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Le mensonge grec

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Montréal. Le lundi 15 décembre s’affiche sur l’écran de l’ordinateur le message d’une organisation politique appelant à manifester le lendemain devant le Consulat de Grèce notre solidarité avec la jeunesse de notre pays, en colère depuis que « la police grecque a froidement assassiné un jeune garçon de 15 ans ». Pour commencer, ce n’était pas la police mais un policier ; il a fait usage de son arme en contravention avec l’ordre du poste de police de s’éloigner de l’endroit des échauffourées. Mais qu’importe un petit mensonge si c’est pour servir la révolution. Parlons donc révolution.

La révolution a débuté en Grèce assez tôt, en 1981, avec la prise du pouvoir par le PASOK (Mouvement socialiste pan-hellénique) d’Andréas Papadréou. Opposé à l’adhésion de la Grèce à l’Union européenne, décidée et obtenue par la droite, le chef des socialistes avait promis d’organiser un référendum une fois aux commandes, afin que le peuple, majoritairement hostile à l’adhésion, exprime et impose sa volonté. Au lendemain de sa victoire, le référendum a été renvoyé aux calendes grecques. Rien de surprenant. C’est la politique. Un jour on dit ceci, le lendemain on fait cela. Où était donc la révolution ? Dans le fait que l’amnésie qui avait frappé Andréas Papandréou avait également frappé le peuple tout entier. Aucune voix ne s’éleva pour dire : « Et ce référendum, alors ? » Tout le monde était complice de la supercherie. On avait voté contre l’Europe mais c’était pour envoyer un « message fort » à nos partenaires : c’est à vous de nous prouver votre amour.

Voilà donc l’acte fondateur de la révolution. Jusqu’à ces élections-là, on avait voté, comme partout ailleurs, dans un sentiment de résignation : on savait qu’on serait trompé par ses représentants. Après ces élections, les mentalités changent : dorénavant on vote pour tromper les autres. Ce n’est plus le politicien qui est le fourbe, disons par la force des choses. C’est le peuple même qui triche en toute conscience. Il fait comme font les enfants avec leurs parents depuis la fondation du monde : tant que les parents les nourrissent, ils font semblant de les aimer. Malheur le jour où les enfants découvrent que leurs parents n’ont plus un sou.

Depuis, la révolution n’a pas connu de répit. Chaque gouvernement, étiqueté de gauche ou de droite, surpassait le précédent en scandales financiers. L’État s’occupait des affaires. L’Église remplaçait l’État. Les citoyens consommaient en toute impunité. Consommaient les terrains urbains, les plages, les forêts, l’air, l’eau, l’herbe. Aux moments de repos, ils jouaient à la Bourse. En 1999, sous gouvernement socialiste, le pays a vécu un sursaut révolutionnaire, parmi les plus remarquables : en une petite semaine, des dizaines de milliers de Grecs, qui n’avaient même pas entendu parler de Bourse quelques semaines auparavant, ont été ruinés et quelques-uns, les malins, ceux qui étaient dans le coup, ont vu leur fortune miraculeusement multipliée par cent ou par mille. On oublie vite le désastre. On se souvient des gens enrichis en une nuit et en avant pour le prochain épisode.

Dans une révolution le peuple est toujours révolté. Il doit créer en permanence les conditions de son agitation. Nulle part ailleurs qu’en Grèce, me semble-t-il, les scandales financiers n’ont été dénoncés avec une telle véhémence. Et nulle part ailleurs les scandales n’ont été à ce point fréquents et répétitifs. Vu de l’étranger, on peut, selon son tempérament, se fixer sur l’un des deux visages de Janus. Les uns penseront que la Grèce est pourrie du sommet à la base. Les autres se diront qu’en Grèce, de la base au sommet, tout le monde exige l’assainissement. Vu de l’intérieur, ça marche. C’est ainsi depuis vingt-sept ans, et je ne vois pas pourquoi cela changerait demain.

Prenons le secteur névralgique de l’enseignement. C’est le lieu par excellence de la sédition. C’est ici que se renouvellent les élites. C’est ici que le principe révolutionnaire du « vote pour tromper les autres » a donné ses fruits les plus extraordinaires : ces professeurs en grève lundi, mercredi et vendredi pour protester contre la privatisation de l’enseignement supérieur et ces élèves et étudiants qui occupent les classes le reste de la semaine pour la même raison. Le peuple soutient le mouvement et tous les parents paient des sommes faramineuses pour assurer à leurs enfants, qui militent en faveur de l’école publique, des cours privés. Plus on défend le service public, plus on œuvre pour le privé. Mais cela, je le répète, n’est pas un paradoxe : on défend le secteur public de manière à rendre le privé inévitable.

Et les événements actuels alors ? Tous ces incendies, toute cette fureur, tous ces jeunes enragés ? N’est-ce pas le ras-le-bol ? N’est-ce pas la manifestation d’un mécontentement général contre la corruption, l’affairisme, les banques, la crise, le libéralisme effréné et autres mondialisations, contre les riches, contre l’Europe, contre les marchands de patriotisme, contre les xénophobes, contre les institutions sclérosées, contre les partis, contre l’État (inexistant), contre ses service d’ordre, en somme contre le monde tel qu’il est et tel qu’il va ? Oui, bien sûr. Mais ce « oui » que je prononce avec conviction vient du tréfonds de notre civilisation engloutie et non du concret de la réalité. Dans un monde devenu dépotoir universel, où l’homme, auto-décoré de tous les droits, se comporte comme un déchet, ce « oui » est notre approbation au barbare, notre appel désespéré à son avènement salutaire.

Le concret ? Noël approche[1. Noël est célébré le 6 janvier en Grèce. NDLR.]. Le maire d’Athènes propose de suspendre les manifestations jusqu’au 10 janvier. Histoire de faire tourner la machine durant ces jours de la sainte-Économie. Le malheureux est traité de tous les qualificatifs qu’on peut imaginer. Non, proclament ses détracteurs, on ne peut pas toucher aux droits démocratiques. « D’ailleurs, a conclu à la fin de son plaidoyer anti-fasciste un téléjournaliste parmi les plus influents, les manifestants sont aussi des consommateurs. »

L'Atelier du roman: Le Rabelais des escholiers québécois

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Antiracistes, et drôles en plus

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Scoop ! A en croire nos confrères des Inrocks (n° spécial Best of 2008, en vente jusqu’au 12 janvier, dépêchez-vous), les premiers Y a bon Awards de l’antiracisme « humoristique » pourraient couronner en mars prochain le nouveau petit-satan Eric Zemmour pour l’ensemble de son œuvre (au noir)

C’est que, comme le précisent utilement « Les Indivisibles » (association organisatrice de cette marrade citoyenne), il ne s’agit plus seulement de lutter contre ces formes primaires de racisme primaires « qui proclament l’infériorité d’une race sur l’autre ». Non, l’heure est venue de « dénoncer, plus généralement, tous les discours qui tendent à catégoriser les individus en fonction de leur couleur de peau ». Les Inrocks citant les Indivs’ : que du bonheur !

Ah ! Une dernière question quand même, M’sieur !, comme disait Columbo : sur cette base, pourquoi ne pas s’en prendre directement à Claude Lévi-Strauss, auteur récidiviste du douteux Race et histoire (1952), puis du carrément peccamineux Race et culture (1971) ? (Zemmour, à la limite, on peut se le garder pour l’année prochaine…)

Cent ans de haute solitude

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Claude Lévi-Strauss n’est pas né ethnologue ! A l’origine, ses études c’était plutôt droit et philo – dont il passera même l’agrégation. Mais le malaise ne tarde pas à poindre : « J’étais embarqué dans une carrière philosophique qui est, disons, noble mais casanière. »

Déjà, dans l’esprit du jeune Claude, « casanier » veut dire limité, voire confiné. Il ressent le besoin d’aller voir ailleurs, plus loin, plus profond ; bref, de découvrir le monde pour le comprendre. Cette démarche, il l’appellera d’abord « quête d’intelligibilité », puis « recherche du sens » ; (comme quoi la simplicité, c’est ce qui vient en dernier…)

Reste que ce « questionnement » suffit à distinguer Lévi-Strauss dans une époque (les années 50-60) où, déjà, les penseurs les plus vendus (!) considèrent comme dépassée la question même du sens et rivalisent d’ingéniosité pour penser l’ab-sens.

Sa vocation, C.L.-S. la découvre vraiment en lisant Primitive Society, de l’ethnologue Robert Lowie. Aussi bien quand, en 1935, il accepte un poste de prof de sociologie à Sao Paulo, ce n’est pas sans arrière-pensées… Dès que l’occasion se présente, il « accepte » la mission dont il rêvait et que lui confie le Musée de l’Homme local : aller au fin fond du Mato Grosso à la rencontre des Indiens Caduevos et Bororos.

C’est cette expérience qu’il racontera par la suite dans Tristes Tropiques. Un succès mondial qui, paradoxalement, repose sur un échec personnel : à l’origine, dans l’esprit de l’auteur, cet essai devait être un roman…

En même temps qu’il découvre les sociétés « indigènes », Lévi-Strauss s’inquiète déjà de leur préservation dans l’être. Au point de se rendre compte qu’il peut lui-même y être un obstacle : « La deuxième fois que je viens voir une tribu coupée du monde, raconte-t-il en substance, je ne la reconnais plus : mon premier passage l’a déjà changée… »

Autant dire que C.L.-S. se penche sur une civilisation comme Nicolas Hulot sur une aile de mouche : avec d’infinies précautions…

Qui sont-ils donc, ces Indiens ? Les Caduveos constituent « une société fortement hiérarchisée entre nobles et gens du commun ». Quant aux fameux Bororos, leurs règles de vie sociale sont encore plus strictes, complexes et… fondées sur le matriarcat. D’où, au passage, une certaine ironie lévi-straussienne à l’égard du discours féministe occidental, et de sa prétendue radicalité novatrice.

De l’ethnologie à l’anthropologie, il n’y a qu’un pas. Il suffit pour le franchir de considérer l’espèce humaine comme une, au-delà des différences « de race et d’histoire ». Tel est précisément le titre (et l’objet) de la communication de Lévi-Strauss à l’Unesco en 1952.

Témoin de la violence faite aux sociétés amérindiennes par l’Occident « sûr de lui et dominateur », comme disait l’autre, Lévi-Strauss s ‘en indigne. Et de dénoncer l’hypocrisie de cette « égalité universelle » au nom de laquelle les « civilisés » mettront tout en œuvre pour imposer leur supériorité aux « sauvages »…

Pour lui, si tous les hommes sont ontologiquement égaux, il n’en résulte nullement qu’ils devraient être tous pareils… Bref, si l’on veut comprendre l’humanité, il est urgent d’ôter les lunettes déformantes de la « Raison » occidentale.

Dès lors la pensée lévi-straussienne se situera aux antipodes (si j’ose dire) des utopies globalisantes dont nous nous sommes fait une spécialité ; il a pu en mesurer non seulement la tartuferie, mais les effets ravageurs.

Faut-il le préciser ? L’homme a toute mon admiration (ce qui lui fait une belle jambe !), tant pour son parcours personnel et intellectuel que pour les hauteurs où il l’a conduit. A cet égard, l’ultime documentaire du regretté Pierre-André Boutang, consacré à Lévi-Strauss et diffusé par Arte à l’occasion de son centenaire, est passionnant : il nous montre sur soixante ans le parcours d’un aigle, depuis son premier envol jusqu’au retrait dans son nid – « qu’il construit toujours sur les hautes montagnes », comme dit l’ami Robert.

Ça change des Pokémons qui servent d’ »intellectuels organiques » à notre société décervelée ; ça change du prêt-à-penser que nous servent ordinairement ces « gros cerveaux » dopés à l’Audimat, capables de vous livrer un pamphlet-indigné en 30’ chrono. La classe Lévi-Strauss, c’est de se laisser porter par ses ailes de géant sans avoir calculé d’avance où elles vont le poser…

A vrai dire, l’homme n’a aucune des qualités requises pour faire un bon progressiste. Il n’a pas une confiance exagérée dans la nature humaine, celui qui écrit : « Le pessimisme est la meilleure chance de l’optimisme. » Il n’est guère dupe non plus de la modernité triomphante, celui qui confie : « Je ne peux pas dire que je me sente particulièrement à mon aise dans le siècle où le hasard m’a fait naître. »

Tout le « dernier » Lévi-Strauss est dans cette phrase : le style (classique), la litote (élégante) – et le tout au service de ce qu’il appellera lui-même son « regard éloigné ». Voilà un esprit structurellement rétif aux idéologies et à leurs dérapages incontrôlables. C’est même pour lutter contre les bouffées délirantes de l’esprit de système qu’il aura recours dès l’origine aux interprétations pluridisciplinaires, puis à l’analyse structurale.

Aussi serait-on bien inspiré de ne pas parler de « structuralisme ». Cet isme-là renvoie à des dogmes que Lévi-Strauss a toujours fuis. Alors que ces contemporains s’acharnaient à défendre d’indéfendables « doxas », voire à en créer de nouvelles, lui s’est contenté de suggérer une méthode – et de s’imposer une discipline : l’étude des structures sur lesquelles reposent les sociétés humaines, et donc les idées des hommes.

Pas question pour C. L-S. de rêver à l’ »Homme Nouveau ». Sa théorie à lui est une pratique : observer, plus modestement mais plus sûrement, les hommes tout court. Décortiquer leurs langages, leurs systèmes familiaux et sociaux, leurs arts et leurs mythes, pour en tirer des normes.

Il est vrai que, dans les années 1930 – plutôt propices en général aux engagements aberrants – le jeune Claude a vécu une très brève expérience socialiste. Mais il s’en explique lui-même fort bien. Interrogé sur son refus de tout engagement politique depuis cinquante ans, il répond, l’air navré et l’œil malicieux : « J’ai voté pour le Front populaire en 36, alors, vous comprendrez… » (À dire vrai, je ne suis toujours pas sûr que l’intervieweur ait compris…)

En revanche, concernant la philosophie du XXe siècle – ou ce qui en tient lieu – l’anthropologue ne se prive pas de donner son avis, plutôt tranché. Ainsi qualifiera-t-il, en son temps, l’existentialisme sartrien de « métaphysique de midinette ».

Plus le temps et les années passent, plus Lévi-Strauss prend ses distances par rapport à l’intelligentsia de l’époque. Mais le vrai tournant, il le prend en 1971 avec Race et culture, une nouvelle communication à l’Unesco – moins bien accueillie que la première, et pour cause : tellement plus précise !

A l’idée d’une civilisation mondiale imposée par l’Occident crétin, C.-L. S. oppose la richesse des cultures, qui tient tout entière dans leurs différences. Si notre aigle défend bec et ongles les traditions, c’est qu’elles sont à ses yeux le seul rempart contre l’uniformisation – qui porte en elle la mort de toutes les cultures : « L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave », écrivait-il déjà dans Tristes Tropiques.

Ses dernières prises de positions publiques achèveront de déconsidérer le bonhomme. Déjà qu’il a été élu en 1973 à l’Académie française – ce qui est du dernier vulgaire, surtout aux yeux des gens qui ne seront candidats que quinze ans plus tard… Mais il aggrave encore son cas, le bougre : au nom de la « tradition » toujours, il se prononce contre l’admission des femmes à l’Institut. Et au nom du simple bon sens, il se gausse ouvertement du concept de « culture jeune » inventé par Jack Lang, alors au faîte de sa gloire.

Puis ce sera le silence – qu’explique d’ailleurs le seul titre de son dernier livre Regarder, écouter, lire (1993). Lévi-Strauss a tout dit ; l’heure est venue pour lui de se retourner vers la peinture, la littérature, la musique… Surtout la musique : « Rendez-moi capable de conduire Les Maîtres Chanteurs, dit-il, et je veux bien mourir à la dernière mesure. »

Eh bien, Lévi-Strauss n’a pas encore dirigé les Maîtres-Chanteurs, donc Lévi-Strauss n’est pas mort ! Mais il ne s’est pas déplacé non plus pour assister aux cérémonies de son propre centenaire présidées par notre ministre de la Culture, Madame, euh, Albane Christinel…

C’est tout Claude, ça ! Petit canaillou, va…

Race et histoire

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Photo de Une, prise au Brésil par Claude Lévi-Strauss, en 1930.

Au commencement était le Lego

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En ce jour de Noël, Causeur offre un petit peu de catéchisme bien senti aux plus récalcitrants de ses lecteurs. Pour ceux qui ne se seraient pas levés assez tôt pour assister à l’office de la Nativité, la deuxième lecture du jour était le prologue de l’Evangile de Jean : Εν αρχή ην ο λόγος…, qui marque déjà selon les spécialistes du grec néotestamentaire[1. C’est à dire tout le monde sauf Gérard Mordillat et Jérôme Prieur… Mais non, les amis, on rigole.] l’empreinte platonicienne au sein du christianisme naissant et que les bons traducteurs rendent par le très célèbre : « Au commencement était le Lego™. » Le Logos ? Non, non, le Lego™ puisqu’on vous le dit, hommes de peu de foi, et que vous en trouverez ici la meilleure explication. En attendant, c’est un joyeux Noël que nous souhaitons à toutes et à tous.

Jésus sans Jésus: La christianisation de l'Empire romain

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Ça sent le sapin !

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Faites l’essai. Prenez un historien des arts et traditions populaires. Attachez-le solidement à un épicéa et interrogez-le sur l’origine du sapin de Noël. Il vous débitera sa leçon apprise par cœur : « C’est une tradition celte reprise par les chrétiens. » La preuve par le Celte est devenue la règle de tout ethnologue qui se respecte. Aucune tradition populaire n’y échappe : pour exister elle doit préalablement avoir été adoptée par Panoramix et les siens.

Or, le lien entre les rites païens et les traditions chrétiennes est si distendu que l’on pourrait aisément faire passer l’origine celtique de nos traditions populaires comme une belle et grosse billevesée. Cela ne signifie pas qu’il n’y a aucun rapport entre le paganisme et le christianisme, mais lorsque, par exemple, l’Eglise romaine fixe en 440 la fête de Noël au 25 décembre c’est moins une question de syncrétisme qu’une affaire d’opportunisme. L’Occident chrétien remplace le dernier jour des Saturnales par la fête de la Nativité, quand l’Orient choisit le 6 janvier, épiphanie de Dionysos et d’Osiris, pour procéder à une semblable récupération. Napoléon ne fait pas autre chose en 1806 lorsqu’il donne des allures de fête nationale à son anniversaire qui tombe – heureuse coïncidence – le 15 août.

Revenons-en à notre sapin de Noël. Sa première mention remonte très précisément au 21 décembre 1521. Un livre de comptes, conservé aux Archives de la ville de Sélestat, fait état de sapins coupés. Les branchages sont ramenés dans les maisons et ornés de pommes et d’hosties coloriées. Pourquoi rencontre-t-on la mention de cette tradition de l’arbre de Noël à Sélestat et nulle part ailleurs en Europe ? Cette ville alsacienne était-elle, à la Renaissance, le dernier bastion de la celtitude, un havre protégé où l’on cultivait entre soi les rites druidiques quand le reste du continent les avait oubliés ? Cette simple question coupe les racines celtiques de l’arbre de Noël : on ne voit pas comment une pratique aurait pu survivre plus de mille ans à un endroit tout en étant abandonnée par le reste du monde – et a fortiori dans une région dont l’économie était déjà largement ouverte vers l’extérieur.

La première raison – et non la moindre – de la mention sélestadienne du sapin de Noël est la préservation des sources. Les villes alsaciennes de la Renaissance sont, à l’image de la République de Strasbourg, dont Erasme de Rotterdam a loué la Constitution, dotées d’une puissance administrative bien plus pesante et ancienne que celle que l’on trouve à l’époque dans le royaume de France ou dans le reste du Saint Empire. Il existe déjà l’embryon de ce que la modernité appellera la bureaucratie : on note et on consigne tout, y compris les choses qui paraissent à l’époque les plus anodines, comme cette tradition qui veut que chaque 21 décembre on coupe du sapin pour décorer les intérieurs.

Cela étant, cette consignation administrative n’explique pas la tradition. Elle ne fait que la mentionner. Notre hypothèse est qu’il y a, à Sélestat, au début du XVIe siècle, un « micro-climat ethnologique » propice à la conservation de cette tradition.

Ce « micro-climat » est directement hérité de l’Europe carolingienne et romane, qui invente une série de motifs faisant de l’arbre le point central de récits théologiques. Il y a tout d’abord l’histoire de Wynfrid de Wessex (saint Boniface pour les intimes) abattant un arbre vénéré par les païens. Dans la vallée du Rhin et le monde germanique, on commémore dès le Xe siècle cette légendaire sanctification par le bûcheronnage en coupant à Noël un arbre qu’on ramène à la maison. D’autres motifs viennent se greffer à cette tradition : l’Arbre de Vie représenté dans les Miracles ou encore celui de Jessé qui représente la généalogie du Christ et que l’art roman va abondamment illustrer dans la pierre ou sur parchemin. Par sa position géographique, Sélestat, relevant de Kientzheim, l’un des berceaux de la dynastie Hohenstauffen, est le point nodal entre l’Europe romane et le monde germanique : toutes les raisons sont réunies ici comme dans la vallée du Rhin pour que la tradition du « sapin de Noël » soit attestée au XVIe siècle quand elle a disparu ailleurs.

Seulement, on en serait très certainement resté là sans la Réforme. De Bâle à Cologne, les idées de Martin Luther se propagent rapidement : suivant le principe du cujus regio ejus religio, les villes se rallient rapidement au moine défroqué. Les scènes d’iconoclasie se multiplient alors dans les églises du Rhin supérieur : on détruit statues et bois peints jugés désormais comme des preuves de la plus crasse idolâtrie. On répète la vieille antienne mosaïque : « A bas, le Veau d’or ! » La crèche, dont les figurines se popularisent chez les catholiques au début du XVIe siècle, n’est pas tolérée par les Réformés : pas question de représenter l’Incarnation sous des formes profanes. Et c’est à ce moment-là que les Luthériens récupèrent le sapin de Noël.

Les catholiques ont la crèche, les protestants le sapin – une figuration de la Nativité et une abstraction. Il y a quelque chose de spinoziste dans l’appropriation du sapin de Noël par les protestants : un deus sive natura en habits verts. De la même manière que la place naturelle d’un arbre est la forêt, la place naturelle de Dieu est le Ciel. Or, le mystère de l’Incarnation réside précisément dans le fait que Dieu quitte ses nuées célestes pour revêtir la condition humaine. Le sapin de Noël est une métaphore de l’Incarnation : le sapin prend place dans la stub comme Dieu prend place parmi les hommes. L’extérieur passe à l’intérieur – et c’est là que réside la structure même de cette tradition populaire : le sapin de Noël est le signe d’un glissement multiple (de Dieu vers l’homme, de la figuration à l’abstraction, de la forêt à la maison).

La pratique va vite se répandre dans tout le Saint Empire, au point qu’au début du XVIIe siècle le pasteur Dannhauer fustige à Strasbourg ceux qui détournent cette tradition vieille de cinquante ans pour accrocher au sapin des jouets et des friandises. Maudite société de consommation, écrit-il en substance en 1642, qui fait passer le plaisir des enfants avant la méditation sur le salut de votre âme, bande d’incapables. Rien de nouveau sous le soleil.

Alors que l’Allemagne et tous les pays protestants ont adopté le sapin de Noël depuis le XVIe siècle, l’Angleterre devra attendre le mariage d’Albert de Saxe-Cobourg-Gotha avec la reine Victoria pour adopter cette tradition qu’il rapporte de sa Haute-Franconie natale[2. Le prince Albert est donc aussi une affaire de boules.]. Quant à la France, elle patientera jusqu’en 1870 pour que les « optants » alsaciens la répandent là où ils s’installent.

Une tradition populaire n’a de sens ni dans sa généalogie ni dans son origine, mais dans la manière dont une société la réinvente à un moment donné. Cela fait belle lurette que le sapin de Noël n’est plus un rappel de l’Incarnation mais, au mieux, le lieu où le Père Noël[1. Depuis quelque temps, la vulgate altermondialiste proclame doctement que ce serait Coca Cola qui aurait inventé le Père Noël en 1931. Il y a juste un petit problème historique : il existe aux Etats-Unis depuis les années 1850. Mais on n’est pas à une incohérence près quand il s’agit de condamner l’américanisation de nos mœurs…] dépose les cadeaux. Gagnant les places et les centres commerciaux, il est d’ailleurs plus souvent présent à l’extérieur des foyers qu’à l’intérieur. Ses décorations ont quitté ses branches pour contaminer tout ce qui passait à sa portée : balcons, fenêtres, vitrines. Tout s’enguirlande et s’illumine. Le phénomène connaît son paroxysme dans les quartiers populaires, où les fenêtres des HLM rivalisent de kitsch et d’outrance. Quel est le sens d’une tradition qui n’a plus de sens ? Quelle est la signification d’un phénomène qui ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même ? La phénoménologie de la guirlande électrique n’est pas une phénoménologie de l’esprit. Les rivages auxquels Hegel et Marx avaient accostés sont loin derrière nous : la consommation se suffit désormais à elle-même.

Trêve de confiseries !

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Nous commencerons cette playlist avec Baggy Trousers par Madness. Pourquoi ? Parce que tous les jours, c’est la première chanson que j’écoute. L’hymne officiel de la belle humeur, qui a la diction hachée et l’accent cockney, évoque les souvenirs de lycée technique des auteurs. Virgile a très bien chroniqué cette chanson en écrivant : Forsan et haec olim meminisse juvabit.

Sleigh Ride, par les Ronettes.
Une seule écoute de ce miracle de Noël suffit à prouver que son auteur-compositeur-arrangeur, Phil Spector est totalement innocent des charges de meurtre avec préméditation dont l’accuse actuellement la justice américaine.

Christmas and Hanukkah, par Hermann Düne.
Mon hommage personnel aux racines judéo-chrétiennes de l’Europe, de l’Occident et de Causeur.

Diamonds are the girls best friend, par Marylin Monroe.
On y entend notamment ce cri de guerre anti-rapiats : « I don’t mean rhinestones, but diamonds, diamonds ! » Pour les cadeaux, les filles, soyez sans pitié, épongez-les !

Merry Christmas (I don’t wanna fight tonight), par les Ramones.
Vous n’imaginiez tout de même pas que j’allais faire une playlist sans les Ramones? Tsss. tsss…

La fille du père Noël, par Bijou.
Dutronc revisité par le plus grand groupe de rock français du monde (et peu le seul, avec les Dogs et les Olivensteins) ? Un bijou !

Dont Ask Me Questions, par Graham Parker.
Spécial dédicace à Eric Naulleau, pour avoir édité les récits extraordinaires de Graham Parker, pour le J&N, pour avoir mis Bergé en slip sur France5, et pour tout le reste !

Hava Nagila (Christmas Arrangement), par Me First & The Gimme Gimmies, extrait de l’album Ruining Johnny’s Bar Mitzvah vraiment enregistré il y a deux ans, à la vraie Bar Mitzvah de Johnny B, 13 ans, dans un hôtel de San Francisco. Si avec ça, vous n’êtes pas déjà fan, je peux plus rien pour vous…

Saint behind the glass, par Los Lobos.
Aucun rapport avéré avec la naissance du Christ. Juste une des dix plus belles chansons du XXe siècle. Si, si. Et je m’y connais ! Là, j’ai failli écrire : « Et je m’y connais plus que vous ! », mais c’est Noël, non ?

Le patineur, par Julien Clerc
Le génial Etienne Roda-Gil, auteur de cette fort jolie chose, aurait-il aimé Causeur ? Hum. Le matin, sûrement pas : à jeun, il se la jouait anar de gauche standard. Après 17 heures et quelques verres au comptoir de la Closerie, je crois, oui.

Merry Christmas, par Slade
Et dire qu’à l’époque, on prenait ça pour de la musique de filles !(Idem pour America, Graham Nash, Cat Stevens ou Donovan) Que c’est con un ado !

Hurdy Gurdy Man, par Donovan. Puisqu’on parle de Donovan… Là encore, aucun rapport a priori avec Noël, cherchez pas. Sauf que, comme vous ne la connaissiez peut-être pas, ce sera mon petit cadeau de Noël. Merci qui ?

Jésus aux Européennes ?

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D’après un sondage commandé par Le Pèlerin, Jésus aurait une image positive dans l’opinion. 90% des sondés pensent qu’il s’agit d’une personne sympathique, même si 25% estiment qu’il n’a jamais existé. 3% des sondés voient néanmoins en lui un danger politique, puisqu’il n’hésitent pas à le qualifier de « gourou ». Depuis ce sondage, plusieurs formations politiques ont approché Jésus pour en faire une tête de liste dans des régions clefs pour les élections européennes. Le Modem l’aurait contacté en Île de France, malgré les vives protestations de Marielle de Sarnez. Ségolène Royal a par avance récusé « une candidature Jésus » pour le Grand Ouest alors que Martine Aubry, au contraire, s’est déclarée prête pour la grande région nord à une large alliance comprenant toute la gauche y compris Jean-Luc Mélenchon et Jésus. L’UMP, seule pour l’instant, se déclare réservée suite aux déclarations de la ministre de l’Intérieur précisant que Jésus pourrait avoir partie liée avec « la mouvance anarchiste de Corrèze ».

Haro sur le beau Dray

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Mettons nous, rien qu’une seconde à la place du citoyen Dray Julien, député de l’Essonne et membre du bureau national du Parti socialiste. Des fins limiers du Tracfin, organisme dépendant du ministère des Finances pour la lutte contre le blanchiment d’argent, flairent une magouille, sinon une arnaque, dans les mouvements de fonds du compte de deux associations celles des « parrains » (sic) de SOS Racisme et de la Fédération indépendante et démocratique des lycéens (FIDL) vers le compte personnel de Julien Dray. Les montants évoqués tournent autour de 350.000 euros, somme rondelette à l’échelle d’un budget familial moyen, mais dérisoire à l’aune des montants apparus dans des récentes affaires de « fluidification des relations sociales » par l’intermédiaire de l’ancien homme fort du Medef, Denis Gautier-Sauvagnac. Alors qu’il ne s’agit que d’une enquête préliminaire menée par la police à la demande de Bercy, sous le contrôle du procureur de Paris, des fuites dans Le Monde provoquent une agitation médiatique intense autour du présumé innocent. Il s’agirait « apparemment », selon le Parquet, d’une affaire d’abus de confiance où M. Dray se serait personnellement enrichi aux dépens d’associations sur lesquelles il exerçait une tutelle politique et morale. Une sorte de mini-affaire Madoff avec une bonne douzaine de zéros en moins derrière le premier chiffre.

Disons-le tout net, cette manière de flinguer médiatiquement un homme politique avant même qu’il ait pu avoir accès au dossier le concernant est dégueulasse. Elle ouvre les vannes à toutes les supputations, fantasmes et calomnies sans que l’intéressé ait les moyens de se défendre à armes égales. On n’explique pas, on insinue (« apparemment »). L’emballement médiatique fait le reste et il ne reste plus à celui qui est pris dans la nasse qu’à compter ses amis, aussi nombreux que les doigts de la main d’un bûcheron qui aurait eu quelques problèmes avec sa tronçonneuse.

Le pire, c’est que ça marche. Beaucoup de gens pensent instinctivement que c’est vrai. Puisque c’est écrit dans le journal. Dans le microcosme politique parisien, ce qui arrive aujourd’hui à Julien Dray ne surprend pas grand-monde : l’homme est depuis des décennies un bricoleur de génie en matière de création et de contrôle d’associations destinées à encadrer des mouvements plus ou moins spontanés surgissant dans les facs, lycées et quartiers difficiles. Cette technique « mouvementiste », apprise dans les rangs de la section française de la IVe internationale (canal Frank-Krivine), n’a rien en soi de répréhensible. L’avant-garde du prolétariat se met à la disposition des masses opprimées, leur fournit un package idéologique et organisationnel leur permettant de dépasser le stade de la révolte passionnelle contre les injustices de tout poil pour atteindre celui de l’action révolutionnaire consciente visant la prise du pouvoir par les masses laborieuses à l’échelle nationale, puis mondiale.

Mais lorsque cette technique est importée dans un contexte où le pouvoir est déjà détenu par celui qui veut s’en servir pour canaliser à son profit les révoltes de la jeunesse, cela donne le mitterrandisme associatif, version « degauche » du gaullisme immobilier. Grassement subventionnées, ces organisations plutôt maigres en forces militantes, mais très douées médiatiquement, deviennent des viviers de cadres pour les parti politiques qui les ont suscitées : mouvements étudiants, lycéens, antiracistes associations (SOS Racisme, Ni putes ni soumises), secrètent ainsi des leaders qui deviendront des permanents. Harlem Désir, Malek Boutih, Isabelle Thomas, Bruno Julliard sont sortis de ce moule.

Si on ne veut pas que l’investissement soit perdu, il est indispensable d’assurer un verrouillage bureaucratique très strict de ces organisations, afin d’éviter qu’elles aient la mauvaise idée de penser, d’agir et de décider par elles-mêmes. C’est un domaine dans lequel excelle Julien Dray, bien qu’il ait subi un revers de taille en se faisant piquer Fadela Amara par Sarkozy, alors que le PS avait porté Ni putes ni soumises sur les fonts baptismaux et vers les fonds publics. Dans la pouponnière de Juju, ça ne rigole pas tous les jours.

On souhaiterait presque que les flics cafteurs aient raison, et que Juju ait fait valser l’anse du panier associatif pour se payer une de ces montres historiques dite « à complications » dont il raffole, car cela ramènerait à une humanité plus ordinaire un apparatchik par trop ascétique au regard des mœurs du temps.

Dis papa, c’est loin Obama ?

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Pendant que certaines voix s’élèvent aux Etats-Unis pour exiger la démission immédiate de George W. Bush et que d’autres comptent les heures qui les séparent du 20 janvier et de la prise de fonction d’Obama, le sentiment général de beaucoup d’Américains est que l’attente est trop longue. 12 semaines c’est effectivement beaucoup, surtout dans nos sociétés médiatiques et immédiatiques. En France, en deux mois et demi un président aurait eu le temps d’ user jusqu’à la corde son état de grâce. Mais réflexion faite, le système américain semble plein de bon sens. 80 jours, c’est certes un peu longuet, mais huit fois moins, comme c’est le cas en France (Sarkozy s’est installé à l’Elysée dix jours après les élections) n’est-ce pas un peu trop court ? Comment peut-on sérieusement exiger de quelqu’un qu’il se prépare au pouvoir et forme simultanément son gouvernement en si peu de temps? Après, qu’on ne vienne pas s’étonner des erreurs de castings.

Crash test pour Chevrolet

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Ecrite en 1971 par le rocker Don McLean, la ballade American Pie est l’une des chansons les plus chères au cœur des Américains, toutes classes d’âges confondues. Ses paroles, souvent obscures ou polysémiques, donnent lieu à d’incessantes controverses interprétatives depuis 35 ans. Néanmoins, tout le monde aux USA en connaît le refrain qui commence ainsi : « Bye-bye, Miss American Pie, Drove my Chevy to the levee, But the levee was dry… » Pas étonnant, donc, qu’en 2001, une pub pour la Chevrolet Corvette ait utilisé ce slogan assassin : « They don’t write songs about Volvos. » Fin 2008, on se demande si la chanson ne sera pas sous peu le dernier souvenir de la Chevrolet. Ce n’est pas le barrage (levee) qui est à sec mais l’entreprise. Les constructeurs mythiques en sont à faire la manche au Congrès. Mais les élus se font tirer l’oreille. Du coup, la Maison Blanche a dû sortir son chéquier en urgence. Avec 17 milliards de dollars, les « trois vieilles » tiendront quelques semaines ou quelques mois.

Pour General Motors et Chrysler, les deux géants de Detroit, l’alternative est claire : c’est soit la faillite, soit un plan de sauvetage financé par les contribuables. En effet, dans l’état actuel de leur trésorerie, elles n’ont plus que quelques semaines d’activités devant elle. Quant à Ford, la troisième et la plus ancienne des Big Three, elle n’a pas – pas encore ? – de l’eau plein les poumons, mais risque aussi d’être submergée par la crise. Les autres constructeurs de voitures aux Etats-Unis, et notamment Toyota, Honda et Nissan, se portent plutôt bien, quoique pour elles non plus, 2008 ne sera pas un millésime d’anthologie. Et l’écroulement d’un ou de plusieurs de leurs concurrents pourrait avoir pour eux des conséquences fâcheuses car il pourrait déstabiliser un tissu complexe de sous-traitants fournissant à la fois les marques américaines et étrangères, c’est-à-dire l’ensemble de l’industrie automobile américaine.

Tout se passe comme si les « trois vieilles » subissaient de plein fouet la concurrence étrangère, mais sur leur propre territoire. En effet, économiquement parlant, une Toyota Corolla est aussi américaine qu’une Corvette Chevrolet – les deux étant fabriquées aux Etats-Unis par des ouvriers américains. Mais il s’agit d’un secteur à deux vitesses : d’un côté les vieilles maisons de « Motown » et leurs marques historiques comme Chevrolet, Pontiac ou Cadillac qui s’écroulent sous le poids d’un héritage aussi glorieux que coûteux, de l’autre leurs consœurs-concurrentes essentiellement japonaises, implantées aux Etats-Unis depuis quelques décennies et qui affichent une santé plutôt robuste. Cette dissymétrie est au cœur du débat sur l’avenir du secteur qui fait rage aux Etats-Unis. Les Big Three sont-elles capables de devenir des Toyota ? Les précédents ne sont guère encourageants. En 1984, Toyota a pris le contrôle d’une usine défaillante de General Motors à Fremont (Californie) et l’a radicalement transformée. Dirigé par les Japonais, mais avec les mêmes ouvriers, le site est une success story. Or, malgré les espoirs et les projets de GM, associée au projet dans le cadre d’une joint-venture, elle n’a pas encore réussi, en 25 ans, à appliquer les méthodes de Toyota dans l’ensemble de son système de conception, gestion et production.

Reste à comprendre l’incapacité des vieilles dames de l’automobile à se moderniser. Pour certains, leur principal handicap tient précisément à leur ancienneté. En effet, un argument massue s’est vite imposé dans le débat : les difficultés des Big Three s’expliqueraient d’abord par le coût horaire du travail (70-77 dollars), plus élevé que chez Toyota, Honda et VW (45-48 dollars), en raison notamment du poids des généreux plans de retraite versés à de nombreuses générations d’ouvriers. Devant les élus de la nation, pontes de l’industrie, leaders syndicaux et représentants des sous-traitants (transformés par le crédit-fournisseur en banquiers de fait de GM et Chrysler) ont donc été priés d’expliquer comment ils comptaient réduire les coûts. Après des bizutages à répétition, les PDG armés de leurs Blackberries et de leurs tableurs Excel, ont été éconduits par les sénateurs. Ce feuilleton qui rappelle – happy end en moins – les infortunes du « plan Paulson » concocté à la suite de l’effondrement de Lehman Brothers, s’est achevé par un bras de fer entre le sénateur Bob Corker (un républicain du Tennessee) et Ron Gettelfinger (natif du Kentucky voisin), leader du principal syndicat des travailleurs de l’automobile. Jusque-là inconnu du grand public mais apprécié des ses collègues démocrates, Corker a manœuvré la minorité de blocage de son parti pour ourdir un coup de théâtre : les constructeurs ne verront l’argent du contribuable que si le syndicat donne son accord à la diminution immédiate du coût du travail sans attendre la fin des contrats en cours, prévus en 2011. Les adversaires de Croker insinuent que sa position s’explique par ses relations avec Volkswagen qui réalise d’importants investissements à Chattanooga, ville dont il a été le maire entre 2001et 2006. Face à lui, non moins habile, Gettlefinger a tenu bon sans perdre ni le support de sa base ni celui de l’opinion publique.

Ces échanges sportifs ont au moins révélé que le premier problème des Big Three n’était pas le coût du travail mais plutôt le manque d’attractivité de leurs voitures. Et leurs prix, inférieurs de 10 à 15 % à ceux de leurs concurrentes, n’y changent rien. Les Américains leur préfèrent leurs rivales japonaises et européennes.

Dans ces conditions, on voit mal comment les « trois vieilles » pourraient éviter la faillite. Certes, le terme a une sale gueule. Mais que l’Etat mette au pot ou non maintenant ne change pas grand-chose. Le débat ne porte pas sur la nécessité d’engager l’argent public pour aider l’industrie automobile, mais sur la manière la plus efficace de le faire. La faillite ne signifierait pas nécessairement l’arrêt de l’activité ni le licenciement des employés. S’ils jugent que les entreprises ont une chance de s’en sortir, leurs créanciers préfèreront les maintenir en vie, surtout si l’Etat intervient auprès d’eux. Il s’agit donc de savoir qui serait le meilleur juge de la viabilité des « business plans » des constructeurs américains : le Parquet, dans le cadre d’une procédure de faillite ou un monsieur automobile nommé par le pouvoir exécutif pour superviser l’usage de l’argent public et suivre la restructuration du secteur ?

Prise dans l’urgence, la décision de la Maison Blanche d’injecter 17 milliards de dollars aux Big Three relève plutôt de la réanimation. Elle reporte les échéances sans rien changer aux fondamentaux. Il s’agit d’éviter un écroulement en ordre dispersé pour que les constructeurs puissent entrer dans la procédure de liquidation judiciaire de façon planifiée. Cette manœuvre avait assez bien marché avec les compagnies aériennes dans les années 1990.

Sur le plan symbolique, la facture sera lourde. Après la crise, l’industrie automobile comptera moins d’acteurs. Et surtout, on verra dans les rues et sur les routes de plus en plus de voitures japonaises et européennes. Avec la Corvette, c’est l’Amérique des films de notre jeunesse qui disparaît. Bye-bye, miss American Pie !

American Pie : The Greatset Hits

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Le mensonge grec

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Montréal. Le lundi 15 décembre s’affiche sur l’écran de l’ordinateur le message d’une organisation politique appelant à manifester le lendemain devant le Consulat de Grèce notre solidarité avec la jeunesse de notre pays, en colère depuis que « la police grecque a froidement assassiné un jeune garçon de 15 ans ». Pour commencer, ce n’était pas la police mais un policier ; il a fait usage de son arme en contravention avec l’ordre du poste de police de s’éloigner de l’endroit des échauffourées. Mais qu’importe un petit mensonge si c’est pour servir la révolution. Parlons donc révolution.

La révolution a débuté en Grèce assez tôt, en 1981, avec la prise du pouvoir par le PASOK (Mouvement socialiste pan-hellénique) d’Andréas Papadréou. Opposé à l’adhésion de la Grèce à l’Union européenne, décidée et obtenue par la droite, le chef des socialistes avait promis d’organiser un référendum une fois aux commandes, afin que le peuple, majoritairement hostile à l’adhésion, exprime et impose sa volonté. Au lendemain de sa victoire, le référendum a été renvoyé aux calendes grecques. Rien de surprenant. C’est la politique. Un jour on dit ceci, le lendemain on fait cela. Où était donc la révolution ? Dans le fait que l’amnésie qui avait frappé Andréas Papandréou avait également frappé le peuple tout entier. Aucune voix ne s’éleva pour dire : « Et ce référendum, alors ? » Tout le monde était complice de la supercherie. On avait voté contre l’Europe mais c’était pour envoyer un « message fort » à nos partenaires : c’est à vous de nous prouver votre amour.

Voilà donc l’acte fondateur de la révolution. Jusqu’à ces élections-là, on avait voté, comme partout ailleurs, dans un sentiment de résignation : on savait qu’on serait trompé par ses représentants. Après ces élections, les mentalités changent : dorénavant on vote pour tromper les autres. Ce n’est plus le politicien qui est le fourbe, disons par la force des choses. C’est le peuple même qui triche en toute conscience. Il fait comme font les enfants avec leurs parents depuis la fondation du monde : tant que les parents les nourrissent, ils font semblant de les aimer. Malheur le jour où les enfants découvrent que leurs parents n’ont plus un sou.

Depuis, la révolution n’a pas connu de répit. Chaque gouvernement, étiqueté de gauche ou de droite, surpassait le précédent en scandales financiers. L’État s’occupait des affaires. L’Église remplaçait l’État. Les citoyens consommaient en toute impunité. Consommaient les terrains urbains, les plages, les forêts, l’air, l’eau, l’herbe. Aux moments de repos, ils jouaient à la Bourse. En 1999, sous gouvernement socialiste, le pays a vécu un sursaut révolutionnaire, parmi les plus remarquables : en une petite semaine, des dizaines de milliers de Grecs, qui n’avaient même pas entendu parler de Bourse quelques semaines auparavant, ont été ruinés et quelques-uns, les malins, ceux qui étaient dans le coup, ont vu leur fortune miraculeusement multipliée par cent ou par mille. On oublie vite le désastre. On se souvient des gens enrichis en une nuit et en avant pour le prochain épisode.

Dans une révolution le peuple est toujours révolté. Il doit créer en permanence les conditions de son agitation. Nulle part ailleurs qu’en Grèce, me semble-t-il, les scandales financiers n’ont été dénoncés avec une telle véhémence. Et nulle part ailleurs les scandales n’ont été à ce point fréquents et répétitifs. Vu de l’étranger, on peut, selon son tempérament, se fixer sur l’un des deux visages de Janus. Les uns penseront que la Grèce est pourrie du sommet à la base. Les autres se diront qu’en Grèce, de la base au sommet, tout le monde exige l’assainissement. Vu de l’intérieur, ça marche. C’est ainsi depuis vingt-sept ans, et je ne vois pas pourquoi cela changerait demain.

Prenons le secteur névralgique de l’enseignement. C’est le lieu par excellence de la sédition. C’est ici que se renouvellent les élites. C’est ici que le principe révolutionnaire du « vote pour tromper les autres » a donné ses fruits les plus extraordinaires : ces professeurs en grève lundi, mercredi et vendredi pour protester contre la privatisation de l’enseignement supérieur et ces élèves et étudiants qui occupent les classes le reste de la semaine pour la même raison. Le peuple soutient le mouvement et tous les parents paient des sommes faramineuses pour assurer à leurs enfants, qui militent en faveur de l’école publique, des cours privés. Plus on défend le service public, plus on œuvre pour le privé. Mais cela, je le répète, n’est pas un paradoxe : on défend le secteur public de manière à rendre le privé inévitable.

Et les événements actuels alors ? Tous ces incendies, toute cette fureur, tous ces jeunes enragés ? N’est-ce pas le ras-le-bol ? N’est-ce pas la manifestation d’un mécontentement général contre la corruption, l’affairisme, les banques, la crise, le libéralisme effréné et autres mondialisations, contre les riches, contre l’Europe, contre les marchands de patriotisme, contre les xénophobes, contre les institutions sclérosées, contre les partis, contre l’État (inexistant), contre ses service d’ordre, en somme contre le monde tel qu’il est et tel qu’il va ? Oui, bien sûr. Mais ce « oui » que je prononce avec conviction vient du tréfonds de notre civilisation engloutie et non du concret de la réalité. Dans un monde devenu dépotoir universel, où l’homme, auto-décoré de tous les droits, se comporte comme un déchet, ce « oui » est notre approbation au barbare, notre appel désespéré à son avènement salutaire.

Le concret ? Noël approche[1. Noël est célébré le 6 janvier en Grèce. NDLR.]. Le maire d’Athènes propose de suspendre les manifestations jusqu’au 10 janvier. Histoire de faire tourner la machine durant ces jours de la sainte-Économie. Le malheureux est traité de tous les qualificatifs qu’on peut imaginer. Non, proclament ses détracteurs, on ne peut pas toucher aux droits démocratiques. « D’ailleurs, a conclu à la fin de son plaidoyer anti-fasciste un téléjournaliste parmi les plus influents, les manifestants sont aussi des consommateurs. »

L'Atelier du roman: Le Rabelais des escholiers québécois

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Antiracistes, et drôles en plus

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Scoop ! A en croire nos confrères des Inrocks (n° spécial Best of 2008, en vente jusqu’au 12 janvier, dépêchez-vous), les premiers Y a bon Awards de l’antiracisme « humoristique » pourraient couronner en mars prochain le nouveau petit-satan Eric Zemmour pour l’ensemble de son œuvre (au noir)

C’est que, comme le précisent utilement « Les Indivisibles » (association organisatrice de cette marrade citoyenne), il ne s’agit plus seulement de lutter contre ces formes primaires de racisme primaires « qui proclament l’infériorité d’une race sur l’autre ». Non, l’heure est venue de « dénoncer, plus généralement, tous les discours qui tendent à catégoriser les individus en fonction de leur couleur de peau ». Les Inrocks citant les Indivs’ : que du bonheur !

Ah ! Une dernière question quand même, M’sieur !, comme disait Columbo : sur cette base, pourquoi ne pas s’en prendre directement à Claude Lévi-Strauss, auteur récidiviste du douteux Race et histoire (1952), puis du carrément peccamineux Race et culture (1971) ? (Zemmour, à la limite, on peut se le garder pour l’année prochaine…)

Cent ans de haute solitude

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Claude Lévi-Strauss n’est pas né ethnologue ! A l’origine, ses études c’était plutôt droit et philo – dont il passera même l’agrégation. Mais le malaise ne tarde pas à poindre : « J’étais embarqué dans une carrière philosophique qui est, disons, noble mais casanière. »

Déjà, dans l’esprit du jeune Claude, « casanier » veut dire limité, voire confiné. Il ressent le besoin d’aller voir ailleurs, plus loin, plus profond ; bref, de découvrir le monde pour le comprendre. Cette démarche, il l’appellera d’abord « quête d’intelligibilité », puis « recherche du sens » ; (comme quoi la simplicité, c’est ce qui vient en dernier…)

Reste que ce « questionnement » suffit à distinguer Lévi-Strauss dans une époque (les années 50-60) où, déjà, les penseurs les plus vendus (!) considèrent comme dépassée la question même du sens et rivalisent d’ingéniosité pour penser l’ab-sens.

Sa vocation, C.L.-S. la découvre vraiment en lisant Primitive Society, de l’ethnologue Robert Lowie. Aussi bien quand, en 1935, il accepte un poste de prof de sociologie à Sao Paulo, ce n’est pas sans arrière-pensées… Dès que l’occasion se présente, il « accepte » la mission dont il rêvait et que lui confie le Musée de l’Homme local : aller au fin fond du Mato Grosso à la rencontre des Indiens Caduevos et Bororos.

C’est cette expérience qu’il racontera par la suite dans Tristes Tropiques. Un succès mondial qui, paradoxalement, repose sur un échec personnel : à l’origine, dans l’esprit de l’auteur, cet essai devait être un roman…

En même temps qu’il découvre les sociétés « indigènes », Lévi-Strauss s’inquiète déjà de leur préservation dans l’être. Au point de se rendre compte qu’il peut lui-même y être un obstacle : « La deuxième fois que je viens voir une tribu coupée du monde, raconte-t-il en substance, je ne la reconnais plus : mon premier passage l’a déjà changée… »

Autant dire que C.L.-S. se penche sur une civilisation comme Nicolas Hulot sur une aile de mouche : avec d’infinies précautions…

Qui sont-ils donc, ces Indiens ? Les Caduveos constituent « une société fortement hiérarchisée entre nobles et gens du commun ». Quant aux fameux Bororos, leurs règles de vie sociale sont encore plus strictes, complexes et… fondées sur le matriarcat. D’où, au passage, une certaine ironie lévi-straussienne à l’égard du discours féministe occidental, et de sa prétendue radicalité novatrice.

De l’ethnologie à l’anthropologie, il n’y a qu’un pas. Il suffit pour le franchir de considérer l’espèce humaine comme une, au-delà des différences « de race et d’histoire ». Tel est précisément le titre (et l’objet) de la communication de Lévi-Strauss à l’Unesco en 1952.

Témoin de la violence faite aux sociétés amérindiennes par l’Occident « sûr de lui et dominateur », comme disait l’autre, Lévi-Strauss s ‘en indigne. Et de dénoncer l’hypocrisie de cette « égalité universelle » au nom de laquelle les « civilisés » mettront tout en œuvre pour imposer leur supériorité aux « sauvages »…

Pour lui, si tous les hommes sont ontologiquement égaux, il n’en résulte nullement qu’ils devraient être tous pareils… Bref, si l’on veut comprendre l’humanité, il est urgent d’ôter les lunettes déformantes de la « Raison » occidentale.

Dès lors la pensée lévi-straussienne se situera aux antipodes (si j’ose dire) des utopies globalisantes dont nous nous sommes fait une spécialité ; il a pu en mesurer non seulement la tartuferie, mais les effets ravageurs.

Faut-il le préciser ? L’homme a toute mon admiration (ce qui lui fait une belle jambe !), tant pour son parcours personnel et intellectuel que pour les hauteurs où il l’a conduit. A cet égard, l’ultime documentaire du regretté Pierre-André Boutang, consacré à Lévi-Strauss et diffusé par Arte à l’occasion de son centenaire, est passionnant : il nous montre sur soixante ans le parcours d’un aigle, depuis son premier envol jusqu’au retrait dans son nid – « qu’il construit toujours sur les hautes montagnes », comme dit l’ami Robert.

Ça change des Pokémons qui servent d’ »intellectuels organiques » à notre société décervelée ; ça change du prêt-à-penser que nous servent ordinairement ces « gros cerveaux » dopés à l’Audimat, capables de vous livrer un pamphlet-indigné en 30’ chrono. La classe Lévi-Strauss, c’est de se laisser porter par ses ailes de géant sans avoir calculé d’avance où elles vont le poser…

A vrai dire, l’homme n’a aucune des qualités requises pour faire un bon progressiste. Il n’a pas une confiance exagérée dans la nature humaine, celui qui écrit : « Le pessimisme est la meilleure chance de l’optimisme. » Il n’est guère dupe non plus de la modernité triomphante, celui qui confie : « Je ne peux pas dire que je me sente particulièrement à mon aise dans le siècle où le hasard m’a fait naître. »

Tout le « dernier » Lévi-Strauss est dans cette phrase : le style (classique), la litote (élégante) – et le tout au service de ce qu’il appellera lui-même son « regard éloigné ». Voilà un esprit structurellement rétif aux idéologies et à leurs dérapages incontrôlables. C’est même pour lutter contre les bouffées délirantes de l’esprit de système qu’il aura recours dès l’origine aux interprétations pluridisciplinaires, puis à l’analyse structurale.

Aussi serait-on bien inspiré de ne pas parler de « structuralisme ». Cet isme-là renvoie à des dogmes que Lévi-Strauss a toujours fuis. Alors que ces contemporains s’acharnaient à défendre d’indéfendables « doxas », voire à en créer de nouvelles, lui s’est contenté de suggérer une méthode – et de s’imposer une discipline : l’étude des structures sur lesquelles reposent les sociétés humaines, et donc les idées des hommes.

Pas question pour C. L-S. de rêver à l’ »Homme Nouveau ». Sa théorie à lui est une pratique : observer, plus modestement mais plus sûrement, les hommes tout court. Décortiquer leurs langages, leurs systèmes familiaux et sociaux, leurs arts et leurs mythes, pour en tirer des normes.

Il est vrai que, dans les années 1930 – plutôt propices en général aux engagements aberrants – le jeune Claude a vécu une très brève expérience socialiste. Mais il s’en explique lui-même fort bien. Interrogé sur son refus de tout engagement politique depuis cinquante ans, il répond, l’air navré et l’œil malicieux : « J’ai voté pour le Front populaire en 36, alors, vous comprendrez… » (À dire vrai, je ne suis toujours pas sûr que l’intervieweur ait compris…)

En revanche, concernant la philosophie du XXe siècle – ou ce qui en tient lieu – l’anthropologue ne se prive pas de donner son avis, plutôt tranché. Ainsi qualifiera-t-il, en son temps, l’existentialisme sartrien de « métaphysique de midinette ».

Plus le temps et les années passent, plus Lévi-Strauss prend ses distances par rapport à l’intelligentsia de l’époque. Mais le vrai tournant, il le prend en 1971 avec Race et culture, une nouvelle communication à l’Unesco – moins bien accueillie que la première, et pour cause : tellement plus précise !

A l’idée d’une civilisation mondiale imposée par l’Occident crétin, C.-L. S. oppose la richesse des cultures, qui tient tout entière dans leurs différences. Si notre aigle défend bec et ongles les traditions, c’est qu’elles sont à ses yeux le seul rempart contre l’uniformisation – qui porte en elle la mort de toutes les cultures : « L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave », écrivait-il déjà dans Tristes Tropiques.

Ses dernières prises de positions publiques achèveront de déconsidérer le bonhomme. Déjà qu’il a été élu en 1973 à l’Académie française – ce qui est du dernier vulgaire, surtout aux yeux des gens qui ne seront candidats que quinze ans plus tard… Mais il aggrave encore son cas, le bougre : au nom de la « tradition » toujours, il se prononce contre l’admission des femmes à l’Institut. Et au nom du simple bon sens, il se gausse ouvertement du concept de « culture jeune » inventé par Jack Lang, alors au faîte de sa gloire.

Puis ce sera le silence – qu’explique d’ailleurs le seul titre de son dernier livre Regarder, écouter, lire (1993). Lévi-Strauss a tout dit ; l’heure est venue pour lui de se retourner vers la peinture, la littérature, la musique… Surtout la musique : « Rendez-moi capable de conduire Les Maîtres Chanteurs, dit-il, et je veux bien mourir à la dernière mesure. »

Eh bien, Lévi-Strauss n’a pas encore dirigé les Maîtres-Chanteurs, donc Lévi-Strauss n’est pas mort ! Mais il ne s’est pas déplacé non plus pour assister aux cérémonies de son propre centenaire présidées par notre ministre de la Culture, Madame, euh, Albane Christinel…

C’est tout Claude, ça ! Petit canaillou, va…

Race et histoire

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Photo de Une, prise au Brésil par Claude Lévi-Strauss, en 1930.

Au commencement était le Lego

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En ce jour de Noël, Causeur offre un petit peu de catéchisme bien senti aux plus récalcitrants de ses lecteurs. Pour ceux qui ne se seraient pas levés assez tôt pour assister à l’office de la Nativité, la deuxième lecture du jour était le prologue de l’Evangile de Jean : Εν αρχή ην ο λόγος…, qui marque déjà selon les spécialistes du grec néotestamentaire[1. C’est à dire tout le monde sauf Gérard Mordillat et Jérôme Prieur… Mais non, les amis, on rigole.] l’empreinte platonicienne au sein du christianisme naissant et que les bons traducteurs rendent par le très célèbre : « Au commencement était le Lego™. » Le Logos ? Non, non, le Lego™ puisqu’on vous le dit, hommes de peu de foi, et que vous en trouverez ici la meilleure explication. En attendant, c’est un joyeux Noël que nous souhaitons à toutes et à tous.

Jésus sans Jésus: La christianisation de l'Empire romain

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Ça sent le sapin !

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Faites l’essai. Prenez un historien des arts et traditions populaires. Attachez-le solidement à un épicéa et interrogez-le sur l’origine du sapin de Noël. Il vous débitera sa leçon apprise par cœur : « C’est une tradition celte reprise par les chrétiens. » La preuve par le Celte est devenue la règle de tout ethnologue qui se respecte. Aucune tradition populaire n’y échappe : pour exister elle doit préalablement avoir été adoptée par Panoramix et les siens.

Or, le lien entre les rites païens et les traditions chrétiennes est si distendu que l’on pourrait aisément faire passer l’origine celtique de nos traditions populaires comme une belle et grosse billevesée. Cela ne signifie pas qu’il n’y a aucun rapport entre le paganisme et le christianisme, mais lorsque, par exemple, l’Eglise romaine fixe en 440 la fête de Noël au 25 décembre c’est moins une question de syncrétisme qu’une affaire d’opportunisme. L’Occident chrétien remplace le dernier jour des Saturnales par la fête de la Nativité, quand l’Orient choisit le 6 janvier, épiphanie de Dionysos et d’Osiris, pour procéder à une semblable récupération. Napoléon ne fait pas autre chose en 1806 lorsqu’il donne des allures de fête nationale à son anniversaire qui tombe – heureuse coïncidence – le 15 août.

Revenons-en à notre sapin de Noël. Sa première mention remonte très précisément au 21 décembre 1521. Un livre de comptes, conservé aux Archives de la ville de Sélestat, fait état de sapins coupés. Les branchages sont ramenés dans les maisons et ornés de pommes et d’hosties coloriées. Pourquoi rencontre-t-on la mention de cette tradition de l’arbre de Noël à Sélestat et nulle part ailleurs en Europe ? Cette ville alsacienne était-elle, à la Renaissance, le dernier bastion de la celtitude, un havre protégé où l’on cultivait entre soi les rites druidiques quand le reste du continent les avait oubliés ? Cette simple question coupe les racines celtiques de l’arbre de Noël : on ne voit pas comment une pratique aurait pu survivre plus de mille ans à un endroit tout en étant abandonnée par le reste du monde – et a fortiori dans une région dont l’économie était déjà largement ouverte vers l’extérieur.

La première raison – et non la moindre – de la mention sélestadienne du sapin de Noël est la préservation des sources. Les villes alsaciennes de la Renaissance sont, à l’image de la République de Strasbourg, dont Erasme de Rotterdam a loué la Constitution, dotées d’une puissance administrative bien plus pesante et ancienne que celle que l’on trouve à l’époque dans le royaume de France ou dans le reste du Saint Empire. Il existe déjà l’embryon de ce que la modernité appellera la bureaucratie : on note et on consigne tout, y compris les choses qui paraissent à l’époque les plus anodines, comme cette tradition qui veut que chaque 21 décembre on coupe du sapin pour décorer les intérieurs.

Cela étant, cette consignation administrative n’explique pas la tradition. Elle ne fait que la mentionner. Notre hypothèse est qu’il y a, à Sélestat, au début du XVIe siècle, un « micro-climat ethnologique » propice à la conservation de cette tradition.

Ce « micro-climat » est directement hérité de l’Europe carolingienne et romane, qui invente une série de motifs faisant de l’arbre le point central de récits théologiques. Il y a tout d’abord l’histoire de Wynfrid de Wessex (saint Boniface pour les intimes) abattant un arbre vénéré par les païens. Dans la vallée du Rhin et le monde germanique, on commémore dès le Xe siècle cette légendaire sanctification par le bûcheronnage en coupant à Noël un arbre qu’on ramène à la maison. D’autres motifs viennent se greffer à cette tradition : l’Arbre de Vie représenté dans les Miracles ou encore celui de Jessé qui représente la généalogie du Christ et que l’art roman va abondamment illustrer dans la pierre ou sur parchemin. Par sa position géographique, Sélestat, relevant de Kientzheim, l’un des berceaux de la dynastie Hohenstauffen, est le point nodal entre l’Europe romane et le monde germanique : toutes les raisons sont réunies ici comme dans la vallée du Rhin pour que la tradition du « sapin de Noël » soit attestée au XVIe siècle quand elle a disparu ailleurs.

Seulement, on en serait très certainement resté là sans la Réforme. De Bâle à Cologne, les idées de Martin Luther se propagent rapidement : suivant le principe du cujus regio ejus religio, les villes se rallient rapidement au moine défroqué. Les scènes d’iconoclasie se multiplient alors dans les églises du Rhin supérieur : on détruit statues et bois peints jugés désormais comme des preuves de la plus crasse idolâtrie. On répète la vieille antienne mosaïque : « A bas, le Veau d’or ! » La crèche, dont les figurines se popularisent chez les catholiques au début du XVIe siècle, n’est pas tolérée par les Réformés : pas question de représenter l’Incarnation sous des formes profanes. Et c’est à ce moment-là que les Luthériens récupèrent le sapin de Noël.

Les catholiques ont la crèche, les protestants le sapin – une figuration de la Nativité et une abstraction. Il y a quelque chose de spinoziste dans l’appropriation du sapin de Noël par les protestants : un deus sive natura en habits verts. De la même manière que la place naturelle d’un arbre est la forêt, la place naturelle de Dieu est le Ciel. Or, le mystère de l’Incarnation réside précisément dans le fait que Dieu quitte ses nuées célestes pour revêtir la condition humaine. Le sapin de Noël est une métaphore de l’Incarnation : le sapin prend place dans la stub comme Dieu prend place parmi les hommes. L’extérieur passe à l’intérieur – et c’est là que réside la structure même de cette tradition populaire : le sapin de Noël est le signe d’un glissement multiple (de Dieu vers l’homme, de la figuration à l’abstraction, de la forêt à la maison).

La pratique va vite se répandre dans tout le Saint Empire, au point qu’au début du XVIIe siècle le pasteur Dannhauer fustige à Strasbourg ceux qui détournent cette tradition vieille de cinquante ans pour accrocher au sapin des jouets et des friandises. Maudite société de consommation, écrit-il en substance en 1642, qui fait passer le plaisir des enfants avant la méditation sur le salut de votre âme, bande d’incapables. Rien de nouveau sous le soleil.

Alors que l’Allemagne et tous les pays protestants ont adopté le sapin de Noël depuis le XVIe siècle, l’Angleterre devra attendre le mariage d’Albert de Saxe-Cobourg-Gotha avec la reine Victoria pour adopter cette tradition qu’il rapporte de sa Haute-Franconie natale[2. Le prince Albert est donc aussi une affaire de boules.]. Quant à la France, elle patientera jusqu’en 1870 pour que les « optants » alsaciens la répandent là où ils s’installent.

Une tradition populaire n’a de sens ni dans sa généalogie ni dans son origine, mais dans la manière dont une société la réinvente à un moment donné. Cela fait belle lurette que le sapin de Noël n’est plus un rappel de l’Incarnation mais, au mieux, le lieu où le Père Noël[1. Depuis quelque temps, la vulgate altermondialiste proclame doctement que ce serait Coca Cola qui aurait inventé le Père Noël en 1931. Il y a juste un petit problème historique : il existe aux Etats-Unis depuis les années 1850. Mais on n’est pas à une incohérence près quand il s’agit de condamner l’américanisation de nos mœurs…] dépose les cadeaux. Gagnant les places et les centres commerciaux, il est d’ailleurs plus souvent présent à l’extérieur des foyers qu’à l’intérieur. Ses décorations ont quitté ses branches pour contaminer tout ce qui passait à sa portée : balcons, fenêtres, vitrines. Tout s’enguirlande et s’illumine. Le phénomène connaît son paroxysme dans les quartiers populaires, où les fenêtres des HLM rivalisent de kitsch et d’outrance. Quel est le sens d’une tradition qui n’a plus de sens ? Quelle est la signification d’un phénomène qui ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même ? La phénoménologie de la guirlande électrique n’est pas une phénoménologie de l’esprit. Les rivages auxquels Hegel et Marx avaient accostés sont loin derrière nous : la consommation se suffit désormais à elle-même.

Trêve de confiseries !

25

Nous commencerons cette playlist avec Baggy Trousers par Madness. Pourquoi ? Parce que tous les jours, c’est la première chanson que j’écoute. L’hymne officiel de la belle humeur, qui a la diction hachée et l’accent cockney, évoque les souvenirs de lycée technique des auteurs. Virgile a très bien chroniqué cette chanson en écrivant : Forsan et haec olim meminisse juvabit.

Sleigh Ride, par les Ronettes.
Une seule écoute de ce miracle de Noël suffit à prouver que son auteur-compositeur-arrangeur, Phil Spector est totalement innocent des charges de meurtre avec préméditation dont l’accuse actuellement la justice américaine.

Christmas and Hanukkah, par Hermann Düne.
Mon hommage personnel aux racines judéo-chrétiennes de l’Europe, de l’Occident et de Causeur.

Diamonds are the girls best friend, par Marylin Monroe.
On y entend notamment ce cri de guerre anti-rapiats : « I don’t mean rhinestones, but diamonds, diamonds ! » Pour les cadeaux, les filles, soyez sans pitié, épongez-les !

Merry Christmas (I don’t wanna fight tonight), par les Ramones.
Vous n’imaginiez tout de même pas que j’allais faire une playlist sans les Ramones? Tsss. tsss…

La fille du père Noël, par Bijou.
Dutronc revisité par le plus grand groupe de rock français du monde (et peu le seul, avec les Dogs et les Olivensteins) ? Un bijou !

Dont Ask Me Questions, par Graham Parker.
Spécial dédicace à Eric Naulleau, pour avoir édité les récits extraordinaires de Graham Parker, pour le J&N, pour avoir mis Bergé en slip sur France5, et pour tout le reste !

Hava Nagila (Christmas Arrangement), par Me First & The Gimme Gimmies, extrait de l’album Ruining Johnny’s Bar Mitzvah vraiment enregistré il y a deux ans, à la vraie Bar Mitzvah de Johnny B, 13 ans, dans un hôtel de San Francisco. Si avec ça, vous n’êtes pas déjà fan, je peux plus rien pour vous…

Saint behind the glass, par Los Lobos.
Aucun rapport avéré avec la naissance du Christ. Juste une des dix plus belles chansons du XXe siècle. Si, si. Et je m’y connais ! Là, j’ai failli écrire : « Et je m’y connais plus que vous ! », mais c’est Noël, non ?

Le patineur, par Julien Clerc
Le génial Etienne Roda-Gil, auteur de cette fort jolie chose, aurait-il aimé Causeur ? Hum. Le matin, sûrement pas : à jeun, il se la jouait anar de gauche standard. Après 17 heures et quelques verres au comptoir de la Closerie, je crois, oui.

Merry Christmas, par Slade
Et dire qu’à l’époque, on prenait ça pour de la musique de filles !(Idem pour America, Graham Nash, Cat Stevens ou Donovan) Que c’est con un ado !

Hurdy Gurdy Man, par Donovan. Puisqu’on parle de Donovan… Là encore, aucun rapport a priori avec Noël, cherchez pas. Sauf que, comme vous ne la connaissiez peut-être pas, ce sera mon petit cadeau de Noël. Merci qui ?

Jésus aux Européennes ?

6

D’après un sondage commandé par Le Pèlerin, Jésus aurait une image positive dans l’opinion. 90% des sondés pensent qu’il s’agit d’une personne sympathique, même si 25% estiment qu’il n’a jamais existé. 3% des sondés voient néanmoins en lui un danger politique, puisqu’il n’hésitent pas à le qualifier de « gourou ». Depuis ce sondage, plusieurs formations politiques ont approché Jésus pour en faire une tête de liste dans des régions clefs pour les élections européennes. Le Modem l’aurait contacté en Île de France, malgré les vives protestations de Marielle de Sarnez. Ségolène Royal a par avance récusé « une candidature Jésus » pour le Grand Ouest alors que Martine Aubry, au contraire, s’est déclarée prête pour la grande région nord à une large alliance comprenant toute la gauche y compris Jean-Luc Mélenchon et Jésus. L’UMP, seule pour l’instant, se déclare réservée suite aux déclarations de la ministre de l’Intérieur précisant que Jésus pourrait avoir partie liée avec « la mouvance anarchiste de Corrèze ».

Haro sur le beau Dray

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Mettons nous, rien qu’une seconde à la place du citoyen Dray Julien, député de l’Essonne et membre du bureau national du Parti socialiste. Des fins limiers du Tracfin, organisme dépendant du ministère des Finances pour la lutte contre le blanchiment d’argent, flairent une magouille, sinon une arnaque, dans les mouvements de fonds du compte de deux associations celles des « parrains » (sic) de SOS Racisme et de la Fédération indépendante et démocratique des lycéens (FIDL) vers le compte personnel de Julien Dray. Les montants évoqués tournent autour de 350.000 euros, somme rondelette à l’échelle d’un budget familial moyen, mais dérisoire à l’aune des montants apparus dans des récentes affaires de « fluidification des relations sociales » par l’intermédiaire de l’ancien homme fort du Medef, Denis Gautier-Sauvagnac. Alors qu’il ne s’agit que d’une enquête préliminaire menée par la police à la demande de Bercy, sous le contrôle du procureur de Paris, des fuites dans Le Monde provoquent une agitation médiatique intense autour du présumé innocent. Il s’agirait « apparemment », selon le Parquet, d’une affaire d’abus de confiance où M. Dray se serait personnellement enrichi aux dépens d’associations sur lesquelles il exerçait une tutelle politique et morale. Une sorte de mini-affaire Madoff avec une bonne douzaine de zéros en moins derrière le premier chiffre.

Disons-le tout net, cette manière de flinguer médiatiquement un homme politique avant même qu’il ait pu avoir accès au dossier le concernant est dégueulasse. Elle ouvre les vannes à toutes les supputations, fantasmes et calomnies sans que l’intéressé ait les moyens de se défendre à armes égales. On n’explique pas, on insinue (« apparemment »). L’emballement médiatique fait le reste et il ne reste plus à celui qui est pris dans la nasse qu’à compter ses amis, aussi nombreux que les doigts de la main d’un bûcheron qui aurait eu quelques problèmes avec sa tronçonneuse.

Le pire, c’est que ça marche. Beaucoup de gens pensent instinctivement que c’est vrai. Puisque c’est écrit dans le journal. Dans le microcosme politique parisien, ce qui arrive aujourd’hui à Julien Dray ne surprend pas grand-monde : l’homme est depuis des décennies un bricoleur de génie en matière de création et de contrôle d’associations destinées à encadrer des mouvements plus ou moins spontanés surgissant dans les facs, lycées et quartiers difficiles. Cette technique « mouvementiste », apprise dans les rangs de la section française de la IVe internationale (canal Frank-Krivine), n’a rien en soi de répréhensible. L’avant-garde du prolétariat se met à la disposition des masses opprimées, leur fournit un package idéologique et organisationnel leur permettant de dépasser le stade de la révolte passionnelle contre les injustices de tout poil pour atteindre celui de l’action révolutionnaire consciente visant la prise du pouvoir par les masses laborieuses à l’échelle nationale, puis mondiale.

Mais lorsque cette technique est importée dans un contexte où le pouvoir est déjà détenu par celui qui veut s’en servir pour canaliser à son profit les révoltes de la jeunesse, cela donne le mitterrandisme associatif, version « degauche » du gaullisme immobilier. Grassement subventionnées, ces organisations plutôt maigres en forces militantes, mais très douées médiatiquement, deviennent des viviers de cadres pour les parti politiques qui les ont suscitées : mouvements étudiants, lycéens, antiracistes associations (SOS Racisme, Ni putes ni soumises), secrètent ainsi des leaders qui deviendront des permanents. Harlem Désir, Malek Boutih, Isabelle Thomas, Bruno Julliard sont sortis de ce moule.

Si on ne veut pas que l’investissement soit perdu, il est indispensable d’assurer un verrouillage bureaucratique très strict de ces organisations, afin d’éviter qu’elles aient la mauvaise idée de penser, d’agir et de décider par elles-mêmes. C’est un domaine dans lequel excelle Julien Dray, bien qu’il ait subi un revers de taille en se faisant piquer Fadela Amara par Sarkozy, alors que le PS avait porté Ni putes ni soumises sur les fonts baptismaux et vers les fonds publics. Dans la pouponnière de Juju, ça ne rigole pas tous les jours.

On souhaiterait presque que les flics cafteurs aient raison, et que Juju ait fait valser l’anse du panier associatif pour se payer une de ces montres historiques dite « à complications » dont il raffole, car cela ramènerait à une humanité plus ordinaire un apparatchik par trop ascétique au regard des mœurs du temps.

Dis papa, c’est loin Obama ?

3

Pendant que certaines voix s’élèvent aux Etats-Unis pour exiger la démission immédiate de George W. Bush et que d’autres comptent les heures qui les séparent du 20 janvier et de la prise de fonction d’Obama, le sentiment général de beaucoup d’Américains est que l’attente est trop longue. 12 semaines c’est effectivement beaucoup, surtout dans nos sociétés médiatiques et immédiatiques. En France, en deux mois et demi un président aurait eu le temps d’ user jusqu’à la corde son état de grâce. Mais réflexion faite, le système américain semble plein de bon sens. 80 jours, c’est certes un peu longuet, mais huit fois moins, comme c’est le cas en France (Sarkozy s’est installé à l’Elysée dix jours après les élections) n’est-ce pas un peu trop court ? Comment peut-on sérieusement exiger de quelqu’un qu’il se prépare au pouvoir et forme simultanément son gouvernement en si peu de temps? Après, qu’on ne vienne pas s’étonner des erreurs de castings.

Crash test pour Chevrolet

16

Ecrite en 1971 par le rocker Don McLean, la ballade American Pie est l’une des chansons les plus chères au cœur des Américains, toutes classes d’âges confondues. Ses paroles, souvent obscures ou polysémiques, donnent lieu à d’incessantes controverses interprétatives depuis 35 ans. Néanmoins, tout le monde aux USA en connaît le refrain qui commence ainsi : « Bye-bye, Miss American Pie, Drove my Chevy to the levee, But the levee was dry… » Pas étonnant, donc, qu’en 2001, une pub pour la Chevrolet Corvette ait utilisé ce slogan assassin : « They don’t write songs about Volvos. » Fin 2008, on se demande si la chanson ne sera pas sous peu le dernier souvenir de la Chevrolet. Ce n’est pas le barrage (levee) qui est à sec mais l’entreprise. Les constructeurs mythiques en sont à faire la manche au Congrès. Mais les élus se font tirer l’oreille. Du coup, la Maison Blanche a dû sortir son chéquier en urgence. Avec 17 milliards de dollars, les « trois vieilles » tiendront quelques semaines ou quelques mois.

Pour General Motors et Chrysler, les deux géants de Detroit, l’alternative est claire : c’est soit la faillite, soit un plan de sauvetage financé par les contribuables. En effet, dans l’état actuel de leur trésorerie, elles n’ont plus que quelques semaines d’activités devant elle. Quant à Ford, la troisième et la plus ancienne des Big Three, elle n’a pas – pas encore ? – de l’eau plein les poumons, mais risque aussi d’être submergée par la crise. Les autres constructeurs de voitures aux Etats-Unis, et notamment Toyota, Honda et Nissan, se portent plutôt bien, quoique pour elles non plus, 2008 ne sera pas un millésime d’anthologie. Et l’écroulement d’un ou de plusieurs de leurs concurrents pourrait avoir pour eux des conséquences fâcheuses car il pourrait déstabiliser un tissu complexe de sous-traitants fournissant à la fois les marques américaines et étrangères, c’est-à-dire l’ensemble de l’industrie automobile américaine.

Tout se passe comme si les « trois vieilles » subissaient de plein fouet la concurrence étrangère, mais sur leur propre territoire. En effet, économiquement parlant, une Toyota Corolla est aussi américaine qu’une Corvette Chevrolet – les deux étant fabriquées aux Etats-Unis par des ouvriers américains. Mais il s’agit d’un secteur à deux vitesses : d’un côté les vieilles maisons de « Motown » et leurs marques historiques comme Chevrolet, Pontiac ou Cadillac qui s’écroulent sous le poids d’un héritage aussi glorieux que coûteux, de l’autre leurs consœurs-concurrentes essentiellement japonaises, implantées aux Etats-Unis depuis quelques décennies et qui affichent une santé plutôt robuste. Cette dissymétrie est au cœur du débat sur l’avenir du secteur qui fait rage aux Etats-Unis. Les Big Three sont-elles capables de devenir des Toyota ? Les précédents ne sont guère encourageants. En 1984, Toyota a pris le contrôle d’une usine défaillante de General Motors à Fremont (Californie) et l’a radicalement transformée. Dirigé par les Japonais, mais avec les mêmes ouvriers, le site est une success story. Or, malgré les espoirs et les projets de GM, associée au projet dans le cadre d’une joint-venture, elle n’a pas encore réussi, en 25 ans, à appliquer les méthodes de Toyota dans l’ensemble de son système de conception, gestion et production.

Reste à comprendre l’incapacité des vieilles dames de l’automobile à se moderniser. Pour certains, leur principal handicap tient précisément à leur ancienneté. En effet, un argument massue s’est vite imposé dans le débat : les difficultés des Big Three s’expliqueraient d’abord par le coût horaire du travail (70-77 dollars), plus élevé que chez Toyota, Honda et VW (45-48 dollars), en raison notamment du poids des généreux plans de retraite versés à de nombreuses générations d’ouvriers. Devant les élus de la nation, pontes de l’industrie, leaders syndicaux et représentants des sous-traitants (transformés par le crédit-fournisseur en banquiers de fait de GM et Chrysler) ont donc été priés d’expliquer comment ils comptaient réduire les coûts. Après des bizutages à répétition, les PDG armés de leurs Blackberries et de leurs tableurs Excel, ont été éconduits par les sénateurs. Ce feuilleton qui rappelle – happy end en moins – les infortunes du « plan Paulson » concocté à la suite de l’effondrement de Lehman Brothers, s’est achevé par un bras de fer entre le sénateur Bob Corker (un républicain du Tennessee) et Ron Gettelfinger (natif du Kentucky voisin), leader du principal syndicat des travailleurs de l’automobile. Jusque-là inconnu du grand public mais apprécié des ses collègues démocrates, Corker a manœuvré la minorité de blocage de son parti pour ourdir un coup de théâtre : les constructeurs ne verront l’argent du contribuable que si le syndicat donne son accord à la diminution immédiate du coût du travail sans attendre la fin des contrats en cours, prévus en 2011. Les adversaires de Croker insinuent que sa position s’explique par ses relations avec Volkswagen qui réalise d’importants investissements à Chattanooga, ville dont il a été le maire entre 2001et 2006. Face à lui, non moins habile, Gettlefinger a tenu bon sans perdre ni le support de sa base ni celui de l’opinion publique.

Ces échanges sportifs ont au moins révélé que le premier problème des Big Three n’était pas le coût du travail mais plutôt le manque d’attractivité de leurs voitures. Et leurs prix, inférieurs de 10 à 15 % à ceux de leurs concurrentes, n’y changent rien. Les Américains leur préfèrent leurs rivales japonaises et européennes.

Dans ces conditions, on voit mal comment les « trois vieilles » pourraient éviter la faillite. Certes, le terme a une sale gueule. Mais que l’Etat mette au pot ou non maintenant ne change pas grand-chose. Le débat ne porte pas sur la nécessité d’engager l’argent public pour aider l’industrie automobile, mais sur la manière la plus efficace de le faire. La faillite ne signifierait pas nécessairement l’arrêt de l’activité ni le licenciement des employés. S’ils jugent que les entreprises ont une chance de s’en sortir, leurs créanciers préfèreront les maintenir en vie, surtout si l’Etat intervient auprès d’eux. Il s’agit donc de savoir qui serait le meilleur juge de la viabilité des « business plans » des constructeurs américains : le Parquet, dans le cadre d’une procédure de faillite ou un monsieur automobile nommé par le pouvoir exécutif pour superviser l’usage de l’argent public et suivre la restructuration du secteur ?

Prise dans l’urgence, la décision de la Maison Blanche d’injecter 17 milliards de dollars aux Big Three relève plutôt de la réanimation. Elle reporte les échéances sans rien changer aux fondamentaux. Il s’agit d’éviter un écroulement en ordre dispersé pour que les constructeurs puissent entrer dans la procédure de liquidation judiciaire de façon planifiée. Cette manœuvre avait assez bien marché avec les compagnies aériennes dans les années 1990.

Sur le plan symbolique, la facture sera lourde. Après la crise, l’industrie automobile comptera moins d’acteurs. Et surtout, on verra dans les rues et sur les routes de plus en plus de voitures japonaises et européennes. Avec la Corvette, c’est l’Amérique des films de notre jeunesse qui disparaît. Bye-bye, miss American Pie !

American Pie : The Greatset Hits

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