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Dis papa, c’est loin Obama ?

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Pendant que certaines voix s’élèvent aux Etats-Unis pour exiger la démission immédiate de George W. Bush et que d’autres comptent les heures qui les séparent du 20 janvier et de la prise de fonction d’Obama, le sentiment général de beaucoup d’Américains est que l’attente est trop longue. 12 semaines c’est effectivement beaucoup, surtout dans nos sociétés médiatiques et immédiatiques. En France, en deux mois et demi un président aurait eu le temps d’ user jusqu’à la corde son état de grâce. Mais réflexion faite, le système américain semble plein de bon sens. 80 jours, c’est certes un peu longuet, mais huit fois moins, comme c’est le cas en France (Sarkozy s’est installé à l’Elysée dix jours après les élections) n’est-ce pas un peu trop court ? Comment peut-on sérieusement exiger de quelqu’un qu’il se prépare au pouvoir et forme simultanément son gouvernement en si peu de temps? Après, qu’on ne vienne pas s’étonner des erreurs de castings.

Crash test pour Chevrolet

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Ecrite en 1971 par le rocker Don McLean, la ballade American Pie est l’une des chansons les plus chères au cœur des Américains, toutes classes d’âges confondues. Ses paroles, souvent obscures ou polysémiques, donnent lieu à d’incessantes controverses interprétatives depuis 35 ans. Néanmoins, tout le monde aux USA en connaît le refrain qui commence ainsi : « Bye-bye, Miss American Pie, Drove my Chevy to the levee, But the levee was dry… » Pas étonnant, donc, qu’en 2001, une pub pour la Chevrolet Corvette ait utilisé ce slogan assassin : « They don’t write songs about Volvos. » Fin 2008, on se demande si la chanson ne sera pas sous peu le dernier souvenir de la Chevrolet. Ce n’est pas le barrage (levee) qui est à sec mais l’entreprise. Les constructeurs mythiques en sont à faire la manche au Congrès. Mais les élus se font tirer l’oreille. Du coup, la Maison Blanche a dû sortir son chéquier en urgence. Avec 17 milliards de dollars, les « trois vieilles » tiendront quelques semaines ou quelques mois.

Pour General Motors et Chrysler, les deux géants de Detroit, l’alternative est claire : c’est soit la faillite, soit un plan de sauvetage financé par les contribuables. En effet, dans l’état actuel de leur trésorerie, elles n’ont plus que quelques semaines d’activités devant elle. Quant à Ford, la troisième et la plus ancienne des Big Three, elle n’a pas – pas encore ? – de l’eau plein les poumons, mais risque aussi d’être submergée par la crise. Les autres constructeurs de voitures aux Etats-Unis, et notamment Toyota, Honda et Nissan, se portent plutôt bien, quoique pour elles non plus, 2008 ne sera pas un millésime d’anthologie. Et l’écroulement d’un ou de plusieurs de leurs concurrents pourrait avoir pour eux des conséquences fâcheuses car il pourrait déstabiliser un tissu complexe de sous-traitants fournissant à la fois les marques américaines et étrangères, c’est-à-dire l’ensemble de l’industrie automobile américaine.

Tout se passe comme si les « trois vieilles » subissaient de plein fouet la concurrence étrangère, mais sur leur propre territoire. En effet, économiquement parlant, une Toyota Corolla est aussi américaine qu’une Corvette Chevrolet – les deux étant fabriquées aux Etats-Unis par des ouvriers américains. Mais il s’agit d’un secteur à deux vitesses : d’un côté les vieilles maisons de « Motown » et leurs marques historiques comme Chevrolet, Pontiac ou Cadillac qui s’écroulent sous le poids d’un héritage aussi glorieux que coûteux, de l’autre leurs consœurs-concurrentes essentiellement japonaises, implantées aux Etats-Unis depuis quelques décennies et qui affichent une santé plutôt robuste. Cette dissymétrie est au cœur du débat sur l’avenir du secteur qui fait rage aux Etats-Unis. Les Big Three sont-elles capables de devenir des Toyota ? Les précédents ne sont guère encourageants. En 1984, Toyota a pris le contrôle d’une usine défaillante de General Motors à Fremont (Californie) et l’a radicalement transformée. Dirigé par les Japonais, mais avec les mêmes ouvriers, le site est une success story. Or, malgré les espoirs et les projets de GM, associée au projet dans le cadre d’une joint-venture, elle n’a pas encore réussi, en 25 ans, à appliquer les méthodes de Toyota dans l’ensemble de son système de conception, gestion et production.

Reste à comprendre l’incapacité des vieilles dames de l’automobile à se moderniser. Pour certains, leur principal handicap tient précisément à leur ancienneté. En effet, un argument massue s’est vite imposé dans le débat : les difficultés des Big Three s’expliqueraient d’abord par le coût horaire du travail (70-77 dollars), plus élevé que chez Toyota, Honda et VW (45-48 dollars), en raison notamment du poids des généreux plans de retraite versés à de nombreuses générations d’ouvriers. Devant les élus de la nation, pontes de l’industrie, leaders syndicaux et représentants des sous-traitants (transformés par le crédit-fournisseur en banquiers de fait de GM et Chrysler) ont donc été priés d’expliquer comment ils comptaient réduire les coûts. Après des bizutages à répétition, les PDG armés de leurs Blackberries et de leurs tableurs Excel, ont été éconduits par les sénateurs. Ce feuilleton qui rappelle – happy end en moins – les infortunes du « plan Paulson » concocté à la suite de l’effondrement de Lehman Brothers, s’est achevé par un bras de fer entre le sénateur Bob Corker (un républicain du Tennessee) et Ron Gettelfinger (natif du Kentucky voisin), leader du principal syndicat des travailleurs de l’automobile. Jusque-là inconnu du grand public mais apprécié des ses collègues démocrates, Corker a manœuvré la minorité de blocage de son parti pour ourdir un coup de théâtre : les constructeurs ne verront l’argent du contribuable que si le syndicat donne son accord à la diminution immédiate du coût du travail sans attendre la fin des contrats en cours, prévus en 2011. Les adversaires de Croker insinuent que sa position s’explique par ses relations avec Volkswagen qui réalise d’importants investissements à Chattanooga, ville dont il a été le maire entre 2001et 2006. Face à lui, non moins habile, Gettlefinger a tenu bon sans perdre ni le support de sa base ni celui de l’opinion publique.

Ces échanges sportifs ont au moins révélé que le premier problème des Big Three n’était pas le coût du travail mais plutôt le manque d’attractivité de leurs voitures. Et leurs prix, inférieurs de 10 à 15 % à ceux de leurs concurrentes, n’y changent rien. Les Américains leur préfèrent leurs rivales japonaises et européennes.

Dans ces conditions, on voit mal comment les « trois vieilles » pourraient éviter la faillite. Certes, le terme a une sale gueule. Mais que l’Etat mette au pot ou non maintenant ne change pas grand-chose. Le débat ne porte pas sur la nécessité d’engager l’argent public pour aider l’industrie automobile, mais sur la manière la plus efficace de le faire. La faillite ne signifierait pas nécessairement l’arrêt de l’activité ni le licenciement des employés. S’ils jugent que les entreprises ont une chance de s’en sortir, leurs créanciers préfèreront les maintenir en vie, surtout si l’Etat intervient auprès d’eux. Il s’agit donc de savoir qui serait le meilleur juge de la viabilité des « business plans » des constructeurs américains : le Parquet, dans le cadre d’une procédure de faillite ou un monsieur automobile nommé par le pouvoir exécutif pour superviser l’usage de l’argent public et suivre la restructuration du secteur ?

Prise dans l’urgence, la décision de la Maison Blanche d’injecter 17 milliards de dollars aux Big Three relève plutôt de la réanimation. Elle reporte les échéances sans rien changer aux fondamentaux. Il s’agit d’éviter un écroulement en ordre dispersé pour que les constructeurs puissent entrer dans la procédure de liquidation judiciaire de façon planifiée. Cette manœuvre avait assez bien marché avec les compagnies aériennes dans les années 1990.

Sur le plan symbolique, la facture sera lourde. Après la crise, l’industrie automobile comptera moins d’acteurs. Et surtout, on verra dans les rues et sur les routes de plus en plus de voitures japonaises et européennes. Avec la Corvette, c’est l’Amérique des films de notre jeunesse qui disparaît. Bye-bye, miss American Pie !

American Pie : The Greatset Hits

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Mourir dans la dignité ? Et pourquoi donc ?

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Sans me vanter (un peu quand même, on est pas des amibes), je crois avoir été un des tous premiers journalistes (en vrai, le premier) à avoir interviewé Michel Houellebecq. Je travaillais alors pour Radio TSF, qui à l’époque ne diffusait pas de jazz dans les taxis de nuit, mais faisait de la propagande toddiste en contrebande, alors qu’elle était supposée être une station communiste orthodoxe (note pour les enfants : on parle là du PC et de l’Emmanuel Todd infréquentables du début des années 1990, pas de leurs avatars contemporains).

Ça se passait durant l’hiver 91-92, plus de deux ans avant Extension du domaine de la lutte, donc. Mais en vérité mon mérite n’est pas bien grand. Je n’aurais jamais croisé Houellebecq si Charles Dantzig ne l’avait introduit à L’Idiot International, où il fit ses premiers pas. Comme quoi la vie, c’est drôle, car Dantzig est incontestablement le roi des cons, et ce grand couillon aspirait déjà à l’être il y a dix-sept ans. La cuistrerie faite homme, ou disons, puceau. Monsieur Homais qui caste pour le rôle de Rimbaud en Abyssinie. Et pourtant c’est probablement grâce à ce chapon alettré que nous avons tous découvert Houellebecq ; les voies du rock n’roll sont mystérieuses, et c’est très bien comme ça.

Donc, mon émission sur TSF s’appelait « Non, non et non ». Sur deux minutes (parfois le client parlait pendant une heure, mais c’était rudement monté, pire que chez Barma et Ardisson), l’invité s’exprimait sur un sujet de détestation. Bien sûr, je n’en ai gardé aucune trace, ni audio, ni écrite (si Fatima, la terreur rouge de tous les maos repentis de Libé de 1974 à nos jours, me lit, et qu’elle a encore une trace des interviews qu’elle m’avait décryptées, qu’elle m’appelle, elle a gagné un bon dîner). Je n’ai plus que des souvenirs confus de ces « Non, non et non ». Je me souviens de Jean Tulard laissant un message sur mon répondeur pour me dire que finalement, il n’allait pas, comme convenu, faire un « Non au bovarysme » mais un « Non aux chiottes à la turque » et de ses exquis développements sur, je reprends ses mots, le signifiant et le signifié de la chose. Je me souviens de Patrick Besson et de sa longue sortie contre la sodomie hétérosexuelle, que je trouvais spirituelle mais superficielle. Je me souviens de Siné dans son pavillon de banlieue qui hurlait à la mort contre le port obligatoire de la capote, mais pas trop fort, de peur, sans doute, que son épouse l’entende.

Bref, en général, on rigolait bien. Avec Houellebecq, fini de rire. Rideau. Vin blanc, voix blanche. Je n’oublierai jamais les premiers mots de son texte : « Ce qui me dégoûte, c’est qu’on veuille mourir dans la dignité. Et il me dégoûte encore plus que des parlementaires s’apprêtent à faire une loi pour m’y obliger : je ne veux pas mourir dans la dignité… » Houellebecq était déjà dans Houellebecq, j’imagine qu’il a dû naître comme ça, et qu’il mourra pareil. Je ne me souviens plus aussi bien du reste de l’interview – qui n’exigea aucun montage –, mais l’idée générale était que la maladie, la déchéance et la mort s’accommodaient assez mal avec la dignité, voire le fun, dont on voulait à tout prix les parer. J’avoue qu’avant ce jour-là je pensais comme il faut. Que l’acharnement thérapeutique, c’était de l’acharnement thérapeutique. Que la mort devrait être plus cool. Que la loi devrait y pourvoir. Et bien sûr qu’il était abject de penser autrement. Heureusement, Houellebecq m’a déniaisé. (Note à l’attention de mes biographes : merci de ne jamais reproduire cette dernière phrase hors contexte.)

Sur la manie typiquement française de vouloir légiférer en tout, qui ces jours-ci nous promène de la piqûre létale et légale, donc, jusqu’aux braseros pour fumeurs en passant par les prétendus génocidés ukrainiens, je n’ai rien à dire : Philippe Muray a purgé la question dès 1992, là encore dans les colonnes de l’Idiot. Ça s’appelait « L’envie du pénal ». En voici un extrait : « Comment se fait-il que nul ne s’inquiète de ce désir de loi qui monte sans cesse ? Ah ! la Loi ! La marche implacable de nos sociétés au pas de Loi ! Nul vivant de cette fin du siècle n’est plus censé l’ignorer. Rien de ce qui est législatif ne doit nous être étranger. « Il y a un vide juridique ! » Ce n’est qu’un cri sur les plateaux. De la bouillie de tous les débats n’émerge qu’une voix, qu’une clameur « Il faut combler le vide juridique ! » Soixante millions d’hypnotisés tombent tous les soirs en extase. La nature humaine contemporaine a horreur du vide juridique, c’est-à-dire des zones de flou où risquerait de s’infiltrer encore un peu de vie, donc d’inorganisation. » (On retrouvera l’intégralité de cette pépite dans Exorcismes spirituels, pensez-y pour Noël, si vous avez des amis intelligents.)

Quant à la manie encore plus typiquement française de vouloir imposer à tout prix par la loi le droit de mourir dans la dignité, elle me sidérera toujours. Je vais finir par croire que la mort est un problème strictement franco-français : depuis vingt ans, en effet, il ne se passe pas une année sans qu’une nouvelle affaire d’euthanasie ne vienne reposer le « douloureux problème de la fin de vie ». Et qu’une flopée de bonnes consciences harcèle nos députés pour qu’enfin ils nous permettent de mourir dans la dignité. En clair de légiférer sur l’euthanasie. Au passage, on remarquera avec amusement que les partisans de l’euthanasie évitent soigneusement le mot, sans doute pour cause de rime trop riche.

Il paraît qu’une bonne moitié des Français sont favorables à cette loi, et qu’ils veulent mourir dans la dignité. Je ne me suis même pas donné la peine de les regarder, ces sondages…

Mais c’est sûr que si on me posait la question : est-ce que vous préférez crever en souffrant ou en ne souffrant pas, je sais, moi aussi, ce que je répondrais. Et j’imagine que les résultats seraient encore plus spectaculaires, si on me demandait si je préférais crever comme le premier venu ou bien alors être immortel, et puis avoir toujours vingt ans, et puis avoir en plus le talent de Glenn Gould, la classe de Finkie, le physique de Marcello et les costumes du Prince Charles…

Ce qui est peut-être le plus exaspérant chez les lobbyistes du droit à mourir dans la dignité par voie parlementaire, c’est leur volonté d’officialiser, de clarifier, de décomplexifier la question.

C’est vrai, ça : pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Et bien, je vais vous le dire : parce que la mort, bordel, c’est compliqué, et passablement intime, de surcroît.

Alors, qu’on ne vienne pas nous raconter de conneries : à défaut d’être inscrit dans la Loi, dans les faits, le droit à mourir dans la dignité existe déjà. Même si vous êtes atteint d’un locked in syndrom, vous trouverez forcément un médecin compatissant, pour venir vous délivrer. La plupart de ceux qui le font se débrouillent pour le faire discrètement. Ils violent la loi discrètement avec les gestes qu’il faut, et sans conférence de presse. Et dans ces cas-là, en général, la justice, qui est parfois bonne fille, a le bon goût de faire, tout aussi discrètement, comme si elle n’avait rien vu. Quand les affaires d’euthanasie sortent et font la « une », c’est qu’on a voulu faire d’un drame intime une affaire de portée universelle. Avant de se donner ou de se faire donner la mort, le moureur dans la dignité fait un livre, il passe à la télé, il écrit au président de la République. Bref, il a son quart d’heure de célébrité warholienne, et hop, au lit ! Et pour toujours. Il sombrera dans le néant en pensant que même s’il n’a pas fait grand chose de sa vie, au moins il n’est pas mort pour rien. Il est mort pour le droit de mourir dans la dignité et la légalité. Pour le droit de mourir dans la dignité et la publicité. Et avant de partir, il évitera surtout de se poser les questions qui fâchent. Parce qu’en vrai, le jour où on aura enfin légiféré sur l’euthanasie, il ne fera pas bon être pauvre, moche et gravement malade, dans un hôpital en fin de vie du 9/3…

J’imagine que personnellement, si j’étais atteint d’une maladie incurable et furieusement douloureuse, je saurais me débrouiller pour trouver les pilules qu’il faut, ça ne peut pas être beaucoup plus dur que de trouver un exemplaire en bon état des Cadets d’Ernst von Salomon, et ça, je sais faire, ben oui.

Ce que je sais aussi, c’est que si je n’avais plus les moyens physiques de me tirer seul d’affaire et si j’étais tombé par malheur entre les pattes d’un médecin fou et furieusement pro-life, ma foi, je ne doute pas qu’il se trouvera forcément un ami ou une amie pour me rendre un petit service, quitte à risquer six mois avec sursis.

Et là, j’entends déjà les pro-death m’objecter de leurs voix de faux-derches : « Mais que préconisez vous si on n’a pas la volonté, ou bien si on n’a pas d’amis, ou encore si l’on veut faire les choses dans les règles ? » A ceux-là, je répondrai simplement : pas de volonté, pas d’amis prêts à donner une livre de leur chair, et l’obsession de respecter la loi à tout prix, même une fois mort et enterré ? Eh bien, la conjonction de ces trois symptômes signale sans erreur possible une vie de merde. Alors, dans le simple souci d’éviter les solutions de continuité, je pense que ces gens-là méritent aussi une mort de merde.

Rejet de greffe (Exorcismes spirituels, tome I)

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Elisabeth Lévy a disparu !

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En surfant sur le site d' »Enquêtes, d’informations et de mauvais esprit » cher à Xavier Niel et Sébastien Fontenelle, j’ai trouvé un truc plutôt touchant. Voilà le compte-rendu de l’émission Parlons Net, animée par David Abiker du 30 10 08 dans Bakchich : « La rentrée littéraire avec Pierre Assouline, Didier Jacob, David Abiker et Bakchich. Mercredi 29 octobre, David Abiker recevait les journalistes, blogueurs et critiques littéraires Pierre Assouline et Didier Jacob sur France Info. Bakchich était sur le plateau. »

Et maintenant, voilà le même compte-rendu dans Causeur : « Pierre Assouline et Didier Jacob. La république des critiques littéraires. Deux critiques littéraires, piliers de la blogosphère littéraire, Pierre Assouline et Didier Jacob, sont les invités de Parlons net, le club de la presse d’Internet, avec David Abiker (France Info), Anaële Verzaux (Bakchich.info) et Elisabeth Lévy (Causeur.fr). »

Heureusement qu’il n’y avait pas une photo officielle de l’émission, jointe d’autorité par David Abiker à la bande son. Nos amis de Bakchich auraient été obligés de la tripatouiller pour en faire disparaître la Lévy de sinistre mémoire. Mais il est vrai que les spécialistes de ce genre de retouches se font rares, depuis la disparition de l’URSS.

Hanoukah Pride, non merci !

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Après ça, allez vous bagarrer contre l’antisémitisme. Les loubavitchs qui ont décidé d’organiser un allumage géant de ménorah géante à quatre jours de Noël et à deux jets de pierre de l’Etoile adressent un message clair à leurs concitoyens : « On vous emmerde ! La rue est à nous. »

Donc, comme me l’apprend un courrier de Jacques Tarnero assorti d’un commentaire consterné (« les juifs deviennent fous ! »), les loubavitchs convient tous les juifs à allumer la première bougie de Hanoukah. Enfin, on suppose que cela s’adresse aux juifs puisque les participants sont invités à remercier hachem (le petit nom que l’on donne à Dieu dans les circonstancesofficieuses) pour ses miracles. Dommage qu’Elton John soit goy et gay sinon il aurait sans doute été invité à chanter Candle in the wind, comme à l’enterrement de Lady Di.

Passons sur l’esthétique criarde de l’affiche sur laquelle les bougies surplombent l’Arc de Triomphe. Mieux vaut s’interroger sur le sens de cette manifestation religieuse ostentatoire sur la voie publique.

Quelques éclaircissements s’imposent pour ceux qui se seraient arrêtés au cours élémentaires en questions juives. Des loubavitchs, vous en avez tous croisés, avec leurs inimitables vêtements, leurs papillotes et leurs nombreuses familles. Ils sont l’un des nombreux courants hassidiques issus de ces vastes terres juives que l’histoire a ballotées entre la Pologne, l’Ukraine, la Russie, la Roumanie et sous bien d’autres drapeaux encore. Mais c’est aux Etats-Unis, à la fin des années 1940, sous l’impulsion d’un dirigeant particulièrement charismatique et révéré jusqu’à sa mort il y a quelques années avec une ferveur que l’on pouvait juger déplacée dans une religion fondée sur le rejet de l’idolâtrie, que le mouvement loubavitch est devenu une multinationale du prosélytisme à usage interne. Plus américains qu’européens (tout en recrutant surtout parmi les séfarades), les « loubas » se sont faits une spécialité de ramener à la Torah les brebis juives égarées. Pour tout dire, ils font un peu penser aux témoins de Jéhovah. Ils veulent votre bien.

Alors, on dit souvent que les juifs orthodoxes n’emmerdent personne, n’attaquent pas de moquées et ne brûlent pas de voitures. Ce n’est pas de leurs rangs que sortent les Baruch Goldstein, même si, dans les affrontements du XIXème arrondissement, il faut être naïf pour penser qu’il n’y a que de gentils petits juifs attaqués sur le chemin de la synagogue par de méchants Maghrébins ou Africains. Il est cependant vrai que, dans l’ensemble, les loubavitchs sont plutôt pacifiques et souvent sympathiques. Beaucoup affichent pour les biens matériels un enviable dédain. Mais ils pratiquent un entre-soi qui les conduit à limiter au maximum les contacts avec le reste de la société. La certitude a un prix.

La grande affaire des loubavitchs, ce sont donc les born again. L’allumage public de la ménorah, le chandelier à sept branches qui en a neuf[1. La ménorah du Temple avait sept branches, celle de Hanoukah en a neuf, mais c’est pas un cours de religion, ici.], fait partie de cette entreprise de « conversion ». Quant à Hanoukah, c’est l’une des rares dates du calendrier juif qui célèbre une victoire, celle de la révolte des Machabéens qui reprirent le Temple de Jérusalem aux cultes païens qui s’y étaient installés – et aussi celle de la foi sur l’incrédulité, puisque selon la tradition, l’huile nécessaire à l’éclairage du Temple, prévue pour durer une journée dura huit jours. Cette fête a aussi la particularité d’avoir été transformée en substitut de Noël, notamment sous l’influence des loubavitchs, pour éviter que les juifs ne se mettent à célébrer en masse la naissance du Christ.

Donc, aujourd’hui, c’est Hanoukah pour tous. C’est peut-être cela que le président de la République appelle « laïcité positive » : l’exhibition des identités, l’occupation de l’espace public par les rituels religieux, la fierté d’être soi plutôt que le souci d’être soi. D’autres parleront de communautarisme, terme que Laurent Lévy, père des petites musulmanes voilées Alma et Lila dont l’une trouvait que son nom était bien utile quand elle se rendait à la banque, avait assez finement démonté : le communautarisme, c’est toujours celui des autres.

Pour ma part, je dirais que cette Hanoukah Pride traduit un sacré sans-gêne. En Israël, on parle de chutzpah (culot) et cet aimable trait de caractère qui explique que le type devant vous puisse vous envoyer la porte à la figure fait partie de l’ADN national – il en fallait, du culot pour transformer des gringalets sortis de la yeshiva (école religieuse) en travailleurs de la terre. En France, ce sans-gêne est tout simplement contraire à la loi non écrite de la République qui prescrit un certain tact, une forme de pudeur, à l’égard de ses concitoyens issus d’autres cultures comme on dit pudiquement. Ce tact aurait pu dissuader les organisateurs du happening des Champs-Elysées d’allumer une bougie géante à quelques encablures de la tombe du soldat inconnu. La première pudeur, ce n’est pas de cacher ses avant-bras, c’est de ne pas jeter son identité à la tête de tous.

On peut être juif en France (ou se réclamer de toute autre appartenance) sans se cacher ni s’afficher. On me dira que les catholiques s’affichent bien, avec les papes célébrés en pop-stars. Sans doute, mais qu’on le veuille ou pas, édulcoré ou pas, le catholicisme est l’appartenance dominante des Français et notre héritage à tous. Cela ne me paraît en rien choquant qu’un sapin de Noël trône dans la cour de l’Elysée. Affirmer que les musulmans ou les juifs sont aussi français que les « de souche » ne signifie nullement qu’ils occupent la même place dans l’histoire nationale, ni qu’ils doivent avoir la même visibilité. À moins évidemment qu’on essaie de démocratiser l’histoire afin que chacun en ait une part égale ?

Pour corser le tout, on annonce la présence de Son Excellence l’ambassadeur d’Israël en France à cette célébration. C’est même lui qui procèdera à l’allumage de la bougie. « Tous sur les Champs-Elysées avec Dany Shek ! » Ah bon, c’est le roi des juifs, l’ambassadeur d’Israël en France ? De quels juifs, alors ? Des loubavitchs ravis d’avoir recréé de New York à Bombay, de Jérusalem à Paris, le ghetto de leurs ancêtres ? De Marc Cohen qui appelle ses sœurs cairotes à envahir les rues en string ? De votre servante qui ne discute pas son appartenance mais en négocie pied à pied les modalités ? De mon père, juif de l’étude, de la prière et de la République ? D’Elie Barnavi, quintessence du juif laïque, qui a pleuré en juin 1967, en arrivant devant le Mur des Lamentations ? D’Arthur et Elie Sémoun ? Or, dès lors que tous sont englobés par le même signifiant, «le mot « juif »» comme le dit Alain Badiou[2. Alain Badiou, Circonstances III, Portées du mot « juif », Léo Scheer, 2005.], tous sont en quelque sorte requis par des événements sur lesquels ils ne peuvent rien – c’est la rançon de l’appartenance. « Pas en mon nom », s’étaient énervés il y a quelques années Rony Brauman et d’autres à propos de la politique israélienne. Eh bien, je ne veux pas qu’on allume des bougies géantes en mon nom, je ne veux pas qu’en mon nom on transforme un rituel transmis depuis des générations en attraction foraine. Ni en mon nom, ni en aucun autre d’ailleurs : je penserais exactement la même chose si on organisait pour l’Aïd un grand méchoui place de la Concorde ou une « tenue blanche ouverte » sur l’esplanade des Invalides.

En vérité, cela fait belle lurette que la République n’exige plus que l’on soit « juif (ou musulman ou ce que vous voulez) à l’intérieur et français à l’extérieur ». L’explosion des revendications religieuses adressées à l’école, à l’hôpital et à la société en général a déjà imposé une redéfinition des frontières entre public et privé et une renégociation implicite du contrat social dans laquelle chaque groupe, communauté tente d’accroitre sa surface sociale sans plus se soucier de la maison commune. On ne fera pas rentrer cette mayonnaise identitaire dans le tube. Mais s’il s’agit de redéfinir les limites entre le public et le privé, le religieux et le politique, qu’on me permette de faire appel à la sagesse juive. Selon celle-ci, les lumières de Hanoukah doivent être placées à la fenêtre afin d’être visibles de l’extérieur. Alors oui, pourquoi pas, que chacun accroche ses lumières à sa fenêtre – comme je le ferai moi-même – et laisse à ses concitoyens la liberté de les admirer ou de les ignorer. C’est ce qu’on appelle vivre ensemble au pays des Lumières.

La Nativité

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En ces temps de Noël, il est bon de nous replonger dans la peinture religieuse. Cette œuvre de l’Espagnol Bernardino Lapuerta représente l’adoration de l’Enfant Jésus par les rois mages. A eux trois, ils formèrent la première Star Ac’ de l’histoire : c’est en suivant l’étoile qu’ils se rendirent à Bethleem, honorèrent de moults salamalecs le nouveau-né avant d’être reconduits à la frontière par Simplicius Auvergnatus. La tradition rapporte qu’ils offrirent de la myrrhe, de l’or et de l’encens au petit garçon qui était, dit-on, issu d’une excellente famille du côté de sa mère (ce que le peintre souligne en la revêtant d’un élégant drapé pourpre de chez Christianos Diorus). Quant au père de l’enfant, s’il ne figure pas sur ce tableau c’est qu’il était très économe de ses apparitions.

Bernardino Lapuerta, L’adoration des mages, 1627. Huile sur toile, conservée à l’Ambassade de France auprès du Saint-Siège.

Je veux revoir mon Algérie

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Quand j’avais quinze ans, mes parents m’ont emmené en Algérie. C’était leur premier retour sur cette terre quittée dix-sept ans plus tôt et qui avait été la patrie de tous ceux de ma famille nés avant moi, puis avait cessé d’être la France.

Ce pays, je l’avais visité souvent, entre mes grands-parents, assis dans leur cuisine à la table de formica bleu, quand ils m’emmenaient avec eux dans leurs souvenirs. Pendant le voyage avec mes parents, je gardai intactes les images qu’enfant j’avais collées à toutes leurs histoires, souvent héroïques, d’une époque qui paraissait plus drôle et plus tragique que la mienne.

En arrivant à Alger, j’étais curieux de confronter à mes fantasmes la réalité de cette ville. À quoi ressemblaient ces rues où mon grand-père Roger Mesguich descendait quand il avait à peu près mon âge pour faire le coup de poing contre ceux de ses compatriotes qui défilaient au cri de : « Mort aux juifs ! » ?

Dans leurs souvenirs par moi imagés, la ville blanche avait le ton sépia des rares photos qu’ils en avaient conservées. La réalité que je découvrais était d’une teinte plus crue. Je voyais bien dans le regard de mes parents sur leur terre natale l’ampleur du désastre. Dix-sept années d’économie socialiste et de nonchalance orientale avaient rendu possible un monde dans lequel on ne savait pas s’il fallait rire ou pleurer. Il y avait des garages saturés de mécaniciens occupés à des parties de dominos faute de pièces de rechange pour les voitures ; des magasins ou les nombreux employés semblaient jouer à la marchande tant les étals étaient vide de produits. À l’hôtel Aletti – rebaptisé Es Safir – le palace d’Alger qui était de leur temps aussi inabordable que le Ritz, plus rien ne marchait, et les volets roulants à lamelles de bois n’étaient peints qu’en partie, en fonction de leur position au moment du passage des peintres.

Oui, un monde comique pour qui est de passage mais tragi-comique pour qui doit s’habituer à trouver de la semoule et des pois-chiches, mais jamais les deux en même temps.

Puis l’émotion de mon père parti à la recherche d’un copain d’enfance pour apprendre par sa famille qu’il était mort à vingt ans en combattant dans les rangs du FLN.

Enfin, le retour et dans l’avion d’Air Algérie, le regard de ma mère sur un homme de l’équipage. Un steward, algérien naturellement, situation impensable du temps des Français. Je le revois, plein d’allure dans un uniforme blanc, légèrement penché au dessus d’un passager, dans une position empreinte d’élégance, une attitude respirant la dignité. C’est ce mot que j’ai retenu des propos de ma mère nous expliquant à mon père et moi que le foutoir algérien, les balbutiements d’une nation qui apprend à devenir un Etat, tout cela était peu de choses comparé à l’image de cette dignité retrouvée. Elle a aussi prononcé le mot « espoir ». Si la France n’avait pas su permettre cela, cet homme debout dans un avion aux couleurs de sa patrie, héritier d’un combat du peuple pour l’indépendance, pour ne plus avoir à vivre comme des citoyens de seconde catégorie, cet homme si digne la remplissait d’espoir pour l’avenir, pour les Algériens.

C’était en 1979, l’Algérie indépendante avait dix-sept ans. Et moi presque autant. Aujourd’hui, quarante-six ans après la naissance de cette Algérie algérienne, quand ma mère croise à Carrefour un fantôme de femme, une forme sous une bâche qui n’arrive pas à voir où elle met les pieds et que guide un barbu renfrogné, comme un chien d’aveugle qui aurait l’air méchant, eh bien ma mère, ça l’empêche de respirer !

– C’est grave docteur ?
Voilà dix bonnes minutes qu’il m’écoute sans m’interrompre mais il en prend encore une avant de risquer un diagnostic.
– Vous savez, c’est fréquent chez les pieds-noirs quand ils prennent de l’âge : intolérance, complexe de supériorité, résurgence de tendances à l’impérialisme culturel, voire à l’islamophobie.
– Alors, que peut-on faire ?
– Rien. Incurable.
– Tant mieux.

Copé se meurt, Copé est mort

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Jean-François Copé déclarait mi-novembre aux députés UMP : « Moi vivant, il n’y aura pas d’augmentation de la redevance télé. » Or, au Palais du Luxembourg, les sénateurs discutaient cette semaine la loi de finances rectificative et l’augmentation de la redevance : sera-t-elle de 2 ou 4 € ? L’indexera-t-on sur l’inflation ? La commission des affaires économiques et la commission culturelle cherchaient hier encore un accord, dont Michel Charasse dit qu’il ne vaudra pas grand chose puisque la discussion sur le financement de l’audiovisuel public aura lieu le 7 janvier et toute augmentation faite d’ici là relèvera du pur arbitraire… En attendant, si quelqu’un pouvait nous donner des nouvelles de Jean-François Copé. Est-il mort de honte ou de rire ?

Un Canard un peu faisandé

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L’enquête « non autorisée » de Karl Laske et Laurent Valdiguié sur Le Canard enchaîné n’a pas suscité l’émotion et le flot de commentaires qui avaient suivi la parution, en 2003 de La Face cachée du Monde de Philippe Cohen et Pierre Péan. La relative indifférence qui a accueilli cet ouvrage – hormis un édito sanglant de Michel Gaillard, le directeur du Canard – peut s’expliquer par deux séries de raisons.

À la différence de ceux du Monde, les lecteurs du Canard, qui sont d’ailleurs souvent les mêmes, n’exigent pas de l’hebdomadaire satirique la même rigueur éthique et déontologique que celle qu’ils attendent du quotidien du soir. Au Canard, on pardonne approximations, inexactitudes et même une certaine mauvaise foi, à condition que la plus-value distrayante apportée aux informations publiée demeure élevée. La dénonciation, par les auteurs, des petites compromissions qui amènent les bons ragots ne provoque pas l’indignation des « usagers » du Canard, qui voient en lui une sorte de magazine people sans photos. Ce dévoilement aurait même tendance à les énerver, en brisant le charme qu’il y a à se sentir initié aux petits secrets des allées du pouvoir par la seule vertu de fouineurs astucieux.

C’est pourquoi la réaction de vertu outragée du directeur du journal, assortie de la petite mesquinerie de la révélation des demandes d’embauche effectuées quelques années auparavant par Laske et Valdiguié, manque singulièrement de panache et d’élégance. Elle évoquait irrésistiblement la riposte de la troïka Colombani-Minc-Plenel au livre de Péan-Cohen sur le mode : « Circulez y a rien à voir et les foudres de la justice vont s’abattre sur les blasphémateurs ! » La suite est connue : quelques mois plus tard, le trio se déchirait à belles dents et les avocats négociaient dans la discrétion de leurs cabinets un compromis évitant le procès public.

Les pontes du Canard manquent sérieusement d’humour quand deux blancs-becs viennent leur chercher des poux dans le plumage. Pétris des bons sentiments de la bien-pensance ordinaire, Laske et Valdiguié stigmatisent longuement l’atmosphère machiste et beauf qui règne dans une rédaction où les femmes ne sont entrées que très récemment et à dose homéopathique – et pas toujours pour le meilleur. Comme le machisme, la beauferie et même l’ivrognerie sont des comportements relevant de la liberté la plus élémentaire quand ils ne se traduisent pas des actes sanctionnés par le Code pénal, cela aurait dû, comme dirait Chirac, leur « en toucher une sans faire bouger l’autre ». Ils auraient pu faire valoir auprès de leurs censeurs leur droit imprescriptible à vanner les gonzesses, se saouler la gueule et préférer les gros 4X4 au vélib’. Michel Gaillard est furieux du rappel du passé quelque peu collaborationniste de certaines grandes figures d’antan du Canard, Morvan Lebesque, Moisan, ou Georges Gaillard, le père de l’actuel directeur. En quoi ce rappel peut-il être une atteinte à l’honneur d’une rédaction dont la plupart des membres actuels n’étaient même pas nés lorsque ces glorieux ancêtres pigeaient dans les feuilles vichystes ?

Mais si les « révélations » de Laske et Valdiguié n’ont pas produit le scandale attendu, c’est aussi à cause de la superficialité de certains pans de leur investigation. S’ils repèrent quelques fils susceptibles d’expliquer le silence du Canard sur quelques belles affaires crapoteuses de notre République (le rôle de Roland Dumas, ancien avocat de l’hebdo, et la proximité de certains des hiérarques du journal avec le clan mitterrandien), ils ne creusent pas suffisamment le filon. Ils peuvent être bons sur quelques affaires récentes qu’ils ont eu à traiter pour leurs employeurs respectifs (Libération pour Laske, Le Parisien, puis Paris-Match pour Valdiguié). Ainsi les faiblesses, pour être indulgent, du traitement par le Canard du compte japonais de Jacques Chirac ou son pseudo-rapport de l’état-major sur l’embuscade meurtrière pour les soldats français en Afghanistan.

Investigateurs eux-mêmes et spécialistes du monde et demi-monde politique français, les auteurs se révèlent, par exemple, incapables de décoder les pratiques de Claude Angeli, rédacteur en chef chargé de l’investigation et de la politique étrangère. Âgé aujourd’hui de 77 ans, celui-ci a peut-être arrêté de lire Tintin, mais il ne semble pas prêt à lâcher une barre éditoriale tenue d’une main ferme. Il est depuis des lustres le petit télégraphiste de la fraction la plus anti-américaine et anti-israélienne du Quai d’Orsay, celle qui se pavanait sous Villepin et fulmine sous Sarkozy. Les représentants de cette « rue arabe du Quai », comme la moquent ses contempteurs dans la maison, par ailleurs fervents lecteurs de l’album de la Comtesse, n’hésitent pas à faxer à Angeli les télégrammes diplomatiques confidentiels si cela peut leur permettre de renforcer leur position. Les enquêtes internes diligentées pour connaître l’origine de ces fuites ont fait chou blanc, pour la bonne et simple raison qu’elles sont couvertes par quelques hauts responsables de notre diplomatie. En général, on retrouve ces « scoops » au rez-de-chaussée de la page 3, avec souvent le fac-similé du télégramme pour faire plus authentique.

Comme l’information diplomatique moyenne de l’honnête homme ne lui permet pas de décrypter ces opérations d’intox dont Angeli se fait l’agent actif, on peut se permettre tout et n’importe quoi. Ainsi, lorsqu’un diplomate français est convoqué au département d’Etat à Washington pour fournir des éclaircissements sur des violations de l’embargo contre l’Iran par des entreprises hexagonales, cela devient une entreprise bushiste de vassalisation de la France. Angeli s’est également fait naguère le complice d’une cabale montée derrière les moucharabiehs de la rue arabe du Quai pour déstabiliser Gérard Araud, ancien ambassadeur de France à Tel Aviv, jugé par certains trop proche des positions israéliennes. Les analyses d’Araud, destinées à demeurer confidentielles, se retrouvaient comme par hasard sur le bureau d’Angeli, qui n’avait plus qu’à les recopier, mal d’ailleurs, puisqu’il affublait régulièrement Araud d’un prénom qui n’était pas le sien… Cette cabale a d’ailleurs fait long feu : Gérard Araud a été promu au poste de directeur des affaires politiques du Quai, ce qui en fait aujourd’hui un personnage important dans la hiérarchie du ministère. Comment s’étonner alors que le scandale Boidevaix-Mérimée, deux anciens hauts diplomates français mouillés jusqu’au cou dans l’affaire dite des « bons de pétrole » distribués par feu Saddam Hussein à ceux qui administraient le programme onusien « pétrole contre nourriture » n’ait eu droit qu’à un traitement a minima dans le Canard ? Ce volatile, c’est bien connu, est fidèle en amitié et ne s’acharne pas sur des copains dans la mouise, même si leurs activités relèvent de la corruption à grande échelle.

Enfin, Laske et Valdiguié clouent Angeli au pilori pour son passé de communiste orthodoxe au service de la presse du Parti. Ils sont vraisemblablement trop jeunes pour pouvoir analyser le sens de cet d’engagement dans les années 1950-1960. Angeli n’est pas le seul, loin de là, parmi les grandes plumes de la presse française à avoir fréquenté la boutique à Joseph, avant de devenir un honnête travailleur de la presse bourgeoise. S’il fallait lui faire un procès, celui-là n’était pas le bon.

Le vrai canard

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De de Gaulle en général…

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D’abord il y a un événement : le 11 octobre 2008, à Colombey-Les Deux-Eglises (Haute-Marne), Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont inauguré le Mémorial parachevant le projet dédié à Charles de Gaulle, commencé avec l’édification d’une immense Croix de Lorraine (18 juin 1972). Celle-ci n’a d’ailleurs cessé d’attirer les visiteurs, contredisant la prophétie que le Général, avec cette ironie faussement modeste qui faisait partie de son charme, aurait lancé à propos de « sa » croix, dont il ne voulait pas : « Personne ne viendra, sauf les lapins pour y faire de la résistance… »

Et puis il y a cette affiche dans le métro, pour une pièce de théâtre inspirée du journal de Jacques Foccart, le conseiller du général de Gaulle pour l’Afrique. Elle présente une étrange silhouette et un visage à peine esquissé. Et pourtant c’est Lui, c’est bien Lui, égaré dans le métro, comme tenant en laisse un pavé ! Nulle majesté dans cette représentation persifleuse. Et pourtant, malgré l’évidente volonté de désacraliser, quelque chose est pertinent dans ce personnage perplexe au milieu des pavés…

Enfin il y a un souvenir, celui de la une d’un fameux hebdomadaire satirique, Hara Kiri : « Bal tragique à Colombey, 1 mort ».

Mais les plus nobles destins résistent à la nécessité d’en rire. Non, Charles de Gaulle n’est pas décédé après une valse en compagnie d’Yvonne. Le 9 novembre 1970, il s’est effondré[« Ah ! Il est déjà temps de mourir ! » : les derniers mots du Général, selon le colonel Desgrées du Loû (rapportés par Jean Mauriac dans L’après de Gaulle, chez Fayard).] un peu avant l’heure du dîner, alors qu’il achevait une patience (après tant de réussites…)

Rappel pour les plus jeunes d’entre vous : le 27 avril 1969, le peuple répond non au référendum sur « le projet de loi relatif à la création des régions er à la rénovation du Sénat ». Dès le 28, Charles de Gaulle part sans se retourner… L’air, soudain, paraît plus léger à nombre de Français. Et d’abord à une partie de notre grande bourgeoisie : le vieux képi incarnait ses remords et son peu d’empressement à le rejoindre dans l’exil londonien.
Les politiciens soupirent d’aise : enfin éliminé, ce Charlot qui, en fondant la Ve République, leur avait cassé leur joujou agonisant.

Tous avaient souffert de la dédaigneuse distance qu’il mettait entre eux et lui, et du mépris de plomb qu’il affichait pour leurs misérables combinaisons. Décidément, il vivait très au-dessus de leurs moyens… Intellectuellement s’entend : il ne s’enrichira pas d’un nouveau franc au métier de la politique. Même que le soir, à l’Elysée, tante Yvonne éteignait les lumières : « Il ne faut pas gaspiller ! »

Aujourd’hui, le vieil homme « recru d’épreuves » subit le pire : il paraît « dépassé ». Mais depuis quand ? Dans l’Europe du désastre qui se découvrait à mesure que refluait la catastrophe nazie, à quel sort misérable était vouée la France ? Perdue de réputation, suspecte aux yeux des vainqueurs, menacée de guerre civile, convoitée par les staliniens, elle pouvait tout au plus espérer l’humiliante intégration à un ensemble flou, « gauleité » par Giraud, béni par Jean Monnet et chapeauté par les Américains.
Enfin De Gaulle revint, avec son fichu caractère, qui est aussi la marque des hommes d’Etat au milieu des politiciens nains. Car il en fallait, du caractère, pour faire croire simultanément aux Etatsuniens que la France avait les moyens de son indépendance, et aux communistes que, grâce au parapluie américain, le pays était à l’abri d’un coup de force !

Et pour décoloniser l’Afrique noire et surtout l’Algérie, sans souci apparent de la douleur des rapatriés ni du sort des harkis, maltraités ici, massacrés là-bas ?

Mais « On ne gouverne pas innocemment », comme disait Saint-Just… A moins que vous ne préfériez Péguy : « Ils ont les mains propres mais ils n’ont pas de mains. »

De Gaulle, c’est un drame antique et chrétien à la fois. Un récit qui naît avec le baptême de Clovis, irrigue la chevalerie, transcende la République, s’incarne dans la Résistance – et prend fin avec lui. Il a soulevé la France et étonné le monde par sa vision, son charisme et ses mots. De Gaulle c’est Merlin, plus l’électricité (nucléaire).

Au risque de passer pour un illuminé, laissez-moi, en guise de conclusion vous livrer une confidence : un matin que je me trouvais dans une clairière isolée, non loin de la croix de Lorraine, je vis nettement surgir de la brume froide le spectre du Général ! Il croisa ma route sans me voir. Plus curieux qu’effrayé, j’osai l’interpeller : « Mon Général, que vous inspirent la Marseillaise huée, le démantèlement de la République, la crise mondiale, la fonte des glaciers et la prochaine comparution d’Éric Zemmour devant la Cour raciale, euh, martiale pour atteinte au moral multiculturel de la Nation ? »

Déjà, je ne le distinguais plus qu’à peine, lorsque sa voix sourde roula jusqu’à moi : « Pour la Résistance, voyez les lapins ! »

L'Après de Gaulle: Notes confidentielles (1969-1989)

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Dis papa, c’est loin Obama ?

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Pendant que certaines voix s’élèvent aux Etats-Unis pour exiger la démission immédiate de George W. Bush et que d’autres comptent les heures qui les séparent du 20 janvier et de la prise de fonction d’Obama, le sentiment général de beaucoup d’Américains est que l’attente est trop longue. 12 semaines c’est effectivement beaucoup, surtout dans nos sociétés médiatiques et immédiatiques. En France, en deux mois et demi un président aurait eu le temps d’ user jusqu’à la corde son état de grâce. Mais réflexion faite, le système américain semble plein de bon sens. 80 jours, c’est certes un peu longuet, mais huit fois moins, comme c’est le cas en France (Sarkozy s’est installé à l’Elysée dix jours après les élections) n’est-ce pas un peu trop court ? Comment peut-on sérieusement exiger de quelqu’un qu’il se prépare au pouvoir et forme simultanément son gouvernement en si peu de temps? Après, qu’on ne vienne pas s’étonner des erreurs de castings.

Crash test pour Chevrolet

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Ecrite en 1971 par le rocker Don McLean, la ballade American Pie est l’une des chansons les plus chères au cœur des Américains, toutes classes d’âges confondues. Ses paroles, souvent obscures ou polysémiques, donnent lieu à d’incessantes controverses interprétatives depuis 35 ans. Néanmoins, tout le monde aux USA en connaît le refrain qui commence ainsi : « Bye-bye, Miss American Pie, Drove my Chevy to the levee, But the levee was dry… » Pas étonnant, donc, qu’en 2001, une pub pour la Chevrolet Corvette ait utilisé ce slogan assassin : « They don’t write songs about Volvos. » Fin 2008, on se demande si la chanson ne sera pas sous peu le dernier souvenir de la Chevrolet. Ce n’est pas le barrage (levee) qui est à sec mais l’entreprise. Les constructeurs mythiques en sont à faire la manche au Congrès. Mais les élus se font tirer l’oreille. Du coup, la Maison Blanche a dû sortir son chéquier en urgence. Avec 17 milliards de dollars, les « trois vieilles » tiendront quelques semaines ou quelques mois.

Pour General Motors et Chrysler, les deux géants de Detroit, l’alternative est claire : c’est soit la faillite, soit un plan de sauvetage financé par les contribuables. En effet, dans l’état actuel de leur trésorerie, elles n’ont plus que quelques semaines d’activités devant elle. Quant à Ford, la troisième et la plus ancienne des Big Three, elle n’a pas – pas encore ? – de l’eau plein les poumons, mais risque aussi d’être submergée par la crise. Les autres constructeurs de voitures aux Etats-Unis, et notamment Toyota, Honda et Nissan, se portent plutôt bien, quoique pour elles non plus, 2008 ne sera pas un millésime d’anthologie. Et l’écroulement d’un ou de plusieurs de leurs concurrents pourrait avoir pour eux des conséquences fâcheuses car il pourrait déstabiliser un tissu complexe de sous-traitants fournissant à la fois les marques américaines et étrangères, c’est-à-dire l’ensemble de l’industrie automobile américaine.

Tout se passe comme si les « trois vieilles » subissaient de plein fouet la concurrence étrangère, mais sur leur propre territoire. En effet, économiquement parlant, une Toyota Corolla est aussi américaine qu’une Corvette Chevrolet – les deux étant fabriquées aux Etats-Unis par des ouvriers américains. Mais il s’agit d’un secteur à deux vitesses : d’un côté les vieilles maisons de « Motown » et leurs marques historiques comme Chevrolet, Pontiac ou Cadillac qui s’écroulent sous le poids d’un héritage aussi glorieux que coûteux, de l’autre leurs consœurs-concurrentes essentiellement japonaises, implantées aux Etats-Unis depuis quelques décennies et qui affichent une santé plutôt robuste. Cette dissymétrie est au cœur du débat sur l’avenir du secteur qui fait rage aux Etats-Unis. Les Big Three sont-elles capables de devenir des Toyota ? Les précédents ne sont guère encourageants. En 1984, Toyota a pris le contrôle d’une usine défaillante de General Motors à Fremont (Californie) et l’a radicalement transformée. Dirigé par les Japonais, mais avec les mêmes ouvriers, le site est une success story. Or, malgré les espoirs et les projets de GM, associée au projet dans le cadre d’une joint-venture, elle n’a pas encore réussi, en 25 ans, à appliquer les méthodes de Toyota dans l’ensemble de son système de conception, gestion et production.

Reste à comprendre l’incapacité des vieilles dames de l’automobile à se moderniser. Pour certains, leur principal handicap tient précisément à leur ancienneté. En effet, un argument massue s’est vite imposé dans le débat : les difficultés des Big Three s’expliqueraient d’abord par le coût horaire du travail (70-77 dollars), plus élevé que chez Toyota, Honda et VW (45-48 dollars), en raison notamment du poids des généreux plans de retraite versés à de nombreuses générations d’ouvriers. Devant les élus de la nation, pontes de l’industrie, leaders syndicaux et représentants des sous-traitants (transformés par le crédit-fournisseur en banquiers de fait de GM et Chrysler) ont donc été priés d’expliquer comment ils comptaient réduire les coûts. Après des bizutages à répétition, les PDG armés de leurs Blackberries et de leurs tableurs Excel, ont été éconduits par les sénateurs. Ce feuilleton qui rappelle – happy end en moins – les infortunes du « plan Paulson » concocté à la suite de l’effondrement de Lehman Brothers, s’est achevé par un bras de fer entre le sénateur Bob Corker (un républicain du Tennessee) et Ron Gettelfinger (natif du Kentucky voisin), leader du principal syndicat des travailleurs de l’automobile. Jusque-là inconnu du grand public mais apprécié des ses collègues démocrates, Corker a manœuvré la minorité de blocage de son parti pour ourdir un coup de théâtre : les constructeurs ne verront l’argent du contribuable que si le syndicat donne son accord à la diminution immédiate du coût du travail sans attendre la fin des contrats en cours, prévus en 2011. Les adversaires de Croker insinuent que sa position s’explique par ses relations avec Volkswagen qui réalise d’importants investissements à Chattanooga, ville dont il a été le maire entre 2001et 2006. Face à lui, non moins habile, Gettlefinger a tenu bon sans perdre ni le support de sa base ni celui de l’opinion publique.

Ces échanges sportifs ont au moins révélé que le premier problème des Big Three n’était pas le coût du travail mais plutôt le manque d’attractivité de leurs voitures. Et leurs prix, inférieurs de 10 à 15 % à ceux de leurs concurrentes, n’y changent rien. Les Américains leur préfèrent leurs rivales japonaises et européennes.

Dans ces conditions, on voit mal comment les « trois vieilles » pourraient éviter la faillite. Certes, le terme a une sale gueule. Mais que l’Etat mette au pot ou non maintenant ne change pas grand-chose. Le débat ne porte pas sur la nécessité d’engager l’argent public pour aider l’industrie automobile, mais sur la manière la plus efficace de le faire. La faillite ne signifierait pas nécessairement l’arrêt de l’activité ni le licenciement des employés. S’ils jugent que les entreprises ont une chance de s’en sortir, leurs créanciers préfèreront les maintenir en vie, surtout si l’Etat intervient auprès d’eux. Il s’agit donc de savoir qui serait le meilleur juge de la viabilité des « business plans » des constructeurs américains : le Parquet, dans le cadre d’une procédure de faillite ou un monsieur automobile nommé par le pouvoir exécutif pour superviser l’usage de l’argent public et suivre la restructuration du secteur ?

Prise dans l’urgence, la décision de la Maison Blanche d’injecter 17 milliards de dollars aux Big Three relève plutôt de la réanimation. Elle reporte les échéances sans rien changer aux fondamentaux. Il s’agit d’éviter un écroulement en ordre dispersé pour que les constructeurs puissent entrer dans la procédure de liquidation judiciaire de façon planifiée. Cette manœuvre avait assez bien marché avec les compagnies aériennes dans les années 1990.

Sur le plan symbolique, la facture sera lourde. Après la crise, l’industrie automobile comptera moins d’acteurs. Et surtout, on verra dans les rues et sur les routes de plus en plus de voitures japonaises et européennes. Avec la Corvette, c’est l’Amérique des films de notre jeunesse qui disparaît. Bye-bye, miss American Pie !

American Pie : The Greatset Hits

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Mourir dans la dignité ? Et pourquoi donc ?

67

Sans me vanter (un peu quand même, on est pas des amibes), je crois avoir été un des tous premiers journalistes (en vrai, le premier) à avoir interviewé Michel Houellebecq. Je travaillais alors pour Radio TSF, qui à l’époque ne diffusait pas de jazz dans les taxis de nuit, mais faisait de la propagande toddiste en contrebande, alors qu’elle était supposée être une station communiste orthodoxe (note pour les enfants : on parle là du PC et de l’Emmanuel Todd infréquentables du début des années 1990, pas de leurs avatars contemporains).

Ça se passait durant l’hiver 91-92, plus de deux ans avant Extension du domaine de la lutte, donc. Mais en vérité mon mérite n’est pas bien grand. Je n’aurais jamais croisé Houellebecq si Charles Dantzig ne l’avait introduit à L’Idiot International, où il fit ses premiers pas. Comme quoi la vie, c’est drôle, car Dantzig est incontestablement le roi des cons, et ce grand couillon aspirait déjà à l’être il y a dix-sept ans. La cuistrerie faite homme, ou disons, puceau. Monsieur Homais qui caste pour le rôle de Rimbaud en Abyssinie. Et pourtant c’est probablement grâce à ce chapon alettré que nous avons tous découvert Houellebecq ; les voies du rock n’roll sont mystérieuses, et c’est très bien comme ça.

Donc, mon émission sur TSF s’appelait « Non, non et non ». Sur deux minutes (parfois le client parlait pendant une heure, mais c’était rudement monté, pire que chez Barma et Ardisson), l’invité s’exprimait sur un sujet de détestation. Bien sûr, je n’en ai gardé aucune trace, ni audio, ni écrite (si Fatima, la terreur rouge de tous les maos repentis de Libé de 1974 à nos jours, me lit, et qu’elle a encore une trace des interviews qu’elle m’avait décryptées, qu’elle m’appelle, elle a gagné un bon dîner). Je n’ai plus que des souvenirs confus de ces « Non, non et non ». Je me souviens de Jean Tulard laissant un message sur mon répondeur pour me dire que finalement, il n’allait pas, comme convenu, faire un « Non au bovarysme » mais un « Non aux chiottes à la turque » et de ses exquis développements sur, je reprends ses mots, le signifiant et le signifié de la chose. Je me souviens de Patrick Besson et de sa longue sortie contre la sodomie hétérosexuelle, que je trouvais spirituelle mais superficielle. Je me souviens de Siné dans son pavillon de banlieue qui hurlait à la mort contre le port obligatoire de la capote, mais pas trop fort, de peur, sans doute, que son épouse l’entende.

Bref, en général, on rigolait bien. Avec Houellebecq, fini de rire. Rideau. Vin blanc, voix blanche. Je n’oublierai jamais les premiers mots de son texte : « Ce qui me dégoûte, c’est qu’on veuille mourir dans la dignité. Et il me dégoûte encore plus que des parlementaires s’apprêtent à faire une loi pour m’y obliger : je ne veux pas mourir dans la dignité… » Houellebecq était déjà dans Houellebecq, j’imagine qu’il a dû naître comme ça, et qu’il mourra pareil. Je ne me souviens plus aussi bien du reste de l’interview – qui n’exigea aucun montage –, mais l’idée générale était que la maladie, la déchéance et la mort s’accommodaient assez mal avec la dignité, voire le fun, dont on voulait à tout prix les parer. J’avoue qu’avant ce jour-là je pensais comme il faut. Que l’acharnement thérapeutique, c’était de l’acharnement thérapeutique. Que la mort devrait être plus cool. Que la loi devrait y pourvoir. Et bien sûr qu’il était abject de penser autrement. Heureusement, Houellebecq m’a déniaisé. (Note à l’attention de mes biographes : merci de ne jamais reproduire cette dernière phrase hors contexte.)

Sur la manie typiquement française de vouloir légiférer en tout, qui ces jours-ci nous promène de la piqûre létale et légale, donc, jusqu’aux braseros pour fumeurs en passant par les prétendus génocidés ukrainiens, je n’ai rien à dire : Philippe Muray a purgé la question dès 1992, là encore dans les colonnes de l’Idiot. Ça s’appelait « L’envie du pénal ». En voici un extrait : « Comment se fait-il que nul ne s’inquiète de ce désir de loi qui monte sans cesse ? Ah ! la Loi ! La marche implacable de nos sociétés au pas de Loi ! Nul vivant de cette fin du siècle n’est plus censé l’ignorer. Rien de ce qui est législatif ne doit nous être étranger. « Il y a un vide juridique ! » Ce n’est qu’un cri sur les plateaux. De la bouillie de tous les débats n’émerge qu’une voix, qu’une clameur « Il faut combler le vide juridique ! » Soixante millions d’hypnotisés tombent tous les soirs en extase. La nature humaine contemporaine a horreur du vide juridique, c’est-à-dire des zones de flou où risquerait de s’infiltrer encore un peu de vie, donc d’inorganisation. » (On retrouvera l’intégralité de cette pépite dans Exorcismes spirituels, pensez-y pour Noël, si vous avez des amis intelligents.)

Quant à la manie encore plus typiquement française de vouloir imposer à tout prix par la loi le droit de mourir dans la dignité, elle me sidérera toujours. Je vais finir par croire que la mort est un problème strictement franco-français : depuis vingt ans, en effet, il ne se passe pas une année sans qu’une nouvelle affaire d’euthanasie ne vienne reposer le « douloureux problème de la fin de vie ». Et qu’une flopée de bonnes consciences harcèle nos députés pour qu’enfin ils nous permettent de mourir dans la dignité. En clair de légiférer sur l’euthanasie. Au passage, on remarquera avec amusement que les partisans de l’euthanasie évitent soigneusement le mot, sans doute pour cause de rime trop riche.

Il paraît qu’une bonne moitié des Français sont favorables à cette loi, et qu’ils veulent mourir dans la dignité. Je ne me suis même pas donné la peine de les regarder, ces sondages…

Mais c’est sûr que si on me posait la question : est-ce que vous préférez crever en souffrant ou en ne souffrant pas, je sais, moi aussi, ce que je répondrais. Et j’imagine que les résultats seraient encore plus spectaculaires, si on me demandait si je préférais crever comme le premier venu ou bien alors être immortel, et puis avoir toujours vingt ans, et puis avoir en plus le talent de Glenn Gould, la classe de Finkie, le physique de Marcello et les costumes du Prince Charles…

Ce qui est peut-être le plus exaspérant chez les lobbyistes du droit à mourir dans la dignité par voie parlementaire, c’est leur volonté d’officialiser, de clarifier, de décomplexifier la question.

C’est vrai, ça : pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Et bien, je vais vous le dire : parce que la mort, bordel, c’est compliqué, et passablement intime, de surcroît.

Alors, qu’on ne vienne pas nous raconter de conneries : à défaut d’être inscrit dans la Loi, dans les faits, le droit à mourir dans la dignité existe déjà. Même si vous êtes atteint d’un locked in syndrom, vous trouverez forcément un médecin compatissant, pour venir vous délivrer. La plupart de ceux qui le font se débrouillent pour le faire discrètement. Ils violent la loi discrètement avec les gestes qu’il faut, et sans conférence de presse. Et dans ces cas-là, en général, la justice, qui est parfois bonne fille, a le bon goût de faire, tout aussi discrètement, comme si elle n’avait rien vu. Quand les affaires d’euthanasie sortent et font la « une », c’est qu’on a voulu faire d’un drame intime une affaire de portée universelle. Avant de se donner ou de se faire donner la mort, le moureur dans la dignité fait un livre, il passe à la télé, il écrit au président de la République. Bref, il a son quart d’heure de célébrité warholienne, et hop, au lit ! Et pour toujours. Il sombrera dans le néant en pensant que même s’il n’a pas fait grand chose de sa vie, au moins il n’est pas mort pour rien. Il est mort pour le droit de mourir dans la dignité et la légalité. Pour le droit de mourir dans la dignité et la publicité. Et avant de partir, il évitera surtout de se poser les questions qui fâchent. Parce qu’en vrai, le jour où on aura enfin légiféré sur l’euthanasie, il ne fera pas bon être pauvre, moche et gravement malade, dans un hôpital en fin de vie du 9/3…

J’imagine que personnellement, si j’étais atteint d’une maladie incurable et furieusement douloureuse, je saurais me débrouiller pour trouver les pilules qu’il faut, ça ne peut pas être beaucoup plus dur que de trouver un exemplaire en bon état des Cadets d’Ernst von Salomon, et ça, je sais faire, ben oui.

Ce que je sais aussi, c’est que si je n’avais plus les moyens physiques de me tirer seul d’affaire et si j’étais tombé par malheur entre les pattes d’un médecin fou et furieusement pro-life, ma foi, je ne doute pas qu’il se trouvera forcément un ami ou une amie pour me rendre un petit service, quitte à risquer six mois avec sursis.

Et là, j’entends déjà les pro-death m’objecter de leurs voix de faux-derches : « Mais que préconisez vous si on n’a pas la volonté, ou bien si on n’a pas d’amis, ou encore si l’on veut faire les choses dans les règles ? » A ceux-là, je répondrai simplement : pas de volonté, pas d’amis prêts à donner une livre de leur chair, et l’obsession de respecter la loi à tout prix, même une fois mort et enterré ? Eh bien, la conjonction de ces trois symptômes signale sans erreur possible une vie de merde. Alors, dans le simple souci d’éviter les solutions de continuité, je pense que ces gens-là méritent aussi une mort de merde.

Rejet de greffe (Exorcismes spirituels, tome I)

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Elisabeth Lévy a disparu !

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En surfant sur le site d' »Enquêtes, d’informations et de mauvais esprit » cher à Xavier Niel et Sébastien Fontenelle, j’ai trouvé un truc plutôt touchant. Voilà le compte-rendu de l’émission Parlons Net, animée par David Abiker du 30 10 08 dans Bakchich : « La rentrée littéraire avec Pierre Assouline, Didier Jacob, David Abiker et Bakchich. Mercredi 29 octobre, David Abiker recevait les journalistes, blogueurs et critiques littéraires Pierre Assouline et Didier Jacob sur France Info. Bakchich était sur le plateau. »

Et maintenant, voilà le même compte-rendu dans Causeur : « Pierre Assouline et Didier Jacob. La république des critiques littéraires. Deux critiques littéraires, piliers de la blogosphère littéraire, Pierre Assouline et Didier Jacob, sont les invités de Parlons net, le club de la presse d’Internet, avec David Abiker (France Info), Anaële Verzaux (Bakchich.info) et Elisabeth Lévy (Causeur.fr). »

Heureusement qu’il n’y avait pas une photo officielle de l’émission, jointe d’autorité par David Abiker à la bande son. Nos amis de Bakchich auraient été obligés de la tripatouiller pour en faire disparaître la Lévy de sinistre mémoire. Mais il est vrai que les spécialistes de ce genre de retouches se font rares, depuis la disparition de l’URSS.

Hanoukah Pride, non merci !

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Après ça, allez vous bagarrer contre l’antisémitisme. Les loubavitchs qui ont décidé d’organiser un allumage géant de ménorah géante à quatre jours de Noël et à deux jets de pierre de l’Etoile adressent un message clair à leurs concitoyens : « On vous emmerde ! La rue est à nous. »

Donc, comme me l’apprend un courrier de Jacques Tarnero assorti d’un commentaire consterné (« les juifs deviennent fous ! »), les loubavitchs convient tous les juifs à allumer la première bougie de Hanoukah. Enfin, on suppose que cela s’adresse aux juifs puisque les participants sont invités à remercier hachem (le petit nom que l’on donne à Dieu dans les circonstancesofficieuses) pour ses miracles. Dommage qu’Elton John soit goy et gay sinon il aurait sans doute été invité à chanter Candle in the wind, comme à l’enterrement de Lady Di.

Passons sur l’esthétique criarde de l’affiche sur laquelle les bougies surplombent l’Arc de Triomphe. Mieux vaut s’interroger sur le sens de cette manifestation religieuse ostentatoire sur la voie publique.

Quelques éclaircissements s’imposent pour ceux qui se seraient arrêtés au cours élémentaires en questions juives. Des loubavitchs, vous en avez tous croisés, avec leurs inimitables vêtements, leurs papillotes et leurs nombreuses familles. Ils sont l’un des nombreux courants hassidiques issus de ces vastes terres juives que l’histoire a ballotées entre la Pologne, l’Ukraine, la Russie, la Roumanie et sous bien d’autres drapeaux encore. Mais c’est aux Etats-Unis, à la fin des années 1940, sous l’impulsion d’un dirigeant particulièrement charismatique et révéré jusqu’à sa mort il y a quelques années avec une ferveur que l’on pouvait juger déplacée dans une religion fondée sur le rejet de l’idolâtrie, que le mouvement loubavitch est devenu une multinationale du prosélytisme à usage interne. Plus américains qu’européens (tout en recrutant surtout parmi les séfarades), les « loubas » se sont faits une spécialité de ramener à la Torah les brebis juives égarées. Pour tout dire, ils font un peu penser aux témoins de Jéhovah. Ils veulent votre bien.

Alors, on dit souvent que les juifs orthodoxes n’emmerdent personne, n’attaquent pas de moquées et ne brûlent pas de voitures. Ce n’est pas de leurs rangs que sortent les Baruch Goldstein, même si, dans les affrontements du XIXème arrondissement, il faut être naïf pour penser qu’il n’y a que de gentils petits juifs attaqués sur le chemin de la synagogue par de méchants Maghrébins ou Africains. Il est cependant vrai que, dans l’ensemble, les loubavitchs sont plutôt pacifiques et souvent sympathiques. Beaucoup affichent pour les biens matériels un enviable dédain. Mais ils pratiquent un entre-soi qui les conduit à limiter au maximum les contacts avec le reste de la société. La certitude a un prix.

La grande affaire des loubavitchs, ce sont donc les born again. L’allumage public de la ménorah, le chandelier à sept branches qui en a neuf[1. La ménorah du Temple avait sept branches, celle de Hanoukah en a neuf, mais c’est pas un cours de religion, ici.], fait partie de cette entreprise de « conversion ». Quant à Hanoukah, c’est l’une des rares dates du calendrier juif qui célèbre une victoire, celle de la révolte des Machabéens qui reprirent le Temple de Jérusalem aux cultes païens qui s’y étaient installés – et aussi celle de la foi sur l’incrédulité, puisque selon la tradition, l’huile nécessaire à l’éclairage du Temple, prévue pour durer une journée dura huit jours. Cette fête a aussi la particularité d’avoir été transformée en substitut de Noël, notamment sous l’influence des loubavitchs, pour éviter que les juifs ne se mettent à célébrer en masse la naissance du Christ.

Donc, aujourd’hui, c’est Hanoukah pour tous. C’est peut-être cela que le président de la République appelle « laïcité positive » : l’exhibition des identités, l’occupation de l’espace public par les rituels religieux, la fierté d’être soi plutôt que le souci d’être soi. D’autres parleront de communautarisme, terme que Laurent Lévy, père des petites musulmanes voilées Alma et Lila dont l’une trouvait que son nom était bien utile quand elle se rendait à la banque, avait assez finement démonté : le communautarisme, c’est toujours celui des autres.

Pour ma part, je dirais que cette Hanoukah Pride traduit un sacré sans-gêne. En Israël, on parle de chutzpah (culot) et cet aimable trait de caractère qui explique que le type devant vous puisse vous envoyer la porte à la figure fait partie de l’ADN national – il en fallait, du culot pour transformer des gringalets sortis de la yeshiva (école religieuse) en travailleurs de la terre. En France, ce sans-gêne est tout simplement contraire à la loi non écrite de la République qui prescrit un certain tact, une forme de pudeur, à l’égard de ses concitoyens issus d’autres cultures comme on dit pudiquement. Ce tact aurait pu dissuader les organisateurs du happening des Champs-Elysées d’allumer une bougie géante à quelques encablures de la tombe du soldat inconnu. La première pudeur, ce n’est pas de cacher ses avant-bras, c’est de ne pas jeter son identité à la tête de tous.

On peut être juif en France (ou se réclamer de toute autre appartenance) sans se cacher ni s’afficher. On me dira que les catholiques s’affichent bien, avec les papes célébrés en pop-stars. Sans doute, mais qu’on le veuille ou pas, édulcoré ou pas, le catholicisme est l’appartenance dominante des Français et notre héritage à tous. Cela ne me paraît en rien choquant qu’un sapin de Noël trône dans la cour de l’Elysée. Affirmer que les musulmans ou les juifs sont aussi français que les « de souche » ne signifie nullement qu’ils occupent la même place dans l’histoire nationale, ni qu’ils doivent avoir la même visibilité. À moins évidemment qu’on essaie de démocratiser l’histoire afin que chacun en ait une part égale ?

Pour corser le tout, on annonce la présence de Son Excellence l’ambassadeur d’Israël en France à cette célébration. C’est même lui qui procèdera à l’allumage de la bougie. « Tous sur les Champs-Elysées avec Dany Shek ! » Ah bon, c’est le roi des juifs, l’ambassadeur d’Israël en France ? De quels juifs, alors ? Des loubavitchs ravis d’avoir recréé de New York à Bombay, de Jérusalem à Paris, le ghetto de leurs ancêtres ? De Marc Cohen qui appelle ses sœurs cairotes à envahir les rues en string ? De votre servante qui ne discute pas son appartenance mais en négocie pied à pied les modalités ? De mon père, juif de l’étude, de la prière et de la République ? D’Elie Barnavi, quintessence du juif laïque, qui a pleuré en juin 1967, en arrivant devant le Mur des Lamentations ? D’Arthur et Elie Sémoun ? Or, dès lors que tous sont englobés par le même signifiant, «le mot « juif »» comme le dit Alain Badiou[2. Alain Badiou, Circonstances III, Portées du mot « juif », Léo Scheer, 2005.], tous sont en quelque sorte requis par des événements sur lesquels ils ne peuvent rien – c’est la rançon de l’appartenance. « Pas en mon nom », s’étaient énervés il y a quelques années Rony Brauman et d’autres à propos de la politique israélienne. Eh bien, je ne veux pas qu’on allume des bougies géantes en mon nom, je ne veux pas qu’en mon nom on transforme un rituel transmis depuis des générations en attraction foraine. Ni en mon nom, ni en aucun autre d’ailleurs : je penserais exactement la même chose si on organisait pour l’Aïd un grand méchoui place de la Concorde ou une « tenue blanche ouverte » sur l’esplanade des Invalides.

En vérité, cela fait belle lurette que la République n’exige plus que l’on soit « juif (ou musulman ou ce que vous voulez) à l’intérieur et français à l’extérieur ». L’explosion des revendications religieuses adressées à l’école, à l’hôpital et à la société en général a déjà imposé une redéfinition des frontières entre public et privé et une renégociation implicite du contrat social dans laquelle chaque groupe, communauté tente d’accroitre sa surface sociale sans plus se soucier de la maison commune. On ne fera pas rentrer cette mayonnaise identitaire dans le tube. Mais s’il s’agit de redéfinir les limites entre le public et le privé, le religieux et le politique, qu’on me permette de faire appel à la sagesse juive. Selon celle-ci, les lumières de Hanoukah doivent être placées à la fenêtre afin d’être visibles de l’extérieur. Alors oui, pourquoi pas, que chacun accroche ses lumières à sa fenêtre – comme je le ferai moi-même – et laisse à ses concitoyens la liberté de les admirer ou de les ignorer. C’est ce qu’on appelle vivre ensemble au pays des Lumières.

La Nativité

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En ces temps de Noël, il est bon de nous replonger dans la peinture religieuse. Cette œuvre de l’Espagnol Bernardino Lapuerta représente l’adoration de l’Enfant Jésus par les rois mages. A eux trois, ils formèrent la première Star Ac’ de l’histoire : c’est en suivant l’étoile qu’ils se rendirent à Bethleem, honorèrent de moults salamalecs le nouveau-né avant d’être reconduits à la frontière par Simplicius Auvergnatus. La tradition rapporte qu’ils offrirent de la myrrhe, de l’or et de l’encens au petit garçon qui était, dit-on, issu d’une excellente famille du côté de sa mère (ce que le peintre souligne en la revêtant d’un élégant drapé pourpre de chez Christianos Diorus). Quant au père de l’enfant, s’il ne figure pas sur ce tableau c’est qu’il était très économe de ses apparitions.

Bernardino Lapuerta, L’adoration des mages, 1627. Huile sur toile, conservée à l’Ambassade de France auprès du Saint-Siège.

Je veux revoir mon Algérie

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Quand j’avais quinze ans, mes parents m’ont emmené en Algérie. C’était leur premier retour sur cette terre quittée dix-sept ans plus tôt et qui avait été la patrie de tous ceux de ma famille nés avant moi, puis avait cessé d’être la France.

Ce pays, je l’avais visité souvent, entre mes grands-parents, assis dans leur cuisine à la table de formica bleu, quand ils m’emmenaient avec eux dans leurs souvenirs. Pendant le voyage avec mes parents, je gardai intactes les images qu’enfant j’avais collées à toutes leurs histoires, souvent héroïques, d’une époque qui paraissait plus drôle et plus tragique que la mienne.

En arrivant à Alger, j’étais curieux de confronter à mes fantasmes la réalité de cette ville. À quoi ressemblaient ces rues où mon grand-père Roger Mesguich descendait quand il avait à peu près mon âge pour faire le coup de poing contre ceux de ses compatriotes qui défilaient au cri de : « Mort aux juifs ! » ?

Dans leurs souvenirs par moi imagés, la ville blanche avait le ton sépia des rares photos qu’ils en avaient conservées. La réalité que je découvrais était d’une teinte plus crue. Je voyais bien dans le regard de mes parents sur leur terre natale l’ampleur du désastre. Dix-sept années d’économie socialiste et de nonchalance orientale avaient rendu possible un monde dans lequel on ne savait pas s’il fallait rire ou pleurer. Il y avait des garages saturés de mécaniciens occupés à des parties de dominos faute de pièces de rechange pour les voitures ; des magasins ou les nombreux employés semblaient jouer à la marchande tant les étals étaient vide de produits. À l’hôtel Aletti – rebaptisé Es Safir – le palace d’Alger qui était de leur temps aussi inabordable que le Ritz, plus rien ne marchait, et les volets roulants à lamelles de bois n’étaient peints qu’en partie, en fonction de leur position au moment du passage des peintres.

Oui, un monde comique pour qui est de passage mais tragi-comique pour qui doit s’habituer à trouver de la semoule et des pois-chiches, mais jamais les deux en même temps.

Puis l’émotion de mon père parti à la recherche d’un copain d’enfance pour apprendre par sa famille qu’il était mort à vingt ans en combattant dans les rangs du FLN.

Enfin, le retour et dans l’avion d’Air Algérie, le regard de ma mère sur un homme de l’équipage. Un steward, algérien naturellement, situation impensable du temps des Français. Je le revois, plein d’allure dans un uniforme blanc, légèrement penché au dessus d’un passager, dans une position empreinte d’élégance, une attitude respirant la dignité. C’est ce mot que j’ai retenu des propos de ma mère nous expliquant à mon père et moi que le foutoir algérien, les balbutiements d’une nation qui apprend à devenir un Etat, tout cela était peu de choses comparé à l’image de cette dignité retrouvée. Elle a aussi prononcé le mot « espoir ». Si la France n’avait pas su permettre cela, cet homme debout dans un avion aux couleurs de sa patrie, héritier d’un combat du peuple pour l’indépendance, pour ne plus avoir à vivre comme des citoyens de seconde catégorie, cet homme si digne la remplissait d’espoir pour l’avenir, pour les Algériens.

C’était en 1979, l’Algérie indépendante avait dix-sept ans. Et moi presque autant. Aujourd’hui, quarante-six ans après la naissance de cette Algérie algérienne, quand ma mère croise à Carrefour un fantôme de femme, une forme sous une bâche qui n’arrive pas à voir où elle met les pieds et que guide un barbu renfrogné, comme un chien d’aveugle qui aurait l’air méchant, eh bien ma mère, ça l’empêche de respirer !

– C’est grave docteur ?
Voilà dix bonnes minutes qu’il m’écoute sans m’interrompre mais il en prend encore une avant de risquer un diagnostic.
– Vous savez, c’est fréquent chez les pieds-noirs quand ils prennent de l’âge : intolérance, complexe de supériorité, résurgence de tendances à l’impérialisme culturel, voire à l’islamophobie.
– Alors, que peut-on faire ?
– Rien. Incurable.
– Tant mieux.

Copé se meurt, Copé est mort

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Jean-François Copé déclarait mi-novembre aux députés UMP : « Moi vivant, il n’y aura pas d’augmentation de la redevance télé. » Or, au Palais du Luxembourg, les sénateurs discutaient cette semaine la loi de finances rectificative et l’augmentation de la redevance : sera-t-elle de 2 ou 4 € ? L’indexera-t-on sur l’inflation ? La commission des affaires économiques et la commission culturelle cherchaient hier encore un accord, dont Michel Charasse dit qu’il ne vaudra pas grand chose puisque la discussion sur le financement de l’audiovisuel public aura lieu le 7 janvier et toute augmentation faite d’ici là relèvera du pur arbitraire… En attendant, si quelqu’un pouvait nous donner des nouvelles de Jean-François Copé. Est-il mort de honte ou de rire ?

Un Canard un peu faisandé

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L’enquête « non autorisée » de Karl Laske et Laurent Valdiguié sur Le Canard enchaîné n’a pas suscité l’émotion et le flot de commentaires qui avaient suivi la parution, en 2003 de La Face cachée du Monde de Philippe Cohen et Pierre Péan. La relative indifférence qui a accueilli cet ouvrage – hormis un édito sanglant de Michel Gaillard, le directeur du Canard – peut s’expliquer par deux séries de raisons.

À la différence de ceux du Monde, les lecteurs du Canard, qui sont d’ailleurs souvent les mêmes, n’exigent pas de l’hebdomadaire satirique la même rigueur éthique et déontologique que celle qu’ils attendent du quotidien du soir. Au Canard, on pardonne approximations, inexactitudes et même une certaine mauvaise foi, à condition que la plus-value distrayante apportée aux informations publiée demeure élevée. La dénonciation, par les auteurs, des petites compromissions qui amènent les bons ragots ne provoque pas l’indignation des « usagers » du Canard, qui voient en lui une sorte de magazine people sans photos. Ce dévoilement aurait même tendance à les énerver, en brisant le charme qu’il y a à se sentir initié aux petits secrets des allées du pouvoir par la seule vertu de fouineurs astucieux.

C’est pourquoi la réaction de vertu outragée du directeur du journal, assortie de la petite mesquinerie de la révélation des demandes d’embauche effectuées quelques années auparavant par Laske et Valdiguié, manque singulièrement de panache et d’élégance. Elle évoquait irrésistiblement la riposte de la troïka Colombani-Minc-Plenel au livre de Péan-Cohen sur le mode : « Circulez y a rien à voir et les foudres de la justice vont s’abattre sur les blasphémateurs ! » La suite est connue : quelques mois plus tard, le trio se déchirait à belles dents et les avocats négociaient dans la discrétion de leurs cabinets un compromis évitant le procès public.

Les pontes du Canard manquent sérieusement d’humour quand deux blancs-becs viennent leur chercher des poux dans le plumage. Pétris des bons sentiments de la bien-pensance ordinaire, Laske et Valdiguié stigmatisent longuement l’atmosphère machiste et beauf qui règne dans une rédaction où les femmes ne sont entrées que très récemment et à dose homéopathique – et pas toujours pour le meilleur. Comme le machisme, la beauferie et même l’ivrognerie sont des comportements relevant de la liberté la plus élémentaire quand ils ne se traduisent pas des actes sanctionnés par le Code pénal, cela aurait dû, comme dirait Chirac, leur « en toucher une sans faire bouger l’autre ». Ils auraient pu faire valoir auprès de leurs censeurs leur droit imprescriptible à vanner les gonzesses, se saouler la gueule et préférer les gros 4X4 au vélib’. Michel Gaillard est furieux du rappel du passé quelque peu collaborationniste de certaines grandes figures d’antan du Canard, Morvan Lebesque, Moisan, ou Georges Gaillard, le père de l’actuel directeur. En quoi ce rappel peut-il être une atteinte à l’honneur d’une rédaction dont la plupart des membres actuels n’étaient même pas nés lorsque ces glorieux ancêtres pigeaient dans les feuilles vichystes ?

Mais si les « révélations » de Laske et Valdiguié n’ont pas produit le scandale attendu, c’est aussi à cause de la superficialité de certains pans de leur investigation. S’ils repèrent quelques fils susceptibles d’expliquer le silence du Canard sur quelques belles affaires crapoteuses de notre République (le rôle de Roland Dumas, ancien avocat de l’hebdo, et la proximité de certains des hiérarques du journal avec le clan mitterrandien), ils ne creusent pas suffisamment le filon. Ils peuvent être bons sur quelques affaires récentes qu’ils ont eu à traiter pour leurs employeurs respectifs (Libération pour Laske, Le Parisien, puis Paris-Match pour Valdiguié). Ainsi les faiblesses, pour être indulgent, du traitement par le Canard du compte japonais de Jacques Chirac ou son pseudo-rapport de l’état-major sur l’embuscade meurtrière pour les soldats français en Afghanistan.

Investigateurs eux-mêmes et spécialistes du monde et demi-monde politique français, les auteurs se révèlent, par exemple, incapables de décoder les pratiques de Claude Angeli, rédacteur en chef chargé de l’investigation et de la politique étrangère. Âgé aujourd’hui de 77 ans, celui-ci a peut-être arrêté de lire Tintin, mais il ne semble pas prêt à lâcher une barre éditoriale tenue d’une main ferme. Il est depuis des lustres le petit télégraphiste de la fraction la plus anti-américaine et anti-israélienne du Quai d’Orsay, celle qui se pavanait sous Villepin et fulmine sous Sarkozy. Les représentants de cette « rue arabe du Quai », comme la moquent ses contempteurs dans la maison, par ailleurs fervents lecteurs de l’album de la Comtesse, n’hésitent pas à faxer à Angeli les télégrammes diplomatiques confidentiels si cela peut leur permettre de renforcer leur position. Les enquêtes internes diligentées pour connaître l’origine de ces fuites ont fait chou blanc, pour la bonne et simple raison qu’elles sont couvertes par quelques hauts responsables de notre diplomatie. En général, on retrouve ces « scoops » au rez-de-chaussée de la page 3, avec souvent le fac-similé du télégramme pour faire plus authentique.

Comme l’information diplomatique moyenne de l’honnête homme ne lui permet pas de décrypter ces opérations d’intox dont Angeli se fait l’agent actif, on peut se permettre tout et n’importe quoi. Ainsi, lorsqu’un diplomate français est convoqué au département d’Etat à Washington pour fournir des éclaircissements sur des violations de l’embargo contre l’Iran par des entreprises hexagonales, cela devient une entreprise bushiste de vassalisation de la France. Angeli s’est également fait naguère le complice d’une cabale montée derrière les moucharabiehs de la rue arabe du Quai pour déstabiliser Gérard Araud, ancien ambassadeur de France à Tel Aviv, jugé par certains trop proche des positions israéliennes. Les analyses d’Araud, destinées à demeurer confidentielles, se retrouvaient comme par hasard sur le bureau d’Angeli, qui n’avait plus qu’à les recopier, mal d’ailleurs, puisqu’il affublait régulièrement Araud d’un prénom qui n’était pas le sien… Cette cabale a d’ailleurs fait long feu : Gérard Araud a été promu au poste de directeur des affaires politiques du Quai, ce qui en fait aujourd’hui un personnage important dans la hiérarchie du ministère. Comment s’étonner alors que le scandale Boidevaix-Mérimée, deux anciens hauts diplomates français mouillés jusqu’au cou dans l’affaire dite des « bons de pétrole » distribués par feu Saddam Hussein à ceux qui administraient le programme onusien « pétrole contre nourriture » n’ait eu droit qu’à un traitement a minima dans le Canard ? Ce volatile, c’est bien connu, est fidèle en amitié et ne s’acharne pas sur des copains dans la mouise, même si leurs activités relèvent de la corruption à grande échelle.

Enfin, Laske et Valdiguié clouent Angeli au pilori pour son passé de communiste orthodoxe au service de la presse du Parti. Ils sont vraisemblablement trop jeunes pour pouvoir analyser le sens de cet d’engagement dans les années 1950-1960. Angeli n’est pas le seul, loin de là, parmi les grandes plumes de la presse française à avoir fréquenté la boutique à Joseph, avant de devenir un honnête travailleur de la presse bourgeoise. S’il fallait lui faire un procès, celui-là n’était pas le bon.

Le vrai canard

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De de Gaulle en général…

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D’abord il y a un événement : le 11 octobre 2008, à Colombey-Les Deux-Eglises (Haute-Marne), Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont inauguré le Mémorial parachevant le projet dédié à Charles de Gaulle, commencé avec l’édification d’une immense Croix de Lorraine (18 juin 1972). Celle-ci n’a d’ailleurs cessé d’attirer les visiteurs, contredisant la prophétie que le Général, avec cette ironie faussement modeste qui faisait partie de son charme, aurait lancé à propos de « sa » croix, dont il ne voulait pas : « Personne ne viendra, sauf les lapins pour y faire de la résistance… »

Et puis il y a cette affiche dans le métro, pour une pièce de théâtre inspirée du journal de Jacques Foccart, le conseiller du général de Gaulle pour l’Afrique. Elle présente une étrange silhouette et un visage à peine esquissé. Et pourtant c’est Lui, c’est bien Lui, égaré dans le métro, comme tenant en laisse un pavé ! Nulle majesté dans cette représentation persifleuse. Et pourtant, malgré l’évidente volonté de désacraliser, quelque chose est pertinent dans ce personnage perplexe au milieu des pavés…

Enfin il y a un souvenir, celui de la une d’un fameux hebdomadaire satirique, Hara Kiri : « Bal tragique à Colombey, 1 mort ».

Mais les plus nobles destins résistent à la nécessité d’en rire. Non, Charles de Gaulle n’est pas décédé après une valse en compagnie d’Yvonne. Le 9 novembre 1970, il s’est effondré[« Ah ! Il est déjà temps de mourir ! » : les derniers mots du Général, selon le colonel Desgrées du Loû (rapportés par Jean Mauriac dans L’après de Gaulle, chez Fayard).] un peu avant l’heure du dîner, alors qu’il achevait une patience (après tant de réussites…)

Rappel pour les plus jeunes d’entre vous : le 27 avril 1969, le peuple répond non au référendum sur « le projet de loi relatif à la création des régions er à la rénovation du Sénat ». Dès le 28, Charles de Gaulle part sans se retourner… L’air, soudain, paraît plus léger à nombre de Français. Et d’abord à une partie de notre grande bourgeoisie : le vieux képi incarnait ses remords et son peu d’empressement à le rejoindre dans l’exil londonien.
Les politiciens soupirent d’aise : enfin éliminé, ce Charlot qui, en fondant la Ve République, leur avait cassé leur joujou agonisant.

Tous avaient souffert de la dédaigneuse distance qu’il mettait entre eux et lui, et du mépris de plomb qu’il affichait pour leurs misérables combinaisons. Décidément, il vivait très au-dessus de leurs moyens… Intellectuellement s’entend : il ne s’enrichira pas d’un nouveau franc au métier de la politique. Même que le soir, à l’Elysée, tante Yvonne éteignait les lumières : « Il ne faut pas gaspiller ! »

Aujourd’hui, le vieil homme « recru d’épreuves » subit le pire : il paraît « dépassé ». Mais depuis quand ? Dans l’Europe du désastre qui se découvrait à mesure que refluait la catastrophe nazie, à quel sort misérable était vouée la France ? Perdue de réputation, suspecte aux yeux des vainqueurs, menacée de guerre civile, convoitée par les staliniens, elle pouvait tout au plus espérer l’humiliante intégration à un ensemble flou, « gauleité » par Giraud, béni par Jean Monnet et chapeauté par les Américains.
Enfin De Gaulle revint, avec son fichu caractère, qui est aussi la marque des hommes d’Etat au milieu des politiciens nains. Car il en fallait, du caractère, pour faire croire simultanément aux Etatsuniens que la France avait les moyens de son indépendance, et aux communistes que, grâce au parapluie américain, le pays était à l’abri d’un coup de force !

Et pour décoloniser l’Afrique noire et surtout l’Algérie, sans souci apparent de la douleur des rapatriés ni du sort des harkis, maltraités ici, massacrés là-bas ?

Mais « On ne gouverne pas innocemment », comme disait Saint-Just… A moins que vous ne préfériez Péguy : « Ils ont les mains propres mais ils n’ont pas de mains. »

De Gaulle, c’est un drame antique et chrétien à la fois. Un récit qui naît avec le baptême de Clovis, irrigue la chevalerie, transcende la République, s’incarne dans la Résistance – et prend fin avec lui. Il a soulevé la France et étonné le monde par sa vision, son charisme et ses mots. De Gaulle c’est Merlin, plus l’électricité (nucléaire).

Au risque de passer pour un illuminé, laissez-moi, en guise de conclusion vous livrer une confidence : un matin que je me trouvais dans une clairière isolée, non loin de la croix de Lorraine, je vis nettement surgir de la brume froide le spectre du Général ! Il croisa ma route sans me voir. Plus curieux qu’effrayé, j’osai l’interpeller : « Mon Général, que vous inspirent la Marseillaise huée, le démantèlement de la République, la crise mondiale, la fonte des glaciers et la prochaine comparution d’Éric Zemmour devant la Cour raciale, euh, martiale pour atteinte au moral multiculturel de la Nation ? »

Déjà, je ne le distinguais plus qu’à peine, lorsque sa voix sourde roula jusqu’à moi : « Pour la Résistance, voyez les lapins ! »

L'Après de Gaulle: Notes confidentielles (1969-1989)

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