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C’était la Gauche

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Le « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » de bon nombre de Françaises et de Français à la recherche de leur temps perdu pourrait bientôt être : « Longtemps, j’ai voté à gauche… » Les plus talentueux pourront alors commencer à évoquer dans la forme artistique de leur choix un monde disparu, pour le plus grand plaisir esthétique des générations futures.

La gauche est en train de sortir de l’Histoire, mais on la retrouvera, à coup sûr dans les romans, au cinéma, en BD, objet de mémoire et de thèses universitaires. Constater son décès n’est pas chose facile: son cœur a cessé de battre, son cerveau de fonctionner, ses poings de frapper, mais elle passe encore pour vivante dans les lieux où s’élaborent les représentations – instituts de sondages, IEP, services politiques des grands médias.

Et pourtant, tout observateur un peu attentif de la vie politique et intellectuelle de l’Europe et de ses dépendances devrait s’apercevoir que nous sommes en train de changer de paradigme.

La coïncidence du binôme sociologique dominant/dominé avec le binôme politique droite/gauche n’a certes jamais été totale, mais elle a tout de même permis, aussi imparfaite soit-elle, de structurer de manière plutôt satisfaisante la vie politique, et sociale et intellectuelle des démocraties au XXe siècle. Chacun la déclinait à sa manière, latine, scandinave ou britannique pour le plus grand bonheur des classes moyennes.

On lui doit une prospérité sans précédent, le développement inégalé dans l’Histoire des libertés publiques et individuelles, la protection collective contre les aléas de la vie, et surtout la fin de la guerre civile intra-européenne.

Ce modèle a néanmoins échoué à s’imposer à l’échelle mondiale : on serait bien en mal de distinguer où se situent la gauche et la droite, ou même le milieu, dans les régimes autoritaires et/ou corrompus qui sévissent dans la majorité des pays siégeant à l’ONU. Adversaire, puis régulatrice du capitalisme, la gauche n’est plus aujourd’hui que spectatrice d’un monde qu’elle a d’abord renoncé à changer, puis à comprendre.

Les premiers à déserter la gauche, en France et dans les pays comparables, ont été les ouvriers: ce sont eux qui ont pris en pleine figure l’échec tragique et, n’en déplaise à Badiou, sans doute définitif, de l’utopie communiste. Non seulement ils n’ont pas rejoint en masse les rangs de la social-démocratie, mais ils ont constitué, pendant les deux dernières décennies, les gros bataillons du Front National, qui fut un temps le premier parti ouvrier de France. Partout en Europe on voit surgir des partis populistes faisant leur pelote sur les angoisses du petit peuple.

Parallèlement, on pouvait constater que dans aucune des nouvelles démocraties nées de la chute du communisme, la gauche réformiste ne se constituait en porteuse légitime des intérêts des ouvriers et des salariés. Les partis dits sociaux-démocrates de ces pays étaient soit des usines de recyclage de l’ancienne nomenklatura bureaucratique, soit des versions centre-européennes du blairisme britannique. Dans le reste du monde, l’exception remarquable du Brésil de Lula ne doit pas masquer que la gauche politique s’est littéralement évaporée au Japon et en Corée, et qu’on ne saurait discerner la moindre émergence d’une social-démocratie dans les « petits dragons » asiatiques que sont Taïwan, Singapour ou l’Indonésie. Quant à la Russie, à l’exception d’un Parti communiste s’appuyant sur les vieux apparatchiks déshérités, le concept même de gauche y a disparu de l’espace public.

Israël, toujours un peu en avance sur le mouvement, avait montré la voie: en moins d’un quart de siècle la gauche travailliste se ne trouva plus représenter que les nantis, les intellectuels, les artistes et les enseignants, alors que les défavorisés votent Likoud, Shas, ou Lieberman…

Mais revenons chez-nous. Abandonnée des ouvriers, des marginaux, des exclus, appuyée sur sa seule base sociologique, la petite bourgeoisie intellectuelle, la gauche française fit encore un temps illusion. Le jospinisme des années 1997-2002 était la parfaite incarnation de cette nouvelle donne idéologique et politique interne à la gauche: sous la direction éclairée de la petite bourgeoisie intellectuelle, incarnée par les petits maîtres des sciences humaines triomphantes, la classe ouvrière allait accéder au paradis des 35 heures, des loisirs de qualité, de la multi-culturalité et du métissage portées au rang de valeurs suprêmes de la République. Seulement voilà: à plus de temps libre les ouvriers et assimilés préféraient plus d’argent, leurs choix esthétiques les tenaient éloignés des spectacles subventionnés, et ils se montraient indécrottablement rétifs au remplacement du référent national par son équivalent européen. De plus, ils n’étaient pas insensibles au discours sécuritaire de la droite et de l’extrême droite en raison de la dégradation de leurs conditions de vie dans les périphéries des grandes villes

Le résultat est bien connu : le 21 avril 2002 le ciel tombait sur la tête d’une gauche dès lors ramenée au plus petit dénominateur commun d’un antifascisme surjoué.

Seuls le mode de scrutin majoritaire et la prééminence de l’élection présidentielle allaient permettre au Parti socialiste de rester un recours pour l’expression de la mauvaise humeur chronique de l’électeur français (l’effet essuie-glace, qui chasse les sortants à chaque scrutin). Mais pendant qu’une nouvelle génération de notables socialistes s’installait confortablement aux commandes des villes, des départements et des régions, la droite et l’extrême gauche pillaient les vieilles armoires de la gauche pour rendre leurs boutiques plus attrayantes.

Depuis quelques années, Sarkozy, Cohn-Bendit et Besancenot se sont précipités sur tous les symboles laissés en déshérence. À moi Guy Môquet et le mythe du communisme patriotique ! À toi la flamme de mai 68 et le grand bond en avant sociétal ! À lui les derniers hochets de la panoplie du petit révolutionnaire. Une lutte féroce s’est engagée pour l’hégémonie politique et idéologique sur la petite bourgeoisie intellectuelle, celle qui est en train de se battre pour le maintien de ses positions économiques et symboliques dans la société, dans une joyeuse foire de surenchères corporatistes des « touche pas à… » mon école, ma fac, mon labo, mon hosto, mon posto…Sur les rangs, le PS canal historique (Martine Aubry), le PS canal mystique (Ségolène), la gauche allemande (Mélenchon qui se joue la fable de Lafontaine), la gauche verte, européiste et altermondialiste du trio Cohn-Bendit, Bové, Besset, et la petite bourgeoisie qui se rêve en réincarnation du prolétariat de papa rassemblée derrière le facteur et ses parrains de la IVe Internationale. Aussi longtemps qu’un vainqueur, en la personne d’un leader crédible et rassembleur ne sera pas sorti de cette mêlée confuse, la droite peut gouverner tranquille, avec cet inconvénient, pourtant, de ne pas avoir de contradiction suffisamment stimulante pour exercer intelligemment le pouvoir

C’est ce qui a conduit la droite sarkozienne de piquer, en plus des idées, des gens à gauche, et pas les plus mauvais. C’est d’autant plus simple qu’ils n’ont besoin d’aucun recyclage pour devenir immédiatement opérationnels, comme Kouchner ou Besson ou Jouyet: le pragmatisme sans rivage du président, son usage purement rhétorique du discours idéologique libéral, et son absence totale de révérence envers l’héritage gaulliste donne à la présence des « ralliés » une efficacité qui va au-delà de la petite manœuvre politicienne habituelle.

Pour retrouver le chemin du peuple, la gauche devra, elle, subir une telle mutation qu’elle en sortira méconnaissable. Si cela se produit, son premier geste, dès son retour au pouvoir, devra être d’élever une statue à Nicolas Sarkozy.

Ouverture tontonlâtre

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Nicolas Sarkozy, l’homme de la rupture, n’est finalement pas si novateur qu’il ne veut bien le dire. J’avais, il y a longtemps, pointé les points communs qu’il avait avec Giscard. Il aime aussi recycler dans la célèbre et rieuse « ouverture » les symboles de la Mitterrandie.

Trois hommes. Trois symboles. Ils se connaissent. Ils ont partie liée. Deux d’entre eux aimaient profiter du yacht du troisième. L’un faisait la réclame des deux autres. Enfin le troisième, qui n’avait rien d’autre à donner, devait animer les soirées de ses deux amis avec le talent qui le caractérise[1. François Miclo nous a expliqué à quel point ce « farfelu » pouvait être de bonne compagnie.]. Dans le désordre, donc, vous avez reconnu Bernard Kouchner, Jacques Séguéla et Bernard Tapie, trois hommes ralliés très peu de temps soit avant soit après le 7 mai 2007.

Je passe sur Monsieur K. de peur d’être qualifié illico d’antisémite[2. Je précise néanmoins que je porte fièrement un prénom d’origine hébraïque et que je n’ai jamais songé à en changer – cela dit, je n’ai aucun mérite : le second, c’est Gérard – ; j’ajoute qu’il m’arrive d’écouter Mike Brant dans ma voiture.]. Tout a déjà été dit sur le titulaire du Quai d’Orsay et je renvoie donc à tous les excellents et nombreux articles publiés sur Causeur. Jacques Séguéla demeure un des symboles vivants du remplacement de la Politique par la com’, la pub’, le strass et les paillettes. Sa vision politique a atteint des sommets lors d’un débat au début des années 1990 où il fit cette prédiction magnifique en direction de François Léotard : « Vous serez Président mais pas tout de suite. D’abord, ce sera Rocard. » En 2007, il vote pour une candidate au premier tour laquelle se qualifie pour le second au cours duquel il finit par choisir son adversaire. Séguéla, la conviction tranquille ! Il finit tout de même par rendre un fier service à son nouveau Guide suprême en lui présentant sa future femme[3. Certains assurent que cette union n’est qu’un coup de pub’ et qu’il n’y a aucun Amour dans ce mariage. Pour le coup, je rendrais hommage à notre Président qui abandonnerait ce modernisme ridicule pour un retour au mariage de raison – le plus souvent arrangé – lequel, s’il n’était pas très romantique, permettait au moins de durer.].

Gardons le meilleur pour la fin : Bernard Tapie. Sans doute est-ce le côté bling-bling qui les a rapprochés[4. Notons au passage que la gauche bling-bling fait l’objet de toutes les attentions de l’Elysée puisque Julien Dray fut un objectif et Jack Lang le demeure.]. Le ralliement de l’ancienne gloire mitterrandienne a déjà été remboursé largement par la honteuse capitulation du ministère des finances qui avait pourtant les faveurs de la justice ordinaire. Ira t-on plus loin encore dans la réhabilitation de cet homme qui partage avec le Président un dangereux ennemi commun, François Bayrou ? La fameuse affaire VA / OM vient de connaître un rebondissement[5. On ne rit pas, au fond de la salle !] ces derniers jours : un livre blanchirait Tapie à propos de cette triste affaire de corruption. L’auteur ne peut être soupçonné de parti pris, c’est son ancien attaché parlementaire[6. On ne rit pas, au fond de la salle… euh si ! Là vous pouvez vous lâcher.]. Et un collectif d’anciens joueurs marseillais s’est constitué dans le but de récupérer le titre de Champion de France de 1993. On n’entend pas Monsieur Laporte sur le sujet. Et puisque c’est à l’Elysée que tout se décide, une telle réhabilitation ne pourrait se faire sans l’onction du Président. L’ouverture tontonlâtre ira t-elle jusque là ? Pour le coup, cela en deviendrait presque distrayant.

Retrouvez David Desgouilles sur son carnet Antidote.

Sous-marins en eaux troubles

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Au début c’était le genre d’info qu’on ne publie que dans Ouest-France : le sous-marin nucléaire lance-engins (SNLE) Le Triomphant est rentré à sa base de l’Ile-Longue (Finistère) après avoir heurté un objet immergé alors qu’il était en plongée. Pas très intéressant, effectivement, pour le grand public, surtout après que la Royale a indiqué que l’objet en question était probablement un container. Pour calmer définitivement les inquiétudes, le porte-parole de la Marine nationale a ajouté que « l’incident n’a provoqué aucun blessé dans l’équipage et n’a mis en cause la sécurité nucléaire à aucun moment ». Sauf que dix jours plus tard, on apprend que loin d’être un container, l’objet submergé non identifié avec lequel Le Triomphant était entré en collision était en fait le HMS-Vanguard, sous-marin nucléaire britannique, et que, selon des sources proches de la Royal Navy, une catastrophe a été évitée de justesse… Un accident radioactif ? Ce n’est pas rassurant, mais quand même, on a échappé au pire, c’est-à-dire à l’incident diplomatique avec Gordon Brown. Car, entre nous, qualifier un SNLE, fut-il britannique, de container, c’est-à-dire de grosse boîte de conserve, ce n’est pas très amical, surtout vis-à-vis de frères d’armes de l’Otan…

Pina Bausch, corps portant, corps portés

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Depuis trente-cinq ans, notre désert postmoderne, chaque jour plus aride et inhabitable, reçoit chaque année le don immérité d’une pluie de beauté, féconde, luxuriante. Le phénomène s’est encore produit en janvier 2009 à Paris, au Théâtre de la Ville, avec la reprise de Wiesenland, la création de Pina Bausch de l’année 2000 et la présentation de son dernier opus, Sweet Mambo.

Les pièces de théâtre de danse (Tanztheater) de Pina Bausch sont les fleurs tardives de l’art moderne, exubérantes et jeunes, apparues à l’âge postmoderne. La grimace ironique de l’art moderne lancée à la misère postmoderne. Par « art moderne », j’entends avant tout ce que Milan Kundera a nommé « la beauté des rencontres multiples », notion chère aux surréalistes, qui est au cœur de son essai à paraître. Mais le mystère du grand art moderne ne suppose pas seulement la mise en présence surprenante d’éléments extrêmement hétérogènes. Car, le plus souvent, précisément, ces éléments ne se rencontrent pas. Ils se trouvent seulement juxtaposés, arbitrairement et sans beauté, ils ne prennent pas corps, ne donnent pas lieu à une forme, mais seulement à un pur jeu formel, sans intérêt et sans substance. Pourtant, dans les œuvres de Kafka, l’ouvreur inégalable de la beauté moderne, dans celles de Gombrowicz, de Fellini, de Kundera, de Grass, de Roth, de David Lynch et de Pina Bausch, le miracle a lieu : la rencontre a lieu dans une éblouissante beauté. Les éléments les plus hétérogènes et invraisemblables forment soudain une unité organique, concrète, nécessaire, aussi évidente que celle de la nature.

Le grand art moderne ne fuit aucunement la réalité dans le rêve : il y saisit au contraire l’essence du réel, ce qui est plus réel que le réel. La fabrique intérieure du réel. Lorsque Kafka décrit la vie d’un fonctionnaire transformé en cafard, lorsque Philip Roth raconte la transformation d’un homme en sein, lorsque David Lynch fait accoucher d’une grand-mère un arbre dans un lit, ils découvrent minutieusement – et ceci est un fait aussi miraculeux que l’existence des pins parasols – ce qu’il se passerait réellement en un tel cas[1. David Lynch a exprimé cela à sa manière, dans l’interview où il s’enflamme en évoquant la beauté du canard. Le canard est pour lui une invention d’une perfection absolue. Tout son secret réside dans l’œil du canard. S’il avait été placé sur une patte ou perdu au milieu du plumage, l’invention aurait été épatante, mais encore insatisfaisante. Cependant, en plaçant l’œil juste là, tout prend soudain, la beauté de l’ensemble devient évidente, incontestable.].

Seul leur point de départ est peut-être « irréaliste ». Mais tout ce qui s’ensuit est traité avec un réalisme infini, imitant le fourmillement infini de détails justes propre au réel. Ils y mettent la même cohérence, la même nécessité obscure, évidente, le même mystère que le Créateur, lorsque celui-ci prit la liberté de nous faire croire à l’existence des pins parasols. Pina Bausch s’inscrit à mes yeux parmi ces maîtres de l’imagination exacte.

Dans Les pieds de la danseuse, son magnifique texte consacré à la danse, ou plus précisément à sa destruction massive, Philippe Muray voyait en elle l’antithèse absolue du roman. Si l’art du roman est l’art de la prose, du concret, du réel, dont le geste perpétuel est celui de la dés-idéalisation, la danse serait l’enfer de l’idéalisation sans relâche, de l’harmonie, la négation de la Chute et subséquemment une aspiration acharnée vers les airs, vers l’abstraction, la tentation impardonnable du vol. Le regard de romancier de Muray ne pouvait s’intéresser dès lors qu’à une chose : les pieds torturés et difformes de la danseuse concrète, seul élément de réel, et donc de beauté authentique, égaré au milieu de toute cette saloperie éthérée.

Le Tanztheater de Pina Bausch, quant à lui, est farouchement anti-lyrique, dés-idéalisant, il n’ignore rien de la Chute. Ni de la Résurrection. Il n’omet ni la misère, ni la grandeur humaines. Ni le caractère merveilleux du prosaïque. Son thème central, l’amour et le désir, est traité à la fois comme comédie et comme tragédie. Avec une cruauté aimante, Pina Bausch transmue en danses comiques et en beauté les prétentions des hommes comme des femmes à être aimés et désirés, les tralalas narcissiques, rodomontades, abus de pouvoir et petitesses très équitablement partagées entre les deux sexes.

La beauté des rencontres repose sur l’art des contrastes multiples. Contrastes, en premier lieu, entre les moments de musiques et de danses, les moments parlés et les moments de silence ; contrastes entre les scènes de douleur intense et celles d’intense joie ; entre la scène envahie par mille danses et jeux euphoriques, laissant soudain place à un solo déchirant ; contrastes des corps enfin, une grande différence de taille entre deux danseurs donnant lieu à des jeux, des alliances ou des guerres sans merci.

Cependant, l’invention la plus fascinante de Pina Bausch demeure les fameuses « rondes à la Pina Bausch » : ces moments où les danseurs s’arrachent à la temporalité soi-disant « linéaire » pour pénétrer dans une boucle d’éternité, dans « l’éternel retour du même ». Dans la répétition éternelle, dix fois, trente fois, parfois davantage, de la succession absolument identique des mêmes gestes et actes, souvent accomplie par plusieurs danseurs, couples ou trios en divers lieux de la scène.

Ces répétitions, ces rondes me semblent dire la même chose que Chesterton dans La morale des elfes. Guerroyant avec humour contre le préjugé déterministe et fataliste apparu avec les sciences modernes, Chesterton refuse de percevoir les répétitions à l’œuvre dans la nature comme des lois implacables censées établir que rien n’aurait pu être autrement. Ces répétitions lui apparaissent au contraire comme un splendide mystère, un jeu libre, un « excès de vitalité ». Elles lui apparaissent comme beauté.

J’effleurerai, pour finir, un dernier aspect de l’art de Pina Bausch. Une observation attentive du monde m’a conduit à cette conclusion : dans les rues de nos villes, il arrive parfois que des hommes ou des femmes portent des corps d’enfants, mais il n’arrive presque jamais qu’ils portent des corps de femmes ou d’hommes adultes. C’est une différence notable avec le monde de Pina Bausch. Ce manquement me semble être la seule origine plausible de tous nos malheurs.

A un niveau plus profond, il est pourtant certain que l’essentiel de la vie humaine consiste, comme dans les pièces de Pina Bausch, à porter des corps d’hommes et de femmes, des corps sexués, dans ses bras ou sur ses épaules et à être porté dans des bras et sur des épaules de femmes et d’hommes. Si mon souvenir est exact, il ne se passe à peu près rien d’autre. Porter et être porté : voilà ce que désigne proprement la liberté humaine. Si cela ne se passe pas, il ne se passe simplement rien du tout.

La mystique postmoderne, redéfinissant la liberté comme absence absolue de rapport[2. Elément poétique aussi cher à Pina Bausch qu’à son ami Fellini, qui la fit apparaître dans E la nave va.], repose sur l’horreur de tout contact physique, l’horreur de l’évidence tactile – l’horreur du corps, de l’incarnation – et sur le refoulement obstiné de l’évidence que l’existence d’un corps suppose celle d’un autre corps.

Depuis trente ans, il se passe cela, sans cesse, dans les pièces de théâtre de danse de Pina Bausch. Il se passe quelque chose. Des corps d’hommes, de femmes, portent, sont portés par d’autres corps sexués. S’abandonnant, donnant leur confiance, acceptant la possibilité de la chute et de la douleur, pour connaître la joie d’être un corps incarné, pour recevoir du toucher, du porter, de l’aimer, du tact venu d’un autre corps, la sensation de sa présence réelle, et de l’existence du monde, ce curieux sentiment d’être en vie.

Le gars de la Marine

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On le savait national, on le retrouve socialiste. Jean-Marie Le Pen a estimé dimanche dans un entretien au Parisien qu’il voterait Martine Aubry en 2012 dans le cas de figure d’un deuxième tour avec Nicolas Sarkozy. Les mauvaises langues diront que ce n’est pas un choix vraiment politique, mais la continuation de l’amour des filles à papa par d’autres moyens.

Antilles : on n’est plus servis

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Le Parisien, vous connaissez, c’est le journal des vrais gens. D’ailleurs, il leur donne la parole tous les jours aux vrais gens. Ça s’appelle « Voix Express » et le principe est de demander à monsieur et madame Tout le monde de se prononcer sur les petits ou grands sujets du jour. « Nicolas Sarkozy vous a-t-il convaincu ? » « Vous organisez-vous pour la grève ? » Cela peut être franchement dérisoire genre « Laurence Ferrari, frange ou brushing ? », « Martine ou Ségolène ? » Pour chacun, un visage, un nom, un âge, une profession, quelques phrases laissent apercevoir un petit bout de vie. C’est volontiers un peu démago, ça ne vole pas plus haut que ça, ça ne la joue pas science de l’opinion et, dans le fond, ça peut dire quelque chose de plus vrai sur ce que pensent les gens que tous les CSA dont Le Parisien fait par ailleurs un usage immodéré.

L’important, on le sait, c’est la question. Pour cette rubrique et pour la vie en général. Hier, dans la foulée de sa « une » de la veille enjoignant les Français de partir en vacances et d’être amoureux pour oublier la crise, Le Parisien avait trouvé la bonne question : « Avez-vous peur pour vos vacances à la Guadeloupe ? » Ça, c’est fort. Plein de tact, de finesse et de hauteur de vues. Il a fallu quinze jours pour que nous consentions à nous intéresser à une grève générale dans les territoires français que nous appelons pudiquement départements d’outremer. Le conflit fait remonter à la surface les effluves pourris d’un système pourri. Et Le Parisien s’inquiète pour nos vacances au soleil – et en prime pour l’inquiétude des voyagistes. Parce qu’avec tout ça, les amis, le service qui n’était déjà pas terrible ne va pas s’améliorer. Déjà que les classes moyennes n’ont pas le moral, voilà qu’on leur pourrit leur cinquième semaine de congés payés. D’ailleurs, à une exception près, les quidams du jour ne le cachent pas : cette grève, ils s’en seraient bien passés. Comme je vous le dis.

Moi, les Antilles, je n’y connais rien. Les XXL à capuches de nos cités qui invoquent l’esclavagisme pour justifier leurs échecs non plus. Et les Indigènes de la République qui courent les plateaux de télé en brandissant la facture qu’ils entendent faire payer à la France encore moins. Mais après quelques jours d’écoute et de lectures imprécises, je me demande s’ils ne sont pas là-bas, les vrais indigènes de la République. Parce que de loin, on voit des patrons pas tous jolis-jolis, tous blancs, et des salariés, tous noirs ou assimilés, qui en bavent. Bref, pas besoin d’avoir l’oreille très fine pour entendre l’amertume raciale qui décuple la rage sociale. Pour une fois, j’ai l’impression que Taubira n’est pas totalement dingue quand elle parle d’apartheid. Visiblement, il y a là-bas des gens qui continuent à se demander pourquoi ils sont obligés de payer ceux qui frottent leurs parquets.

Enfin, tout ça n’est pas une raison pour prendre des libertés avec la règle de la proximité. Un journal doit aller à la rencontre de ses lecteurs. En prise sur la vraie vie, Le Parisien flippe pour le room-service – et les excursions comprises dans le forfait on les fera comment avec l’essence ?

Remarquez, en vrai, ce n’est pas si sot. Cela s’appelle division internationale du travail. Arrêtons de dire à ces gens qu’ils sont citoyens français et faisons leur miroiter les perspectives alléchantes qui s’offrent à eux s’ils consentent à transformer leurs îles en usines à touristes – mais avec un service à la hauteur, hein ? Bon, c’est vrai, il y a des susceptibilités : imaginez que ces noirs quand on leur dit « service », il leur arrive d’entendre « servitude », on se demande où ils vont chercher ça. Mais bon, on édictera une charte du respect de toutes les mémoires. Et on construira des terrains de foot. Ou des mosquées – ah bon, des églises, vous êtes sûr ?

À la réflexion, il est bien dommage que les décolonisateurs du XXe siècle n’aient pas bénéficié des conseils avisés du Parisien. Parce qu’au lieu de s’enquiquiner avec ces sombres affaires de peuples, d’indépendances et de fiertés nationales, ils auraient su quoi faire. Il suffisait de transformer la République en holding et les lointaines possessions françaises en filiales. Heureusement, pour les Antilles, il est encore temps.

Halde là. Le manifeste.

Madame la Ministresse, comme vous, nous avons pris connaissance avec le plus grand intérêt du rapport de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) intitulé La place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires.

Bien sûr nous approuvons, sans toujours la comprendre, l’idée générale du rapport : « En transmettant des savoirs, les manuels scolaires proposent des représentations de la société. Ils peuvent véhiculer des représentations stéréotypées qui peuvent être à l’origine de discriminations. »

Mais nul doute qu’avec plus de moyens, tant financiers qu’intellectuels, la Halde pourrait aller plus loin encore dans son combat citoyen. Imaginons par exemple qu’un représentant de cette instance siège désormais, ès-qualités, au comité directeur de chaque maison d’édition scolaire pour pratiquer “in vivo” une vigilance quotidienne contre ces stéréotypes qui nous ont fait tant de mal.

Et puis dans notre société d’images il y a plus grave encore, peut-être, que les discriminations réelles : leur représentation.

Quoi de plus pervers en effet que la photo, apparemment innocente d’une famille composée d’un seul père, d’une seule mère et de leurs propres enfants ? La Halde y discerne à juste titre une logique d’exclusion a priori de l’homoparentalité, ou de la famille recomposée traditionnelle.

Enfin et surtout, revenons aux fondamentaux, Madame la Ministresse ! La culture dite « classique » que l’on enseigne encore aux enfants de la République est tout imprégnée de cet esprit discriminatoire contre lequel a commencé la lutte finale.

Certes le rapport de la Halde épingle à juste titre Ronsard, dont telle page fameuse donne de nos séniors une image particulièrement négative, voire carrément gâteuse.

Mais c’est en réalité toute la littérature qu’il convient de revisiter à la lumière des « Idées nouvelles » pour y débusquer les préjugés des autres, quels qu’ils soient : xénophobes, homophobes, claustrophobes, misogynes, transphobes, anti-allemands…

De la « Chanson de Roland » à Coluche en passant par Molière, Corneille, Voltaire, Baudelaire et Jean Genet, c’est tout un travail de rectification anti-discriminatoire qu’il s’agit d’opérer aujourd’hui sur ces auteurs, pour l’édification des générations futures.

Comptant sur vous avant le prochain remaniement, Mme la Ministresse, nous vous prions d’agréer…

Le dimanche de Chavez

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Les Vénézuéliens sont appelés à voter ce dimanche sur un amendement à la Constitution qui permettrait au président Hugo Chavez, depuis dix ans à la tête du pays, de se représenter en 2012. Rappelons que rien ne limite le nombre de mandats présidentiels en France. Nous précisons cela pour la quasi-totalité des médias français qui s’acharnent à présenter Chavez comme un dictateur qui, de plus, serait populiste. Rappelons également que dans le langage de la police de la pensée contemporaine, « populiste » signifie redistribuer les bénéfices de la rente pétrolière au peuple, alphabétiser le peuple et soigner le peuple. Cela signifie également trouver plus important pour un pays une certaine fierté nationale que la possibilité de faire du roller et du vélo dans les grandes villes. Aux dernières nouvelles, Chavez lirait Don Quichotte en attendant les résultats.

Don Quichotte

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Eloge de Gérard de Villiers

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Notre bonté nous perdra. Il nous arrive, parfois, de penser aux atlantistes, aux anticommunistes, à ceux qui sont persuadés que Chavez, Morales et Correa sont des dictateurs, à ceux qui croient à la mondialisation heureuse ou à ceux qui révèrent la société américaine comme exemple d’émancipation et d’enrichissement de tous. Nous trouvons injuste, profondément injuste, qu’ils n’aient pas eux aussi le droit à un journal qui les conforte régulièrement dans leurs certitudes géostratégiques, un Monde diplomatique de droite en quelque sorte.

Et la solution nous est apparue alors que nous achetions le dernier SAS, Le Printemps de Tbilissi, plutôt une bonne cuvée, chez notre marchand de journaux en le glissant honteusement entre L’Huma et, précisément, Le Monde diplo. Nous avons quelques vices cachés de ce genre comme le goût immodéré pour le champagne zéro dosage, les causes perdues et les groupes oubliés de doo wop.

Lire SAS, c’est lire un Monde diplo où la vision du monde se situe quelque part entre Donald Rumsfeld et Attila, mais l’ensemble est toujours remarquablement documenté et se lit sans ennui, pouvant même remplacer aisément, dans certains cas (Meurtre à Athènes, Les tueurs de Bruxelles), le guide du Routard, publicités comprises. Il faut dire que l’auteur, Gérard de Villiers, est un vieux routier du roman de gare, et d’une certaine manière l’ultime survivant de ces nobles artisans qui œuvraient au Fleuve Noir, au Masque ou aux Presses de la Cité. Ils ont été laminés par la télévision et, pour ceux qui se faisaient une spécialité de l’espionnage, ont reçu le coup de grâce avec la chute du Mur.

Avec Le Printemps de Tbilissi, GDV (pour les intimes) attaque vaillamment la cent soixante seizième aventure du prince Malko Linge, son héros fétiche, contractuel de la CIA. Contractuel, cela signifie qu’il pousse l’élégance, que tous les libéraux apprécieront, à ne pas être un fonctionnaire surmutualisé (on en trouve même à Langley, c’est vous dire…). Au contraire, Malko a toujours accepté ce qu’on appelle désormais pour les cadres de haut niveau, des « contrats de mission » : s’il rate, il n’engage que lui et l’entreprise peut le virer ou le laisser entre les mains d’un féroce dictateur noir, sadique et cupide, en général d’obédience marxiste.

Rappelons que ce personnage fut créé en 1965 par GDV, alors journaliste à Paris Match et France Dimanche. En ces années où la mode était aux échanges de transfuges dans les brumes berlinoises de Check Point Charlie, l’auteur décide de créer un espion dans le genre d’OSS117 de Jean Bruce ou de James Bond de Ian Fleming. Ce sera Son Altesse Sérénissime Malko Linge, authentique aristocrate autrichien dont le domaine de Liezen se trouve par malheur sur la frontière austro-hongroise et dont les terres confisquées, au-delà du rideau de fer, ont probablement été transformées en sovkhozes par la vermine rouge qui menace de submerger l’Occident.

Malko dispose d’une kyrielle de titres de noblesse qui sentent bon la Mittelleuropa d’avant l’attentat de Sarajevo. Il est, entre autres, chevalier de Malte et grand voïvode de la Voïvodine de Serbie. Il dispose de nombreux atouts : il est grand, il est blond, il a les yeux pailletés d’or, une grande vigueur sexuelle, un don des langues et une extraordinaire mémoire visuelle. Il croit dans les vertus de la libre entreprise, dans le caractère intrinsèquement pervers du communisme et dans les femmes callipyges, sexuellement avides et soumises. La sodomie est ainsi une de ses pratiques sexuelles préférées et, de manière oulipienne, il semble tenter un épuisement géographique de la phrase suivante : « D’une seule poussée, il s’enfonça dans les reins de la jeune… » Compléter au choix par Maltaise, Cambodgienne, voire de manière poétique, par des substantifs issus de pays n’existant plus comme Rhodésienne ou Soviétique (la géopolitique, hélas, change plus vite que les fesses d’une mortelle).

Pour en revenir au Printemps de Tbilissi, consacré à la guerre éclair qui opposa la Russie et la Géorgie et à ses suites, il s’agit d’un bon reportage, et pour le coup plus nuancé que celui de BHL que nous avions moqué ici même. La thèse est simple et redoutable à la fois : ce sont bien les Russes, évidemment, qui sont les coupables mais contrairement au scénario infantile de l’agression pure et simple, il y aurait eu une manipulation de taupes dans les services secrets géorgiens qui auraient fait croire, les petits malins, à une attaque russe. Et c’est en toute bonne fois que Saakachvili aurait attaqué, en croyant se défendre contre une attaque inexistante. GDV présente le président géorgien comme un gros garçon un peu naïf et tellement proaméricain qu’il a fait baptiser la route qui mène de l’aéroport de Tbilissi au centre-ville « Avenue Georges W. Bush ». Un coup à trois bandes, comme on dit au billard : il permet de sauver l’honneur des Américains qui n’apparaissent plus comme des apprentis sorciers s’étant fait déborder par l’excès de zèle d’une de leur créature.

Évidemment, le problème, c’est que le Monde diplo paraît tous les mois tandis qu’il faut se contenter de quatre SAS par an.

Mais un trimestriel atlantiste avec du sexe, c’est déjà pas mal, non ?

SAS 176 Le Printemps de Tbilissi

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Le mythe du chevalier blanc

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Kouchner, le mythe du chevalier blanc

La publication du livre de Pierre Péan, Le monde selon K., a révélé un autre visage de Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères et chevalier blanc national depuis quarante ans. Retrouvez les impubliables de Babouse sur son Carnet.

C’était la Gauche

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Le « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » de bon nombre de Françaises et de Français à la recherche de leur temps perdu pourrait bientôt être : « Longtemps, j’ai voté à gauche… » Les plus talentueux pourront alors commencer à évoquer dans la forme artistique de leur choix un monde disparu, pour le plus grand plaisir esthétique des générations futures.

La gauche est en train de sortir de l’Histoire, mais on la retrouvera, à coup sûr dans les romans, au cinéma, en BD, objet de mémoire et de thèses universitaires. Constater son décès n’est pas chose facile: son cœur a cessé de battre, son cerveau de fonctionner, ses poings de frapper, mais elle passe encore pour vivante dans les lieux où s’élaborent les représentations – instituts de sondages, IEP, services politiques des grands médias.

Et pourtant, tout observateur un peu attentif de la vie politique et intellectuelle de l’Europe et de ses dépendances devrait s’apercevoir que nous sommes en train de changer de paradigme.

La coïncidence du binôme sociologique dominant/dominé avec le binôme politique droite/gauche n’a certes jamais été totale, mais elle a tout de même permis, aussi imparfaite soit-elle, de structurer de manière plutôt satisfaisante la vie politique, et sociale et intellectuelle des démocraties au XXe siècle. Chacun la déclinait à sa manière, latine, scandinave ou britannique pour le plus grand bonheur des classes moyennes.

On lui doit une prospérité sans précédent, le développement inégalé dans l’Histoire des libertés publiques et individuelles, la protection collective contre les aléas de la vie, et surtout la fin de la guerre civile intra-européenne.

Ce modèle a néanmoins échoué à s’imposer à l’échelle mondiale : on serait bien en mal de distinguer où se situent la gauche et la droite, ou même le milieu, dans les régimes autoritaires et/ou corrompus qui sévissent dans la majorité des pays siégeant à l’ONU. Adversaire, puis régulatrice du capitalisme, la gauche n’est plus aujourd’hui que spectatrice d’un monde qu’elle a d’abord renoncé à changer, puis à comprendre.

Les premiers à déserter la gauche, en France et dans les pays comparables, ont été les ouvriers: ce sont eux qui ont pris en pleine figure l’échec tragique et, n’en déplaise à Badiou, sans doute définitif, de l’utopie communiste. Non seulement ils n’ont pas rejoint en masse les rangs de la social-démocratie, mais ils ont constitué, pendant les deux dernières décennies, les gros bataillons du Front National, qui fut un temps le premier parti ouvrier de France. Partout en Europe on voit surgir des partis populistes faisant leur pelote sur les angoisses du petit peuple.

Parallèlement, on pouvait constater que dans aucune des nouvelles démocraties nées de la chute du communisme, la gauche réformiste ne se constituait en porteuse légitime des intérêts des ouvriers et des salariés. Les partis dits sociaux-démocrates de ces pays étaient soit des usines de recyclage de l’ancienne nomenklatura bureaucratique, soit des versions centre-européennes du blairisme britannique. Dans le reste du monde, l’exception remarquable du Brésil de Lula ne doit pas masquer que la gauche politique s’est littéralement évaporée au Japon et en Corée, et qu’on ne saurait discerner la moindre émergence d’une social-démocratie dans les « petits dragons » asiatiques que sont Taïwan, Singapour ou l’Indonésie. Quant à la Russie, à l’exception d’un Parti communiste s’appuyant sur les vieux apparatchiks déshérités, le concept même de gauche y a disparu de l’espace public.

Israël, toujours un peu en avance sur le mouvement, avait montré la voie: en moins d’un quart de siècle la gauche travailliste se ne trouva plus représenter que les nantis, les intellectuels, les artistes et les enseignants, alors que les défavorisés votent Likoud, Shas, ou Lieberman…

Mais revenons chez-nous. Abandonnée des ouvriers, des marginaux, des exclus, appuyée sur sa seule base sociologique, la petite bourgeoisie intellectuelle, la gauche française fit encore un temps illusion. Le jospinisme des années 1997-2002 était la parfaite incarnation de cette nouvelle donne idéologique et politique interne à la gauche: sous la direction éclairée de la petite bourgeoisie intellectuelle, incarnée par les petits maîtres des sciences humaines triomphantes, la classe ouvrière allait accéder au paradis des 35 heures, des loisirs de qualité, de la multi-culturalité et du métissage portées au rang de valeurs suprêmes de la République. Seulement voilà: à plus de temps libre les ouvriers et assimilés préféraient plus d’argent, leurs choix esthétiques les tenaient éloignés des spectacles subventionnés, et ils se montraient indécrottablement rétifs au remplacement du référent national par son équivalent européen. De plus, ils n’étaient pas insensibles au discours sécuritaire de la droite et de l’extrême droite en raison de la dégradation de leurs conditions de vie dans les périphéries des grandes villes

Le résultat est bien connu : le 21 avril 2002 le ciel tombait sur la tête d’une gauche dès lors ramenée au plus petit dénominateur commun d’un antifascisme surjoué.

Seuls le mode de scrutin majoritaire et la prééminence de l’élection présidentielle allaient permettre au Parti socialiste de rester un recours pour l’expression de la mauvaise humeur chronique de l’électeur français (l’effet essuie-glace, qui chasse les sortants à chaque scrutin). Mais pendant qu’une nouvelle génération de notables socialistes s’installait confortablement aux commandes des villes, des départements et des régions, la droite et l’extrême gauche pillaient les vieilles armoires de la gauche pour rendre leurs boutiques plus attrayantes.

Depuis quelques années, Sarkozy, Cohn-Bendit et Besancenot se sont précipités sur tous les symboles laissés en déshérence. À moi Guy Môquet et le mythe du communisme patriotique ! À toi la flamme de mai 68 et le grand bond en avant sociétal ! À lui les derniers hochets de la panoplie du petit révolutionnaire. Une lutte féroce s’est engagée pour l’hégémonie politique et idéologique sur la petite bourgeoisie intellectuelle, celle qui est en train de se battre pour le maintien de ses positions économiques et symboliques dans la société, dans une joyeuse foire de surenchères corporatistes des « touche pas à… » mon école, ma fac, mon labo, mon hosto, mon posto…Sur les rangs, le PS canal historique (Martine Aubry), le PS canal mystique (Ségolène), la gauche allemande (Mélenchon qui se joue la fable de Lafontaine), la gauche verte, européiste et altermondialiste du trio Cohn-Bendit, Bové, Besset, et la petite bourgeoisie qui se rêve en réincarnation du prolétariat de papa rassemblée derrière le facteur et ses parrains de la IVe Internationale. Aussi longtemps qu’un vainqueur, en la personne d’un leader crédible et rassembleur ne sera pas sorti de cette mêlée confuse, la droite peut gouverner tranquille, avec cet inconvénient, pourtant, de ne pas avoir de contradiction suffisamment stimulante pour exercer intelligemment le pouvoir

C’est ce qui a conduit la droite sarkozienne de piquer, en plus des idées, des gens à gauche, et pas les plus mauvais. C’est d’autant plus simple qu’ils n’ont besoin d’aucun recyclage pour devenir immédiatement opérationnels, comme Kouchner ou Besson ou Jouyet: le pragmatisme sans rivage du président, son usage purement rhétorique du discours idéologique libéral, et son absence totale de révérence envers l’héritage gaulliste donne à la présence des « ralliés » une efficacité qui va au-delà de la petite manœuvre politicienne habituelle.

Pour retrouver le chemin du peuple, la gauche devra, elle, subir une telle mutation qu’elle en sortira méconnaissable. Si cela se produit, son premier geste, dès son retour au pouvoir, devra être d’élever une statue à Nicolas Sarkozy.

Ouverture tontonlâtre

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Nicolas Sarkozy, l’homme de la rupture, n’est finalement pas si novateur qu’il ne veut bien le dire. J’avais, il y a longtemps, pointé les points communs qu’il avait avec Giscard. Il aime aussi recycler dans la célèbre et rieuse « ouverture » les symboles de la Mitterrandie.

Trois hommes. Trois symboles. Ils se connaissent. Ils ont partie liée. Deux d’entre eux aimaient profiter du yacht du troisième. L’un faisait la réclame des deux autres. Enfin le troisième, qui n’avait rien d’autre à donner, devait animer les soirées de ses deux amis avec le talent qui le caractérise[1. François Miclo nous a expliqué à quel point ce « farfelu » pouvait être de bonne compagnie.]. Dans le désordre, donc, vous avez reconnu Bernard Kouchner, Jacques Séguéla et Bernard Tapie, trois hommes ralliés très peu de temps soit avant soit après le 7 mai 2007.

Je passe sur Monsieur K. de peur d’être qualifié illico d’antisémite[2. Je précise néanmoins que je porte fièrement un prénom d’origine hébraïque et que je n’ai jamais songé à en changer – cela dit, je n’ai aucun mérite : le second, c’est Gérard – ; j’ajoute qu’il m’arrive d’écouter Mike Brant dans ma voiture.]. Tout a déjà été dit sur le titulaire du Quai d’Orsay et je renvoie donc à tous les excellents et nombreux articles publiés sur Causeur. Jacques Séguéla demeure un des symboles vivants du remplacement de la Politique par la com’, la pub’, le strass et les paillettes. Sa vision politique a atteint des sommets lors d’un débat au début des années 1990 où il fit cette prédiction magnifique en direction de François Léotard : « Vous serez Président mais pas tout de suite. D’abord, ce sera Rocard. » En 2007, il vote pour une candidate au premier tour laquelle se qualifie pour le second au cours duquel il finit par choisir son adversaire. Séguéla, la conviction tranquille ! Il finit tout de même par rendre un fier service à son nouveau Guide suprême en lui présentant sa future femme[3. Certains assurent que cette union n’est qu’un coup de pub’ et qu’il n’y a aucun Amour dans ce mariage. Pour le coup, je rendrais hommage à notre Président qui abandonnerait ce modernisme ridicule pour un retour au mariage de raison – le plus souvent arrangé – lequel, s’il n’était pas très romantique, permettait au moins de durer.].

Gardons le meilleur pour la fin : Bernard Tapie. Sans doute est-ce le côté bling-bling qui les a rapprochés[4. Notons au passage que la gauche bling-bling fait l’objet de toutes les attentions de l’Elysée puisque Julien Dray fut un objectif et Jack Lang le demeure.]. Le ralliement de l’ancienne gloire mitterrandienne a déjà été remboursé largement par la honteuse capitulation du ministère des finances qui avait pourtant les faveurs de la justice ordinaire. Ira t-on plus loin encore dans la réhabilitation de cet homme qui partage avec le Président un dangereux ennemi commun, François Bayrou ? La fameuse affaire VA / OM vient de connaître un rebondissement[5. On ne rit pas, au fond de la salle !] ces derniers jours : un livre blanchirait Tapie à propos de cette triste affaire de corruption. L’auteur ne peut être soupçonné de parti pris, c’est son ancien attaché parlementaire[6. On ne rit pas, au fond de la salle… euh si ! Là vous pouvez vous lâcher.]. Et un collectif d’anciens joueurs marseillais s’est constitué dans le but de récupérer le titre de Champion de France de 1993. On n’entend pas Monsieur Laporte sur le sujet. Et puisque c’est à l’Elysée que tout se décide, une telle réhabilitation ne pourrait se faire sans l’onction du Président. L’ouverture tontonlâtre ira t-elle jusque là ? Pour le coup, cela en deviendrait presque distrayant.

Retrouvez David Desgouilles sur son carnet Antidote.

Sous-marins en eaux troubles

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Au début c’était le genre d’info qu’on ne publie que dans Ouest-France : le sous-marin nucléaire lance-engins (SNLE) Le Triomphant est rentré à sa base de l’Ile-Longue (Finistère) après avoir heurté un objet immergé alors qu’il était en plongée. Pas très intéressant, effectivement, pour le grand public, surtout après que la Royale a indiqué que l’objet en question était probablement un container. Pour calmer définitivement les inquiétudes, le porte-parole de la Marine nationale a ajouté que « l’incident n’a provoqué aucun blessé dans l’équipage et n’a mis en cause la sécurité nucléaire à aucun moment ». Sauf que dix jours plus tard, on apprend que loin d’être un container, l’objet submergé non identifié avec lequel Le Triomphant était entré en collision était en fait le HMS-Vanguard, sous-marin nucléaire britannique, et que, selon des sources proches de la Royal Navy, une catastrophe a été évitée de justesse… Un accident radioactif ? Ce n’est pas rassurant, mais quand même, on a échappé au pire, c’est-à-dire à l’incident diplomatique avec Gordon Brown. Car, entre nous, qualifier un SNLE, fut-il britannique, de container, c’est-à-dire de grosse boîte de conserve, ce n’est pas très amical, surtout vis-à-vis de frères d’armes de l’Otan…

Pina Bausch, corps portant, corps portés

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Depuis trente-cinq ans, notre désert postmoderne, chaque jour plus aride et inhabitable, reçoit chaque année le don immérité d’une pluie de beauté, féconde, luxuriante. Le phénomène s’est encore produit en janvier 2009 à Paris, au Théâtre de la Ville, avec la reprise de Wiesenland, la création de Pina Bausch de l’année 2000 et la présentation de son dernier opus, Sweet Mambo.

Les pièces de théâtre de danse (Tanztheater) de Pina Bausch sont les fleurs tardives de l’art moderne, exubérantes et jeunes, apparues à l’âge postmoderne. La grimace ironique de l’art moderne lancée à la misère postmoderne. Par « art moderne », j’entends avant tout ce que Milan Kundera a nommé « la beauté des rencontres multiples », notion chère aux surréalistes, qui est au cœur de son essai à paraître. Mais le mystère du grand art moderne ne suppose pas seulement la mise en présence surprenante d’éléments extrêmement hétérogènes. Car, le plus souvent, précisément, ces éléments ne se rencontrent pas. Ils se trouvent seulement juxtaposés, arbitrairement et sans beauté, ils ne prennent pas corps, ne donnent pas lieu à une forme, mais seulement à un pur jeu formel, sans intérêt et sans substance. Pourtant, dans les œuvres de Kafka, l’ouvreur inégalable de la beauté moderne, dans celles de Gombrowicz, de Fellini, de Kundera, de Grass, de Roth, de David Lynch et de Pina Bausch, le miracle a lieu : la rencontre a lieu dans une éblouissante beauté. Les éléments les plus hétérogènes et invraisemblables forment soudain une unité organique, concrète, nécessaire, aussi évidente que celle de la nature.

Le grand art moderne ne fuit aucunement la réalité dans le rêve : il y saisit au contraire l’essence du réel, ce qui est plus réel que le réel. La fabrique intérieure du réel. Lorsque Kafka décrit la vie d’un fonctionnaire transformé en cafard, lorsque Philip Roth raconte la transformation d’un homme en sein, lorsque David Lynch fait accoucher d’une grand-mère un arbre dans un lit, ils découvrent minutieusement – et ceci est un fait aussi miraculeux que l’existence des pins parasols – ce qu’il se passerait réellement en un tel cas[1. David Lynch a exprimé cela à sa manière, dans l’interview où il s’enflamme en évoquant la beauté du canard. Le canard est pour lui une invention d’une perfection absolue. Tout son secret réside dans l’œil du canard. S’il avait été placé sur une patte ou perdu au milieu du plumage, l’invention aurait été épatante, mais encore insatisfaisante. Cependant, en plaçant l’œil juste là, tout prend soudain, la beauté de l’ensemble devient évidente, incontestable.].

Seul leur point de départ est peut-être « irréaliste ». Mais tout ce qui s’ensuit est traité avec un réalisme infini, imitant le fourmillement infini de détails justes propre au réel. Ils y mettent la même cohérence, la même nécessité obscure, évidente, le même mystère que le Créateur, lorsque celui-ci prit la liberté de nous faire croire à l’existence des pins parasols. Pina Bausch s’inscrit à mes yeux parmi ces maîtres de l’imagination exacte.

Dans Les pieds de la danseuse, son magnifique texte consacré à la danse, ou plus précisément à sa destruction massive, Philippe Muray voyait en elle l’antithèse absolue du roman. Si l’art du roman est l’art de la prose, du concret, du réel, dont le geste perpétuel est celui de la dés-idéalisation, la danse serait l’enfer de l’idéalisation sans relâche, de l’harmonie, la négation de la Chute et subséquemment une aspiration acharnée vers les airs, vers l’abstraction, la tentation impardonnable du vol. Le regard de romancier de Muray ne pouvait s’intéresser dès lors qu’à une chose : les pieds torturés et difformes de la danseuse concrète, seul élément de réel, et donc de beauté authentique, égaré au milieu de toute cette saloperie éthérée.

Le Tanztheater de Pina Bausch, quant à lui, est farouchement anti-lyrique, dés-idéalisant, il n’ignore rien de la Chute. Ni de la Résurrection. Il n’omet ni la misère, ni la grandeur humaines. Ni le caractère merveilleux du prosaïque. Son thème central, l’amour et le désir, est traité à la fois comme comédie et comme tragédie. Avec une cruauté aimante, Pina Bausch transmue en danses comiques et en beauté les prétentions des hommes comme des femmes à être aimés et désirés, les tralalas narcissiques, rodomontades, abus de pouvoir et petitesses très équitablement partagées entre les deux sexes.

La beauté des rencontres repose sur l’art des contrastes multiples. Contrastes, en premier lieu, entre les moments de musiques et de danses, les moments parlés et les moments de silence ; contrastes entre les scènes de douleur intense et celles d’intense joie ; entre la scène envahie par mille danses et jeux euphoriques, laissant soudain place à un solo déchirant ; contrastes des corps enfin, une grande différence de taille entre deux danseurs donnant lieu à des jeux, des alliances ou des guerres sans merci.

Cependant, l’invention la plus fascinante de Pina Bausch demeure les fameuses « rondes à la Pina Bausch » : ces moments où les danseurs s’arrachent à la temporalité soi-disant « linéaire » pour pénétrer dans une boucle d’éternité, dans « l’éternel retour du même ». Dans la répétition éternelle, dix fois, trente fois, parfois davantage, de la succession absolument identique des mêmes gestes et actes, souvent accomplie par plusieurs danseurs, couples ou trios en divers lieux de la scène.

Ces répétitions, ces rondes me semblent dire la même chose que Chesterton dans La morale des elfes. Guerroyant avec humour contre le préjugé déterministe et fataliste apparu avec les sciences modernes, Chesterton refuse de percevoir les répétitions à l’œuvre dans la nature comme des lois implacables censées établir que rien n’aurait pu être autrement. Ces répétitions lui apparaissent au contraire comme un splendide mystère, un jeu libre, un « excès de vitalité ». Elles lui apparaissent comme beauté.

J’effleurerai, pour finir, un dernier aspect de l’art de Pina Bausch. Une observation attentive du monde m’a conduit à cette conclusion : dans les rues de nos villes, il arrive parfois que des hommes ou des femmes portent des corps d’enfants, mais il n’arrive presque jamais qu’ils portent des corps de femmes ou d’hommes adultes. C’est une différence notable avec le monde de Pina Bausch. Ce manquement me semble être la seule origine plausible de tous nos malheurs.

A un niveau plus profond, il est pourtant certain que l’essentiel de la vie humaine consiste, comme dans les pièces de Pina Bausch, à porter des corps d’hommes et de femmes, des corps sexués, dans ses bras ou sur ses épaules et à être porté dans des bras et sur des épaules de femmes et d’hommes. Si mon souvenir est exact, il ne se passe à peu près rien d’autre. Porter et être porté : voilà ce que désigne proprement la liberté humaine. Si cela ne se passe pas, il ne se passe simplement rien du tout.

La mystique postmoderne, redéfinissant la liberté comme absence absolue de rapport[2. Elément poétique aussi cher à Pina Bausch qu’à son ami Fellini, qui la fit apparaître dans E la nave va.], repose sur l’horreur de tout contact physique, l’horreur de l’évidence tactile – l’horreur du corps, de l’incarnation – et sur le refoulement obstiné de l’évidence que l’existence d’un corps suppose celle d’un autre corps.

Depuis trente ans, il se passe cela, sans cesse, dans les pièces de théâtre de danse de Pina Bausch. Il se passe quelque chose. Des corps d’hommes, de femmes, portent, sont portés par d’autres corps sexués. S’abandonnant, donnant leur confiance, acceptant la possibilité de la chute et de la douleur, pour connaître la joie d’être un corps incarné, pour recevoir du toucher, du porter, de l’aimer, du tact venu d’un autre corps, la sensation de sa présence réelle, et de l’existence du monde, ce curieux sentiment d’être en vie.

Le gars de la Marine

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On le savait national, on le retrouve socialiste. Jean-Marie Le Pen a estimé dimanche dans un entretien au Parisien qu’il voterait Martine Aubry en 2012 dans le cas de figure d’un deuxième tour avec Nicolas Sarkozy. Les mauvaises langues diront que ce n’est pas un choix vraiment politique, mais la continuation de l’amour des filles à papa par d’autres moyens.

Antilles : on n’est plus servis

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Le Parisien, vous connaissez, c’est le journal des vrais gens. D’ailleurs, il leur donne la parole tous les jours aux vrais gens. Ça s’appelle « Voix Express » et le principe est de demander à monsieur et madame Tout le monde de se prononcer sur les petits ou grands sujets du jour. « Nicolas Sarkozy vous a-t-il convaincu ? » « Vous organisez-vous pour la grève ? » Cela peut être franchement dérisoire genre « Laurence Ferrari, frange ou brushing ? », « Martine ou Ségolène ? » Pour chacun, un visage, un nom, un âge, une profession, quelques phrases laissent apercevoir un petit bout de vie. C’est volontiers un peu démago, ça ne vole pas plus haut que ça, ça ne la joue pas science de l’opinion et, dans le fond, ça peut dire quelque chose de plus vrai sur ce que pensent les gens que tous les CSA dont Le Parisien fait par ailleurs un usage immodéré.

L’important, on le sait, c’est la question. Pour cette rubrique et pour la vie en général. Hier, dans la foulée de sa « une » de la veille enjoignant les Français de partir en vacances et d’être amoureux pour oublier la crise, Le Parisien avait trouvé la bonne question : « Avez-vous peur pour vos vacances à la Guadeloupe ? » Ça, c’est fort. Plein de tact, de finesse et de hauteur de vues. Il a fallu quinze jours pour que nous consentions à nous intéresser à une grève générale dans les territoires français que nous appelons pudiquement départements d’outremer. Le conflit fait remonter à la surface les effluves pourris d’un système pourri. Et Le Parisien s’inquiète pour nos vacances au soleil – et en prime pour l’inquiétude des voyagistes. Parce qu’avec tout ça, les amis, le service qui n’était déjà pas terrible ne va pas s’améliorer. Déjà que les classes moyennes n’ont pas le moral, voilà qu’on leur pourrit leur cinquième semaine de congés payés. D’ailleurs, à une exception près, les quidams du jour ne le cachent pas : cette grève, ils s’en seraient bien passés. Comme je vous le dis.

Moi, les Antilles, je n’y connais rien. Les XXL à capuches de nos cités qui invoquent l’esclavagisme pour justifier leurs échecs non plus. Et les Indigènes de la République qui courent les plateaux de télé en brandissant la facture qu’ils entendent faire payer à la France encore moins. Mais après quelques jours d’écoute et de lectures imprécises, je me demande s’ils ne sont pas là-bas, les vrais indigènes de la République. Parce que de loin, on voit des patrons pas tous jolis-jolis, tous blancs, et des salariés, tous noirs ou assimilés, qui en bavent. Bref, pas besoin d’avoir l’oreille très fine pour entendre l’amertume raciale qui décuple la rage sociale. Pour une fois, j’ai l’impression que Taubira n’est pas totalement dingue quand elle parle d’apartheid. Visiblement, il y a là-bas des gens qui continuent à se demander pourquoi ils sont obligés de payer ceux qui frottent leurs parquets.

Enfin, tout ça n’est pas une raison pour prendre des libertés avec la règle de la proximité. Un journal doit aller à la rencontre de ses lecteurs. En prise sur la vraie vie, Le Parisien flippe pour le room-service – et les excursions comprises dans le forfait on les fera comment avec l’essence ?

Remarquez, en vrai, ce n’est pas si sot. Cela s’appelle division internationale du travail. Arrêtons de dire à ces gens qu’ils sont citoyens français et faisons leur miroiter les perspectives alléchantes qui s’offrent à eux s’ils consentent à transformer leurs îles en usines à touristes – mais avec un service à la hauteur, hein ? Bon, c’est vrai, il y a des susceptibilités : imaginez que ces noirs quand on leur dit « service », il leur arrive d’entendre « servitude », on se demande où ils vont chercher ça. Mais bon, on édictera une charte du respect de toutes les mémoires. Et on construira des terrains de foot. Ou des mosquées – ah bon, des églises, vous êtes sûr ?

À la réflexion, il est bien dommage que les décolonisateurs du XXe siècle n’aient pas bénéficié des conseils avisés du Parisien. Parce qu’au lieu de s’enquiquiner avec ces sombres affaires de peuples, d’indépendances et de fiertés nationales, ils auraient su quoi faire. Il suffisait de transformer la République en holding et les lointaines possessions françaises en filiales. Heureusement, pour les Antilles, il est encore temps.

Halde là. Le manifeste.

Madame la Ministresse, comme vous, nous avons pris connaissance avec le plus grand intérêt du rapport de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) intitulé La place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires.

Bien sûr nous approuvons, sans toujours la comprendre, l’idée générale du rapport : « En transmettant des savoirs, les manuels scolaires proposent des représentations de la société. Ils peuvent véhiculer des représentations stéréotypées qui peuvent être à l’origine de discriminations. »

Mais nul doute qu’avec plus de moyens, tant financiers qu’intellectuels, la Halde pourrait aller plus loin encore dans son combat citoyen. Imaginons par exemple qu’un représentant de cette instance siège désormais, ès-qualités, au comité directeur de chaque maison d’édition scolaire pour pratiquer “in vivo” une vigilance quotidienne contre ces stéréotypes qui nous ont fait tant de mal.

Et puis dans notre société d’images il y a plus grave encore, peut-être, que les discriminations réelles : leur représentation.

Quoi de plus pervers en effet que la photo, apparemment innocente d’une famille composée d’un seul père, d’une seule mère et de leurs propres enfants ? La Halde y discerne à juste titre une logique d’exclusion a priori de l’homoparentalité, ou de la famille recomposée traditionnelle.

Enfin et surtout, revenons aux fondamentaux, Madame la Ministresse ! La culture dite « classique » que l’on enseigne encore aux enfants de la République est tout imprégnée de cet esprit discriminatoire contre lequel a commencé la lutte finale.

Certes le rapport de la Halde épingle à juste titre Ronsard, dont telle page fameuse donne de nos séniors une image particulièrement négative, voire carrément gâteuse.

Mais c’est en réalité toute la littérature qu’il convient de revisiter à la lumière des « Idées nouvelles » pour y débusquer les préjugés des autres, quels qu’ils soient : xénophobes, homophobes, claustrophobes, misogynes, transphobes, anti-allemands…

De la « Chanson de Roland » à Coluche en passant par Molière, Corneille, Voltaire, Baudelaire et Jean Genet, c’est tout un travail de rectification anti-discriminatoire qu’il s’agit d’opérer aujourd’hui sur ces auteurs, pour l’édification des générations futures.

Comptant sur vous avant le prochain remaniement, Mme la Ministresse, nous vous prions d’agréer…

Le dimanche de Chavez

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Les Vénézuéliens sont appelés à voter ce dimanche sur un amendement à la Constitution qui permettrait au président Hugo Chavez, depuis dix ans à la tête du pays, de se représenter en 2012. Rappelons que rien ne limite le nombre de mandats présidentiels en France. Nous précisons cela pour la quasi-totalité des médias français qui s’acharnent à présenter Chavez comme un dictateur qui, de plus, serait populiste. Rappelons également que dans le langage de la police de la pensée contemporaine, « populiste » signifie redistribuer les bénéfices de la rente pétrolière au peuple, alphabétiser le peuple et soigner le peuple. Cela signifie également trouver plus important pour un pays une certaine fierté nationale que la possibilité de faire du roller et du vélo dans les grandes villes. Aux dernières nouvelles, Chavez lirait Don Quichotte en attendant les résultats.

Don Quichotte

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Eloge de Gérard de Villiers

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Notre bonté nous perdra. Il nous arrive, parfois, de penser aux atlantistes, aux anticommunistes, à ceux qui sont persuadés que Chavez, Morales et Correa sont des dictateurs, à ceux qui croient à la mondialisation heureuse ou à ceux qui révèrent la société américaine comme exemple d’émancipation et d’enrichissement de tous. Nous trouvons injuste, profondément injuste, qu’ils n’aient pas eux aussi le droit à un journal qui les conforte régulièrement dans leurs certitudes géostratégiques, un Monde diplomatique de droite en quelque sorte.

Et la solution nous est apparue alors que nous achetions le dernier SAS, Le Printemps de Tbilissi, plutôt une bonne cuvée, chez notre marchand de journaux en le glissant honteusement entre L’Huma et, précisément, Le Monde diplo. Nous avons quelques vices cachés de ce genre comme le goût immodéré pour le champagne zéro dosage, les causes perdues et les groupes oubliés de doo wop.

Lire SAS, c’est lire un Monde diplo où la vision du monde se situe quelque part entre Donald Rumsfeld et Attila, mais l’ensemble est toujours remarquablement documenté et se lit sans ennui, pouvant même remplacer aisément, dans certains cas (Meurtre à Athènes, Les tueurs de Bruxelles), le guide du Routard, publicités comprises. Il faut dire que l’auteur, Gérard de Villiers, est un vieux routier du roman de gare, et d’une certaine manière l’ultime survivant de ces nobles artisans qui œuvraient au Fleuve Noir, au Masque ou aux Presses de la Cité. Ils ont été laminés par la télévision et, pour ceux qui se faisaient une spécialité de l’espionnage, ont reçu le coup de grâce avec la chute du Mur.

Avec Le Printemps de Tbilissi, GDV (pour les intimes) attaque vaillamment la cent soixante seizième aventure du prince Malko Linge, son héros fétiche, contractuel de la CIA. Contractuel, cela signifie qu’il pousse l’élégance, que tous les libéraux apprécieront, à ne pas être un fonctionnaire surmutualisé (on en trouve même à Langley, c’est vous dire…). Au contraire, Malko a toujours accepté ce qu’on appelle désormais pour les cadres de haut niveau, des « contrats de mission » : s’il rate, il n’engage que lui et l’entreprise peut le virer ou le laisser entre les mains d’un féroce dictateur noir, sadique et cupide, en général d’obédience marxiste.

Rappelons que ce personnage fut créé en 1965 par GDV, alors journaliste à Paris Match et France Dimanche. En ces années où la mode était aux échanges de transfuges dans les brumes berlinoises de Check Point Charlie, l’auteur décide de créer un espion dans le genre d’OSS117 de Jean Bruce ou de James Bond de Ian Fleming. Ce sera Son Altesse Sérénissime Malko Linge, authentique aristocrate autrichien dont le domaine de Liezen se trouve par malheur sur la frontière austro-hongroise et dont les terres confisquées, au-delà du rideau de fer, ont probablement été transformées en sovkhozes par la vermine rouge qui menace de submerger l’Occident.

Malko dispose d’une kyrielle de titres de noblesse qui sentent bon la Mittelleuropa d’avant l’attentat de Sarajevo. Il est, entre autres, chevalier de Malte et grand voïvode de la Voïvodine de Serbie. Il dispose de nombreux atouts : il est grand, il est blond, il a les yeux pailletés d’or, une grande vigueur sexuelle, un don des langues et une extraordinaire mémoire visuelle. Il croit dans les vertus de la libre entreprise, dans le caractère intrinsèquement pervers du communisme et dans les femmes callipyges, sexuellement avides et soumises. La sodomie est ainsi une de ses pratiques sexuelles préférées et, de manière oulipienne, il semble tenter un épuisement géographique de la phrase suivante : « D’une seule poussée, il s’enfonça dans les reins de la jeune… » Compléter au choix par Maltaise, Cambodgienne, voire de manière poétique, par des substantifs issus de pays n’existant plus comme Rhodésienne ou Soviétique (la géopolitique, hélas, change plus vite que les fesses d’une mortelle).

Pour en revenir au Printemps de Tbilissi, consacré à la guerre éclair qui opposa la Russie et la Géorgie et à ses suites, il s’agit d’un bon reportage, et pour le coup plus nuancé que celui de BHL que nous avions moqué ici même. La thèse est simple et redoutable à la fois : ce sont bien les Russes, évidemment, qui sont les coupables mais contrairement au scénario infantile de l’agression pure et simple, il y aurait eu une manipulation de taupes dans les services secrets géorgiens qui auraient fait croire, les petits malins, à une attaque russe. Et c’est en toute bonne fois que Saakachvili aurait attaqué, en croyant se défendre contre une attaque inexistante. GDV présente le président géorgien comme un gros garçon un peu naïf et tellement proaméricain qu’il a fait baptiser la route qui mène de l’aéroport de Tbilissi au centre-ville « Avenue Georges W. Bush ». Un coup à trois bandes, comme on dit au billard : il permet de sauver l’honneur des Américains qui n’apparaissent plus comme des apprentis sorciers s’étant fait déborder par l’excès de zèle d’une de leur créature.

Évidemment, le problème, c’est que le Monde diplo paraît tous les mois tandis qu’il faut se contenter de quatre SAS par an.

Mais un trimestriel atlantiste avec du sexe, c’est déjà pas mal, non ?

SAS 176 Le Printemps de Tbilissi

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