rencontre tout simplement exceptionnelle » (sic) avec un homme « impressionnant, attentif et émouvant » ? Avec une telle intro, le ton est donné : durant son interview, jamais Daniel ne dépassera le niveau d’insolence d’un lancinant « Comment faites-vous pour être aussi formidable ? »

La possibilité de repérer les imbéciles

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La possibilité d’une île, le film adapté par Houellebecq de son propre roman, devrait rester comme l’un des plus grands ratages commerciaux du cinéma français de ces dernières années, à l’instar du film de BHL, Le jour et la nuit. D’ailleurs, Houellebecq publie un livre de correspondance électronique avec BHL. Parlent-ils de leurs déboires cinématographiques respectifs ? On peut le croire. Admettront-ils avoir fait de mauvais films ? De la part de BHL, cet aveu l’honorerait. A l’époque, il avait verrouillé le paysage médiatique comme une ville de banlieue pendant les émeutes. Mais la résistance au décervelage programmé s’était organisée. Le film était mauvais, il fallait le dire, cela fut dit.

Avec Houellebecq, tout cela est bien différent. Houellebecq ne demande rien à personne et sa puissance de feu médiatique doit plus à des thuriféraires hyperboliques qu’à ses amitiés dans les rédactions. Aussi y avait-il quelque chose de suspect et de gênant dans la manière dont ceux qui l’adorèrent, le portèrent aux nues, le totémisèrent, l’ont brûlé, lapidé et piétiné à l’occasion de la sortie de ce film. Unanimité haineuse, lynchage systématique, tout cela aurait dû encourager l’esprit de contradiction et pousser le public à franchir l’impressionnant tir de barrage pour tenter de se faire une idée par lui-même. Rappelons, pour la petite histoire, que Sam Peckinpah ou Clint Eastwood, traités de fascistes au moment de la sortie de leurs films, étaient, vingt ans après, considérés par les mêmes comme d' »admirables cinéastes crépusculaires ». On devrait le savoir pourtant que le critique de cinéma est en général un subtil mélange d’arrogance et d’inculture, de soumission aux idées reçues du temps et qu’il se révèle, en matière de jugement esthétique, à peu près aussi fiable qu’un organisme de crédit américain à la fin de le seconde présidence Bush.

Car il se trouve que La Possibilité d’une île est un très bon film, souvent poignant, parfois drôle et toujours intéressant. Houellebecq a pris de vrais risques artistiques, d’abord en faisant un film de genre, ce qui est toujours, a priori, un peu méprisé en France, et ensuite en portant à l’écran son propre livre, ou plutôt une partie de son propre livre, se livrant à l’exercice périlleux de l’auto-adaptation.

Il aurait pu faire presque le même film et avoir un certain succès. Il lui aurait suffi d’appâter le chaland médiatique des magazines branchés en insérant, par exemple, une scène de fellation non simulée à mi-parcours qui lui eût fait encourir le risque d’une interdiction aux mineurs. Buzz et victimisation assurés, comme ils le furent pour Baise-moi de Virginie Despentes, lui auraient au moins valu quelques dizaines de milliers de spectateurs en plus. Mais non, comme dans ses romans, qu’on les aime ou pas, Houellebecq ne triche pas et fait le choix d’une vraie radicalité. La possibilité d’une île, le film, est d’une beauté plastique remarquable qui ne surprendra que ceux qui n’ont pas vu son merveilleux court-métrage utopique, La rivière. La Belgique de zones commerciales du début du film fait écho aux paysages post-apocalyptique de Lanzarote, le corps des acteurs est présent à l’écran sans sublimation esthétique mais sans mépris naturaliste. Ces décors futuristes où Benoît Magimel se régénère ont été moqués pour leur aspect kitsch mais personne à ma connaissance ne s’est avisé de leur ressemblance avec la machine temporelle de Je t’aime Je t’aime, le film de Resnais qui, en 1968, s’adonnait déjà à la science-fiction (prononcer ce dernier mot avec une moue méprisante, surtout) pour dire la douleur du temps qui passe, l’angoisse de la fin, le désir d’immortalité. Elles ressemblent plus, ces machines, à une sculpture de Dubuffet qu’à de la quincaillerie high-tech siglée Spielberg. Et alors, va-t-on reprocher à Houellebecq de refuser l’esthétique mondialisée de Hollywood et de s’inscrire dans une tradition nationale du réalisme magique à la Marcel Carné dans Les visiteurs du soir ?

Ou bien est-ce l’ambition de Houellebecq qui a gêné, sa volonté de faire un cinéma aussi sensuel que métaphysique quand le réalisateur français moyen livre son énième autofiction pour trentenaires vivant entre la rue Oberkampf et le boulevard Richard Lenoir ?

Toujours est-il qu’on peut prendre un pari sans trop de risques : La possibilité d’une île deviendra un film culte et déjà, quand il ressortira en dévédé, on entendra le chœur de l’actuelle conjuration des imbéciles se donner le luxe de l’indulgence et susurrer : « Ce n’était pas si mal, en fait. » Comme toujours, dès qu’il s’agit d’un créateur singulier, la reconnaissance arrivera. Trop tard.

Après les couverts en plastique, les chips et le coca

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Présidée par la députée UMP Valérie Boyer, la mission parlementaire d’information sur la prévention de l’obésité a rendu hier son rapport. Au total, 25 propositions pour « faire de l’équilibre nutritionnel et de la lutte contre l’obésité une grande cause nationale pour 2009 ». Gérard Larcher n’a pas tenu à commenter.

Un écran de fumée sur le Rwanda

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Sur le banc des accusés, Pierre Péan et son éditeur Claude Durand faisaient face à SOS Racisme. En réalité, ce procès était une nouvelle péripétie de la campagne menée par le régime de Kigali pour faire porter à la France la responsabilité du génocide.

Péan et Claude Durand, Pdg de Fayard, ont donc comparu la semaine dernière, du 23 au 25 septembre 2008, devant la XVIIe Chambre correctionnelle de Paris, pour « diffamation raciale » et « incitation à la haine raciale ». A l’origine de ce procès, une plainte déposée en octobre 2006 par SOS Racisme et de son président, Dominique Sopo, contre Noires fureurs, Blanc menteurs[1. Pierre Péan, Noires fureurs, Blancs menteurs. Rwanda 1990-1994, Paris, Mille et Une Nuits, Fayard, 2005.].

Ce livre, paru un an plus tôt, est un pavé dans la marre. Il remet en cause l’historiographie récente du Rwanda. Selon Péan, contrairement à la thèse généralement admise par les médias, ce ne sont pas les extrémistes hutus qui ont assassiné le président rwandais Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, déclenchant le génocide qui coûta la vie à 600.000 Tutsis du Rwanda et le massacre de centaines de milliers de Hutus. C’est, au contraire, le Front Patriotique Rwandais (FPR) qui est à l’origine de cet attentant. Et qui, donc, porte une part de responsabilité dans les tueries qui ont suivi.

Depuis sa création en 1987, le FPR s’est présenté devant l’opinion publique internationale comme un mouvement de libération nationale, dont le but était de mettre un terme à la dictature du régime Habyarimana et d’installer la démocratie au Rwanda. Mais, explique Péan, dès le départ, le véritable objectif du FPR était tout autre. Fondé par les descendants de l’élite royale tutsie chassée du Rwanda en 1959 et réfugiée d’Ouganda, soutenu par les Etats-Unis, le FPR avait pour véritable objectif la reconquête totale du pouvoir par la force, quel que soit le prix à payer. Y compris si cela devait entraîner le massacre des Tutsis de « l’intérieur », ceux qui n’avaient pas fui le Rwanda en 1959. C’est finalement ce qui s’est produit. Le FPR est donc une organisation criminelle, dirigée par un chef cynique, Paul Kagame. Devenu chef de l’Etat en 1994, ce dernier a mis en place une dictature totalitaire qui ne tolère aucune opposition. Péan dénonce ce régime sanguinaire, accusant au passage les relais de désinformation qu’il a mis en place en Europe dans le but de dissimuler ses crimes : ce sont les « Blancs menteurs ».

Péan n’est pas un spécialiste du Rwanda. Il n’est ni historien, ni ethnologue. Comme le rappelle Florence Bourg, avocate de la Défense, c’est un « journaliste de combat ». Son livre, écrit en quelques mois, est sans nuance : « je l’ai écrit avec mes tripes », justifie l’auteur, révulsé par la découverte, au cours de ses recherches, d’une gigantesque manipulation de l’opinion publique. Ce que Péan affirme dans Noires fureurs, Blancs menteurs n’est pas nouveau. D’autres auteurs, universitaires (Reyntjens, Guichaoua), journalistes (Smith) ou témoins (Ruzibiza), l’ont dit ou écrit avant lui. Mais voilà : Péan est une personnalité publique et son livre connaît un impact médiatique considérable.

Lorsque le livre paraît, en octobre 2005, nous sommes à quelques mois de l’inculpation de neuf cadres dirigeants du FPR par le juge Jean-Louis Bruguière en raison de leur participation présumée à l’attentat du 6 avril 1994, inculpation qui entraîne la rupture des relations diplomatiques entre le Rwanda et la France. Le climat est pour le moins tendu. Irritées, voire inquiètes, les autorités de Kigali décident de réagir fermement à la publication de cet ouvrage potentiellement dangereux. L’association Ibuka organise une campagne de protestation en Europe. Association de survivants du génocide à l’origine, Ibuka a été rapidement récupérée par des proches de Kagame. Selon Human Rights Watch, International Crisis Group et Amnesty International, pour ne citer que ces trois organisations, Ibuka joue un rôle important dans la défense politique et idéologique du régime. En Belgique, Ibuka mobilise sa section locale et rassemble 217 plaignants contre Péan. Ces plaignants se présentent comme des survivants insultés par le livre de Péan. Certains le sont sans aucun doute : comment pourrait-il en être autrement, étant donné la gravité de l’accusation ? Mais un bon nombre sont des cadres politiques du régime en service commandé. Certains, comme Antoine Mugesera, Tom Ndahiro ou Eugène Twagira Mutabazi, se sont même fait connaître par leurs manœuvres gravement diffamatoires à l’encontre de journalistes rwandais ou européens[2. Voir « Peut-on encore critiquer le Rwanda ? » in Médias, n°16, Printemps 2008, pp. 70-74.] En France, Ibuka rencontre des difficultés juridiques et se rapproche de SOS Racisme, qui porte plainte.

Des accusations de négationnisme et de révisionnisme sont distillées dans la presse, mais les adversaires de Péan ne vont pas au bout de leur démarche. SOS Racisme ne s’en prend pas à la thèse de Péan. L’organisation antiraciste ne la cite pas, elle ne la critique pas : elle l’ignore. Dans sa plaidoirie, l’Accusation se défend même de vouloir attaquer l’homme – il est vrai que Pierre Péan a longtemps été parrain de SOS Racisme.

Ce que les avocats de Dominique Sopo reprochent à Péan et à son éditeur, ce sont quelques lignes situées dans l’introduction du livre, en périphérie du sujet principal. Après avoir brossé à gros traits l’histoire du Rwanda, Péan consacre quatre pages à un caractère culturel particulier au Rwanda : la culture du mensonge. S’appuyant sur des travaux universitaires bien connus des spécialistes, Péan veut montrer à quel point l’art du mensonge et de la dissimulation imprègne la vie quotidienne des Rwandais et, partant, la vie politique du pays. Cette spécificité rwandaise est un lieu commun pour les spécialistes, mais elle surprend les non-initiés. Est-ce pour cette raison que ce court extrait du texte de Péan, plus maladroit que malveillant, est perçu par SOS Racisme comme une « incitation à la haine raciale » ? « A ces rudiments d’histoire et de géographie [que l’auteur vient d’énumérer], il est important d’ajouter et de garder en tête que le Rwanda est aussi le pays des mille leurres, tant la culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes les autres chez les Tutsis, et, dans une moindre part, par imprégnation, chez les Hutus », écrit Péan, demeurant bien en-deçà de ce qu’a pu écrire la journaliste belge proche du FPR Colette Braeckman qui, elle, n’a jamais été poursuivie par SOS-Racisme. On a donc des raisons de penser que ce ne sont pas ces quelques phrases mais le cœur de la thèse de Péan (et de Bruguière) qui ont fâché les dirigeants de Kigali et, partant, ceux qui sont, sans doute avec de bonnes intentions, devenus leurs relais en France. Et on les comprend : si Péan dit vrai, alors, la tragédie rwandaise ne peut plus se réduire à un affrontement entre bons et méchants. En effet, il faut alors admettre que, comme l’a affirmé Claude Durand, il y a des bourreaux parmi les victimes et des victimes parmi les bourreaux.

« On peut discuter cette formulation et même cette thèse, mais, dans un pays démocratique comme la France, doit-on le faire devant un tribunal ? », s’interroge l’africaniste Stephen Smith, dernier témoin entendu à l’audience. Faut-il résumer les 544 pages de la thèse de Péan, voire une vie d’engagement, à ces quatre lignes, et celles-ci suffisent-elles à comparer Noires fureurs à Mein Kampf, comme n’a pas hésité à le faire l’ancien président de l’Union des étudiants juifs de France, témoin de l’Accusation ? C’est une chose de critiquer la façon d’enquêter de Péan ou les faiblesses de son livre, c’en est une autre d’affirmer qu’il y a chez cet auteur une intention délibérée d’inciter à la haine ethnique, sans laquelle il n’y a pas matière à poursuite, résume l’avocat de la Défense, Me Jean-Yves Dupeux. « Les militants antiracistes se trompent de cible en s’attaquant à Péan, un homme qui a consacré toute sa vie de journaliste à la dénonciation des injustices, du racisme et de l’antisémitisme », conclut Claude Durand, directeur de Fayard.

Quelle que soit la sentence que prononceront les juges le 7 novembre prochain, une chose est certaine : la polémique entretenue au sujet des écrits prétendument racistes de Péan constitue d’ores et déjà une victoire pour Kigali. Les représentants de la présidence qui assistaient à l’audience peuvent être satisfaits de cet écran de fumée qui permet jusqu’à présent d’occulter le vrai débat : oui ou non le FPR est-il responsable de l’attentat du 6 avril 1994, du chaos, du génocide et des massacres qui s’ensuivirent ? Oui ou non Paul Kagame doit-il répondre de ses crimes présumés devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda ?

Noires fureurs, blancs menteurs: Rwanda 1990/1994

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WC du troisième type

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Afin de ne plus obliger les transsexuels à utiliser les toilettes dames ou messieurs, et de leur éviter les désagréments subséquents, plusieurs universités canadiennes ont décidé d’adopter des WC « désexués ».

La nouvelle, quand elle sera connue, ne manquera pas de hérisser quelques poils réactionnaires et j’imagine sans peine les lazzis qui suivront. Ou plutôt non, je les imagine avec de la peine, car une fois de plus, on se sera trompé d’ennemi. Je m’explique. Moi je trouve ça bien que les transgenres aient des toilettes pour eux. Je suis un Occidental bien dans sa peau et dans son camp et donc, naturellement, plutôt libéral en matière de mœurs et même totalement libéral quand il s’agit de privautés entre adultes consentants.

En clair, je suis pour qu’on fiche la paix aux L, aux G, aux B et même aux T. Alors quand j’apprends qu’on va instituer des latrines du troisième type, tout d’abord, je rigole un bon coup (quand même, on n’est pas de bois) et puis je me dis qu’après tout, si ça leur fait plaisir, pourquoi pas ? Et même si tout ça est financé sur fonds publics (pour l’instant dans l’Ontario et au Québec, mais bientôt, n’en doutons pas, chez nous aussi), ça coûtera sûrement moins cher que la réfection des colonnes de Buren, qui ne servent de toilettes qu’aux clochards et aux pigeons et c’est moins désespérant, rapport à ce que deviennent mes impôts, que le financement public des travaux de Julien Courbet ou de Michel Onfray.

N’empêche, à la réflexion (j’en vois qui se marrent au fond de la classe), il est quand même un peu troublant que cette innovation nous vienne des universités canadiennes qui sont, plus encore que Berkeley ou l’UCLA, le vrai laboratoire du « politiquement correct » pur et dur. C’est là-bas, dans les chaudrons de sorcières des gender studies[1. Sans entrer dans le détail, les gender studies, très inspirées des travaux de Derrida et Foucault et très en vogue dans les facs nord-américaines, expliquent notamment que la langue est une « machine de guerre » des majoritaires oppresseurs contre les minorités opprimées. Celles-ci (minorités sexuelles, raciales etc.) doivent grosso modo détourner cette arme contre les oppresseurs. (C’est ainsi que des féministes made in US ont exigé le remplacement du mot « séminarium » par celui d’ »ovarium » sur les salles de classes. Pour plus de détails, l’article de Wikipedia sur la question, quoique favorable aux gender studies offre un historique et un résumé assez honnêtes de la problématique.] francophones qu’ont été élaborés quelques-uns des pires attentats jamais perpétrés contre la langue française. Quand vous lisez dans le journal « la gouverneure Palin », « la procureure Louise Arbour » ou bien « Fred Vargas, auteure de polars », c’est aux lobbys LGBT canadiens que vous le devez, et aussi un peu à leurs agents d’influence chez nous, sans qui ces idiotismes lesbo-québécois ne serait jamais devenus des idioties françaises. C’est aussi chez les LGBT canadiens que s’est rodé l’arsenal répressif visant à punir les supposés actes ou visées homophobes (ou transphobes ou biphobes etc). Lequel arsenal est d’ores et déjà intégré à nos lois : il arrivera fatalement un jour ou il sera utilisé contre ceux qui, sans dire du mal de nos amis LGBT, diront du mal des lois censées les protéger de toutes les phobies – c’est-à-dire, accessoirement de nous.

Bref tout ça m’énerve .Qu’on fiche la paix aux LGBT, oui, mille fois oui, je laisse volontiers la chasse aux tapettes aux lanceurs de fatwa. Mais qu’en retour, les activistes lesbo-transo-gays nous lâchent un peu la grappe, arrêtent de saccager la langue et de pourrir nos lois, bref respectent, eux aussi, nos différences. Après tout, on est un peu tous sur le même bateau. Même si on n’utilise pas les mêmes toilettes.

Faut pas pousser Pépé dans les ors !

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Du Sénat, la devise est claire : « A bas le populisme, vive le gâtisme ! » Je précise aussitôt, à l’intention des esprits malveillants, ce que par « gâtisme » il faut entendre : l’art et la manière de gâter les membres de la Haute assemblée. Jusques et y compris le petit personnel, d’ailleurs, puisque jardiniers et coiffeurs y touchent des salaires de cadres supérieurs et bénéficient, entre autres menus avantages, de « primes de nuits » – primes assurément méritées : quiconque s’est déjà essayé à la taille de roses trémières à la seule clarté lunaire en conviendra.

Oh ! Bien sûr les râleurs diront que dans un pays qui doute de son pouvoir d’achat et tremble pour sa retraite, le traitement de nos sénateurs relève des privilèges d’Ancien Régime. Leurs émoluments, fort difficiles à calculer précisément, s’élèvent à près de 12 000 euros net par mois. Soit environ 6 000 euros de salaire, et à peu près autant pour leurs « frais » (non imposables, il va sans dire, et d’un usage parfaitement discrétionnaire). Il faut bien payer sa secrétaire et… Et quoi d’autre, au juste ? Locaux, matériel informatique et bureautique ? Gracieusement mis à disposition. Les charges de fonctionnement et l’affranchissement postal ? Gratuits. Les transports alors ? Non pas : pour les sénateurs ne bénéficiant pas de voiture de fonction avec chauffeur, l’usage illimité du réseau SNCF est gratuit, ainsi qu’une quarantaine d’aller-retour aériens sur Air France et ses filiales. Sans oublier les 1 000 euros mensuels de « prime informatique » (pourquoi ? parce que). Et pour les retraites, le Sénat ne mégote pas davantage : un bref passage (un mandat) au Luxembourg suffit à toucher ad vitam une retraite de plus de 1 500 euros mensuels (ce qu’un Français moyen mettra plus de trente ans de cotisations à obtenir).

Le Sénat est par conséquent bonne mère. On y vit et travaille dans la quiétude, loin du stress électoral, on y mange bien, et, ce qui ne gâche rien, le cadre est somptueux. Une maison de retraite bien agréable, en somme, qui attire jusqu’à ses plus farouches contempteurs.

Or voilà que depuis ce week-end, la Chambre haute (mais avec « accès facilité ») est l’objet d’une polémique trop vive pour seoir aux lieux : en pleine tourmente financière, alors que les peuples ne décolèrent pas de voir les banquiers réclamer de l’argent public pour réparer leurs bêtises, on apprend que le Président du Sénat, Christian Poncelet, s’est attribué pour son départ un golden fauteuil roulant.

Poncelet percevra en effet une très confortable retraite (calculée sur ses indemnités de sénateur et de Président, soit tout de même la bagatelle de 23 000 euros par mois), qu’il pourra cumuler avec ses autres retraites, celles d’ancien député, d’ancien conseiller régional, d’ancien conseiller général… et même d’ancien fonctionnaire des PTT, puisqu’il devança jadis Besancenot dans le métier. Ajoutons pour faire bonne mesure une voiture de fonction Safrane (et son chauffeur à temps plein), deux gardes du corps, une secrétaire et les bureaux équipés qui vont avec. C’est beaucoup, mais visiblement ce n’était pas assez pour notre Papy flambeur, qui jouira de surcroît « à vie » d’un gigantesque appartement dans l’un des quartiers les plus chers d’Europe – logement que le Sénat, sur les deniers publics, a acheté tout exprès pour lui.

Interrogé par les médias, son probable successeur, l’UMP Gérard Larcher, s’est montré à ce sujet aussi vague qu’indélicat : une attribution « à vie », concernant Poncelet, cela n’aurait guère « de sens » ! En sait-il davantage que nous sur l’état de santé du Président du Sénat ? Mystère. Mais cela ne change rien à l’affaire : il est ici question d’argent public, c’est-à-dire de fonds qui doivent être contrôlés et dont l’attribution doit servir l’intérêt public. Propriétaire d’un joli patrimoine immobilier, assujetti à l’ISF, nanti d’une exceptionnelle retraite, Poncelet méritait-il et avait-il seulement besoin de bénéficier « à vie » et à titre gratuit d’une luxueuse résidence, dont la valeur locative avoisine les 10 000 euros par mois ?

Le ministre du Travail, secrétaire général adjoint de l’UMP et proche du Président de la République, Xavier Bertrand a estimé que non et a demandé que l’on revienne sur cette décision. Approuvons ! Et puisque l’on échappera sans doute pas à l’accusation de démagogie, osons même une suggestion : que le Sénat, visiblement en fonds, revende cet appartement et en verse le produit au Fond de Réserves des Retraites – depuis le début de la crise financière, sa valeur a chuté d’un tiers. Le Sénat n’y verra aucune objection, puisque ses éminents membres sont si sensibles au sort des retraités.

Prière d’insérer

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Contrairement à ce que laisse entendre une rumeur malveillante, Causeur.fr restera ouvert en ce mardi de Roch Hachana. Mais seuls les catholiques romains François Miclo et Basile de Koch tiendront la boutique. Les autres chômeront et prieront (ou essayeront de le faire croire à leurs mamans).

Courant alternatif

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Les Echos nous apprennent que Poweo, distributeur d’électricité privé, élargit son partenariat avec Darty. Il y a du relâchement à la rédaction des Echos. A Charlie Hebdo, une info pareille, ça ne serait pas passé !

Bonjour tristesse

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J’ai éprouvé le même sentiment à la mort de Giscard. L’étrange sensation du vide et du dépeuplement, le truc à virer frapadingue comme Lamartine et répéter après lui : « Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. »

Robert Ménard n’est plus secrétaire général de Reporters sans frontière. Il a renoncé lui-même à cette fonction. Et nous nous sentons, nous autres journalistes, abandonnés. Notre vie n’a plus guère de sens. Quant à notre liberté, n’en parlons pas.

A peine l’annonce de la démission de Robert Ménard était-elle publiée que le rédacteur en chef de la Süddeutsche Zeitung m’a refusé un article au prétexte que son journal n’a pas à se prononcer sur l’interdiction de la sexualité pour les vieillards. Et que le terme « vieillard » est un peu désobligeant pour les seniors. 300 euros, ça me coûte, la démission de Robert.

Les grands reporters de chez Burda, le groupe de presse qui a tant fait pour les patrons[1. Bon d’accord, ce ne sont ni les patrons de presse ni les patrons tout court, mais les patrons qui servent à confectionner soi-même des patrons. Mais il y avait de l’idée.], sont totalement déprimés. A Modes et travaux, c’est la consternation. Chez Biba, il s’est trouvé hier une journaliste d’investigation à chercher une poutre dans la rédaction pour y accrocher une corde.

A Causeur, on a vu Marc Cohen épancher ses larmes dans les bras d’une Elisabeth Lévy qui, affligée de tristesse, n’en pouvait mais.

Et je vous passe sous silence – pourquoi la Presse n’aurait-elle pas, elle aussi ses petits secrets ? – l’attitude bravache de la chef de la rubrique Cuisine de Elle, qui n’a pas hésité à menacer son monde de grève de la faim tant que Robert Ménard n’aurait pas repris la tête de la Société Protectrice des Journalistes. Certes, elle en fera certainement un dossier pour le magazine féminin : « Le jeûne fait-il maigrir ? » Mais le geste est là et il n’y a que l’intention qui compte.

C’est que nous autres, journalistes, nous n’aimons pas Robert Ménard. Nous l’adorons. Il est un maître pour nous tous. Sa carrière parle pour lui : il l’a faite entièrement à Radio France Hérault. Quel autre journaliste pourrait, dans le monde, avoir eu autant envie de Béziers que l’Albert Londres des temps modernes ? C’est certain qu’un type qui a fait sa carrière de journaliste comme localier à échelle cantonale voire départementale a toutes les capacités requises pour recaler la Chine au rang des réalités nulles et non avenues. D’ailleurs qui oserait le faire, sinon un localier de Radio France Hérault ?

Il ne reste plus qu’une chose aux journalistes libres : une catastrophe naturelle dans les environs de Béziers, un truc nucléaire qui y explose, une prise d’otage à la rédaction de France Bleue Hérault pour que l’on puisse tester à nouveau le caractère télégénique de Robert Ménard.

La Chevalière de la Garde

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Le régent Philippe d’Orléans présenta la Chevalière de la Garde au banquier John Law en septembre 1718. Ce dernier s’éprit des innombrables grâces et de la prodigieuse maîtrise de la langue anglaise de la dame. Elle ne le quitta plus. C’est à elle que l’on doit le célèbre : « Mais non, ça va passer », prononcé le 24 mars 1720 alors que commençait la banqueroute du banquier écossais. La postérité retient également d’elle la formule : « Un petit rhume, c’est de saison », énoncée le 21 mars 1729 au chevet de John Law quelques minutes avant que la pneumonie l’emporte.

Mattheus Verheyden, Portrait de la Chevalière de la Garde, huile sur toile, 1738. Collection particulière, conservée dans un coffre de la banque Lehmann Brothers au titre d’un achat d’œuvre ouvrant droit à déduction fiscale.

Comment j’ai fini par regretter Guillaume Durand

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Parmi les multiples nouveautés de la rentrée télévisuelle – dont la plupart, apparemment, ne passeront pas l’hiver – le service public a l’air particulièrement fier de sa nouvelle émission-littéraire-grand-public, starring Daniel Picouly dans le rôle de Bernard Pivot.

Ça au moins, ça devrait durer ; en tout cas, l’animateur fait tout pour. Voici trois mois encore, Daniel était confiné dans une case improbable sur France 5 avec « Café Picouly ». Le voici désormais sur France 2 avec un concept flambant neuf : « Café littéraire » ! Un titre qui a au moins le mérite de stabilobosser au passage la synonymie entre les mots « Picouly » et « littérature » – même si, à titre personnel, j’aurais encore préféré « Café picoulittéraire ».

Pour que nul n’en ignore, rappelons que notre animateur est aussi, et d’abord, un écrivain – et parmi les plus glands. Auteur de polars à pâlir la nuit, puis de best-sellers à éviter même en plein jour, il a même mérité pour un de ses opus (Le champ de personne) le Grand Prix des lectrices de Elle – comme avant lui Bernard Werber et Paulo Coelho, pour vous donner une idée.

Hormis ce bâton de maréchal-ferrant, qui comme de juste écrit avec ses sabots, qu’est-ce qui lui vaut donc cette promotion ? La saison passée, son émission me servait assez régulièrement de Donormyl. N’écoutant que mon courage, j’ai voulu voir quand même, pour vous et le cas échéant à votre place, comment la chenille s’était transformée en papillon.

Commençons par les bonnes nouvelles : cette fois-ci, je ne me suis assoupi que vers la fin – et sans doute bien plus tard que la plupart de mes co-téléspectateurs.

Certes, la forme y est pour beaucoup. Difficile de trouver le sommeil quand vos yeux et vos oreilles sont sollicités en permanence par un brouhaha criard – si l’on ose dire.

Générique « ultra-moderne », tout en accéléré – tellement innovant qu’on se croirait dans « Paris-Dernière » il y a 13 ans. Décor violemment kitsch aux dominantes rouge sang, dont on devine qu’il est là pour souligner la dimension néo-post-moderne de l’entreprise. Ambiance radicalement bidon, dans ce faux café où de faux clients sont censés, à 1,50 m de Picouly, discuter à bâtons rompus sans se douter un instant qu’il y a des caméras partout !

Problème : ces figurants-là n’ont visiblement pas grand-chose à se dire, à part de temps en temps à autre : « Fais gaffe, regarde pas la caméra ! » Et à force, ça finit par se voir. Idéalement, il ne manque à ce tableau qu’un homard géant en plastique suspendu par la queue… Mais le mieux est l’ennemi du bien.

Et puis il y a le fond – incarné avec talent par Picouly. Tellement heureux d’être là, le mec, qu’il ne peut s’empêcher de hurler ses questions les plus intimes, ni de mimer à la Buster Keaton ses empathies calculées. Bref, dans ce Théâtre des deux-cents-ânes tout le monde joue – sauf Picouly qui, en tant que chef, s’arroge le droit de surjouer.

Avec Elie Wiesel, son invité d’honneur, Picouly en fait un poil trop dans la révérence. Ne nous annonce-t-il pas, dès le sommaire, une « rencontre tout simplement exceptionnelle » (sic) avec un homme « impressionnant, attentif et émouvant » ? Avec une telle intro, le ton est donné : durant son interview, jamais Daniel ne dépassera le niveau d’insolence d’un lancinant « Comment faites-vous pour être aussi formidable ? »

La possibilité de repérer les imbéciles

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La possibilité d’une île, le film adapté par Houellebecq de son propre roman, devrait rester comme l’un des plus grands ratages commerciaux du cinéma français de ces dernières années, à l’instar du film de BHL, Le jour et la nuit. D’ailleurs, Houellebecq publie un livre de correspondance électronique avec BHL. Parlent-ils de leurs déboires cinématographiques respectifs ? On peut le croire. Admettront-ils avoir fait de mauvais films ? De la part de BHL, cet aveu l’honorerait. A l’époque, il avait verrouillé le paysage médiatique comme une ville de banlieue pendant les émeutes. Mais la résistance au décervelage programmé s’était organisée. Le film était mauvais, il fallait le dire, cela fut dit.

Avec Houellebecq, tout cela est bien différent. Houellebecq ne demande rien à personne et sa puissance de feu médiatique doit plus à des thuriféraires hyperboliques qu’à ses amitiés dans les rédactions. Aussi y avait-il quelque chose de suspect et de gênant dans la manière dont ceux qui l’adorèrent, le portèrent aux nues, le totémisèrent, l’ont brûlé, lapidé et piétiné à l’occasion de la sortie de ce film. Unanimité haineuse, lynchage systématique, tout cela aurait dû encourager l’esprit de contradiction et pousser le public à franchir l’impressionnant tir de barrage pour tenter de se faire une idée par lui-même. Rappelons, pour la petite histoire, que Sam Peckinpah ou Clint Eastwood, traités de fascistes au moment de la sortie de leurs films, étaient, vingt ans après, considérés par les mêmes comme d' »admirables cinéastes crépusculaires ». On devrait le savoir pourtant que le critique de cinéma est en général un subtil mélange d’arrogance et d’inculture, de soumission aux idées reçues du temps et qu’il se révèle, en matière de jugement esthétique, à peu près aussi fiable qu’un organisme de crédit américain à la fin de le seconde présidence Bush.

Car il se trouve que La Possibilité d’une île est un très bon film, souvent poignant, parfois drôle et toujours intéressant. Houellebecq a pris de vrais risques artistiques, d’abord en faisant un film de genre, ce qui est toujours, a priori, un peu méprisé en France, et ensuite en portant à l’écran son propre livre, ou plutôt une partie de son propre livre, se livrant à l’exercice périlleux de l’auto-adaptation.

Il aurait pu faire presque le même film et avoir un certain succès. Il lui aurait suffi d’appâter le chaland médiatique des magazines branchés en insérant, par exemple, une scène de fellation non simulée à mi-parcours qui lui eût fait encourir le risque d’une interdiction aux mineurs. Buzz et victimisation assurés, comme ils le furent pour Baise-moi de Virginie Despentes, lui auraient au moins valu quelques dizaines de milliers de spectateurs en plus. Mais non, comme dans ses romans, qu’on les aime ou pas, Houellebecq ne triche pas et fait le choix d’une vraie radicalité. La possibilité d’une île, le film, est d’une beauté plastique remarquable qui ne surprendra que ceux qui n’ont pas vu son merveilleux court-métrage utopique, La rivière. La Belgique de zones commerciales du début du film fait écho aux paysages post-apocalyptique de Lanzarote, le corps des acteurs est présent à l’écran sans sublimation esthétique mais sans mépris naturaliste. Ces décors futuristes où Benoît Magimel se régénère ont été moqués pour leur aspect kitsch mais personne à ma connaissance ne s’est avisé de leur ressemblance avec la machine temporelle de Je t’aime Je t’aime, le film de Resnais qui, en 1968, s’adonnait déjà à la science-fiction (prononcer ce dernier mot avec une moue méprisante, surtout) pour dire la douleur du temps qui passe, l’angoisse de la fin, le désir d’immortalité. Elles ressemblent plus, ces machines, à une sculpture de Dubuffet qu’à de la quincaillerie high-tech siglée Spielberg. Et alors, va-t-on reprocher à Houellebecq de refuser l’esthétique mondialisée de Hollywood et de s’inscrire dans une tradition nationale du réalisme magique à la Marcel Carné dans Les visiteurs du soir ?

Ou bien est-ce l’ambition de Houellebecq qui a gêné, sa volonté de faire un cinéma aussi sensuel que métaphysique quand le réalisateur français moyen livre son énième autofiction pour trentenaires vivant entre la rue Oberkampf et le boulevard Richard Lenoir ?

Toujours est-il qu’on peut prendre un pari sans trop de risques : La possibilité d’une île deviendra un film culte et déjà, quand il ressortira en dévédé, on entendra le chœur de l’actuelle conjuration des imbéciles se donner le luxe de l’indulgence et susurrer : « Ce n’était pas si mal, en fait. » Comme toujours, dès qu’il s’agit d’un créateur singulier, la reconnaissance arrivera. Trop tard.

La Possibilité d'une île

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