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Ramdam dans l’île Saint-Louis

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Faisons un rêve : le plus bel hôtel particulier de Paris, rempli de somptueux décors peints, serait livré à un riche propriétaire étranger, désireux de le « restaurer » en le modernisant, et en y ajoutant tout le confort moderne : un parking souterrain, d’innombrables salles de bain, des ascenseurs et surtout la climatisation… Son architecte, ignorant de la fragilité intrinsèque des monuments anciens, déposerait alors un permis de démolir et un autre de construire. Heureusement, le ministère de la Culture et son service des Monuments historiques veilleraient : l’insolent demandeur serait débouté et son projet refusé, au nom de la bonne conservation du patrimoine national.

Faisons un cauchemar : cette demeure serait l’hôtel Lambert, dans l’île Saint-Louis, construit au milieu du XVIIe siècle par le jeune Louis Le Vau (plus tard architecte de Vaux-le-Vicomte et de Versailles), et décoré par les meilleurs artistes de son temps (dont Charles le Brun, futur auteur de la galerie des Glaces). Considéré comme le parangon de l’hôtel parisien pour son plan ingénieux et sa riche décoration, classé parmi les Monuments historiques, il aurait été revendu par les Rothschild en 2007 au frère du puissant émir du Qatar. Celui-ci aurait de grands projets, et plutôt que de s’adapter à ce joyau chèrement acquis (80 millions d’euros), il aurait choisi de faire plier l’édifice à ses caprices. Et le ministère de la Culture donnerait tranquillement… sa bénédiction !

Pour tous ceux qui connaissent la situation du patrimoine français, il y avait peu de chance que le rêve devînt réalité : l’affaire de l’hôtel Lambert, qui a éclaté avant Noël, est bien un véritable cauchemar. La Commission du Vieux Paris, organisme consultatif placé auprès du maire de Paris, a brisé le silence fin décembre ; la presse nationale et locale s’est emparée du dossier, maintenant suivie par les télévisions. Le scandale enfle, l’indignation est partout, car c’est un peu comme si l’on décidait de repeindre la Joconde : l’hôtel Lambert est une icône, un intouchable de l’art français, le livre toujours refeuilleté d’une grande et belle histoire parisienne. Hôtel rêvé, sinon fantasmé, inaccessible mais dont tout le monde connaît la façade et son jardin, tendus vers la Seine à la pointe orientale de l’île Saint-Louis. Une maison de riches hantée par des artistes et des hommes d’esprit : Le Brun et Le Sueur sous Louis XIV, Voltaire sous Louis XV, Chopin et Delacroix à l’époque des princes polonais Czartorisky… et plus près de nous le souvenir de Michèle Morgan et du baron Alexis de Rédé, figure originale du Paris mondain. Comment oser y bétonner les sous-sols et défoncer le jardin pour mettre des voitures, avec une porte-rideau sur le quai ? Comment oser passer un ascenseur dans un plafond peint à poutres et solives ? Comment changer toutes les fenêtres, dont certaines datent du XVIIIe siècle ? Et pourquoi effacer les traces du XIXe siècle, en détruisant un escalier en bois sculpté ? Restaurer à grand frais et avec soin certaines parties de la demeure peut-il justifier d’en sacrifier d’autres, quand il s’agit d’un édifice unique ?

Qu’on ne se trompe pas de cible : qu’un homme riche ait des envies de riches est dans l’ordre des choses ; qu’il soit un prince du Moyen-Orient n’a rien à voir dans l’affaire, car le mauvais goût ou l’absence de goût n’ont pas de nationalité et les Français n’ont pas de leçon à donner dans ce domaine non plus ! Mais que le maître d’œuvre de ce projet soit un architecte en chef des Monuments historiques, honorablement connu sur la place de Paris et responsable de grands chantiers de l’Etat (l’Opéra, le Palais-Royal, le Grand-Palais…), voilà qui est étrange. Que le dossier de ce projet « sensible », longtemps tenu loin des curieux, ait été piloté non par la Conservation régionale des Monuments historiques, mais directement par la rue de Valois et que la Commission supérieure des Monuments historiques n’ait pas été consultée, au profit d’une petite commission scientifique réunie à discrétion, est tout aussi bizarre… Cette combinaison rappelle qu’en ces matières, le ministère pratique toujours le célèbre « secret-culture » jadis dénoncé par Jean-Pierre Halévy. Pourtant, à chaque fois qu’il procède ainsi, l’opération échoue et le scandale éclate. Peut-être serait-il temps d’informer le ministère de la Culture et de la Communication que les citoyens aiment aussi communiquer… L’hôtel Lambert est donc sous les feux de la rampe, et les associations de défenseurs du patrimoine veillent, attentifs à chaque mouvement.

Le dossier est aujourd’hui bloqué par le maire de Paris, lamentablement accusé d’arrière-pensées politiques par Mme Albanel, dont la légèreté a de nouveau éclaté publiquement. Le propriétaire, d’ordinaire porté à la discrétion, est condamné à ouvrir sa maison et à montrer sa bonne foi. Pauvre riche, trompé par un service des Monuments historiques qui n’a plus de doctrine, plus de courage et à qui l’art du compromis fait perdre de vue l’essentiel !

Cette affaire montre une fois de plus, et cruellement, que le patrimoine – ce que nous tenons de nos pères –, bref, notre bien commun, est une chose trop sérieuse pour être confiée au ministère de la Culture.

Le Taser et la peluche

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En mars 2007, Act Up lançait un excellent canular en annonçant une campagne du ministère de la Santé, « Bisounours contre le Sida », prévoyant « la distribution auprès des malades en détention qui se sont vus refuser la suspension de peine d’une peluche Bisounours de leur choix, format 75 cm, pour leur montrer que le ministère de la Santé ne les oublie pas ». La réalité rejoignant et avalant sans vergogne sa parodie, Rachida Dati a fait distribuer des « lapins en peluche » à neuf mères détenues en prison avec leur nouveau-né. « Elle a estimé que c’était le devoir d’un garde des Sceaux de faire un geste d’humanité envers ces femmes détenues », a déclaré le « conseiller presse » du ministre. Cette mesure discriminatoire à l’endroit des pères n’a suscité pour l’heure aucune réaction de la Halde en faveur de la parité en matière de peluches et d’infantilisation publique. Le Taser et la peluche sont les deux rebutantes mamelles du pouvoir sarkozyste. Patriarcat, matriarcat, même combat ?

Erik von Bestein

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Erik von Bestein fut l’un des adversaires les plus acharnés d’Otto von Bismarck, jusqu’à l’accession de ce dernier au pouvoir en 1862. Cet ingénieur russe, dont l’œuvre inspirera durablement le mouvement bolchevique, se rallia à l’Allemagne plus de quarante ans avant la Révolution d’Octobre. En 1870, il dirigea l’aile droite (gauche vue du côté français) de l’armée prussienne à Sedan et obtint la reddition des fameux cavaliers auvergnats. Cela lui valut le titre de général en chef, un gros cigare qu’il ne cessa de fumer jusqu’à sa mort et des épaulettes qu’il affectionnait particulièrement. Ses mémorialistes gardent, d’ailleurs, de lui la seule phrase intelligible qu’il prononça jamais : « La vérité de la troisième voie, c’est dans les épaulettes. Et c’est bien dommage de n’avoir que deux épaules. Sinon j’aurais bien remis ça. »

Oskar Loewen, Portrait du général von Bestein, huile sur toile sacrément amochée mais néanmoins conservée au Musée Royal régional de Poitiers.

Révisons notre humour noir

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Je ne me souviens plus très bien. C’était en janvier ou février 1964. Ludwig Erhard avait déjà succédé à Konrad Adenauer et le parc du palais Schaumburg baignait désormais dans la fumée épaisse des cigares du nouveau chancelier. Ce matin-là, le smog ministériel qui noyait Bonn n’avait pourtant pas empêché Bernd Angott de sortir de son appartement de la Budapester Strasse, de saluer Frau Müller d’un geste rapide de la tête et de diriger ses pas vers la Thomas-Mann Strasse pour y ouvrir l’entreprise de pompes funèbres dont l’enseigne stipulait qu’elle avait été fondée en 1862. Une maison sérieuse.

Il remonta le rideau métallique, tourna la serrure, endossa sa blouse grise et, armé d’un balai et d’un plumeau, entreprit le nettoyage auquel sa boutique avait droit chaque matin à 7 heures. Tous les croque-morts vous le diront : précision, gravité et propreté sont les deux mamelles du métier. Bernd Angott époussetait soigneusement une plaque gravée en lettres d’or d’un Staub zu Staub, Asche zu Asche[1. Tu es poussière, et tu retourneras en poussière.], quand, à la radio, il entendit une voix enfantine raconter une histoire de Fritzchen[2. Fritzchen est le Toto allemand.] : « Où a été signé l’armistice de 1918, demande la maîtresse ? – En bas à droite, répond Fritzchen. »

Balai et plumeau tombèrent aussitôt des mains de Bernd Angott, le rouge lui monta au front, ses lèvres s’entrouvrirent en grand, ses yeux s’embuèrent et sa carcasse tout entière ne fut plus qu’un long tremblement : il riait. Depuis plus de cent ans, tout entière absorbée dans le service mortuaire, la race des Angott avait tenu éloigné d’elle cette activité inconvenante des muscles de la face. A cette pensée, le croque-mort hoqueta une dernière fois, se ressaisit et se rhabilla du sérieux dont jusque-là sa mine grave ne s’était jamais départie. La vie reprit son cours et la devise de l’établissement rythmait à nouveau ses heures : Sterben ist unser Beruf[3. Mourir est notre métier.].

Ce fâcheux accident aurait pu en rester là si, un an après, Bernd Angott ne s’était pas retrouvé à officier dans la basilique Saint-Martin aux obsèques d’un vétéran de la Grande Guerre. L’historiette si drôle de Fritzchen et de l’armistice revint machinalement à l’esprit du croque-mort. Il lâcha les cordons du poêle et éclata d’un rire si bruyant que le curé, ses ouailles et toute l’assemblée le tinrent pour un possédé. On l’aurait bien livré à un exorciste, s’il n’avait déjà quitté la ville, bien décidé à courir les routes allemandes pour ne plus vivre que du rire, puisque c’était le rire qui l’avait fait périr.

Les premiers spectacles de Bernd Angott furent assez calamiteux : il avait collecté plus de onze cents historiettes de Fritzchen qu’il ânonnait maladroitement dans des cabarets et des bouges mal famés de la Ruhr. Puis, le métier venant aussi promptement que l’inspiration, il en écrivit de nouvelles, notamment celle de Fritzchen confiant à son père : « La maîtresse nous a rendu la dictée. J’ai eu tout juste. Sauf les fautes » ou encore : « Fritzchen, interroge le professeur, pourquoi notre langue s’appelle aussi langue maternelle ? – Parce que papa n’a jamais la parole. »

De maisons de retraite en sanatoriums, de foyers paroissiaux en fins de banquet, la carrière de Bernd Angott suivait son cours, poussif et maussade. Ses blagues étaient pourtant excellentes, sa dégaine impeccable et les spectateurs qu’il tenait en haleine quatre heures durant en avaient pour leur content. Pourquoi diable la presse se désintéresserait-elle de lui ? Pourquoi la critique feignait de l’ignorer et cachait la vérité ? N’avait-il pas la prestance et l’allant pour être parfaitement medienfähig[4. Présentable dans les médias.] ? Bernd n’était pas naïf : être le plus grand comique allemand depuis Schopenhauer avait de quoi susciter jalousie et envie. Il savait que dans les rédactions du pays on avait fait passer la consigne et partout bruissait la rumeur : « Boycottez-le, boycottez-le… »

Puisqu’on lui interdisait la « une » des pages spectacles, Bernd Angott se résolut à faire celle des faits divers. Il loua la salle des fêtes de Scharnhorst près de Dortmund et adressa des invitations à tout ce que la République fédérale comptait en critiques de spectacle. Il avait écrit chacune d’entre elles au dos de faire-part de décès, vraisemblablement sauvés du naufrage de son entreprise de pompes funèbres. Il s’y attribuait le titre de « comique le plus provocateur d’Allemagne » et promettait d’attenter aux bonnes mœurs en donnant son spectacle « nu comme un ver ». Las, aucun journaliste ne crut bon de prendre sa blague au sérieux. Quinze jours plus tard, mes confrères et moi-même recevions une deuxième invitation : Bernd Angott annonçait qu’il se couperait la main droite à l’issue de sa représentation. Vaste fumisterie !

L’écriture malhabile de la troisième invitation nous laissa deviner qu’elle était celle d’un gaucher : Angott nous informait qu’il s’arracherait la jambe en scène à défaut de nous arracher des larmes de rire.

Le 8 mars 1969, nous étions quelques-uns à attendre devant la salle paroissiale de Tannenbusch. Bernd Angott, « l’homme-tronc le plus drôle d’Allemagne », était parvenu à enflammer notre curiosité en nous promettant du jamais vu. A 20 heures, le concierge de Tannenbusch loqueta les portes. Une fumée épaisse s’échappait de la salle et semblait nimber l’homme d’une auréole grisâtre. Sans mot dire, il sortit un clou de sa poche et fixa un panonceau à la porte en bois : « Monsieur Angott ayant jugé bon de répéter cet après-midi son spectacle intitulé : Jan Palach ist ein Arschloch[5. Jan Palach est un con.], la représentation de ce soir est annulée. »

Les lecteurs sont des menteurs

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Il revient chaque année au moment des soldes et de la galette des rois : le baromètre de confiance dans les médias, réalisé par TNS-SOFRES pour le journal La Croix. Il intervient comme une sorte de pénitence que le quotidien catholique s’inflige et inflige à l’ensemble de la profession, pour compenser les excès dont les médias se sont rendus coupables durant la période des fêtes en matière d’incitation à consommer, de pub pour des montres à vingt patates et autres fanfreluches dont le prix est inversement proportionnel à la quantité de tissu qu’il a fallu pour les réaliser.

Chaque année le même verdict tombe, massif et sans appel : une imposante majorité de Français (plus de 60 %) estiment que les journalistes ne sont indépendants ni des pressions du pouvoir, ni de celles de l’argent. La cuvée 2009 du sondage est encore pire que les précédentes, car elle enregistre une augmentation de 4 à 5 points de la méfiance du public envers les professionnels de la profession.

En revanche, quand il est question de l’adéquation entre les nouvelles et la réalité, les personnes interrogées se partagent à peu près à égalité : la moitié croit ce qu’on lui dit, l’autre non. Ce qui prouverait, entre parenthèse, que 10 % des Français estiment que des journalistes à la botte du pouvoir et corrompus jusqu’à la moelle peuvent faire leur boulot tout à fait honnêtement.

Une bizarrerie, qui revient également tous les ans, confère à la radio un avantage en termes de crédibilité sur la presse écrite et la télévision, bonne dernière dans l’échelle de confiance accordée aux divers médias : sans doute « l’effet Pinocchio » qui explique que le téléspectateur croit voir le nez d’un journaliste de télé s’allonger à mesure qu’il parle. Internet, présent depuis trois ans dans le sondage, ne peut encore être mis sur le même plan que ses aînés, en raison de sa moindre pénétration dans les foyers, mais voit sa cote de crédibilité grimper en flèche, ce qui n’est que justice, vu que ceux qui transmettent de l’information par ce biais ne gagnent rien ou des clopinettes et ne figurent pas dans les promotions de la Légion d’honneur.

Hormis le fait qu’il est très désagréable d’être moins bien considéré que les huissiers de justice ou les vendeurs de voiture d’occasion, les journalistes seraient en droit de s’interroger sur la validité du jugement portés par des non-professionnels sur leur manière de travailler, et sur le résultat de leur travail. On serait plus porté à croire ces sévères censeurs s’ils se détournaient massivement des produits frelatés qu’ils prétendent mépriser pour se tourner vers l’information de qualité qu’ils assurent désirer.

Or, leur point de vue – celui qu’ils expriment lors du sondage – est en permanence contredit pas leur comportement. C’est le syndrome Arte : la chaîne franco-allemande arrive toujours en tête des enquêtes de satisfaction… et dans les profondeurs du classement des audiences. Cherchez l’erreur.

Pour commencer, les lecteurs-auditeurs-téléspectateurs n’ont jamais été si nombreux à proclamer « un grand » ou « un assez grand intérêt » pour les médias. On pourrait en tirer la conclusion que la moitié de la population française est composée de masos qui éprouvent une jouissance perverse à se faire bourrer quotidiennement le mou par une bande de courtisans prévaricateurs.

Mais là où les usagers des médias battent tous les records de mauvaise foi, d’hypocrisie et d’insolence, c’est quand on leur demande d’évaluer si les médias ont trop, suffisamment ou pas assez parlé de divers sujets, dont une liste est proposée par les sondeurs.

En tête du « on en a trop parlé », figure la grossesse de Rachida Dati. Futilités, frivolités, pipolités, assez ! Sur la première marche du podium du « on n’en a pas assez parlé », c’est le triomphe de « la faim dans le monde ». Parlez-nous des vrais sujets. Je vous propose un test. Placez-vous devant une bouche de métro avec deux piles de journaux proposés à un prix équivalent, voire gratuitement. La couverture du premier nous montre Mme le Garde des Sceaux donnant le sein à la petite Zohra et sur l’autre, une Africaine présentant un sein décharné à un nourrisson au ventre ballonné et aux yeux couverts de mouches. Et on fait les comptes en fin de journée.

Non, décidément, ces bon dieu de nom de dieu de curetons de La Croix n’arriveront pas à nous fiche la honte, ni à nous amener en masse dans les confessionnaux réservés à la corporation. Soutiers de l’info ou vedettes du PAF seront en 2009, comme ils furent en 2008, objets simultanés de l’envie et du mépris de leurs concitoyens, à l’image d’une autre profession, réputée plus ancienne. Et si nous sommes comme ça, corrompus, à plat-ventre devant les puissants, soucieux de la vérité comme d’une guigne, c’est que nous sommes à l’image de ceux qui nous lisent, nous entendent et nous regardent.

Le Rn’B, le vrai !

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Richard Lovene a été à l’origine de deux groupes cultes normands de la fin des années 70 : R.A.S. qu’il a créé à 15 ans, s’engouffrant dans la brèche punk ouverte par Bye Bye Turbin puis Les Lords, pionniers du mod revival dès 1979. Les Lords sont passés à la postérité pour la violence de leur public, la destruction du matériel en fin de concert et la classe de leur répertoire mêlant compositions power-pop et reprises subtiles et inattendues – notamment celle du Lucifer Sam du Pink Floyd de Syd Barett

Après avoir raccroché pendant une dizaine d’années, Richard Lovene est revenu à la scène, se produisant principalement dans sa région d’origine, qu’il n’a jamais quitté.

Il sera exceptionnellement à Paris samedi 10 janvier pour un set entièrement acoustique. A cette occasion, Richard présentera un spectacle basé essentiellement sur des reprises de standards rythm n’blues et soul des années 50 et 60 : James Carr, Elvis, Marvin Gaye, Otis Redding, Supremes, Temptations, Ben E. King…

C’est l’occasion de découvrir un excellent chanteur mais surtout un guitariste unique, sans doute un des meilleurs en circuit même si sa quasi-absence de discographie l’a maintenu jusqu’ici dans un relatif anonymat. Ambiance pub-rock garantie vu l’exiguïté des lieux. Entrée libre mais prévoir des sous pour les bières.

Richard Lovene au Barathym
Samedi 10 janvier à 21h
2 rue Ramey Paris 18e
Métro Château Rouge

Lettre à Elisabeth et à sa bande

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Après une assez longue absence, je suis revenu à ce Causeur où j’ai naguère épisodiquement publié. Je dois le dire, puisque cette missive s’adresse à des amis du franc-parler, cette reprise de contact me laisse dubitatif et même inquiet sur les échanges que peut produire ce genre de salon. Peut-être en effet est-ce le genre qui est en cause, à savoir la presse internet. Marianne2 me semble radoter et l’épisodique lecture de Vendredi m’a déçu. Tout cela, du moins presque tout, est terriblement attendu, attendu comme ce qui est « entre soi ». En quittant le papier ce n’est pas l’azur infini qui s’est ouvert, c’est dans le plaisir de la complicité qu’on s’est enfermé.

Dans Causeur on trouve certes de l’inédit et du stimulant comme les mésaventures algériennes de Pascal Boniface ou l’interview d’Emmanuel Todd. Mais trop souvent, on est dans la reprise, critique et décalée mais reprise, d’un flux médiatique à quoi on est déjà trop exposé. La connerie installée m’ennuie définitivement, à la voir épinglée je n’éprouve ni plaisir ni soulagement. Certes vous le faites avec plus de brio et d’insolence que d’autres, mais la provoc et l’insolence sont des remèdes bien éventés, valeurs de référence désormais pour le journalisme le plus moutonnier se vante. Dénoncer ? Désosser ? La question est plutôt de savoir pourquoi « cela » est installé. C’est comme ceux qui épient et houspillent un Sarko supposé seul responsable de la panade commune. Pourquoi la bonne conscience niaise est-elle le destin du langage public dans nos (post ?) démocraties ? Je n’ai pas de réponse, mais je pense que la polémique n’a d’intérêt que si elle ouvre des horizons, et pour cela qu’elle s’émancipe de son point de départ, qu’elle le laisse derrière elle.

Sur Gaza malheureusement, Causeur a fourni des exemples de cette contre-connerie devenant le symétrique de ce à quoi elle s’en prend. A Gaza, les journalistes occidentaux sont naïfs, paresseux, manipulés, tenus en laisse… donc (la conséquence est admirablement gribouillesque) Israël doit être loué de nous épargner une info pareillement viciée. Si, comme le dit avec raison Jérôme Leroy, le pouvoir amoureux de lui-même produit de l’anarchie, la critique libertaire, installée dans son unilatéralisme, peut de son côté produire un conformisme cynique. A vrai dire, je vois là deux formes de la désespérance où nous baignons. Ce ne sont pas seulement les perspectives, comme on dit, qui manquent, c’est le réel qui paraît s’échapper, se défaire dans l’incohérence. Le réel, je n’ai d’ailleurs pas très envie de lui courir après, la méthode cartésienne me paraît plus de saison (non seulement à cause de la froidure ambiante) : rentrer dans son poêle et chercher la cohérence d’abord en soi.

Pour en revenir à Gaza et aux inconvénients de se polariser sur l’adversaire, j’ai été, je reste, choqué par la démystification unilatérale de Gil Mihaely. Bel effort certes pour démonter les idées reçues et montrer la complicité tacite contre le Hamas de nombre d’autorités arabes. Mais, d’abord, ce n’est pas très neuf (je veux dire le fait de la complicité anti-palestinienne) et cela n’a pas fait avancer la solution du problème, au contraire. Surtout, le silence fait sur la politique israélienne est une manière de disculpation a priori de celle-ci : pas la peine d’en débattre, ce sont eux, les autres, avec leurs pathologies, qui sont tout le problème. Pourtant au Moyen Orient comme ailleurs la politique se fait à plusieurs, c’est un entremêlement où les ennemis sont inévitablement, pour une part, ce que nous avons fait d’eux. C’est pourquoi nous sommes responsables de nos ennemis.

Touche pas à mon spot !

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Désolé de vous le dire brutalement, mais Badiou avait raison : il y a du Pétain dans Sarkozy. Attention, je connais mes droits : pas que du Pétain, et pas dans tout Sarkozy ! D’ailleurs je n’ai pas lu tout Badiou sur Sarko : juste le « prière d’insérer » et quelques recensions élogieuses, perplexes ou indignées – mais toujours distrayantes.

N’empêche, le 1er mai 1941, qui, sinon le Maréchal, disait élégamment : « Je tiens mes promesses, même celles des autres » ? Certes, en disant cela, l’intéressé mettait la barre un peu haut ; la preuve : il est passé en-dessous. (On le lui a assez reproché depuis.) Mais toute comparaison a ses limites – comme les digressions, je sais !

N’empêche que, pour en revenir à notre maréchal-président, il a bel et bien tenu la promesse des autres. C’est lui qui a commencé de libérer (ou de « priver », comme on dit désormais dans l’opposition) le service public de la manne gluante de la publicité. Une revendication historique de la gauche! (du moins quand elle n’est pas aux affaires). Retiens bien ça, petit scarabée : en démocratie, l’opposition ne s’oppose pas réellement au pouvoir ; juste au fait qu’il soit au pouvoir (au lieu d’elle).

Alors bien sûr les sarkophages primaires diront qu’il n’a pas agi ainsi sans les plus noires arrière-pensées. Genre, renflouer TF1 (et alors ? chacun ses pauvres) ou déstabiliser la gauche (mais là, on frôle l’emploi fictif…)

Mais on s’en fout : en matière de télé, n’est-ce pas, on croit ce qu’on voit. Pas forcément tout ce que l’on entend : dès qu’il s’agit d’audiovisuel, tout le monde a tendance à dire n’importe quoi. Ainsi, depuis plusieurs mois, la bataille de la pub se déroule à fronts renversés. Un président « de droite » prend une mesure « de gauche » ? Aussitôt ladite gauche, que le monde entier nous envie, retrouve son réflexe d’opposition (ou son opposition réflexe), fût-ce au prix d’un renoncement de plus à son traditionnel credo. Vive la pub sur la télé publique – puisqu’en face ils sont contre !

Mais soyons franc : ce n’est pas non plus la première fois que la gauche change d’erreur, sur ce sujet comme sur d’autres… Qui a ouvert cette boîte de Pandore de la marchandisation de la télé ? François Mitterrand en personne, élu pour « rompre avec le capitalisme », s’il vous plaît !

Dès 1984, il charge un de ses proches choisi au hasard (André Rousselet) de créer Canal Plus, une chaîne privée et payante mais néanmoins « progressiste » – sans doute le berceau du boboïsme français. L’année suivante, le même président passe la vitesse supérieure en portant sur les fonts baptismaux la 5 berlusconienne, puis une TV6 luxembourgeoise.

Mitterrand ouvre ainsi délibérément la voie à la privatisation de TF1. Mais déjà voilà 1986 et la cohabitation. Et notre droite décérébrée va, une fois de plus, « accompagner le changement », comme disait VGE. (Ça m’évite de gouverner, donc ça facilitera ma réélection par Deux Français sur trois, pensait sans doute le sympathique dindon — finalement victime de sa propre farce.)

Que dis-je, accompagner ? La droite va accélérer le mouvement sous l’impulsion de François Léotard, alors politicien UDF et ministre de la « Culture » (avant de redevenir, miraculeusement, un honnête homme). Que fait donc notre pignouf ? Il attribue TF1 à Bouygues au nom du « mieux-disant culturel »…

Il faudra quand même attendre vingt ans pour que Patrick Le Lay rétablisse la vérité sur la mission – pas impossible – ! de Télébéton : « Libérer des espaces de cerveau disponibles pour Coca-Cola. » Y a pas mieux disant !

Morale de l’histoire : dans cette affaire, le clivage traverse la gauche et la droite. D’un côté, ceux qui veulent préserver un service public de qualité (pas pour les syndicats, pour les spectateurs). De l’autre, ceux qui pensent que l’avenir du futur est à une généralisation de la télé « moderne », c’est-à-dire privée, mais surtout démagogique, gratuite et obligatoire. Bien entendu, ce sont généralement ces derniers qui l’emportent. « On a les conséquences », comme disait Bainville…

Dès qu’il s’agit de télé, disais-je, tout le monde dit n’importe quoi ; alors, pourquoi pas moi ? Eh bien, puisque vous me posez la question, la réponse ne se limite pas pour moi à « to pub or not to pub ».

On juge un arbre à ses fruits, comme disait Jésus mon homeboy ; pas aux sécateurs censés l’entretenir. Je croirai au « nouveau » service public quand la quotidienne de Taddeï sur France 3 sera programmée à 20 h 35, en concurrence avec un cycle cinématographique consacré aux frères Coen sur France 2 et, disons, sur France 5 une « Histoire du christianisme » honnête, c’est-à-dire délivrée des postillons insanes du couple infernal Prieur-Mordillat.

Bien sûr, l’ensemble atteindra péniblement 8 ou 10 % des télespectateurs, mais heu-reux. « Moins on est de fous, plus on rit », comme je dis volontiers. Et puis, que je sache, la démocratie audimatique – c’est-à-dire chimiquement pure – ne prive pas encore les minorités de tout droit. Ca m’arrange, parce que si je connais quelqu’un « issu de la diversité », c’est bien moi !

Je dirai même plus : ce petit troupeau en rupture de Panurge dont je m’honore de faire partie devrait en tirer toutes les conséquences, et accepter de payer beaucoup plus cher la redevance[1. Qui coûte quand même trois fois moins cher que l’abonnement à Canal Sat.]. Voire suggérer qu’en soient dispensées ces larges masses qui trouvent leur pitance dans des Commissaire Hanin et autres Mimie Mathy ange gardien, entrelardés de coupures publicitaires à peine plus vides que les programmes.

Au nom de quoi, boudiou, les amateurs de Cochonou à la graisse de pub devraient-ils payer pour ce qu’ils ne regardent pas ? Qu’ils se désabonnent donc du service public ! De toute façon, ils n’y vont voir que ce qui n’y a pas sa place : des cagades néo-populistes genre « Plus belle la vie »…

Je sais, cette mesure est inapplicable ; c’est même pour ça que je ne suis pas ministre. Sinon, on m’accuserait encore d’élitisme, obscurantisme, apartheid culturel et autres grossièretés. Si ça se trouve, je finirais même par perdre la foi en la démocratie[2. Non, je plaisante : c’est déjà fait depuis longtemps.]. Tandis que là, réfugié derrière mon statut de causeur irresponsable, je revendique hautement le droit de dire n’importe quoi dès lors que je le pense — comme tous les autres glands.

Et pas seulement n’importe quoi ! Je veux bien même être le « méchant » de l’affaire, pour peu qu’en face toujours menace le « fléau du Bien », quel que soit son masque du jour. Mais il y a des limites : c’est quand même pas moi tout seul qui ai fait baisser aussi dramatiquement le niveau depuis soixante ans. D’ailleurs j’ai un alibi : je jouais au poker avec Pasqua ! Quant à « relever le niveau », c’est pas non plus mon boulot. Demandez plutôt à ces pelletées de ministres de l’Education nationale (et même de bonne volonté) que la Ve République a usées sous elle, faute d’oser les utiliser pour restaurer l’instruction publique.

Leur mésaventure est toujours substantiellement la même : « Armons-nous, et partez ! » L’Etat les charge de monter à l’assaut du mammouth (quel que soit son nom), puis les abandonne en rase campagne dès les premiers grognements de la Bête. Et mon Dieu, ça n’a pas l’air de s’arranger ! Xavier Darcos pourrait vous le dire, comme avant lui Luc Ferry, voire Jules – si je n’y avais pensé avant eux : « Plus le niveau baisse, plus le ton monte ! »

Encore la France qui trinque !

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Les considérations de Nicolas Sarkozy sur le rôle du Hamas dans la crise de Gaza n’ont pas l’heur de plaire à tout le monde. En Jordanie, Hamman Saïd, chef du parti des Frères musulmans, est remonté. Il accuse la France de sionisme et d’aveuglement. Et il appelle les musulmans du monde entier à boycotter les produits français. Une bien mauvaise nouvelle pour nos viticulteurs et nos bouilleurs de cru[1. Quant aux éleveurs porcins de Bretagne, ils sont trop occupés à polluer la nappe phréatique pour se plaindre.].

Faux-semblants au Proche Orient

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Comme la Gaule du temps de Jules César, le Moyen-Orient est divisé en trois parties : les non-Etats qui créent du chaos, les Etats qui profitent de ce chaos et les Etats qui sont menacés par lui. Les non-Etats sont le Liban et les deux Palestine. La Jordanie a frôlé ce statut peu enviable à la fin des années 1960 mais la dynastie hachémite a su éviter le pire. Dans le camp des Etats qui fondent leur stratégie sur le chaos qu’ils fomentent chez les autres, tout en espérant ne pas être contaminés par les virus politico-religieux qu’ils sèment, on peut compter l’Iran et la Syrie. Face à cet axe Téhéran-Damas, l’Egypte essaie d’opposer un front composé de tous les Etats menacés de déstabilisation. Et il se trouve qu’Israël en fait partie. Au-delà de la déploration légitime de la tragédie que vivent les civils, la « guerre de Gaza » appelle une analyse géopolitique car elle en lumière la véritable ligne de partage des eaux moyen-orientales : il ne s’agit ni d’un axe chiites versus sunnites, ni du soutien accordé ou non à la lutte pour les droits de Palestiniens. Nous assistons en réalité à un épisode de la Guerre froide pour le contrôle de la région qui oppose l’Iran et son allié syrien au bloc dirigé par l’Egypte.

Un rapide examen de l’agenda du président syrien Bachar el-Assad permet de comprendre les règles du jeu. Samedi dernier, il recevait Saïd Jalili, secrétaire du Conseil suprême de sécurité national iranien et négociateur en chef de Téhéran dans le dossier nucléaire. Lundi, les fauteuils damasquins du palais présidentiel connus des téléspectateurs du monde entier ont accueilli le théologien d’origine égyptienne Youssef Al-Qardaoui, autorité spirituelle de premier rang des Frères musulmans devenu star grâce à la chaîne Al-Jazira où il a son émission. Les deux personnages, invités par Assad pour discuter de la crise à Gaza, ont en commun – à part, bien entendu, leur hostilité à Israël – le souhait de voir un changement de régime au Caire, comme cela s’est produit en Iran en 1978-1979. En revanche, beaucoup de choses les séparent : tandis que le premier, chiite, fait partie de l’élite politique iranienne, le théologien sunnite n’a pas de mots assez durs pour ces musulmans qu’il considère comme des traîtres. Mieux, il a récemment mis en garde contre une « invasion chiite » planifiée, selon lui, par l’Iran qu’il a accusé de nourrir des « rêves d’empire » : « Ce qui se passe, précisait-il sur Al-Jazira durant le ramadan, est une opération organisée, une invasion. Elle n’est pas religieuse, elle est plutôt politique ».
Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’Assad reçoive un dignitaire iranien. En revanche, la visite de Qardaoui peut surprendre quand on sait que les Frères musulmans sont interdits en Syrie et qu’Assad père a maté par le feu et le sang en 1982 une insurrection de la confrérie dans la ville de Hama. Le bilan de cette opération de « maintien de l’ordre » a été, rappelons-le, vingt fois plus lourd que celui de la guerre du Liban en 2006.

Dans ces conditions, l’alliance entre le Hamas, émanation des Frères musulmans sunnites, l’Iran, le Hezbollah et la Syrie ne peut être que conjoncturelle. Nasrallah le Libanais et Ahmadinejad l’Iranien n’ont rien en commun avec les deux Frères musulmans – Haniyeh le Palestinien et Qardaoui le Qatari ex-égyptien. Si le chemin des quatre hommes passe par Damas, ils savent pertinemment et leur hôte aussi que leurs agendas respectifs divergent mais chacun croit être le plus malin. Mais tous sont convaincus – à raison – que « la rue arabe/musulmane » est toujours dupe des marchands d’illusion (ou résignée) : trente ans après sa révolution islamiste, l’Iran offre-t-il plus d’espoir et d’avenir à ses habitants que l’Egypte 55 ans après sa révolution nationale ?

Pour Téhéran, l’affaire est simple : l’Iran a une vocation naturelle à l’hégémonie régionale. Damas espère pour sa part entretenir le chaos au Liban et en Palestine pour pouvoir, le moment venu, monnayer ses bons offices et son boulot de pompier. Pour l’instant, l’acteur central de ce jeu de non-dupes est bien la Syrie, le pays qui n’a jamais eu tort. Le roi de la Jordanie a reconnu quelques erreurs, de même que le président égyptien, sans parler d’Israël. Seul Damas ne s’est jamais trompée. Grâce à cette rare capacité d’appréciation, les Syriens ont parié sur l’alliance avec l’URSS même lorsque Le Caire, changeant de monture, s’est tournée vers Washington. Fidèle à cette ligne fondée sur la recherche de la nuisance maximale, la Syrie a choisi l’option iranienne. Incapable de penser des alliances stratégiques conformes aux intérêts à long terme de sa population, Assad bluffe, croit faire des coups fumants – et prend des risques inconsidérés en étant convaincu qu’il est le plus malin des joueurs assis autour de la table.

En Egypte comme en Jordanie, la classe politique a déjà compris que la révolution palestinienne était incontrôlable car dépourvue de substance. Dès lors que seule la résistance à Israël cimente le peuple palestinien –et encore, de moins en moins- tout compromis risque d’achever la fragmentation de la société palestinienne bien entamée par l’exil et l’occupation. Ces deux pays ont donc résolu leurs différends avec Israël sans attendre les Palestiniens. Prêt à faire la guerre à ses côtés en 1973, Damas n’a pas suivi Le Caire sur le chemin de la paix. La Syrie continue à manipuler les Palestiniens et proposer un asile aux plus radicaux d’entre eux, quitte à les fabriquer quand l’offre existante n’est pas à son goût. Jadis c’était As-Saika et Abu Moussa, aujourd’hui le Hamas et le Jihad islamique[1. Jadis c’était As-Saika et Abu Moussa, aujourd’hui le Hamas et le Jihad islamique.].

La Syrie qui s’emploie comme toujours à saboter tout espoir de solution israélo-palestinienne ne semble pas avoir compris que les règles du jeu avaient changé. L’accueil réservé à Bachar el-Assad, le 14 juillet à Paris, par Nicolas Sarkozy et Hosni Moubarak, n’y a rien fait. Alors qu’il avait déjà, selon Moubarak torpillé les pourparlers inter-palestiniens depuis le coup d’Etat de 2007, il n’a pas voulu empêcher le Hamas de provoquer Israël à la fin de la trêve. Résultat, l’Egypte tient le Hamas et ses parrains syriens pour les premiers responsables de la situation actuelle. Peut-être Assad espère-t-il une autre invitation à une autre fête nationale, celle du 4 juillet par exemple. Il n’est pas certain que c’est en s’associant à l’Iran pour mettre Obama à l’épreuve avant sa prise de fonctions qu’il y parviendra. Si l’on ajoute à ces douteuses amitiés ses aventures nucléaires, on peut se demander s’il a quelque chose de cette subtilité levantine – que l’on prête, il est vrai à pas mal de chefs d’Etat ayant surtout réussi à pourrir l’existence de leurs voisins. En tout cas, un peu d’étude de l’histoire récente ne lui ferait pas de mal. Ce n’est pas en jouant au plus malin qu’Anouar al-Sadate a récupéré les territoires perdus par Nasser en 1967.

Ramdam dans l’île Saint-Louis

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Faisons un rêve : le plus bel hôtel particulier de Paris, rempli de somptueux décors peints, serait livré à un riche propriétaire étranger, désireux de le « restaurer » en le modernisant, et en y ajoutant tout le confort moderne : un parking souterrain, d’innombrables salles de bain, des ascenseurs et surtout la climatisation… Son architecte, ignorant de la fragilité intrinsèque des monuments anciens, déposerait alors un permis de démolir et un autre de construire. Heureusement, le ministère de la Culture et son service des Monuments historiques veilleraient : l’insolent demandeur serait débouté et son projet refusé, au nom de la bonne conservation du patrimoine national.

Faisons un cauchemar : cette demeure serait l’hôtel Lambert, dans l’île Saint-Louis, construit au milieu du XVIIe siècle par le jeune Louis Le Vau (plus tard architecte de Vaux-le-Vicomte et de Versailles), et décoré par les meilleurs artistes de son temps (dont Charles le Brun, futur auteur de la galerie des Glaces). Considéré comme le parangon de l’hôtel parisien pour son plan ingénieux et sa riche décoration, classé parmi les Monuments historiques, il aurait été revendu par les Rothschild en 2007 au frère du puissant émir du Qatar. Celui-ci aurait de grands projets, et plutôt que de s’adapter à ce joyau chèrement acquis (80 millions d’euros), il aurait choisi de faire plier l’édifice à ses caprices. Et le ministère de la Culture donnerait tranquillement… sa bénédiction !

Pour tous ceux qui connaissent la situation du patrimoine français, il y avait peu de chance que le rêve devînt réalité : l’affaire de l’hôtel Lambert, qui a éclaté avant Noël, est bien un véritable cauchemar. La Commission du Vieux Paris, organisme consultatif placé auprès du maire de Paris, a brisé le silence fin décembre ; la presse nationale et locale s’est emparée du dossier, maintenant suivie par les télévisions. Le scandale enfle, l’indignation est partout, car c’est un peu comme si l’on décidait de repeindre la Joconde : l’hôtel Lambert est une icône, un intouchable de l’art français, le livre toujours refeuilleté d’une grande et belle histoire parisienne. Hôtel rêvé, sinon fantasmé, inaccessible mais dont tout le monde connaît la façade et son jardin, tendus vers la Seine à la pointe orientale de l’île Saint-Louis. Une maison de riches hantée par des artistes et des hommes d’esprit : Le Brun et Le Sueur sous Louis XIV, Voltaire sous Louis XV, Chopin et Delacroix à l’époque des princes polonais Czartorisky… et plus près de nous le souvenir de Michèle Morgan et du baron Alexis de Rédé, figure originale du Paris mondain. Comment oser y bétonner les sous-sols et défoncer le jardin pour mettre des voitures, avec une porte-rideau sur le quai ? Comment oser passer un ascenseur dans un plafond peint à poutres et solives ? Comment changer toutes les fenêtres, dont certaines datent du XVIIIe siècle ? Et pourquoi effacer les traces du XIXe siècle, en détruisant un escalier en bois sculpté ? Restaurer à grand frais et avec soin certaines parties de la demeure peut-il justifier d’en sacrifier d’autres, quand il s’agit d’un édifice unique ?

Qu’on ne se trompe pas de cible : qu’un homme riche ait des envies de riches est dans l’ordre des choses ; qu’il soit un prince du Moyen-Orient n’a rien à voir dans l’affaire, car le mauvais goût ou l’absence de goût n’ont pas de nationalité et les Français n’ont pas de leçon à donner dans ce domaine non plus ! Mais que le maître d’œuvre de ce projet soit un architecte en chef des Monuments historiques, honorablement connu sur la place de Paris et responsable de grands chantiers de l’Etat (l’Opéra, le Palais-Royal, le Grand-Palais…), voilà qui est étrange. Que le dossier de ce projet « sensible », longtemps tenu loin des curieux, ait été piloté non par la Conservation régionale des Monuments historiques, mais directement par la rue de Valois et que la Commission supérieure des Monuments historiques n’ait pas été consultée, au profit d’une petite commission scientifique réunie à discrétion, est tout aussi bizarre… Cette combinaison rappelle qu’en ces matières, le ministère pratique toujours le célèbre « secret-culture » jadis dénoncé par Jean-Pierre Halévy. Pourtant, à chaque fois qu’il procède ainsi, l’opération échoue et le scandale éclate. Peut-être serait-il temps d’informer le ministère de la Culture et de la Communication que les citoyens aiment aussi communiquer… L’hôtel Lambert est donc sous les feux de la rampe, et les associations de défenseurs du patrimoine veillent, attentifs à chaque mouvement.

Le dossier est aujourd’hui bloqué par le maire de Paris, lamentablement accusé d’arrière-pensées politiques par Mme Albanel, dont la légèreté a de nouveau éclaté publiquement. Le propriétaire, d’ordinaire porté à la discrétion, est condamné à ouvrir sa maison et à montrer sa bonne foi. Pauvre riche, trompé par un service des Monuments historiques qui n’a plus de doctrine, plus de courage et à qui l’art du compromis fait perdre de vue l’essentiel !

Cette affaire montre une fois de plus, et cruellement, que le patrimoine – ce que nous tenons de nos pères –, bref, notre bien commun, est une chose trop sérieuse pour être confiée au ministère de la Culture.

Le Taser et la peluche

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En mars 2007, Act Up lançait un excellent canular en annonçant une campagne du ministère de la Santé, « Bisounours contre le Sida », prévoyant « la distribution auprès des malades en détention qui se sont vus refuser la suspension de peine d’une peluche Bisounours de leur choix, format 75 cm, pour leur montrer que le ministère de la Santé ne les oublie pas ». La réalité rejoignant et avalant sans vergogne sa parodie, Rachida Dati a fait distribuer des « lapins en peluche » à neuf mères détenues en prison avec leur nouveau-né. « Elle a estimé que c’était le devoir d’un garde des Sceaux de faire un geste d’humanité envers ces femmes détenues », a déclaré le « conseiller presse » du ministre. Cette mesure discriminatoire à l’endroit des pères n’a suscité pour l’heure aucune réaction de la Halde en faveur de la parité en matière de peluches et d’infantilisation publique. Le Taser et la peluche sont les deux rebutantes mamelles du pouvoir sarkozyste. Patriarcat, matriarcat, même combat ?

Erik von Bestein

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Erik von Bestein fut l’un des adversaires les plus acharnés d’Otto von Bismarck, jusqu’à l’accession de ce dernier au pouvoir en 1862. Cet ingénieur russe, dont l’œuvre inspirera durablement le mouvement bolchevique, se rallia à l’Allemagne plus de quarante ans avant la Révolution d’Octobre. En 1870, il dirigea l’aile droite (gauche vue du côté français) de l’armée prussienne à Sedan et obtint la reddition des fameux cavaliers auvergnats. Cela lui valut le titre de général en chef, un gros cigare qu’il ne cessa de fumer jusqu’à sa mort et des épaulettes qu’il affectionnait particulièrement. Ses mémorialistes gardent, d’ailleurs, de lui la seule phrase intelligible qu’il prononça jamais : « La vérité de la troisième voie, c’est dans les épaulettes. Et c’est bien dommage de n’avoir que deux épaules. Sinon j’aurais bien remis ça. »

Oskar Loewen, Portrait du général von Bestein, huile sur toile sacrément amochée mais néanmoins conservée au Musée Royal régional de Poitiers.

Révisons notre humour noir

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Je ne me souviens plus très bien. C’était en janvier ou février 1964. Ludwig Erhard avait déjà succédé à Konrad Adenauer et le parc du palais Schaumburg baignait désormais dans la fumée épaisse des cigares du nouveau chancelier. Ce matin-là, le smog ministériel qui noyait Bonn n’avait pourtant pas empêché Bernd Angott de sortir de son appartement de la Budapester Strasse, de saluer Frau Müller d’un geste rapide de la tête et de diriger ses pas vers la Thomas-Mann Strasse pour y ouvrir l’entreprise de pompes funèbres dont l’enseigne stipulait qu’elle avait été fondée en 1862. Une maison sérieuse.

Il remonta le rideau métallique, tourna la serrure, endossa sa blouse grise et, armé d’un balai et d’un plumeau, entreprit le nettoyage auquel sa boutique avait droit chaque matin à 7 heures. Tous les croque-morts vous le diront : précision, gravité et propreté sont les deux mamelles du métier. Bernd Angott époussetait soigneusement une plaque gravée en lettres d’or d’un Staub zu Staub, Asche zu Asche[1. Tu es poussière, et tu retourneras en poussière.], quand, à la radio, il entendit une voix enfantine raconter une histoire de Fritzchen[2. Fritzchen est le Toto allemand.] : « Où a été signé l’armistice de 1918, demande la maîtresse ? – En bas à droite, répond Fritzchen. »

Balai et plumeau tombèrent aussitôt des mains de Bernd Angott, le rouge lui monta au front, ses lèvres s’entrouvrirent en grand, ses yeux s’embuèrent et sa carcasse tout entière ne fut plus qu’un long tremblement : il riait. Depuis plus de cent ans, tout entière absorbée dans le service mortuaire, la race des Angott avait tenu éloigné d’elle cette activité inconvenante des muscles de la face. A cette pensée, le croque-mort hoqueta une dernière fois, se ressaisit et se rhabilla du sérieux dont jusque-là sa mine grave ne s’était jamais départie. La vie reprit son cours et la devise de l’établissement rythmait à nouveau ses heures : Sterben ist unser Beruf[3. Mourir est notre métier.].

Ce fâcheux accident aurait pu en rester là si, un an après, Bernd Angott ne s’était pas retrouvé à officier dans la basilique Saint-Martin aux obsèques d’un vétéran de la Grande Guerre. L’historiette si drôle de Fritzchen et de l’armistice revint machinalement à l’esprit du croque-mort. Il lâcha les cordons du poêle et éclata d’un rire si bruyant que le curé, ses ouailles et toute l’assemblée le tinrent pour un possédé. On l’aurait bien livré à un exorciste, s’il n’avait déjà quitté la ville, bien décidé à courir les routes allemandes pour ne plus vivre que du rire, puisque c’était le rire qui l’avait fait périr.

Les premiers spectacles de Bernd Angott furent assez calamiteux : il avait collecté plus de onze cents historiettes de Fritzchen qu’il ânonnait maladroitement dans des cabarets et des bouges mal famés de la Ruhr. Puis, le métier venant aussi promptement que l’inspiration, il en écrivit de nouvelles, notamment celle de Fritzchen confiant à son père : « La maîtresse nous a rendu la dictée. J’ai eu tout juste. Sauf les fautes » ou encore : « Fritzchen, interroge le professeur, pourquoi notre langue s’appelle aussi langue maternelle ? – Parce que papa n’a jamais la parole. »

De maisons de retraite en sanatoriums, de foyers paroissiaux en fins de banquet, la carrière de Bernd Angott suivait son cours, poussif et maussade. Ses blagues étaient pourtant excellentes, sa dégaine impeccable et les spectateurs qu’il tenait en haleine quatre heures durant en avaient pour leur content. Pourquoi diable la presse se désintéresserait-elle de lui ? Pourquoi la critique feignait de l’ignorer et cachait la vérité ? N’avait-il pas la prestance et l’allant pour être parfaitement medienfähig[4. Présentable dans les médias.] ? Bernd n’était pas naïf : être le plus grand comique allemand depuis Schopenhauer avait de quoi susciter jalousie et envie. Il savait que dans les rédactions du pays on avait fait passer la consigne et partout bruissait la rumeur : « Boycottez-le, boycottez-le… »

Puisqu’on lui interdisait la « une » des pages spectacles, Bernd Angott se résolut à faire celle des faits divers. Il loua la salle des fêtes de Scharnhorst près de Dortmund et adressa des invitations à tout ce que la République fédérale comptait en critiques de spectacle. Il avait écrit chacune d’entre elles au dos de faire-part de décès, vraisemblablement sauvés du naufrage de son entreprise de pompes funèbres. Il s’y attribuait le titre de « comique le plus provocateur d’Allemagne » et promettait d’attenter aux bonnes mœurs en donnant son spectacle « nu comme un ver ». Las, aucun journaliste ne crut bon de prendre sa blague au sérieux. Quinze jours plus tard, mes confrères et moi-même recevions une deuxième invitation : Bernd Angott annonçait qu’il se couperait la main droite à l’issue de sa représentation. Vaste fumisterie !

L’écriture malhabile de la troisième invitation nous laissa deviner qu’elle était celle d’un gaucher : Angott nous informait qu’il s’arracherait la jambe en scène à défaut de nous arracher des larmes de rire.

Le 8 mars 1969, nous étions quelques-uns à attendre devant la salle paroissiale de Tannenbusch. Bernd Angott, « l’homme-tronc le plus drôle d’Allemagne », était parvenu à enflammer notre curiosité en nous promettant du jamais vu. A 20 heures, le concierge de Tannenbusch loqueta les portes. Une fumée épaisse s’échappait de la salle et semblait nimber l’homme d’une auréole grisâtre. Sans mot dire, il sortit un clou de sa poche et fixa un panonceau à la porte en bois : « Monsieur Angott ayant jugé bon de répéter cet après-midi son spectacle intitulé : Jan Palach ist ein Arschloch[5. Jan Palach est un con.], la représentation de ce soir est annulée. »

Les lecteurs sont des menteurs

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Il revient chaque année au moment des soldes et de la galette des rois : le baromètre de confiance dans les médias, réalisé par TNS-SOFRES pour le journal La Croix. Il intervient comme une sorte de pénitence que le quotidien catholique s’inflige et inflige à l’ensemble de la profession, pour compenser les excès dont les médias se sont rendus coupables durant la période des fêtes en matière d’incitation à consommer, de pub pour des montres à vingt patates et autres fanfreluches dont le prix est inversement proportionnel à la quantité de tissu qu’il a fallu pour les réaliser.

Chaque année le même verdict tombe, massif et sans appel : une imposante majorité de Français (plus de 60 %) estiment que les journalistes ne sont indépendants ni des pressions du pouvoir, ni de celles de l’argent. La cuvée 2009 du sondage est encore pire que les précédentes, car elle enregistre une augmentation de 4 à 5 points de la méfiance du public envers les professionnels de la profession.

En revanche, quand il est question de l’adéquation entre les nouvelles et la réalité, les personnes interrogées se partagent à peu près à égalité : la moitié croit ce qu’on lui dit, l’autre non. Ce qui prouverait, entre parenthèse, que 10 % des Français estiment que des journalistes à la botte du pouvoir et corrompus jusqu’à la moelle peuvent faire leur boulot tout à fait honnêtement.

Une bizarrerie, qui revient également tous les ans, confère à la radio un avantage en termes de crédibilité sur la presse écrite et la télévision, bonne dernière dans l’échelle de confiance accordée aux divers médias : sans doute « l’effet Pinocchio » qui explique que le téléspectateur croit voir le nez d’un journaliste de télé s’allonger à mesure qu’il parle. Internet, présent depuis trois ans dans le sondage, ne peut encore être mis sur le même plan que ses aînés, en raison de sa moindre pénétration dans les foyers, mais voit sa cote de crédibilité grimper en flèche, ce qui n’est que justice, vu que ceux qui transmettent de l’information par ce biais ne gagnent rien ou des clopinettes et ne figurent pas dans les promotions de la Légion d’honneur.

Hormis le fait qu’il est très désagréable d’être moins bien considéré que les huissiers de justice ou les vendeurs de voiture d’occasion, les journalistes seraient en droit de s’interroger sur la validité du jugement portés par des non-professionnels sur leur manière de travailler, et sur le résultat de leur travail. On serait plus porté à croire ces sévères censeurs s’ils se détournaient massivement des produits frelatés qu’ils prétendent mépriser pour se tourner vers l’information de qualité qu’ils assurent désirer.

Or, leur point de vue – celui qu’ils expriment lors du sondage – est en permanence contredit pas leur comportement. C’est le syndrome Arte : la chaîne franco-allemande arrive toujours en tête des enquêtes de satisfaction… et dans les profondeurs du classement des audiences. Cherchez l’erreur.

Pour commencer, les lecteurs-auditeurs-téléspectateurs n’ont jamais été si nombreux à proclamer « un grand » ou « un assez grand intérêt » pour les médias. On pourrait en tirer la conclusion que la moitié de la population française est composée de masos qui éprouvent une jouissance perverse à se faire bourrer quotidiennement le mou par une bande de courtisans prévaricateurs.

Mais là où les usagers des médias battent tous les records de mauvaise foi, d’hypocrisie et d’insolence, c’est quand on leur demande d’évaluer si les médias ont trop, suffisamment ou pas assez parlé de divers sujets, dont une liste est proposée par les sondeurs.

En tête du « on en a trop parlé », figure la grossesse de Rachida Dati. Futilités, frivolités, pipolités, assez ! Sur la première marche du podium du « on n’en a pas assez parlé », c’est le triomphe de « la faim dans le monde ». Parlez-nous des vrais sujets. Je vous propose un test. Placez-vous devant une bouche de métro avec deux piles de journaux proposés à un prix équivalent, voire gratuitement. La couverture du premier nous montre Mme le Garde des Sceaux donnant le sein à la petite Zohra et sur l’autre, une Africaine présentant un sein décharné à un nourrisson au ventre ballonné et aux yeux couverts de mouches. Et on fait les comptes en fin de journée.

Non, décidément, ces bon dieu de nom de dieu de curetons de La Croix n’arriveront pas à nous fiche la honte, ni à nous amener en masse dans les confessionnaux réservés à la corporation. Soutiers de l’info ou vedettes du PAF seront en 2009, comme ils furent en 2008, objets simultanés de l’envie et du mépris de leurs concitoyens, à l’image d’une autre profession, réputée plus ancienne. Et si nous sommes comme ça, corrompus, à plat-ventre devant les puissants, soucieux de la vérité comme d’une guigne, c’est que nous sommes à l’image de ceux qui nous lisent, nous entendent et nous regardent.

Le Rn’B, le vrai !

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Richard Lovene a été à l’origine de deux groupes cultes normands de la fin des années 70 : R.A.S. qu’il a créé à 15 ans, s’engouffrant dans la brèche punk ouverte par Bye Bye Turbin puis Les Lords, pionniers du mod revival dès 1979. Les Lords sont passés à la postérité pour la violence de leur public, la destruction du matériel en fin de concert et la classe de leur répertoire mêlant compositions power-pop et reprises subtiles et inattendues – notamment celle du Lucifer Sam du Pink Floyd de Syd Barett

Après avoir raccroché pendant une dizaine d’années, Richard Lovene est revenu à la scène, se produisant principalement dans sa région d’origine, qu’il n’a jamais quitté.

Il sera exceptionnellement à Paris samedi 10 janvier pour un set entièrement acoustique. A cette occasion, Richard présentera un spectacle basé essentiellement sur des reprises de standards rythm n’blues et soul des années 50 et 60 : James Carr, Elvis, Marvin Gaye, Otis Redding, Supremes, Temptations, Ben E. King…

C’est l’occasion de découvrir un excellent chanteur mais surtout un guitariste unique, sans doute un des meilleurs en circuit même si sa quasi-absence de discographie l’a maintenu jusqu’ici dans un relatif anonymat. Ambiance pub-rock garantie vu l’exiguïté des lieux. Entrée libre mais prévoir des sous pour les bières.

Richard Lovene au Barathym
Samedi 10 janvier à 21h
2 rue Ramey Paris 18e
Métro Château Rouge

Lettre à Elisabeth et à sa bande

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Après une assez longue absence, je suis revenu à ce Causeur où j’ai naguère épisodiquement publié. Je dois le dire, puisque cette missive s’adresse à des amis du franc-parler, cette reprise de contact me laisse dubitatif et même inquiet sur les échanges que peut produire ce genre de salon. Peut-être en effet est-ce le genre qui est en cause, à savoir la presse internet. Marianne2 me semble radoter et l’épisodique lecture de Vendredi m’a déçu. Tout cela, du moins presque tout, est terriblement attendu, attendu comme ce qui est « entre soi ». En quittant le papier ce n’est pas l’azur infini qui s’est ouvert, c’est dans le plaisir de la complicité qu’on s’est enfermé.

Dans Causeur on trouve certes de l’inédit et du stimulant comme les mésaventures algériennes de Pascal Boniface ou l’interview d’Emmanuel Todd. Mais trop souvent, on est dans la reprise, critique et décalée mais reprise, d’un flux médiatique à quoi on est déjà trop exposé. La connerie installée m’ennuie définitivement, à la voir épinglée je n’éprouve ni plaisir ni soulagement. Certes vous le faites avec plus de brio et d’insolence que d’autres, mais la provoc et l’insolence sont des remèdes bien éventés, valeurs de référence désormais pour le journalisme le plus moutonnier se vante. Dénoncer ? Désosser ? La question est plutôt de savoir pourquoi « cela » est installé. C’est comme ceux qui épient et houspillent un Sarko supposé seul responsable de la panade commune. Pourquoi la bonne conscience niaise est-elle le destin du langage public dans nos (post ?) démocraties ? Je n’ai pas de réponse, mais je pense que la polémique n’a d’intérêt que si elle ouvre des horizons, et pour cela qu’elle s’émancipe de son point de départ, qu’elle le laisse derrière elle.

Sur Gaza malheureusement, Causeur a fourni des exemples de cette contre-connerie devenant le symétrique de ce à quoi elle s’en prend. A Gaza, les journalistes occidentaux sont naïfs, paresseux, manipulés, tenus en laisse… donc (la conséquence est admirablement gribouillesque) Israël doit être loué de nous épargner une info pareillement viciée. Si, comme le dit avec raison Jérôme Leroy, le pouvoir amoureux de lui-même produit de l’anarchie, la critique libertaire, installée dans son unilatéralisme, peut de son côté produire un conformisme cynique. A vrai dire, je vois là deux formes de la désespérance où nous baignons. Ce ne sont pas seulement les perspectives, comme on dit, qui manquent, c’est le réel qui paraît s’échapper, se défaire dans l’incohérence. Le réel, je n’ai d’ailleurs pas très envie de lui courir après, la méthode cartésienne me paraît plus de saison (non seulement à cause de la froidure ambiante) : rentrer dans son poêle et chercher la cohérence d’abord en soi.

Pour en revenir à Gaza et aux inconvénients de se polariser sur l’adversaire, j’ai été, je reste, choqué par la démystification unilatérale de Gil Mihaely. Bel effort certes pour démonter les idées reçues et montrer la complicité tacite contre le Hamas de nombre d’autorités arabes. Mais, d’abord, ce n’est pas très neuf (je veux dire le fait de la complicité anti-palestinienne) et cela n’a pas fait avancer la solution du problème, au contraire. Surtout, le silence fait sur la politique israélienne est une manière de disculpation a priori de celle-ci : pas la peine d’en débattre, ce sont eux, les autres, avec leurs pathologies, qui sont tout le problème. Pourtant au Moyen Orient comme ailleurs la politique se fait à plusieurs, c’est un entremêlement où les ennemis sont inévitablement, pour une part, ce que nous avons fait d’eux. C’est pourquoi nous sommes responsables de nos ennemis.

Touche pas à mon spot !

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Désolé de vous le dire brutalement, mais Badiou avait raison : il y a du Pétain dans Sarkozy. Attention, je connais mes droits : pas que du Pétain, et pas dans tout Sarkozy ! D’ailleurs je n’ai pas lu tout Badiou sur Sarko : juste le « prière d’insérer » et quelques recensions élogieuses, perplexes ou indignées – mais toujours distrayantes.

N’empêche, le 1er mai 1941, qui, sinon le Maréchal, disait élégamment : « Je tiens mes promesses, même celles des autres » ? Certes, en disant cela, l’intéressé mettait la barre un peu haut ; la preuve : il est passé en-dessous. (On le lui a assez reproché depuis.) Mais toute comparaison a ses limites – comme les digressions, je sais !

N’empêche que, pour en revenir à notre maréchal-président, il a bel et bien tenu la promesse des autres. C’est lui qui a commencé de libérer (ou de « priver », comme on dit désormais dans l’opposition) le service public de la manne gluante de la publicité. Une revendication historique de la gauche! (du moins quand elle n’est pas aux affaires). Retiens bien ça, petit scarabée : en démocratie, l’opposition ne s’oppose pas réellement au pouvoir ; juste au fait qu’il soit au pouvoir (au lieu d’elle).

Alors bien sûr les sarkophages primaires diront qu’il n’a pas agi ainsi sans les plus noires arrière-pensées. Genre, renflouer TF1 (et alors ? chacun ses pauvres) ou déstabiliser la gauche (mais là, on frôle l’emploi fictif…)

Mais on s’en fout : en matière de télé, n’est-ce pas, on croit ce qu’on voit. Pas forcément tout ce que l’on entend : dès qu’il s’agit d’audiovisuel, tout le monde a tendance à dire n’importe quoi. Ainsi, depuis plusieurs mois, la bataille de la pub se déroule à fronts renversés. Un président « de droite » prend une mesure « de gauche » ? Aussitôt ladite gauche, que le monde entier nous envie, retrouve son réflexe d’opposition (ou son opposition réflexe), fût-ce au prix d’un renoncement de plus à son traditionnel credo. Vive la pub sur la télé publique – puisqu’en face ils sont contre !

Mais soyons franc : ce n’est pas non plus la première fois que la gauche change d’erreur, sur ce sujet comme sur d’autres… Qui a ouvert cette boîte de Pandore de la marchandisation de la télé ? François Mitterrand en personne, élu pour « rompre avec le capitalisme », s’il vous plaît !

Dès 1984, il charge un de ses proches choisi au hasard (André Rousselet) de créer Canal Plus, une chaîne privée et payante mais néanmoins « progressiste » – sans doute le berceau du boboïsme français. L’année suivante, le même président passe la vitesse supérieure en portant sur les fonts baptismaux la 5 berlusconienne, puis une TV6 luxembourgeoise.

Mitterrand ouvre ainsi délibérément la voie à la privatisation de TF1. Mais déjà voilà 1986 et la cohabitation. Et notre droite décérébrée va, une fois de plus, « accompagner le changement », comme disait VGE. (Ça m’évite de gouverner, donc ça facilitera ma réélection par Deux Français sur trois, pensait sans doute le sympathique dindon — finalement victime de sa propre farce.)

Que dis-je, accompagner ? La droite va accélérer le mouvement sous l’impulsion de François Léotard, alors politicien UDF et ministre de la « Culture » (avant de redevenir, miraculeusement, un honnête homme). Que fait donc notre pignouf ? Il attribue TF1 à Bouygues au nom du « mieux-disant culturel »…

Il faudra quand même attendre vingt ans pour que Patrick Le Lay rétablisse la vérité sur la mission – pas impossible – ! de Télébéton : « Libérer des espaces de cerveau disponibles pour Coca-Cola. » Y a pas mieux disant !

Morale de l’histoire : dans cette affaire, le clivage traverse la gauche et la droite. D’un côté, ceux qui veulent préserver un service public de qualité (pas pour les syndicats, pour les spectateurs). De l’autre, ceux qui pensent que l’avenir du futur est à une généralisation de la télé « moderne », c’est-à-dire privée, mais surtout démagogique, gratuite et obligatoire. Bien entendu, ce sont généralement ces derniers qui l’emportent. « On a les conséquences », comme disait Bainville…

Dès qu’il s’agit de télé, disais-je, tout le monde dit n’importe quoi ; alors, pourquoi pas moi ? Eh bien, puisque vous me posez la question, la réponse ne se limite pas pour moi à « to pub or not to pub ».

On juge un arbre à ses fruits, comme disait Jésus mon homeboy ; pas aux sécateurs censés l’entretenir. Je croirai au « nouveau » service public quand la quotidienne de Taddeï sur France 3 sera programmée à 20 h 35, en concurrence avec un cycle cinématographique consacré aux frères Coen sur France 2 et, disons, sur France 5 une « Histoire du christianisme » honnête, c’est-à-dire délivrée des postillons insanes du couple infernal Prieur-Mordillat.

Bien sûr, l’ensemble atteindra péniblement 8 ou 10 % des télespectateurs, mais heu-reux. « Moins on est de fous, plus on rit », comme je dis volontiers. Et puis, que je sache, la démocratie audimatique – c’est-à-dire chimiquement pure – ne prive pas encore les minorités de tout droit. Ca m’arrange, parce que si je connais quelqu’un « issu de la diversité », c’est bien moi !

Je dirai même plus : ce petit troupeau en rupture de Panurge dont je m’honore de faire partie devrait en tirer toutes les conséquences, et accepter de payer beaucoup plus cher la redevance[1. Qui coûte quand même trois fois moins cher que l’abonnement à Canal Sat.]. Voire suggérer qu’en soient dispensées ces larges masses qui trouvent leur pitance dans des Commissaire Hanin et autres Mimie Mathy ange gardien, entrelardés de coupures publicitaires à peine plus vides que les programmes.

Au nom de quoi, boudiou, les amateurs de Cochonou à la graisse de pub devraient-ils payer pour ce qu’ils ne regardent pas ? Qu’ils se désabonnent donc du service public ! De toute façon, ils n’y vont voir que ce qui n’y a pas sa place : des cagades néo-populistes genre « Plus belle la vie »…

Je sais, cette mesure est inapplicable ; c’est même pour ça que je ne suis pas ministre. Sinon, on m’accuserait encore d’élitisme, obscurantisme, apartheid culturel et autres grossièretés. Si ça se trouve, je finirais même par perdre la foi en la démocratie[2. Non, je plaisante : c’est déjà fait depuis longtemps.]. Tandis que là, réfugié derrière mon statut de causeur irresponsable, je revendique hautement le droit de dire n’importe quoi dès lors que je le pense — comme tous les autres glands.

Et pas seulement n’importe quoi ! Je veux bien même être le « méchant » de l’affaire, pour peu qu’en face toujours menace le « fléau du Bien », quel que soit son masque du jour. Mais il y a des limites : c’est quand même pas moi tout seul qui ai fait baisser aussi dramatiquement le niveau depuis soixante ans. D’ailleurs j’ai un alibi : je jouais au poker avec Pasqua ! Quant à « relever le niveau », c’est pas non plus mon boulot. Demandez plutôt à ces pelletées de ministres de l’Education nationale (et même de bonne volonté) que la Ve République a usées sous elle, faute d’oser les utiliser pour restaurer l’instruction publique.

Leur mésaventure est toujours substantiellement la même : « Armons-nous, et partez ! » L’Etat les charge de monter à l’assaut du mammouth (quel que soit son nom), puis les abandonne en rase campagne dès les premiers grognements de la Bête. Et mon Dieu, ça n’a pas l’air de s’arranger ! Xavier Darcos pourrait vous le dire, comme avant lui Luc Ferry, voire Jules – si je n’y avais pensé avant eux : « Plus le niveau baisse, plus le ton monte ! »

Encore la France qui trinque !

14

Les considérations de Nicolas Sarkozy sur le rôle du Hamas dans la crise de Gaza n’ont pas l’heur de plaire à tout le monde. En Jordanie, Hamman Saïd, chef du parti des Frères musulmans, est remonté. Il accuse la France de sionisme et d’aveuglement. Et il appelle les musulmans du monde entier à boycotter les produits français. Une bien mauvaise nouvelle pour nos viticulteurs et nos bouilleurs de cru[1. Quant aux éleveurs porcins de Bretagne, ils sont trop occupés à polluer la nappe phréatique pour se plaindre.].

Faux-semblants au Proche Orient

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Comme la Gaule du temps de Jules César, le Moyen-Orient est divisé en trois parties : les non-Etats qui créent du chaos, les Etats qui profitent de ce chaos et les Etats qui sont menacés par lui. Les non-Etats sont le Liban et les deux Palestine. La Jordanie a frôlé ce statut peu enviable à la fin des années 1960 mais la dynastie hachémite a su éviter le pire. Dans le camp des Etats qui fondent leur stratégie sur le chaos qu’ils fomentent chez les autres, tout en espérant ne pas être contaminés par les virus politico-religieux qu’ils sèment, on peut compter l’Iran et la Syrie. Face à cet axe Téhéran-Damas, l’Egypte essaie d’opposer un front composé de tous les Etats menacés de déstabilisation. Et il se trouve qu’Israël en fait partie. Au-delà de la déploration légitime de la tragédie que vivent les civils, la « guerre de Gaza » appelle une analyse géopolitique car elle en lumière la véritable ligne de partage des eaux moyen-orientales : il ne s’agit ni d’un axe chiites versus sunnites, ni du soutien accordé ou non à la lutte pour les droits de Palestiniens. Nous assistons en réalité à un épisode de la Guerre froide pour le contrôle de la région qui oppose l’Iran et son allié syrien au bloc dirigé par l’Egypte.

Un rapide examen de l’agenda du président syrien Bachar el-Assad permet de comprendre les règles du jeu. Samedi dernier, il recevait Saïd Jalili, secrétaire du Conseil suprême de sécurité national iranien et négociateur en chef de Téhéran dans le dossier nucléaire. Lundi, les fauteuils damasquins du palais présidentiel connus des téléspectateurs du monde entier ont accueilli le théologien d’origine égyptienne Youssef Al-Qardaoui, autorité spirituelle de premier rang des Frères musulmans devenu star grâce à la chaîne Al-Jazira où il a son émission. Les deux personnages, invités par Assad pour discuter de la crise à Gaza, ont en commun – à part, bien entendu, leur hostilité à Israël – le souhait de voir un changement de régime au Caire, comme cela s’est produit en Iran en 1978-1979. En revanche, beaucoup de choses les séparent : tandis que le premier, chiite, fait partie de l’élite politique iranienne, le théologien sunnite n’a pas de mots assez durs pour ces musulmans qu’il considère comme des traîtres. Mieux, il a récemment mis en garde contre une « invasion chiite » planifiée, selon lui, par l’Iran qu’il a accusé de nourrir des « rêves d’empire » : « Ce qui se passe, précisait-il sur Al-Jazira durant le ramadan, est une opération organisée, une invasion. Elle n’est pas religieuse, elle est plutôt politique ».
Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’Assad reçoive un dignitaire iranien. En revanche, la visite de Qardaoui peut surprendre quand on sait que les Frères musulmans sont interdits en Syrie et qu’Assad père a maté par le feu et le sang en 1982 une insurrection de la confrérie dans la ville de Hama. Le bilan de cette opération de « maintien de l’ordre » a été, rappelons-le, vingt fois plus lourd que celui de la guerre du Liban en 2006.

Dans ces conditions, l’alliance entre le Hamas, émanation des Frères musulmans sunnites, l’Iran, le Hezbollah et la Syrie ne peut être que conjoncturelle. Nasrallah le Libanais et Ahmadinejad l’Iranien n’ont rien en commun avec les deux Frères musulmans – Haniyeh le Palestinien et Qardaoui le Qatari ex-égyptien. Si le chemin des quatre hommes passe par Damas, ils savent pertinemment et leur hôte aussi que leurs agendas respectifs divergent mais chacun croit être le plus malin. Mais tous sont convaincus – à raison – que « la rue arabe/musulmane » est toujours dupe des marchands d’illusion (ou résignée) : trente ans après sa révolution islamiste, l’Iran offre-t-il plus d’espoir et d’avenir à ses habitants que l’Egypte 55 ans après sa révolution nationale ?

Pour Téhéran, l’affaire est simple : l’Iran a une vocation naturelle à l’hégémonie régionale. Damas espère pour sa part entretenir le chaos au Liban et en Palestine pour pouvoir, le moment venu, monnayer ses bons offices et son boulot de pompier. Pour l’instant, l’acteur central de ce jeu de non-dupes est bien la Syrie, le pays qui n’a jamais eu tort. Le roi de la Jordanie a reconnu quelques erreurs, de même que le président égyptien, sans parler d’Israël. Seul Damas ne s’est jamais trompée. Grâce à cette rare capacité d’appréciation, les Syriens ont parié sur l’alliance avec l’URSS même lorsque Le Caire, changeant de monture, s’est tournée vers Washington. Fidèle à cette ligne fondée sur la recherche de la nuisance maximale, la Syrie a choisi l’option iranienne. Incapable de penser des alliances stratégiques conformes aux intérêts à long terme de sa population, Assad bluffe, croit faire des coups fumants – et prend des risques inconsidérés en étant convaincu qu’il est le plus malin des joueurs assis autour de la table.

En Egypte comme en Jordanie, la classe politique a déjà compris que la révolution palestinienne était incontrôlable car dépourvue de substance. Dès lors que seule la résistance à Israël cimente le peuple palestinien –et encore, de moins en moins- tout compromis risque d’achever la fragmentation de la société palestinienne bien entamée par l’exil et l’occupation. Ces deux pays ont donc résolu leurs différends avec Israël sans attendre les Palestiniens. Prêt à faire la guerre à ses côtés en 1973, Damas n’a pas suivi Le Caire sur le chemin de la paix. La Syrie continue à manipuler les Palestiniens et proposer un asile aux plus radicaux d’entre eux, quitte à les fabriquer quand l’offre existante n’est pas à son goût. Jadis c’était As-Saika et Abu Moussa, aujourd’hui le Hamas et le Jihad islamique[1. Jadis c’était As-Saika et Abu Moussa, aujourd’hui le Hamas et le Jihad islamique.].

La Syrie qui s’emploie comme toujours à saboter tout espoir de solution israélo-palestinienne ne semble pas avoir compris que les règles du jeu avaient changé. L’accueil réservé à Bachar el-Assad, le 14 juillet à Paris, par Nicolas Sarkozy et Hosni Moubarak, n’y a rien fait. Alors qu’il avait déjà, selon Moubarak torpillé les pourparlers inter-palestiniens depuis le coup d’Etat de 2007, il n’a pas voulu empêcher le Hamas de provoquer Israël à la fin de la trêve. Résultat, l’Egypte tient le Hamas et ses parrains syriens pour les premiers responsables de la situation actuelle. Peut-être Assad espère-t-il une autre invitation à une autre fête nationale, celle du 4 juillet par exemple. Il n’est pas certain que c’est en s’associant à l’Iran pour mettre Obama à l’épreuve avant sa prise de fonctions qu’il y parviendra. Si l’on ajoute à ces douteuses amitiés ses aventures nucléaires, on peut se demander s’il a quelque chose de cette subtilité levantine – que l’on prête, il est vrai à pas mal de chefs d’Etat ayant surtout réussi à pourrir l’existence de leurs voisins. En tout cas, un peu d’étude de l’histoire récente ne lui ferait pas de mal. Ce n’est pas en jouant au plus malin qu’Anouar al-Sadate a récupéré les territoires perdus par Nasser en 1967.