Sans me vanter (un peu quand même, on est pas des amibes), je crois avoir été un des tous premiers journalistes (en vrai, le premier) à avoir interviewé Michel Houellebecq. Je travaillais alors pour Radio TSF, qui à l’époque ne diffusait pas de jazz dans les taxis de nuit, mais faisait de la propagande toddiste en contrebande, alors qu’elle était supposée être une station communiste orthodoxe (note pour les enfants : on parle là du PC et de l’Emmanuel Todd infréquentables du début des années 1990, pas de leurs avatars contemporains).

Ça se passait durant l’hiver 91-92, plus de deux ans avant Extension du domaine de la lutte, donc. Mais en vérité mon mérite n’est pas bien grand. Je n’aurais jamais croisé Houellebecq si Charles Dantzig ne l’avait introduit à L’Idiot International, où il fit ses premiers pas. Comme quoi la vie, c’est drôle, car Dantzig est incontestablement le roi des cons, et ce grand couillon aspirait déjà à l’être il y a dix-sept ans. La cuistrerie faite homme, ou disons, puceau. Monsieur Homais qui caste pour le rôle de Rimbaud en Abyssinie. Et pourtant c’est probablement grâce à ce chapon alettré que nous avons tous découvert Houellebecq ; les voies du rock n’roll sont mystérieuses, et c’est très bien comme ça.

Donc, mon émission sur TSF s’appelait « Non, non et non ». Sur deux minutes (parfois le client parlait pendant une heure, mais c’était rudement monté, pire que chez Barma et Ardisson), l’invité s’exprimait sur un sujet de détestation. Bien sûr, je n’en ai gardé aucune trace, ni audio, ni écrite (si Fatima, la terreur rouge de tous les maos repentis de Libé de 1974 à nos jours, me lit, et qu’elle a encore une trace des interviews qu’elle m’avait décryptées, qu’elle m’appelle, elle a gagné un bon dîner). Je n’ai plus que des souvenirs confus de ces « Non, non et non ». Je me souviens de Jean Tulard laissant un message sur mon répondeur pour me dire que finalement, il n’allait pas, comme convenu, faire un « Non au bovarysme » mais un « Non aux chiottes à la turque » et de ses exquis développements sur, je reprends ses mots, le signifiant et le signifié de la chose. Je me souviens de Patrick Besson et de sa longue sortie contre la sodomie hétérosexuelle, que je trouvais spirituelle mais superficielle. Je me souviens de Siné dans son pavillon de banlieue qui hurlait à la mort contre le port obligatoire de la capote, mais pas trop fort, de peur, sans doute, que son épouse l’entende.

Bref, en général, on rigolait bien. Avec Houellebecq, fini de rire. Rideau. Vin blanc, voix blanche. Je n’oublierai jamais les premiers mots de son texte : « Ce qui me dégoûte, c’est qu’on veuille mourir dans la dignité. Et il me dégoûte encore plus que des parlementaires s’apprêtent à faire une loi pour m’y obliger : je ne veux pas mourir dans la dignité… » Houellebecq était déjà dans Houellebecq, j’imagine qu’il a dû naître comme ça, et qu’il mourra pareil. Je ne me souviens plus aussi bien du reste de l’interview – qui n’exigea aucun montage –, mais l’idée générale était que la maladie, la déchéance et la mort s’accommodaient assez mal avec la dignité, voire le fun, dont on voulait à tout prix les parer. J’avoue qu’avant ce jour-là je pensais comme il faut. Que l’acharnement thérapeutique, c’était de l’acharnement thérapeutique. Que la mort devrait être plus cool. Que la loi devrait y pourvoir. Et bien sûr qu’il était abject de penser autrement. Heureusement, Houellebecq m’a déniaisé. (Note à l’attention de mes biographes : merci de ne jamais reproduire cette dernière phrase hors contexte.)

Sur la manie typiquement française de vouloir légiférer en tout, qui ces jours-ci nous promène de la piqûre létale et légale, donc, jusqu’aux braseros pour fumeurs en passant par les prétendus génocidés ukrainiens, je n’ai rien à dire : Philippe Muray a purgé la question dès 1992, là encore dans les colonnes de l’Idiot. Ça s’appelait « L’envie du pénal ». En voici un extrait : « Comment se fait-il que nul ne s’inquiète de ce désir de loi qui monte sans cesse ? Ah ! la Loi ! La marche implacable de nos sociétés au pas de Loi ! Nul vivant de cette fin du siècle n’est plus censé l’ignorer. Rien de ce qui est législatif ne doit nous être étranger. « Il y a un vide juridique ! » Ce n’est qu’un cri sur les plateaux. De la bouillie de tous les débats n’émerge qu’une voix, qu’une clameur « Il faut combler le vide juridique ! » Soixante millions d’hypnotisés tombent tous les soirs en extase. La nature humaine contemporaine a horreur du vide juridique, c’est-à-dire des zones de flou où risquerait de s’infiltrer encore un peu de vie, donc d’inorganisation. » (On retrouvera l’intégralité de cette pépite dans Exorcismes spirituels, pensez-y pour Noël, si vous avez des amis intelligents.)

Quant à la manie encore plus typiquement française de vouloir imposer à tout prix par la loi le droit de mourir dans la dignité, elle me sidérera toujours. Je vais finir par croire que la mort est un problème strictement franco-français : depuis vingt ans, en effet, il ne se passe pas une année sans qu’une nouvelle affaire d’euthanasie ne vienne reposer le « douloureux problème de la fin de vie ». Et qu’une flopée de bonnes consciences harcèle nos députés pour qu’enfin ils nous permettent de mourir dans la dignité. En clair de légiférer sur l’euthanasie. Au passage, on remarquera avec amusement que les partisans de l’euthanasie évitent soigneusement le mot, sans doute pour cause de rime trop riche.

Il paraît qu’une bonne moitié des Français sont favorables à cette loi, et qu’ils veulent mourir dans la dignité. Je ne me suis même pas donné la peine de les regarder, ces sondages…

Mais c’est sûr que si on me posait la question : est-ce que vous préférez crever en souffrant ou en ne souffrant pas, je sais, moi aussi, ce que je répondrais. Et j’imagine que les résultats seraient encore plus spectaculaires, si on me demandait si je préférais crever comme le premier venu ou bien alors être immortel, et puis avoir toujours vingt ans, et puis avoir en plus le talent de Glenn Gould, la classe de Finkie, le physique de Marcello et les costumes du Prince Charles…

Ce qui est peut-être le plus exaspérant chez les lobbyistes du droit à mourir dans la dignité par voie parlementaire, c’est leur volonté d’officialiser, de clarifier, de décomplexifier la question.

C’est vrai, ça : pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Et bien, je vais vous le dire : parce que la mort, bordel, c’est compliqué, et passablement intime, de surcroît.

Alors, qu’on ne vienne pas nous raconter de conneries : à défaut d’être inscrit dans la Loi, dans les faits, le droit à mourir dans la dignité existe déjà. Même si vous êtes atteint d’un locked in syndrom, vous trouverez forcément un médecin compatissant, pour venir vous délivrer. La plupart de ceux qui le font se débrouillent pour le faire discrètement. Ils violent la loi discrètement avec les gestes qu’il faut, et sans conférence de presse. Et dans ces cas-là, en général, la justice, qui est parfois bonne fille, a le bon goût de faire, tout aussi discrètement, comme si elle n’avait rien vu. Quand les affaires d’euthanasie sortent et font la « une », c’est qu’on a voulu faire d’un drame intime une affaire de portée universelle. Avant de se donner ou de se faire donner la mort, le moureur dans la dignité fait un livre, il passe à la télé, il écrit au président de la République. Bref, il a son quart d’heure de célébrité warholienne, et hop, au lit ! Et pour toujours. Il sombrera dans le néant en pensant que même s’il n’a pas fait grand chose de sa vie, au moins il n’est pas mort pour rien. Il est mort pour le droit de mourir dans la dignité et la légalité. Pour le droit de mourir dans la dignité et la publicité. Et avant de partir, il évitera surtout de se poser les questions qui fâchent. Parce qu’en vrai, le jour où on aura enfin légiféré sur l’euthanasie, il ne fera pas bon être pauvre, moche et gravement malade, dans un hôpital en fin de vie du 9/3…

J’imagine que personnellement, si j’étais atteint d’une maladie incurable et furieusement douloureuse, je saurais me débrouiller pour trouver les pilules qu’il faut, ça ne peut pas être beaucoup plus dur que de trouver un exemplaire en bon état des Cadets d’Ernst von Salomon, et ça, je sais faire, ben oui.

Ce que je sais aussi, c’est que si je n’avais plus les moyens physiques de me tirer seul d’affaire et si j’étais tombé par malheur entre les pattes d’un médecin fou et furieusement pro-life, ma foi, je ne doute pas qu’il se trouvera forcément un ami ou une amie pour me rendre un petit service, quitte à risquer six mois avec sursis.

Et là, j’entends déjà les pro-death m’objecter de leurs voix de faux-derches : « Mais que préconisez vous si on n’a pas la volonté, ou bien si on n’a pas d’amis, ou encore si l’on veut faire les choses dans les règles ? » A ceux-là, je répondrai simplement : pas de volonté, pas d’amis prêts à donner une livre de leur chair, et l’obsession de respecter la loi à tout prix, même une fois mort et enterré ? Eh bien, la conjonction de ces trois symptômes signale sans erreur possible une vie de merde. Alors, dans le simple souci d’éviter les solutions de continuité, je pense que ces gens-là méritent aussi une mort de merde.

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Marc Cohen
est rédacteur en chef de Causeur.est rédacteur en chef de Causeur. Pilier du Groupe d’Intervention Culturelle Jalons, il a notamment été rédacteur en chef de "L’Idiot International ".