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Quand Poutine se fait sonner les cloches

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« Lorsque ces enfoirés de démocrates sont arrivés au pouvoir, ils ont piqué les cloches du village pour les remplacer par un appareil téléphonique. Tout ça au nom de leur putain de modernisation. Le problème, c’est que leur téléphone de merde n’a jamais marché étant donné qu’ils ont oublié de le raccorder! ».

C’est en ces termes qu’un blogueur anonyme de la région de Tver, à 150 kilomètres au nord de Moscou, a exprimé sa colère face à l’état désastreux des équipements et des installations anti-incendie. Le message, fort émotif, a été repéré par l’équipe de la radio « Echo Moskvy» et transmis au Premier ministre. D’après le rédacteur en chef de la radio, « ce message résume assez bien les sentiments de beaucoup de Russes ».

Si tel est le cas, le Kremlin a de quoi s’inquiéter. Car ce post incendiaire ne parle pas que d’incendies: « Vous, les fonctionnaires et les députés, vous avez tiré un trait sur nous. Mais nous avons nos vies ! Foutez le camp avec vos lois et laissez nous vivre comme nous l’entendons, c’est à dire bien. Nous ne comptons plus sur vous ».

L’affaire a fait tant de buzz que Poutine s’est fendu d’une réponse personnelle : « A la fin de ma journée de travail, en inspirant comme tous les Moscovites la fumée des forêts des alentours de la capitale, j’ai pris avec beaucoup d’intérêt connaissance de votre évaluation de la situation dans le pays. Pour être précis, je me permets d’attirer votre attention sur le fait que nous n’avons pas noté en Russie de températures comparables à celles de cet été depuis 140 ans. Ceci décharge en partie le pouvoir, qui n’a jamais eu affaire à une catastrophe de cette échelle. Toutefois, je partage en général vos opinions et vos remarques ».

Après quoi le Premier ministre a assuré le blogueur que s’il lui envoyait son adresse, le Président se fera un plaisir de lui offrir immédiatement une nouvelle cloche…

Le dandy dépressif qui brisa Hitler

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Du lundi 26 au vendredi 30 juillet, France culture a consacré cinq émissions à Winston Churchill, quelque 16 heures d’archives sonores, d’enquêtes, de conversations : une superproduction radiophonique, placée sous la direction de Pierre Assouline, avec l’aide d’Inès Ben Slama et de techniciens accomplis (le son, le mixage étaient parfaits). Les qualités que Pierre Assouline a depuis longtemps démontrées dans ses biographies écrites ont superbement servi son entreprise de «mise en ondes». Il frôle ses personnages, les contourne, les considère. Il ne peut s’empêcher de leur manifester la sympathie qu’ils lui inspirent. Ceux-ci, manipulés avec précaution mais sans déférence excessive, subissent un traitement « de ferveur ». Encouragés de la voix par leur confident, poussés sans agressivité dans leurs retranchements, ils finissent par nous confier leurs péchés sans nous livrer leur entier secret. Ils furent grands et le demeurent, mais consentent, pour la plupart, à être nos frères, nos semblables, connus de tous mais, comme nous tous, originaires du très grand mystère humain.

L’affront des Dardanelles

Winston Churchill donc : d’emblée, nous prenons la mesure du drame qui se joua dès les premières semaines de la Seconde guerre mondiale, et du rôle étincelant que s’y donna (et mérita) le Premier d’Angleterre. Au vrai, Churchill sentit le vent du boulet ! L’Europe, c’est à dire le continent, s’effondrait ; le grand large, c’est à dire l’Amérique, ne voulait que la paix. Ne demeuraient que l’Angleterre et Winston, personnage controversé, politicien maladroit, économiste médiocre, tacticien calamiteux, longtemps poursuivi par le fiasco des Dardanelles. Premier Lord de l’Amirauté britannique, il avait persuadé les Alliés d’ouvrir un second front en attaquant Istanbul par le détroit des Dardanelles, pour achever l’empire ottoman, alors à genoux. En février-mars 1915, la flotte anglo-française bombarde les défenses turques, qui ripostent avec précision. Les Alliés abandonnent la partie, alors que l’issue des combats, sanglants (près de 500 000 morts de part et d’autre) demeure incertaine.
L’affaire des Dardanelles a-t-elle eu pour conséquence dramatique de précipiter le premier génocide du XXe siècle, contre les Arméniens, chrétiens en terre d’Islam, rendus euphoriques par une éventuelle victoire des « infidèles », désignés comme ennemis de l’intérieur, et massacrés de toutes les manières ? Certains le pensent. Quoi qu’il en soit, Churchill, par ailleurs soldat courageux, trompe-la-mort même, capable de charger l’ennemi à découvert, subit le désastre d’un débarquement mal préparé, fondé peut-être sur la vision surannée d’une puissance navale ancienne, inappropriée à la réussite de son projet. Le front des Dardanelles, loin de lui valoir la réputation d’un Clausewitz, lui coûta un terrible affront.

Entre les barbares et la civilisation : la mer et Sir Winston

Or, vingt-cinq ans plus tard, le col rentré dans les épaules, l’homme au cigare entre les dents, scrutant l’horizon assombri et traversé d’éclairs, sut, comprit, pressentit l’immense tâche que lui confiait tout soudain l’effondrement de l’Europe, préfiguré par celui de l’armée française, dont se jouèrent les fulgurances du stratège Hitler, servies par des officiers supérieurs uniquement préoccupés de vaincre, d’envahir et de soumettre. Il sut, il pressentit, il comprit que l’imprécateur de Berlin incarnait le mal absolu, l’emprise du diable sur l’humanité hagarde. D’une certaine façon, les choses étaient claires : la victoire totale des nazis sur le continent le désignait lui, Winston Leonard Spencer-Churchill, descendant par son père de John Churchill, Ier duc de Marlborough, comme le chef de la guerre totale. Entre les barbares et la civilisation, il n’y avait plus que la mer et sa détermination personnelle, autrement dit la Manche et ce qu’il avait dans le pantalon ! Sa puissante nature, un peu gâchée jusqu’ici, appelait des circonstances exceptionnelles.

Le 4 juin 1940, à la House of Commons, il prononce l’un de ses discours «fondateurs», de cette voix si singulière, affectée d’une sorte de zézaiement gracieux, qu’entendirent pendant près de cinq ans l’Angleterre et les peuples vaincus : Guerre à l’avorton !
Le 21 octobre 1940, sous un bombardement, il s’adresse aux français dans leur langue, et d’une éblouissante manière, qui mérite d’être rappelée ! «[…] Ici, chez nous, en Angleterre, sous le feu du boche, nous n’oublions pas quels liens et quelles attaches nous unissent à la France. Nous continuons à lutter de pied ferme et d’un cœur solide, pour que la liberté soit rétablie en Europe et pour que le peuple soit traité en justice dans tous les pays – en un mot pour faire triompher la cause qui nous a fait ensemble tirer l’épée. […] Ici, dans cette ville de Londres qu’Hitler prétend réduire en cendre, et que ses avions bombardent en ce moment, nos gens continuent de tenir. Mais notre aviation a fait mieux que de faire face. Et maintenant nous attendons l’invasion promise de longue date. Les poissons aussi.[…] Je vous dis la vérité et il faut que vous me croyez : cet homme de malheur [Hitler], ce monstrueux avorton de la haine et de la défaite, n’est résolu à rien moins qu’à faire entièrement disparaître la nation française, qu’à désagréger sa vie même, et par conséquent à ruiner son avenir. Par toutes sortes de moyen sournois et féroces, il ourdit son plan de tarir pour toujours les sources de la culture et de l’inspiration françaises dans le monde. S’il lui est loisible d’agir à sa guise, toute l’Europe ne sera plus qu’une Bochie uniforme, proie offerte à l’exploitation, au pillage et à la brutalité des gangsters nazis. Si je vous parle aussi carrément, excusez moi, mais ce n’est pas le moment de mâcher les mots.[…] Allons, bonne nuit, dormez bien, rassemblez vos forces pour l’aube – car l’aube viendra. Elle se lèvera, brillante pour les braves, douces pour les fidèles qui auront souffert, glorieuse sur les tombeaux des héros.[…]

Un dandy dépressif

Pierre Assouline parle justement, pour de Gaulle et pour sir Winston, de la « rencontre d’un destin individuel au service de la nation en péril avec un destin collectif ». Celui-ci nous paraît plus proche, plus fragile également par sa rondeur, son alcoolisme, ses accès de dépression (« black dog »), alors que celui-là intimide et retient toute effusion. Churchill et de Gaulle pensent, agissent en hommes d’action mais ne se soumettent pas au réel ; ils se sentent, ils se savent en mesure de le mépriser. Ils se comportent en artistes. Tous deux formuleront supérieurement leur pensée, soit par l’écriture soit par la parole. Montant au front dans la guerre des ondes, Winston répond insolemment à Hitler, le défie en permanence et le moque ; il s’adresse aux populations, soutient le courage de ses compatriotes, en appelle au British Empire, et sollicite l’intervention de la grande puissance, située de l’autre côté de l’Atlantique, qui ne l’entendra qu’après l’attaque massive de Pearl Harbor (7 décembre 1941). Alors, Churchill, fils d’une Américaine, ne cessera plus de tourner son espoir vers l’Amérique, et, avec lui, toute l’Angleterre, qui regardera désormais vers le grand large, le dos tourné à l’Europe.
Enfin, les bombardements cessèrent, la guerre prit fin : des décombres environnées de brume et de poussière surgit un homme coiffé d’un haut-de-forme, portant un habit griffé Savile Row et chaussé de bottines taillées dans le meilleur cuir cousu d’Oxford street. Son ennemi intime finissait de rôtir lamentablement dans un brasier d’essence, allumé près de la taupinière où il avait passé ses derniers mois. Le gentleman victorien venait de donner le meilleur de lui-même, il pouvait à présent affronter l’ingratitude du peuple…

C’est ainsi qu’un dandy à face de bulldog, un dilettante intoxiqué entraîna après lui tous les cœurs d’une île peuplée de taciturnes et d’excentriques. C’est ainsi que Winston inventa Churchill !

Roman hanté en Transylvanie (2)

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Ayant déjà évoqué la lucidité ironique de La croisade des enfants, j’aimerais aborder à présent sa part enchantée. « Du moment que dada Angelica de Ferentari croyait encore au pouvoir magique des cartes, […] dire avec malveillance que le monde avait perdu son charme, qu’il n’y avait plus de sortilèges, ne pouvait pas être absolument vrai, ce ne pouvait être que l’expression de l’envie de ceux qui étaient sourds au chant ensorceleur du monde. » L’art romanesque de Florina Ilis noue de manière très singulière l’ironie et l’enchantement.

La croisade des enfants est un enchevêtrement d’envoûtements multiples. Ces envoûtements y sont, comme dans notre monde, les forces les plus agissantes, les plus puissantes, les plus réelles. Certains de ces envoûtements sont néfastes ; d’autres sont de nature ambigüe ; d’autres enfin sont l’action obscure de l’amour humain ou de la grâce divine.

Le train des enfants

Le train spécial des enfants à destination de Mangalia, entièrement réservé au départ des enfants en colonie de vacances au bord de la mer, vient d’échapper au contrôle des professeurs et des deux mécaniciens qui le conduisaient. Il vient de se soustraire, par surcroît, à celui de la police, du gouvernement et de l’Etat roumains. Il est désormais entièrement entre les mains des enfants. Les médias roumains et internationaux sont en effervescence et retransmettent en direct ce qu’ils baptisent bientôt, avec un soupçon de kitsch, « la croisade des enfants ».

Florina Ilis pénètre magistralement dans le mystère de leur imaginaire richement nourri de jeux vidéo et d’innombrables films d’action américains. Cet envoûtement est décisif, mais il n’est pas tout-puissant. La croisade des enfants est un événement ambigu et complexe, qui ne saurait se résumer à ce seul sortilège. L’autre envoûtement par les images, tout aussi puissant, est celui de beaucoup d’adultes et de gouvernants, portés, emportés, roulés par la vague d’une synchronie émotive planétaire.

Comme dans l’hilarante Embuscade à Fort Bragg de Tom Wolfe, La croisade des enfants met en scène la lutte féroce entre la narration romanesque déployant les faits dans leur inépuisable et fascinante complexité et la narration médiatique, la fable tonitruante tissée par les mass media autour des mêmes faits. Dans les deux romans, l’issue du combat est identique, et délectable : le rouleau-compresseur médiatico-émotionnel est somptueusement réduit en poussière. Dernier ensorcellement malfaisant, enfin : celui du culte de l’innocence et de la pureté, qui entraîne la dévotion de certains adultes pour les jeunes croisés.

Féerie enfantine et joie de l’événement

Viennent ensuite trois autres types d’envoûtements au sein desquels le Bien et le Mal sont inextricablement liés et dont La croisade des enfants explore la radicale ambiguïté. Le premier agit avant tout dans l’âme des enfants : c’est l’appel de l’imaginaire féérique, l’appel du monde magique enfantin. L’envoûtement par la magie et les bruissements. « La crise du train des enfants n’était, en fait, qu’un conte réel, le conte par où tout avait commencé, un conte que l’humeur des enfants, changeante comme les vents printaniers, élaborait d’un instant à l’autre en le modifiant ». Le versant noir de cet enchantement, c’est l’enivrement dans le sentiment d’irréalité, qui fait peser une lourde menace à la fois sur les enfants et sur les adultes.
Le second sortilège ambivalent est l’envoûtement par la magie euphorique de l’événement. Florina Ilis décrit avec une grande acuité la manière dont l’irrépressible joie de l’événement fait soudain irruption dans l’âme des adultes et des enfants et la submerge. Cette joie de se sentir soudain vivre, de participer à un mouvement collectif fatal, de vivre l’impensable et l’inouï, agit sur ses personnages comme sur nous. Elle peut les conduire au sublime comme au pire. Le troisième enchantement ambivalent est celui du blogueur Ilarie, champion toutes catégories du culte de l’innocence, dont l’âme énigmatique se partage entre une extraordinaire adoration mystique d’Internet et un culte tout aussi profond et sincère voué à la Sainte Vierge.

Des sorcières et des saints

Puis viennent les envoûtements bienfaiteurs : les rapports amoureux naissants qui surviennent dans le destin de plusieurs adultes ainsi que dans celui de deux enfants croisés ; les visions et les imprécations magiques de dada Angelica, la vieille sorcière, qui scrute à travers ses cartes la profondeur des âmes et qui résiste avec une rudesse intraitable à l’envoûtement moderne ; l’action souveraine de l’âme des morts dans celles des vivants.
Enfin, il y a les actions de la grâce divine et de la Sainte Vierge. Outre dada Angelica, trois personnages sont doués d’un charisme de prophétie : Madame Brediceanu, Irina de Moineşti et frère Emanuel. Ces deux derniers sont les seuls personnages intégralement dostoïevskiens de La croisade des enfants. Dans leur sillage surviennent plusieurs miracles d’une saisissante beauté. Quant à Madame Brediceanu, elle estime que « pour ceux qui savaient voir, les signes de l’avenir proche se trouvaient répandus partout dans le monde, […] [des signes] que Dieu envoyait pour réveiller les hommes une bonne fois de leur sommeil de sauvages » Sa voix n’est pas celle de Florina Ilis. Elle est simplement l’une des nombreuses voix stupéfiantes que son roman nous fait entendre.

La croisade enchantée et atroce des enfants est un miroir. Un miroir innocent et agissant, qui ignore tout des vérités qu’il reflète. Elle révèle l’infantilisme des adultes, l’infantilisme terrifiant de nos sociétés. Mais elle nous fait aussi entrevoir le versant caché et scintillant de notre néant spirituel, la lumière, la joie qui s’y tiennent aux aguets.

L’enfantin et l’infantile

L’enfance n’est pas l’innocence. Mais une question demeure encore en suspens. Une question plus difficile : les enfants sont-ils purs ? Si l’on entend par là qu’ils sont incapables d’accomplir le mal, qu’ils sont vierges de tout péché, la réponse est assurément négative. Les enfants sont purs pourtant en un autre sens : leurs passions sont pures. Leurs passions, bonnes et mauvaises, sont plus pures que celles des adultes : non pas meilleures, mais quintessenciées, plus brutes, plus vives. Les enfants, enfin, sont purs au sens où l’entend Péguy : ils sont ceux qui commencent, ils sont le commencer, l’émoi foudroyant du commencement. Ils sont les commençants. C’est à cet égard seulement que le Christ commande de les imiter. Et Florina Ilis parvient à peindre simultanément ces trois dimensions de l’enfance.
L’enfantin se tient à l’antipode de l’infantile. Les fantasmes de toute-puissance sont infantiles. La joie humble, tremblante, de commencer à être, est enfantine. Et pure. L’enfantin constitue la seule issue pour échapper à l’enfer de notre infantilisme. Les enfants sont marqués par le péché originel. Le combat du Bien et du Mal n’est pas celui des enfants contre les adultes. Ce combat ne prend jamais la forme emphatique de l’affrontement entre des personnes ou des groupes humains déterminés. Son lieu perpétuel est mon âme. L’âme de n’importe qui.
Dada Angelica met en garde son petit-fils Calman contre un dernier envoûtement : celui de la beauté. Sur ce point, je dois confesser un désaccord avec la terrible sorcière. La beauté des grands romans est un besoin vital de notre âme.

La croisade des enfants

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Mémoires d’outre-Tube

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Patrick Besson
Patrick Besson.

Il faut se méfier des gens qui ne regardent pas la télé parce qu’ils ont autre chose à faire et que ce qu’on y voit serait superficiel. Si Saint-Simon n’avait pas observé en détail la cour de Louis XIV, sous prétexte que toutes ces histoires de courtisans, de coucheries, de tabourets et de préséances n’avaient aucun intérêt, nous aurions été privés des Mémoires. Patrick Besson est un écrivain qui a de l’instinct, comme Saint-Simon. Et puis, il a aussi le sens du portrait, du commérage et de la vacherie stylée. Avoir de l’instinct en littérature, c’est comprendre les endroits stratégiques où (et sur lesquels) exercer son talent. La cour de Louis XIV du temps de Saint-Simon et des centaines de chaînes de télévision du temps de Besson.[access capability= »lire_inedits »]

Le roman vrai de l’époque

En tenant, entre 1997 et 2009, une chronique hebdomadaire pour Le Figaro Magazine sur la télévision, il a eu le nez creux. Pas de meilleur sujet pour un roman vrai de l’époque.

Quand on les lisait, comme ça, de temps, à autre, on souriait. Une chronique de Besson, c’est toujours bien parce que c’est toujours méchant. Quand la gentillesse devient votre fort, le style s’en va. Et quand le style s’en va, vous commencez à voir les choses de façon floue, comme si votre télé était mal réglée. Mais bon, ce n’était que deux feuillets amusants, pensait-on, sur des sujets sans importance. Qu’il trouve sexy Daniela Lumbroso parce que c’est une blonde qui a lu des livres ou qu’il dénonce, avant tout le monde ou presque, la tyrannie des comiques (admirable portrait de Baffie et, déjà, de Guillon), on trouvait ça bien tourné et puis on passait à autre chose.

Quelle erreur ! Quelle légèreté de notre part ! En colligeant toutes ses chroniques sous le titre Le Plateau télé, on se retrouve avec un volume qui fait ses 1000 pages bien tassées et qui sont les Mémoires d’outre-Tube de Besson. On pourra picorer au hasard ou lire le tout à la suite. Dans les deux cas, on s’apercevra que Besson est un écrivain qui refuse l’idée d’écrire des textes mineurs et de distinguer entre journalisme, critique, roman. Il fait tout avec le même sérieux appliqué et cruel. Et puis, par principe, il publie tout ce qu’il écrit, absolument tout. Ses héritiers, s’ils espèrent se faire des rentes de situation en éditant des œuvres posthumes, vont être déçus. Pas de fond de tiroir chez Besson, pas non plus de chroniques éparpillées ici ou là. Il ne fera pas comme Bernard Frank, il ne donnera pas l’occasion à des jeunes gens admiratifs de faire tourner les photocopieuses dans les bibliothèques municipales pour rassembler avec ferveur les textes éparpillés du maître avant de les proposer à un éditeur. Besson préfère faire le boulot lui-même : il n’a peut-être pas tort. Pour commencer, on n’est jamais mieux servi que par soi-même et, ensuite, il n’est pas certain que la génération de mutants qui accède aujourd’hui à l’âge d’homme soit encore intéressée par les écrivains. Ils préfèrent déjà Internet à la télé, alors, un écrivain qui écrit sur la télé…

La suite au prochain bombardement

Bien entendu, Besson, lui, la regarde assez peu, la télé. Il ne manquerait plus que ça. De toute manière, il perd définitivement confiance dans les infos, sauf quand les présentatrices sont jolies. Dans ce cas-là, en plus, il enrage. Il trouve que les belles filles ne devraient pas mentir puisqu’elles sont belles. C’est son côté grec ancien, platonicien (lire son roman, La Science du baiser). Ses chroniques sur la guerre au Kosovo, comme « La suite au prochain bombardement », sont presque étonnées de tant de cynisme : faire annoncer les bombardements de l’OTAN par de jolies bouches. Et pourtant, pour étonner ce cynique de Besson, il faut se lever de bonne heure.

La télé, un mur sur lequel il joue au squash

Dès qu’il peut, Besson parle d’autre chose que de l’émission qu’il est censé regarder. On ne dira pas qu’elle est pour lui un prétexte, non, mais plutôt le mur cathodique sur lequel il joue au squash. Il sait qu’on ne gagne jamais contre un mur, surtout un mur d’images, mais au moins ça soulage. Un reportage probablement inintéressant sur le tourisme lui permet une variation définitive sur le cauchemar des vacances, titre d’un livre de son ami Alain Paucard : « Le tourisme a été inventé pour voler l’argent des vieux et pourrir leur retraite. Le capitalisme ne s’est toujours pas consolé de devoir servir une rente aux travailleurs qui ne sont pas morts à la tâche. […] C’est un crime d’obliger une femme ou un homme de 80 ans à monter sur l’Acropole, et ce crime est commis chaque jour. »

Il passe son temps sur Fashion TV parce qu’il aime les mannequins. Sur les chaînes cinéma parce qu’il espère toujours retrouver un film des années 1970 qu’il n’a vu qu’une fois et qui ne repasse jamais. Quant aux émissions littéraires, il tire à vue. C’est normal, Besson n’aime pas grand-monde, sauf les écrivains. Et comme les émissions littéraires sont là pour mettre en valeur les chroniqueurs, il ne voit pas l’intérêt. Et puis à la fin, quand l’émission littéraire disparaît (à la télé, elles ont l’espérance de vie d’un grenadier voltigeur au combat), il se plaint en disant qu’elles avaient au moins le mérite d’exister.

Il est comme ça Besson, moraliste contradictoire et historien malgré lui. Historien, parce que le jour où l’on voudra comprendre le paysage sonore, visuel, politique, philosophique, esthétique, polémique, sexuel, économique des quinze ans qui nous firent passer d’un millénaire à l’autre, Le Plateau télé sera un témoignage de première main.

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In Fed we trust

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Depuis le 15 août 1971, date à laquelle Richard Nixon, a mis fin à la convertibilité fixe entre l’once d’or fin et le billet vert, le dollar n’a plus de compte à rendre à personne et peut proliférer sans contrainte. Désormais, derrière lui, le tas d’or a disparu, il n’y a plus rien, sinon une gigantesque rotative. Le sommet de la Jamaïque (janvier 1976) confie au FMI un rôle de surveillant général des comportements financiers de chacun. Les rares survivants de cet accord historique en rient encore…

Le 8 novembre 1988, Milton Friedmann déclarait sans ambages au Monde : «[Notre] déficit est libellé en dollars, non en livres ou en francs ; en dernier recours, nous disposons de la planche à billets ». Depuis, l’économie s’élabore dans un laboratoire peuplé d’algébristes hilares, qui la transforment en objet mathématique, éternellement modélisable.

Quel financiariste, les narines blanchies de poudre, proposa un jour de « larguer du cash depuis des hélicoptères »? Sa suggestion fut immédiatement appliquée. Ainsi, lorsqu’une créature modélisée échappe à ses créateurs, provoquant l’effondrement du magnifique château de cartes qu’elle avait contribué à bâtir, la planche à billets entre en fonction. D’une bulle à l’autre, la Fed bombarde le territoire avec des dollars, « le dernier recours ». La Chine fait le reste : contre l’achat à bas prix de ses marchandises diverses et variées, elle acquiert des bons du trésor émis par son partenaire commercial, et finance largement son déficit.

Longtemps encore, les Américains, privés de cash, les yeux au ciel, les bras tendus, à la manière de John Goodman dans The Big Lebowski, réclameront à grands cris : « Hélicoptère ! ».

Roman hanté en Transylvanie (1)

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Tout commence par une nuit d’orage brûlante aux confins de la Transylvanie. Deux ombres, furtivement, ont rampé, puis disparu à l’intérieur d’une école primaire. Elles appartiennent à deux très grands romanciers : un certain Robert Musil et un nommé Fiodor Dostoïevski. Dans la nuit enfantine, au milieu des morceaux de craie brisés, sous le regard ébahi des créatures ectoplasmiques peuplant les dessins sur les murs, les deux hommes se sont abandonnés à d’âpres ébats. Acte charnel doublement frappé du sceau de l’impossible : d’abord, parce que tous deux – même à en croire les fleurons les plus inventifs des gay studies américaines – aiment uniquement les femmes ; ensuite, parce que leurs sensibilités et leurs esthétiques sont absolument étrangères les unes aux autres. À la surprise de tous, de ce coït obscur naquit cependant en 1968 à Ocea un enfant nommé Florina Ilis.

La rencontre inouïe de Musil et Dostoïevski

La croisade des enfants accomplit bel et bien et dans tous ses détails ce miracle : par son esthétique absolument singulière, elle invente ce lieu qui n’existe pas, la terra incognita suspendue reliant Musil à Dostoïevski. Après cette plongée dans les aspects musiliens du roman, un second article évoquera sa dimension dostoïevskienne. Musil, c’est-à-dire : un regard d’une lucidité, d’une ironie et d’une précision extrêmes déchirant avec un courage venu des hautes glaces le voile de nos illusions sentimentalistes les plus chères. Dostoïevski : la plongée nocturne dans les tréfonds terribles de l’âme humaine, de l’âme de n’importe qui, où le Mal ne règne pas en seul maître, satisfait et assis paisiblement sur son trône – contrairement à la fable bourdonnante et rassurante dont se bercent les modernes et les utilitaristes de tous poils, qui aimeraient tant que l’égoïsme soit le seul maître à bord –, mais où le Mal est sans cesse inquiété et taraudé par les lancinantes tentations du Bien et mène avec lui un combat sans relâche à l’issue imprévisible. Florina Ilis nous livre les unes et les autres : les vérités nées de l’intelligence analytique, du désenchantement cruel et comique et les vérités coriaces et enchantées de la grâce.

Comédie postcommuniste et désastre démocrate

La croisade des enfants de Florina Ilis est l’un des romans européens les plus importants de cette décennie. Paru en 2005 en Roumanie où il a été unanimement salué, déjà traduit dans plusieurs langues, il semble pour l’instant avoir presque échappé aux critiques français, en dépit de la très belle traduction que vient d’en donner Marily le Nir. Faisant suite à La descente de la croix (2001) et L’appel de Mathieu (2002), il constitue le troisième volet, autonome au regard de l’action, d’une trilogie dont j’espère qu’elle sera bientôt traduite dans son intégralité. Les rares critiques français qui ont parlé de La croisade des enfants l’ont célébré comme un grand roman sur le postcommunisme et la Roumanie contemporaine. Ils ont eu raison : Florina Ilis décrit avec un humour acerbe le désastre postcommuniste.
Son roman affiche un scepticisme radical vis-à-vis de la révolution de 1989 et de la démocratie postcommuniste. Les petites gens y regrettent unanimement l’époque communiste. Toutefois, La croisade des enfants ne saurait être réduite à cette seule dimension. L’enfermer dans le contexte roumain, c’est tenter de fuir le miroir qu’elle nous tend. Or, le visage épuisé et grotesque qui se reflète dans ce miroir n’est pas seulement un visage roumain. C’est avant tout le nôtre, celui de l’humanoïde planétaire sans feu ni lieu. Et de ses petits. Le désastre que dévoile le rire de Florina Ilis, c’est notre commun désastre démocrate. Le désastre mondial et mondialisé. La comédie de la démocratie spectaculaire sur fond de dévastation capitaliste et de fusion presque achevée de l’Etat et de la mafia.

L’homme dont le désir est d’être virtuel

Au commencement, il y a deux trains. Tout commence à la gare de Cluj, en Roumanie, par une belle journée d’été. Sur la voie n°3, le train spécial des enfants à destination de Mangalia, réservé par les écoles de la ville pour une colonie de vacances en bord de mer. Sur la voie n°2, l’express pour Bucarest. Sur le quai entre les deux voies, une foule de parents prodiguant leurs derniers conseils. Dans ces deux trains et sur ce quai se tiennent la plupart des personnages du roman. Celui-ci commence par une série éclatée de plans rapprochés. À la fin de chaque paragraphe, le roman prend appui sur la virgule qui conclut celui-ci comme sur une perche ployée pour virevolter et passer à un nouveau personnage. Tout au long du roman, les points sont en effet remplacés par des virgules, la ponctuation se conformant au babillage des enfants et à l’âme liquide de l’homme dont le désir est d’être virtuel – notons qu’il s’agit bien d’un désir.

Au début, les paragraphes sont courts, le regard balaye seulement la surface des êtres, prélève des détails dans la foule grouillante de la gare. Nous passons de l’un à l’autre en ignorant encore les liens qui les unissent. La romancière dresse un admirable portrait de l’homme-foule, de l’homme-séparé, de l’homme statistique. Elle commence par la part la plus grossière et superficielle de la réalité humaine, qui est l’unique réalité visible pour les caméras des mass media ou pour l’œil aveugle de la sociologie, mais non pour le roman. Seul le début de la lecture est un peu ardu. Il faut mériter sa place dans le train spécial des enfants et accepter de se laisser perdre tout d’abord dans la foule. Une fois franchies les quarante premières pages, les quatre-cent-soixante suivantes se mettent à déferler à un rythme d’enfer. Florina Ilis boucle alors à triples tours les portes du train de son récit et je défie quiconque d’en descendre une fois passé ce cap.

Bien pire qu’Al-Qaida !

Personne ne pourra s’arracher à l’envoûtement et au mystère du train des enfants, à partir de l’instant où celui-ci cesse de marquer l’arrêt aux gares habituelles : ni les médias roumains, puis internationaux, ni dada Angelica de Ferentari, la vieille et sainte sorcière tsigane, qui crache avec dégoût et terreur à la vue des téléphones portables, qui a connu les pires persécutions communistes, mais juge pourtant notre monde plus désolant encore, ni l’étrange blogueur mystique Ilarie, ni frère Emanuel, l’ancien poète devenu moine, ni la police et le gouvernement roumains.
Dès les premières heures, les médias écument de jouissance en imaginant que le train des enfants est tombé entre les mains d’Al-Qaida. Les autorités roumaines leur emboîtent rapidement et assez docilement le pas. Lorsque des premiers coups de feu sont tirés, la piste terroriste semble confirmée. Pourtant, la réalité est infiniment plus terrible. Plus propre encore à susciter la fascination mystique des médias mondiaux, qui retransmettent l’affaire heure par heure avec leur coutumière hyènerie. L’ennemi, comme le reconnaîtra en privé le Premier ministre roumain, est bien plus redoutable qu’Al-Qaida : puisque ce sont les enfants qui ont conquis le train et qui le conduisent désormais.

La révolution des enfants

Milan Kundera écrit dans L’art du roman : « Le roman n’examine pas la réalité mais l’existence. Et l’existence n’est pas ce qui s’est passé, l’existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l’homme peut devenir, tout ce dont il est capable. » Tel est le cœur véritable du roman de Florina Ilis : elle explore jusqu’au bout une hypothèse, celle de notre mutation anthropologique radicale, après soixante ans de télévision, trente ans de jeux vidéos et quinze ans d’Internet. Elle explore cette possibilité existentielle inouïe : celle d’une humanité avancée si loin dans l’infantilisation planétaire qu’elle peut se laisser déstabiliser profondément, politiquement et spirituellement, par ses propres enfants.
Non, mes formulations sont encore inexactes. Elles trahissent la complexité et la profondeur du roman de Florina Ilis par leur connotation morale, par leur prise de parti. Florina Ilis ne prend aucun parti : elle est entièrement romancière. Elle pénètre au cœur de ce possible existentiel et avance le plus loin possible au sein de son mystère en suspendant tout jugement moral – suspension qui n’a rien en commun avec la vulgate stupide et conformiste du relativisme moral, mais qui réclame au contraire une exceptionnelle vitalité morale. La croisade des enfants est un événement. Un événement inouï qui déplace toutes les coordonnées connues. Un événement d’une ambigüité et d’une complexité immenses. Florina Ilis garde le silence pour se mettre le plus profondément possible à l’écoute de toutes les voix, pour faire entendre dans son roman toutes les voix, celles des enfants, acteurs ensorcelés de leur révolution, et celles des adultes, toutes les voix adultes, distinctes et contradictoires, qui tentent de suturer par leurs hypothèses l’excès de l’événement.

Parmi toutes ces voix, l’une des plus lucides et des plus précieuses, l’une des plus subtiles, est paradoxalement celle d’un journaliste, Pavel Coloianu, le principal personnage musilien du roman, héros de l’intelligence critique et rationnelle et de l’anti-sentimentalisme. Etrangement, ce n’est pas sa raison mais une intuition obscure qui lui livre le premier contact intime avec l’événement en cours : « L’accablante vision fantomatique d’une grande assemblée d’enfants se profila, immense, dans son esprit, quelque chose dans le genre d’un essaim gigantesque d’insectes minuscules, mais qui, réunis par le lien d’un besoin impérieux de tout le groupe, pourrait s’abattre, dévastateur, sur la réalité du monde adulte et le perturber, Quel appel brûlant ou quel idéal unique, issu de l’inconscient, pourrait envahir ce fourmillement microscopique illimité, ce terrible peuple d’enfants ? […] Pavel était persuadé que face à une telle force, qui se développerait dans le laboratoire obscur de l’inconscient enfantin, l’édifice du monde […] s’écroulerait dans un fracas étourdissant »

Au fond de l’âme de la civilisation européenne

Pavel observe avec une grande inquiétude la montée dans les médias et sur Internet d’un « mysticisme délirant » autour du mouvement des enfants, un culte dangereux qui identifie les enfants à la pureté et à l’innocence. La croisade des enfants nous permet de constater que cette croyance est pour le moins inexacte. Pavel nous rappelle que « Saint Augustin disait bien que l’innocence des enfants tient à la faiblesse de leurs membres, non à leurs intentions ! » Florina Ilis prolonge ainsi l’exploration ouverte par Kundera dans La vie est ailleurs, celle du « sourire sanglant » de l’innocence. Pourtant, le regard désabusé de Pavel n’est pas le dernier mot du roman. Car Musil n’y règne pas seul. L’âme de Musil y mène une lutte acharnée avec celle de Dostoïevski. Et cette lutte n’a pas de fin.
Si vous voulez savoir ce qui se passe au fond de la conscience européenne, au fond de l’âme de la civilisation européenne, dans les tréfonds de votre âme, si vous voulez savoir ce qui se passe dans la chambre de vos enfants lorsque l’obscurité l’a envahie, le train spécial des enfants vous attend à la gare de Cluj. Il partira dans quelques minutes.

Deuxième partie à paraître demain.

La croisade des enfants

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Quel type d’Européen êtes-vous ?

Banque centrale européenne (BCE)
Banque centrale européenne (BCE).

Répondez honnêtement, c’est-à-dire sans réfléchir, à ces trois questions.

1. Vous voulez acheter à l’étranger en duty-free un parfum de prix, mais vous ne connaissez pas la monnaie locale. Que faire ?
a) Heureusement, il y a la monnaie unique qui facilite les échanges ! Vous sortez votre calculette pour savoir combien ça fait en dollars.
b) Vous sortez votre smartphone à traducteur vocal intégré et vous expliquez en anglais à la caissière combien c’est pratique, cette monnaie unique qui favorise les échanges.
c) Vous achetez deux flacons, non sans vous dire in petto que l’euro, c’est rudement bon pour la croissance.[access capability= »lire_inedits »]

2. Votre meilleur(e) ami(e) vous demande de l’aider à ranger dans l’ordre ses idées sur l’Europe. Vous lui répondez que l’Europe, c’est :
a) Un espace de liberté des peuples nationaux unis dans une souveraineté fédératrice.
b) Un espace de liberté fédératrice des peuples souverains dans l’union nationale unie.
c) Une fédération souveraine d’Etats unis dans l’espace.

3. S’il fallait mettre un portrait sur les nouveaux billets de 5 000 euros, lequel choisiriez-vous ?
a) Jean-Claude Trichet
b) Jean Money
c) Dieu

Solution
Comptabilisez vos points, et découvrez à quel style d’Européen vous appartenez.
Majorité de a : Vous êtes un Européen engagé, qui n’acceptera jamais de vivre dans un monde refermé sur lui-même.
Majorité de b : Vous êtes un Européen de conviction : pour vous, « le marché est plus grand que nos rêves ».
Majorité de c : Vous avez compris à quel point l’idée de nation est démodée, et le passéisme c’est dépassé. Votre idéal : une vraie Europe hors-taxe et hors limites, bref une Europe mondiale ![/access]

Retraits avant la retraite

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Si en France beaucoup de retraites sont anticipées, de plus en plus d’Américains se voient obligés d’effectuer des retraits anticipés dans l’épargne qui aurait dû assurer leurs vieux jours.
Ces retraits anticipés sur l’épargne retraite remplacent en quelque sorte les «equity loans», prêts où la valeur du bien immobilier hypothéqué est plus importante que la capacité de remboursement. Si la maison d’un Anglais est un château, ces prêts, si commodes que nous les remboursons tous aujourd’hui, ont transformé les home sweet home américaines en machines à sous.

Or, contrairement aux « equity loans », l’argent retiré de plans d’épargne retraite sert à parer au plus urgent: à payer les factures pour ceux qui ont perdu leur emploi ou gagnent beaucoup moins qu’avant, ou bien à faire face à des soins médicaux urgents et coûteux. Ainsi cet argent n’alimente pas directement la consommation et n’aide pas à relancer l’activité économique et la création d’emplois.

Mais le pire est que les sommes retirées aujourd’hui manqueront cruellement quand les épargnants toucheront des retraites forcement plus faibles. Ils espèrent pouvoir se rattraper plus tard quand la croissance reviendra mais il est plus probable que nombre d’Américains se verront forcés de dépenser moins et travailler jusqu’à un âge très avancé. Et sans même y avoir été invités nommément par Moody’s…

Les époux modèles

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Maurice Thorez

Les forces de l’oubli sont implacables : elles ne laissent émerger du passé qu’un nombre infime de personnages publics dont les vertus sont exaltées sans nuances, ou les vices exposés à la réprobation réitérée des générations qui se succèdent.

Essayez, par exemple, dans un repas de post-baby-boomers, de lancer « J’ai lu Maurice et Jeannette, d’Annette Wieviorka : c’est un bouquin formidable… » Si, par extraordinaire, cette proposition de converser hors de la glose sur l’affaire Woerth-Bettencourt ou des déboires de l’équipe de France en Afrique du Sud suscitait quelque intérêt parmi les convives, il vous faudra faire un sérieux effort de pédagogie de table. Non, il ne s’agit pas d’un roman qui aurait été porté à l’écran par Robert Guédiguian, encore moins d’une critique gastronomique d’un nouveau restaurant french cuisine à Londres, et définitivement pas d’un livre d’images destiné au jeune public.[access capability= »lire_inedits »]

Une fois ces malentendus écartés, vous pourrez, en prenant soin de ne pas trop faire sentir leurs lacunes à vos commensaux victimes de l’enseignement dit « moderne » de l’histoire, évoquer celle de Maurice Thorez et de Jeannette Vermeersch, couple emblématique du Parti communiste français. Vous faudra-t-il préciser de surcroît que ce parti n’a pas toujours été le nain politique qu’il est devenu aujourd’hui et qu’il fut un temps, entre les années 30 et 70 du siècle dernier, un élément majeur de la vie politique et sociale de la France ? Vraisemblablement, car le souvenir du communisme à la française a été emporté dans le tourbillon de la faillite générale du « socialisme réellement existant » consécutive à la chute du mur de Berlin en 1989.

Thorez mérite mieux que la reductio ad goulagum

Le livre d’Annette Wieviorka n’est pas la première biographie de celui qui fut jusqu’à sa mort, le 11 juillet 1964, le chef incontesté d’un PCF dont il prit les rênes en 1931. Sa vie privée et publique avait déjà fait l’objet d’une thèse foisonnante soutenue et publiée par Philippe Robrieux, ancien permanent du Parti, fervent thorézien avant d’être limogé, puis exclu pour « déviation droitière ». Les travaux d’Annie Kriegel, elle aussi stalinienne défroquée, continuent de faire autorité sur l’histoire du communisme français.

Tout en s’inspirant de ces sources, Annette Wieviorka apporte sa pierre solide et originale à un thème qui mérite mieux que la reductio ad goulagum qui sert d’interprétation vulgaire d’une histoire complexe et multidimensionnelle. Oui, Maurice Thorez a porté fièrement le titre de « premier stalinien de France » et s’est montré plus que réticent à répercuter, en France, les révélations de Nikita Khrouchtchev sur les crimes de Staline. Certes, Jeannette Vermeersch, son épouse, qui lui survécut plus de trente ans, ne se départit jamais de sa fidélité inconditionnelle à la « patrie du socialisme », dont l’écroulement, en 1991, fut pour elle un drame personnel. Mais au-delà de cet aveuglement, qu’ils ont partagé avec d’innombrables croyants dans les matins qui chantent après le grand soir, il y a le mystère de cet enracinement d’une idéologie venue d’ailleurs dans la France populaire des usines, la mine et des chantiers.

Un appareil à socialiser les sauvageons

Annette Wieviorka évoque avec un art du récit fondé sur une érudition impeccable le monde d’où sont issus Maurice et Jeannette : celui des Ch’tis où les gars descendaient à la mine à 13 ans, et où les filles étaient envoyées trimer dans les filatures avant d’être pubères. On naissait, vivait et mourait dans la classe ouvrière, et toute tentative de sortie individuelle de cette condition était considérée comme une forme de traîtrise.

L’ambition affichée de ces communistes, issus d’un monde ouvrier soumis à des conditions de vie lamentables, était de faire triompher cette révolution émancipatrice dont la lumière venait de l’Est. Elle n’a pas eu lieu − fort heureusement −, mais il faut rendre au PCF l’hommage que l’on doit à une instance sociale qui a permis de « civiliser » la horde des ruraux déracinés par la révolution industrielle. Secondé par une multitude d’« organisations de masse », syndicats, mouvements de jeunesse, clubs sportifs et associations culturelles, le PCF a longtemps disputé à l’Église catholique la primauté dans la prise en charge des besoins collectifs des classes populaires. Il existait, à cette époque, dans les cités et les corons, un appareil à socialiser les sauvageons dont nous faisons aujourd’hui la cruelle expérience de l’absence.

Le destin personnel de Maurice et de Jeannette ne s’est jamais distingué de celui de ce collectif dont ils étaient devenus l’incarnation quasi mystique. La certitude que la classe ouvrière avait une mission sacrée à accomplir les a empêchés de percevoir la réalité des choses. Cela porte, par exemple, Maurice Thorez à défendre, contre toute évidence, la « paupérisation absolue » des ouvriers dans la France des Trente glorieuses, et Jeannette Vermeersch à s’opposer farouchement au contrôle des naissances, dans lequel elle voyait une tentative « néo-malthusienne » d’empêcher la classe ouvrière de croître et de se multiplier…

Que faudrait-il aujourd’hui pour que ce pan de notre histoire soit revisité par le plus grand nombre ? Lire Annette Wieviorka, bien sûr, mais son exigence d’historienne l’a détournée d’écrire, sur ce sujet, le best-seller de l’été, qui aurait été une grande histoire d’amour sur vague fond politique. Un film, peut-être, un de ces biopics dont le genre commence à produire quelques bonnes pellicules comme le Gainsbourg de Joann Sfar. Avec, pourquoi pas, Dany Boon dans le rôle de Maurice et Sandrine Kiberlain dans celui de Jeannette.

Maurice et Jeannette. Biographie du couple Thorez

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Gare au garage!

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Tous les Parisiens le savent : difficile, voire impossible de se garer dans le mal nommé quartier des Champs, même en pleine nuit au mois d’août. Et quand par miracle, on trouve une place libre, c’est quatre euros de l’heure cash, si toutefois le parcmètre n’est pas hors service.

Un parcours du combattant qu’un automobiliste malin a su éviter hier vers quatre heures du mat’, en allant parquer sa Clio dans la cour du 55, Faubourg Saint-Honoré, un ensemble immobilier relevant certes du patrimoine national, mais pas exactement ouvert au public, même quand son locataire habituel est en congés payés au Cap Nègre.

D’après les premiers éléments de l’enquête, l’individu en question se serait pointé comme une fleur devant le portail de l’Elysée, où il aurait allumé un beau gyrophare tout bleu. Le policier de faction à l’entrée a, comme il se doit, appelé les gendarmes. Ne voyant rien venir, il a laissé l’impétrant aller se garer dans la cour d’honneur du palais, où celui-ci sera finalement interpellé par la maréchaussée arrivée avec un léger retard, qu’on croyait réservé à leurs collègues carabiniers. Aux dernières nouvelles le conducteur méditerait sur le stationnement illégal dans un service psychiatrique.

Ce fait divers –quoique d’été- n’appellerait pas plus de commentaires, s’il ne projetait une lumière crue sur les méfaits de la RGPP. Seule la rigueur budgétaire peut expliquer qu’on rogne sur le contingent nocturne de gendarmes chargés de protéger l’enceinte présidentielle contre une attaque terroriste, une invasion monégasque ou un coup d’Etat estrosiste.

Et sans cette même rigueur, jamais le policier de faction n’aurait pu imaginer qu’un officiel accrédité au Palais puisse rouler en Clio…

Quand Poutine se fait sonner les cloches

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« Lorsque ces enfoirés de démocrates sont arrivés au pouvoir, ils ont piqué les cloches du village pour les remplacer par un appareil téléphonique. Tout ça au nom de leur putain de modernisation. Le problème, c’est que leur téléphone de merde n’a jamais marché étant donné qu’ils ont oublié de le raccorder! ».

C’est en ces termes qu’un blogueur anonyme de la région de Tver, à 150 kilomètres au nord de Moscou, a exprimé sa colère face à l’état désastreux des équipements et des installations anti-incendie. Le message, fort émotif, a été repéré par l’équipe de la radio « Echo Moskvy» et transmis au Premier ministre. D’après le rédacteur en chef de la radio, « ce message résume assez bien les sentiments de beaucoup de Russes ».

Si tel est le cas, le Kremlin a de quoi s’inquiéter. Car ce post incendiaire ne parle pas que d’incendies: « Vous, les fonctionnaires et les députés, vous avez tiré un trait sur nous. Mais nous avons nos vies ! Foutez le camp avec vos lois et laissez nous vivre comme nous l’entendons, c’est à dire bien. Nous ne comptons plus sur vous ».

L’affaire a fait tant de buzz que Poutine s’est fendu d’une réponse personnelle : « A la fin de ma journée de travail, en inspirant comme tous les Moscovites la fumée des forêts des alentours de la capitale, j’ai pris avec beaucoup d’intérêt connaissance de votre évaluation de la situation dans le pays. Pour être précis, je me permets d’attirer votre attention sur le fait que nous n’avons pas noté en Russie de températures comparables à celles de cet été depuis 140 ans. Ceci décharge en partie le pouvoir, qui n’a jamais eu affaire à une catastrophe de cette échelle. Toutefois, je partage en général vos opinions et vos remarques ».

Après quoi le Premier ministre a assuré le blogueur que s’il lui envoyait son adresse, le Président se fera un plaisir de lui offrir immédiatement une nouvelle cloche…

Le dandy dépressif qui brisa Hitler

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Du lundi 26 au vendredi 30 juillet, France culture a consacré cinq émissions à Winston Churchill, quelque 16 heures d’archives sonores, d’enquêtes, de conversations : une superproduction radiophonique, placée sous la direction de Pierre Assouline, avec l’aide d’Inès Ben Slama et de techniciens accomplis (le son, le mixage étaient parfaits). Les qualités que Pierre Assouline a depuis longtemps démontrées dans ses biographies écrites ont superbement servi son entreprise de «mise en ondes». Il frôle ses personnages, les contourne, les considère. Il ne peut s’empêcher de leur manifester la sympathie qu’ils lui inspirent. Ceux-ci, manipulés avec précaution mais sans déférence excessive, subissent un traitement « de ferveur ». Encouragés de la voix par leur confident, poussés sans agressivité dans leurs retranchements, ils finissent par nous confier leurs péchés sans nous livrer leur entier secret. Ils furent grands et le demeurent, mais consentent, pour la plupart, à être nos frères, nos semblables, connus de tous mais, comme nous tous, originaires du très grand mystère humain.

L’affront des Dardanelles

Winston Churchill donc : d’emblée, nous prenons la mesure du drame qui se joua dès les premières semaines de la Seconde guerre mondiale, et du rôle étincelant que s’y donna (et mérita) le Premier d’Angleterre. Au vrai, Churchill sentit le vent du boulet ! L’Europe, c’est à dire le continent, s’effondrait ; le grand large, c’est à dire l’Amérique, ne voulait que la paix. Ne demeuraient que l’Angleterre et Winston, personnage controversé, politicien maladroit, économiste médiocre, tacticien calamiteux, longtemps poursuivi par le fiasco des Dardanelles. Premier Lord de l’Amirauté britannique, il avait persuadé les Alliés d’ouvrir un second front en attaquant Istanbul par le détroit des Dardanelles, pour achever l’empire ottoman, alors à genoux. En février-mars 1915, la flotte anglo-française bombarde les défenses turques, qui ripostent avec précision. Les Alliés abandonnent la partie, alors que l’issue des combats, sanglants (près de 500 000 morts de part et d’autre) demeure incertaine.
L’affaire des Dardanelles a-t-elle eu pour conséquence dramatique de précipiter le premier génocide du XXe siècle, contre les Arméniens, chrétiens en terre d’Islam, rendus euphoriques par une éventuelle victoire des « infidèles », désignés comme ennemis de l’intérieur, et massacrés de toutes les manières ? Certains le pensent. Quoi qu’il en soit, Churchill, par ailleurs soldat courageux, trompe-la-mort même, capable de charger l’ennemi à découvert, subit le désastre d’un débarquement mal préparé, fondé peut-être sur la vision surannée d’une puissance navale ancienne, inappropriée à la réussite de son projet. Le front des Dardanelles, loin de lui valoir la réputation d’un Clausewitz, lui coûta un terrible affront.

Entre les barbares et la civilisation : la mer et Sir Winston

Or, vingt-cinq ans plus tard, le col rentré dans les épaules, l’homme au cigare entre les dents, scrutant l’horizon assombri et traversé d’éclairs, sut, comprit, pressentit l’immense tâche que lui confiait tout soudain l’effondrement de l’Europe, préfiguré par celui de l’armée française, dont se jouèrent les fulgurances du stratège Hitler, servies par des officiers supérieurs uniquement préoccupés de vaincre, d’envahir et de soumettre. Il sut, il pressentit, il comprit que l’imprécateur de Berlin incarnait le mal absolu, l’emprise du diable sur l’humanité hagarde. D’une certaine façon, les choses étaient claires : la victoire totale des nazis sur le continent le désignait lui, Winston Leonard Spencer-Churchill, descendant par son père de John Churchill, Ier duc de Marlborough, comme le chef de la guerre totale. Entre les barbares et la civilisation, il n’y avait plus que la mer et sa détermination personnelle, autrement dit la Manche et ce qu’il avait dans le pantalon ! Sa puissante nature, un peu gâchée jusqu’ici, appelait des circonstances exceptionnelles.

Le 4 juin 1940, à la House of Commons, il prononce l’un de ses discours «fondateurs», de cette voix si singulière, affectée d’une sorte de zézaiement gracieux, qu’entendirent pendant près de cinq ans l’Angleterre et les peuples vaincus : Guerre à l’avorton !
Le 21 octobre 1940, sous un bombardement, il s’adresse aux français dans leur langue, et d’une éblouissante manière, qui mérite d’être rappelée ! «[…] Ici, chez nous, en Angleterre, sous le feu du boche, nous n’oublions pas quels liens et quelles attaches nous unissent à la France. Nous continuons à lutter de pied ferme et d’un cœur solide, pour que la liberté soit rétablie en Europe et pour que le peuple soit traité en justice dans tous les pays – en un mot pour faire triompher la cause qui nous a fait ensemble tirer l’épée. […] Ici, dans cette ville de Londres qu’Hitler prétend réduire en cendre, et que ses avions bombardent en ce moment, nos gens continuent de tenir. Mais notre aviation a fait mieux que de faire face. Et maintenant nous attendons l’invasion promise de longue date. Les poissons aussi.[…] Je vous dis la vérité et il faut que vous me croyez : cet homme de malheur [Hitler], ce monstrueux avorton de la haine et de la défaite, n’est résolu à rien moins qu’à faire entièrement disparaître la nation française, qu’à désagréger sa vie même, et par conséquent à ruiner son avenir. Par toutes sortes de moyen sournois et féroces, il ourdit son plan de tarir pour toujours les sources de la culture et de l’inspiration françaises dans le monde. S’il lui est loisible d’agir à sa guise, toute l’Europe ne sera plus qu’une Bochie uniforme, proie offerte à l’exploitation, au pillage et à la brutalité des gangsters nazis. Si je vous parle aussi carrément, excusez moi, mais ce n’est pas le moment de mâcher les mots.[…] Allons, bonne nuit, dormez bien, rassemblez vos forces pour l’aube – car l’aube viendra. Elle se lèvera, brillante pour les braves, douces pour les fidèles qui auront souffert, glorieuse sur les tombeaux des héros.[…]

Un dandy dépressif

Pierre Assouline parle justement, pour de Gaulle et pour sir Winston, de la « rencontre d’un destin individuel au service de la nation en péril avec un destin collectif ». Celui-ci nous paraît plus proche, plus fragile également par sa rondeur, son alcoolisme, ses accès de dépression (« black dog »), alors que celui-là intimide et retient toute effusion. Churchill et de Gaulle pensent, agissent en hommes d’action mais ne se soumettent pas au réel ; ils se sentent, ils se savent en mesure de le mépriser. Ils se comportent en artistes. Tous deux formuleront supérieurement leur pensée, soit par l’écriture soit par la parole. Montant au front dans la guerre des ondes, Winston répond insolemment à Hitler, le défie en permanence et le moque ; il s’adresse aux populations, soutient le courage de ses compatriotes, en appelle au British Empire, et sollicite l’intervention de la grande puissance, située de l’autre côté de l’Atlantique, qui ne l’entendra qu’après l’attaque massive de Pearl Harbor (7 décembre 1941). Alors, Churchill, fils d’une Américaine, ne cessera plus de tourner son espoir vers l’Amérique, et, avec lui, toute l’Angleterre, qui regardera désormais vers le grand large, le dos tourné à l’Europe.
Enfin, les bombardements cessèrent, la guerre prit fin : des décombres environnées de brume et de poussière surgit un homme coiffé d’un haut-de-forme, portant un habit griffé Savile Row et chaussé de bottines taillées dans le meilleur cuir cousu d’Oxford street. Son ennemi intime finissait de rôtir lamentablement dans un brasier d’essence, allumé près de la taupinière où il avait passé ses derniers mois. Le gentleman victorien venait de donner le meilleur de lui-même, il pouvait à présent affronter l’ingratitude du peuple…

C’est ainsi qu’un dandy à face de bulldog, un dilettante intoxiqué entraîna après lui tous les cœurs d’une île peuplée de taciturnes et d’excentriques. C’est ainsi que Winston inventa Churchill !

Discours de guerre - bilingue: Edition bilingue

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Roman hanté en Transylvanie (2)

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Ayant déjà évoqué la lucidité ironique de La croisade des enfants, j’aimerais aborder à présent sa part enchantée. « Du moment que dada Angelica de Ferentari croyait encore au pouvoir magique des cartes, […] dire avec malveillance que le monde avait perdu son charme, qu’il n’y avait plus de sortilèges, ne pouvait pas être absolument vrai, ce ne pouvait être que l’expression de l’envie de ceux qui étaient sourds au chant ensorceleur du monde. » L’art romanesque de Florina Ilis noue de manière très singulière l’ironie et l’enchantement.

La croisade des enfants est un enchevêtrement d’envoûtements multiples. Ces envoûtements y sont, comme dans notre monde, les forces les plus agissantes, les plus puissantes, les plus réelles. Certains de ces envoûtements sont néfastes ; d’autres sont de nature ambigüe ; d’autres enfin sont l’action obscure de l’amour humain ou de la grâce divine.

Le train des enfants

Le train spécial des enfants à destination de Mangalia, entièrement réservé au départ des enfants en colonie de vacances au bord de la mer, vient d’échapper au contrôle des professeurs et des deux mécaniciens qui le conduisaient. Il vient de se soustraire, par surcroît, à celui de la police, du gouvernement et de l’Etat roumains. Il est désormais entièrement entre les mains des enfants. Les médias roumains et internationaux sont en effervescence et retransmettent en direct ce qu’ils baptisent bientôt, avec un soupçon de kitsch, « la croisade des enfants ».

Florina Ilis pénètre magistralement dans le mystère de leur imaginaire richement nourri de jeux vidéo et d’innombrables films d’action américains. Cet envoûtement est décisif, mais il n’est pas tout-puissant. La croisade des enfants est un événement ambigu et complexe, qui ne saurait se résumer à ce seul sortilège. L’autre envoûtement par les images, tout aussi puissant, est celui de beaucoup d’adultes et de gouvernants, portés, emportés, roulés par la vague d’une synchronie émotive planétaire.

Comme dans l’hilarante Embuscade à Fort Bragg de Tom Wolfe, La croisade des enfants met en scène la lutte féroce entre la narration romanesque déployant les faits dans leur inépuisable et fascinante complexité et la narration médiatique, la fable tonitruante tissée par les mass media autour des mêmes faits. Dans les deux romans, l’issue du combat est identique, et délectable : le rouleau-compresseur médiatico-émotionnel est somptueusement réduit en poussière. Dernier ensorcellement malfaisant, enfin : celui du culte de l’innocence et de la pureté, qui entraîne la dévotion de certains adultes pour les jeunes croisés.

Féerie enfantine et joie de l’événement

Viennent ensuite trois autres types d’envoûtements au sein desquels le Bien et le Mal sont inextricablement liés et dont La croisade des enfants explore la radicale ambiguïté. Le premier agit avant tout dans l’âme des enfants : c’est l’appel de l’imaginaire féérique, l’appel du monde magique enfantin. L’envoûtement par la magie et les bruissements. « La crise du train des enfants n’était, en fait, qu’un conte réel, le conte par où tout avait commencé, un conte que l’humeur des enfants, changeante comme les vents printaniers, élaborait d’un instant à l’autre en le modifiant ». Le versant noir de cet enchantement, c’est l’enivrement dans le sentiment d’irréalité, qui fait peser une lourde menace à la fois sur les enfants et sur les adultes.
Le second sortilège ambivalent est l’envoûtement par la magie euphorique de l’événement. Florina Ilis décrit avec une grande acuité la manière dont l’irrépressible joie de l’événement fait soudain irruption dans l’âme des adultes et des enfants et la submerge. Cette joie de se sentir soudain vivre, de participer à un mouvement collectif fatal, de vivre l’impensable et l’inouï, agit sur ses personnages comme sur nous. Elle peut les conduire au sublime comme au pire. Le troisième enchantement ambivalent est celui du blogueur Ilarie, champion toutes catégories du culte de l’innocence, dont l’âme énigmatique se partage entre une extraordinaire adoration mystique d’Internet et un culte tout aussi profond et sincère voué à la Sainte Vierge.

Des sorcières et des saints

Puis viennent les envoûtements bienfaiteurs : les rapports amoureux naissants qui surviennent dans le destin de plusieurs adultes ainsi que dans celui de deux enfants croisés ; les visions et les imprécations magiques de dada Angelica, la vieille sorcière, qui scrute à travers ses cartes la profondeur des âmes et qui résiste avec une rudesse intraitable à l’envoûtement moderne ; l’action souveraine de l’âme des morts dans celles des vivants.
Enfin, il y a les actions de la grâce divine et de la Sainte Vierge. Outre dada Angelica, trois personnages sont doués d’un charisme de prophétie : Madame Brediceanu, Irina de Moineşti et frère Emanuel. Ces deux derniers sont les seuls personnages intégralement dostoïevskiens de La croisade des enfants. Dans leur sillage surviennent plusieurs miracles d’une saisissante beauté. Quant à Madame Brediceanu, elle estime que « pour ceux qui savaient voir, les signes de l’avenir proche se trouvaient répandus partout dans le monde, […] [des signes] que Dieu envoyait pour réveiller les hommes une bonne fois de leur sommeil de sauvages » Sa voix n’est pas celle de Florina Ilis. Elle est simplement l’une des nombreuses voix stupéfiantes que son roman nous fait entendre.

La croisade enchantée et atroce des enfants est un miroir. Un miroir innocent et agissant, qui ignore tout des vérités qu’il reflète. Elle révèle l’infantilisme des adultes, l’infantilisme terrifiant de nos sociétés. Mais elle nous fait aussi entrevoir le versant caché et scintillant de notre néant spirituel, la lumière, la joie qui s’y tiennent aux aguets.

L’enfantin et l’infantile

L’enfance n’est pas l’innocence. Mais une question demeure encore en suspens. Une question plus difficile : les enfants sont-ils purs ? Si l’on entend par là qu’ils sont incapables d’accomplir le mal, qu’ils sont vierges de tout péché, la réponse est assurément négative. Les enfants sont purs pourtant en un autre sens : leurs passions sont pures. Leurs passions, bonnes et mauvaises, sont plus pures que celles des adultes : non pas meilleures, mais quintessenciées, plus brutes, plus vives. Les enfants, enfin, sont purs au sens où l’entend Péguy : ils sont ceux qui commencent, ils sont le commencer, l’émoi foudroyant du commencement. Ils sont les commençants. C’est à cet égard seulement que le Christ commande de les imiter. Et Florina Ilis parvient à peindre simultanément ces trois dimensions de l’enfance.
L’enfantin se tient à l’antipode de l’infantile. Les fantasmes de toute-puissance sont infantiles. La joie humble, tremblante, de commencer à être, est enfantine. Et pure. L’enfantin constitue la seule issue pour échapper à l’enfer de notre infantilisme. Les enfants sont marqués par le péché originel. Le combat du Bien et du Mal n’est pas celui des enfants contre les adultes. Ce combat ne prend jamais la forme emphatique de l’affrontement entre des personnes ou des groupes humains déterminés. Son lieu perpétuel est mon âme. L’âme de n’importe qui.
Dada Angelica met en garde son petit-fils Calman contre un dernier envoûtement : celui de la beauté. Sur ce point, je dois confesser un désaccord avec la terrible sorcière. La beauté des grands romans est un besoin vital de notre âme.

La croisade des enfants

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Mémoires d’outre-Tube

1
Patrick Besson publie Les jours intimes
Patrick Besson
Patrick Besson.

Il faut se méfier des gens qui ne regardent pas la télé parce qu’ils ont autre chose à faire et que ce qu’on y voit serait superficiel. Si Saint-Simon n’avait pas observé en détail la cour de Louis XIV, sous prétexte que toutes ces histoires de courtisans, de coucheries, de tabourets et de préséances n’avaient aucun intérêt, nous aurions été privés des Mémoires. Patrick Besson est un écrivain qui a de l’instinct, comme Saint-Simon. Et puis, il a aussi le sens du portrait, du commérage et de la vacherie stylée. Avoir de l’instinct en littérature, c’est comprendre les endroits stratégiques où (et sur lesquels) exercer son talent. La cour de Louis XIV du temps de Saint-Simon et des centaines de chaînes de télévision du temps de Besson.[access capability= »lire_inedits »]

Le roman vrai de l’époque

En tenant, entre 1997 et 2009, une chronique hebdomadaire pour Le Figaro Magazine sur la télévision, il a eu le nez creux. Pas de meilleur sujet pour un roman vrai de l’époque.

Quand on les lisait, comme ça, de temps, à autre, on souriait. Une chronique de Besson, c’est toujours bien parce que c’est toujours méchant. Quand la gentillesse devient votre fort, le style s’en va. Et quand le style s’en va, vous commencez à voir les choses de façon floue, comme si votre télé était mal réglée. Mais bon, ce n’était que deux feuillets amusants, pensait-on, sur des sujets sans importance. Qu’il trouve sexy Daniela Lumbroso parce que c’est une blonde qui a lu des livres ou qu’il dénonce, avant tout le monde ou presque, la tyrannie des comiques (admirable portrait de Baffie et, déjà, de Guillon), on trouvait ça bien tourné et puis on passait à autre chose.

Quelle erreur ! Quelle légèreté de notre part ! En colligeant toutes ses chroniques sous le titre Le Plateau télé, on se retrouve avec un volume qui fait ses 1000 pages bien tassées et qui sont les Mémoires d’outre-Tube de Besson. On pourra picorer au hasard ou lire le tout à la suite. Dans les deux cas, on s’apercevra que Besson est un écrivain qui refuse l’idée d’écrire des textes mineurs et de distinguer entre journalisme, critique, roman. Il fait tout avec le même sérieux appliqué et cruel. Et puis, par principe, il publie tout ce qu’il écrit, absolument tout. Ses héritiers, s’ils espèrent se faire des rentes de situation en éditant des œuvres posthumes, vont être déçus. Pas de fond de tiroir chez Besson, pas non plus de chroniques éparpillées ici ou là. Il ne fera pas comme Bernard Frank, il ne donnera pas l’occasion à des jeunes gens admiratifs de faire tourner les photocopieuses dans les bibliothèques municipales pour rassembler avec ferveur les textes éparpillés du maître avant de les proposer à un éditeur. Besson préfère faire le boulot lui-même : il n’a peut-être pas tort. Pour commencer, on n’est jamais mieux servi que par soi-même et, ensuite, il n’est pas certain que la génération de mutants qui accède aujourd’hui à l’âge d’homme soit encore intéressée par les écrivains. Ils préfèrent déjà Internet à la télé, alors, un écrivain qui écrit sur la télé…

La suite au prochain bombardement

Bien entendu, Besson, lui, la regarde assez peu, la télé. Il ne manquerait plus que ça. De toute manière, il perd définitivement confiance dans les infos, sauf quand les présentatrices sont jolies. Dans ce cas-là, en plus, il enrage. Il trouve que les belles filles ne devraient pas mentir puisqu’elles sont belles. C’est son côté grec ancien, platonicien (lire son roman, La Science du baiser). Ses chroniques sur la guerre au Kosovo, comme « La suite au prochain bombardement », sont presque étonnées de tant de cynisme : faire annoncer les bombardements de l’OTAN par de jolies bouches. Et pourtant, pour étonner ce cynique de Besson, il faut se lever de bonne heure.

La télé, un mur sur lequel il joue au squash

Dès qu’il peut, Besson parle d’autre chose que de l’émission qu’il est censé regarder. On ne dira pas qu’elle est pour lui un prétexte, non, mais plutôt le mur cathodique sur lequel il joue au squash. Il sait qu’on ne gagne jamais contre un mur, surtout un mur d’images, mais au moins ça soulage. Un reportage probablement inintéressant sur le tourisme lui permet une variation définitive sur le cauchemar des vacances, titre d’un livre de son ami Alain Paucard : « Le tourisme a été inventé pour voler l’argent des vieux et pourrir leur retraite. Le capitalisme ne s’est toujours pas consolé de devoir servir une rente aux travailleurs qui ne sont pas morts à la tâche. […] C’est un crime d’obliger une femme ou un homme de 80 ans à monter sur l’Acropole, et ce crime est commis chaque jour. »

Il passe son temps sur Fashion TV parce qu’il aime les mannequins. Sur les chaînes cinéma parce qu’il espère toujours retrouver un film des années 1970 qu’il n’a vu qu’une fois et qui ne repasse jamais. Quant aux émissions littéraires, il tire à vue. C’est normal, Besson n’aime pas grand-monde, sauf les écrivains. Et comme les émissions littéraires sont là pour mettre en valeur les chroniqueurs, il ne voit pas l’intérêt. Et puis à la fin, quand l’émission littéraire disparaît (à la télé, elles ont l’espérance de vie d’un grenadier voltigeur au combat), il se plaint en disant qu’elles avaient au moins le mérite d’exister.

Il est comme ça Besson, moraliste contradictoire et historien malgré lui. Historien, parce que le jour où l’on voudra comprendre le paysage sonore, visuel, politique, philosophique, esthétique, polémique, sexuel, économique des quinze ans qui nous firent passer d’un millénaire à l’autre, Le Plateau télé sera un témoignage de première main.

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In Fed we trust

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Depuis le 15 août 1971, date à laquelle Richard Nixon, a mis fin à la convertibilité fixe entre l’once d’or fin et le billet vert, le dollar n’a plus de compte à rendre à personne et peut proliférer sans contrainte. Désormais, derrière lui, le tas d’or a disparu, il n’y a plus rien, sinon une gigantesque rotative. Le sommet de la Jamaïque (janvier 1976) confie au FMI un rôle de surveillant général des comportements financiers de chacun. Les rares survivants de cet accord historique en rient encore…

Le 8 novembre 1988, Milton Friedmann déclarait sans ambages au Monde : «[Notre] déficit est libellé en dollars, non en livres ou en francs ; en dernier recours, nous disposons de la planche à billets ». Depuis, l’économie s’élabore dans un laboratoire peuplé d’algébristes hilares, qui la transforment en objet mathématique, éternellement modélisable.

Quel financiariste, les narines blanchies de poudre, proposa un jour de « larguer du cash depuis des hélicoptères »? Sa suggestion fut immédiatement appliquée. Ainsi, lorsqu’une créature modélisée échappe à ses créateurs, provoquant l’effondrement du magnifique château de cartes qu’elle avait contribué à bâtir, la planche à billets entre en fonction. D’une bulle à l’autre, la Fed bombarde le territoire avec des dollars, « le dernier recours ». La Chine fait le reste : contre l’achat à bas prix de ses marchandises diverses et variées, elle acquiert des bons du trésor émis par son partenaire commercial, et finance largement son déficit.

Longtemps encore, les Américains, privés de cash, les yeux au ciel, les bras tendus, à la manière de John Goodman dans The Big Lebowski, réclameront à grands cris : « Hélicoptère ! ».

Roman hanté en Transylvanie (1)

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Tout commence par une nuit d’orage brûlante aux confins de la Transylvanie. Deux ombres, furtivement, ont rampé, puis disparu à l’intérieur d’une école primaire. Elles appartiennent à deux très grands romanciers : un certain Robert Musil et un nommé Fiodor Dostoïevski. Dans la nuit enfantine, au milieu des morceaux de craie brisés, sous le regard ébahi des créatures ectoplasmiques peuplant les dessins sur les murs, les deux hommes se sont abandonnés à d’âpres ébats. Acte charnel doublement frappé du sceau de l’impossible : d’abord, parce que tous deux – même à en croire les fleurons les plus inventifs des gay studies américaines – aiment uniquement les femmes ; ensuite, parce que leurs sensibilités et leurs esthétiques sont absolument étrangères les unes aux autres. À la surprise de tous, de ce coït obscur naquit cependant en 1968 à Ocea un enfant nommé Florina Ilis.

La rencontre inouïe de Musil et Dostoïevski

La croisade des enfants accomplit bel et bien et dans tous ses détails ce miracle : par son esthétique absolument singulière, elle invente ce lieu qui n’existe pas, la terra incognita suspendue reliant Musil à Dostoïevski. Après cette plongée dans les aspects musiliens du roman, un second article évoquera sa dimension dostoïevskienne. Musil, c’est-à-dire : un regard d’une lucidité, d’une ironie et d’une précision extrêmes déchirant avec un courage venu des hautes glaces le voile de nos illusions sentimentalistes les plus chères. Dostoïevski : la plongée nocturne dans les tréfonds terribles de l’âme humaine, de l’âme de n’importe qui, où le Mal ne règne pas en seul maître, satisfait et assis paisiblement sur son trône – contrairement à la fable bourdonnante et rassurante dont se bercent les modernes et les utilitaristes de tous poils, qui aimeraient tant que l’égoïsme soit le seul maître à bord –, mais où le Mal est sans cesse inquiété et taraudé par les lancinantes tentations du Bien et mène avec lui un combat sans relâche à l’issue imprévisible. Florina Ilis nous livre les unes et les autres : les vérités nées de l’intelligence analytique, du désenchantement cruel et comique et les vérités coriaces et enchantées de la grâce.

Comédie postcommuniste et désastre démocrate

La croisade des enfants de Florina Ilis est l’un des romans européens les plus importants de cette décennie. Paru en 2005 en Roumanie où il a été unanimement salué, déjà traduit dans plusieurs langues, il semble pour l’instant avoir presque échappé aux critiques français, en dépit de la très belle traduction que vient d’en donner Marily le Nir. Faisant suite à La descente de la croix (2001) et L’appel de Mathieu (2002), il constitue le troisième volet, autonome au regard de l’action, d’une trilogie dont j’espère qu’elle sera bientôt traduite dans son intégralité. Les rares critiques français qui ont parlé de La croisade des enfants l’ont célébré comme un grand roman sur le postcommunisme et la Roumanie contemporaine. Ils ont eu raison : Florina Ilis décrit avec un humour acerbe le désastre postcommuniste.
Son roman affiche un scepticisme radical vis-à-vis de la révolution de 1989 et de la démocratie postcommuniste. Les petites gens y regrettent unanimement l’époque communiste. Toutefois, La croisade des enfants ne saurait être réduite à cette seule dimension. L’enfermer dans le contexte roumain, c’est tenter de fuir le miroir qu’elle nous tend. Or, le visage épuisé et grotesque qui se reflète dans ce miroir n’est pas seulement un visage roumain. C’est avant tout le nôtre, celui de l’humanoïde planétaire sans feu ni lieu. Et de ses petits. Le désastre que dévoile le rire de Florina Ilis, c’est notre commun désastre démocrate. Le désastre mondial et mondialisé. La comédie de la démocratie spectaculaire sur fond de dévastation capitaliste et de fusion presque achevée de l’Etat et de la mafia.

L’homme dont le désir est d’être virtuel

Au commencement, il y a deux trains. Tout commence à la gare de Cluj, en Roumanie, par une belle journée d’été. Sur la voie n°3, le train spécial des enfants à destination de Mangalia, réservé par les écoles de la ville pour une colonie de vacances en bord de mer. Sur la voie n°2, l’express pour Bucarest. Sur le quai entre les deux voies, une foule de parents prodiguant leurs derniers conseils. Dans ces deux trains et sur ce quai se tiennent la plupart des personnages du roman. Celui-ci commence par une série éclatée de plans rapprochés. À la fin de chaque paragraphe, le roman prend appui sur la virgule qui conclut celui-ci comme sur une perche ployée pour virevolter et passer à un nouveau personnage. Tout au long du roman, les points sont en effet remplacés par des virgules, la ponctuation se conformant au babillage des enfants et à l’âme liquide de l’homme dont le désir est d’être virtuel – notons qu’il s’agit bien d’un désir.

Au début, les paragraphes sont courts, le regard balaye seulement la surface des êtres, prélève des détails dans la foule grouillante de la gare. Nous passons de l’un à l’autre en ignorant encore les liens qui les unissent. La romancière dresse un admirable portrait de l’homme-foule, de l’homme-séparé, de l’homme statistique. Elle commence par la part la plus grossière et superficielle de la réalité humaine, qui est l’unique réalité visible pour les caméras des mass media ou pour l’œil aveugle de la sociologie, mais non pour le roman. Seul le début de la lecture est un peu ardu. Il faut mériter sa place dans le train spécial des enfants et accepter de se laisser perdre tout d’abord dans la foule. Une fois franchies les quarante premières pages, les quatre-cent-soixante suivantes se mettent à déferler à un rythme d’enfer. Florina Ilis boucle alors à triples tours les portes du train de son récit et je défie quiconque d’en descendre une fois passé ce cap.

Bien pire qu’Al-Qaida !

Personne ne pourra s’arracher à l’envoûtement et au mystère du train des enfants, à partir de l’instant où celui-ci cesse de marquer l’arrêt aux gares habituelles : ni les médias roumains, puis internationaux, ni dada Angelica de Ferentari, la vieille et sainte sorcière tsigane, qui crache avec dégoût et terreur à la vue des téléphones portables, qui a connu les pires persécutions communistes, mais juge pourtant notre monde plus désolant encore, ni l’étrange blogueur mystique Ilarie, ni frère Emanuel, l’ancien poète devenu moine, ni la police et le gouvernement roumains.
Dès les premières heures, les médias écument de jouissance en imaginant que le train des enfants est tombé entre les mains d’Al-Qaida. Les autorités roumaines leur emboîtent rapidement et assez docilement le pas. Lorsque des premiers coups de feu sont tirés, la piste terroriste semble confirmée. Pourtant, la réalité est infiniment plus terrible. Plus propre encore à susciter la fascination mystique des médias mondiaux, qui retransmettent l’affaire heure par heure avec leur coutumière hyènerie. L’ennemi, comme le reconnaîtra en privé le Premier ministre roumain, est bien plus redoutable qu’Al-Qaida : puisque ce sont les enfants qui ont conquis le train et qui le conduisent désormais.

La révolution des enfants

Milan Kundera écrit dans L’art du roman : « Le roman n’examine pas la réalité mais l’existence. Et l’existence n’est pas ce qui s’est passé, l’existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l’homme peut devenir, tout ce dont il est capable. » Tel est le cœur véritable du roman de Florina Ilis : elle explore jusqu’au bout une hypothèse, celle de notre mutation anthropologique radicale, après soixante ans de télévision, trente ans de jeux vidéos et quinze ans d’Internet. Elle explore cette possibilité existentielle inouïe : celle d’une humanité avancée si loin dans l’infantilisation planétaire qu’elle peut se laisser déstabiliser profondément, politiquement et spirituellement, par ses propres enfants.
Non, mes formulations sont encore inexactes. Elles trahissent la complexité et la profondeur du roman de Florina Ilis par leur connotation morale, par leur prise de parti. Florina Ilis ne prend aucun parti : elle est entièrement romancière. Elle pénètre au cœur de ce possible existentiel et avance le plus loin possible au sein de son mystère en suspendant tout jugement moral – suspension qui n’a rien en commun avec la vulgate stupide et conformiste du relativisme moral, mais qui réclame au contraire une exceptionnelle vitalité morale. La croisade des enfants est un événement. Un événement inouï qui déplace toutes les coordonnées connues. Un événement d’une ambigüité et d’une complexité immenses. Florina Ilis garde le silence pour se mettre le plus profondément possible à l’écoute de toutes les voix, pour faire entendre dans son roman toutes les voix, celles des enfants, acteurs ensorcelés de leur révolution, et celles des adultes, toutes les voix adultes, distinctes et contradictoires, qui tentent de suturer par leurs hypothèses l’excès de l’événement.

Parmi toutes ces voix, l’une des plus lucides et des plus précieuses, l’une des plus subtiles, est paradoxalement celle d’un journaliste, Pavel Coloianu, le principal personnage musilien du roman, héros de l’intelligence critique et rationnelle et de l’anti-sentimentalisme. Etrangement, ce n’est pas sa raison mais une intuition obscure qui lui livre le premier contact intime avec l’événement en cours : « L’accablante vision fantomatique d’une grande assemblée d’enfants se profila, immense, dans son esprit, quelque chose dans le genre d’un essaim gigantesque d’insectes minuscules, mais qui, réunis par le lien d’un besoin impérieux de tout le groupe, pourrait s’abattre, dévastateur, sur la réalité du monde adulte et le perturber, Quel appel brûlant ou quel idéal unique, issu de l’inconscient, pourrait envahir ce fourmillement microscopique illimité, ce terrible peuple d’enfants ? […] Pavel était persuadé que face à une telle force, qui se développerait dans le laboratoire obscur de l’inconscient enfantin, l’édifice du monde […] s’écroulerait dans un fracas étourdissant »

Au fond de l’âme de la civilisation européenne

Pavel observe avec une grande inquiétude la montée dans les médias et sur Internet d’un « mysticisme délirant » autour du mouvement des enfants, un culte dangereux qui identifie les enfants à la pureté et à l’innocence. La croisade des enfants nous permet de constater que cette croyance est pour le moins inexacte. Pavel nous rappelle que « Saint Augustin disait bien que l’innocence des enfants tient à la faiblesse de leurs membres, non à leurs intentions ! » Florina Ilis prolonge ainsi l’exploration ouverte par Kundera dans La vie est ailleurs, celle du « sourire sanglant » de l’innocence. Pourtant, le regard désabusé de Pavel n’est pas le dernier mot du roman. Car Musil n’y règne pas seul. L’âme de Musil y mène une lutte acharnée avec celle de Dostoïevski. Et cette lutte n’a pas de fin.
Si vous voulez savoir ce qui se passe au fond de la conscience européenne, au fond de l’âme de la civilisation européenne, dans les tréfonds de votre âme, si vous voulez savoir ce qui se passe dans la chambre de vos enfants lorsque l’obscurité l’a envahie, le train spécial des enfants vous attend à la gare de Cluj. Il partira dans quelques minutes.

Deuxième partie à paraître demain.

La croisade des enfants

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Quel type d’Européen êtes-vous ?

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Banque centrale européenne (BCE)
Banque centrale européenne (BCE).
Banque centrale européenne (BCE)
Banque centrale européenne (BCE).

Répondez honnêtement, c’est-à-dire sans réfléchir, à ces trois questions.

1. Vous voulez acheter à l’étranger en duty-free un parfum de prix, mais vous ne connaissez pas la monnaie locale. Que faire ?
a) Heureusement, il y a la monnaie unique qui facilite les échanges ! Vous sortez votre calculette pour savoir combien ça fait en dollars.
b) Vous sortez votre smartphone à traducteur vocal intégré et vous expliquez en anglais à la caissière combien c’est pratique, cette monnaie unique qui favorise les échanges.
c) Vous achetez deux flacons, non sans vous dire in petto que l’euro, c’est rudement bon pour la croissance.[access capability= »lire_inedits »]

2. Votre meilleur(e) ami(e) vous demande de l’aider à ranger dans l’ordre ses idées sur l’Europe. Vous lui répondez que l’Europe, c’est :
a) Un espace de liberté des peuples nationaux unis dans une souveraineté fédératrice.
b) Un espace de liberté fédératrice des peuples souverains dans l’union nationale unie.
c) Une fédération souveraine d’Etats unis dans l’espace.

3. S’il fallait mettre un portrait sur les nouveaux billets de 5 000 euros, lequel choisiriez-vous ?
a) Jean-Claude Trichet
b) Jean Money
c) Dieu

Solution
Comptabilisez vos points, et découvrez à quel style d’Européen vous appartenez.
Majorité de a : Vous êtes un Européen engagé, qui n’acceptera jamais de vivre dans un monde refermé sur lui-même.
Majorité de b : Vous êtes un Européen de conviction : pour vous, « le marché est plus grand que nos rêves ».
Majorité de c : Vous avez compris à quel point l’idée de nation est démodée, et le passéisme c’est dépassé. Votre idéal : une vraie Europe hors-taxe et hors limites, bref une Europe mondiale ![/access]

Retraits avant la retraite

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Si en France beaucoup de retraites sont anticipées, de plus en plus d’Américains se voient obligés d’effectuer des retraits anticipés dans l’épargne qui aurait dû assurer leurs vieux jours.
Ces retraits anticipés sur l’épargne retraite remplacent en quelque sorte les «equity loans», prêts où la valeur du bien immobilier hypothéqué est plus importante que la capacité de remboursement. Si la maison d’un Anglais est un château, ces prêts, si commodes que nous les remboursons tous aujourd’hui, ont transformé les home sweet home américaines en machines à sous.

Or, contrairement aux « equity loans », l’argent retiré de plans d’épargne retraite sert à parer au plus urgent: à payer les factures pour ceux qui ont perdu leur emploi ou gagnent beaucoup moins qu’avant, ou bien à faire face à des soins médicaux urgents et coûteux. Ainsi cet argent n’alimente pas directement la consommation et n’aide pas à relancer l’activité économique et la création d’emplois.

Mais le pire est que les sommes retirées aujourd’hui manqueront cruellement quand les épargnants toucheront des retraites forcement plus faibles. Ils espèrent pouvoir se rattraper plus tard quand la croissance reviendra mais il est plus probable que nombre d’Américains se verront forcés de dépenser moins et travailler jusqu’à un âge très avancé. Et sans même y avoir été invités nommément par Moody’s…

Les époux modèles

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Maurice Thorez

Maurice Thorez

Les forces de l’oubli sont implacables : elles ne laissent émerger du passé qu’un nombre infime de personnages publics dont les vertus sont exaltées sans nuances, ou les vices exposés à la réprobation réitérée des générations qui se succèdent.

Essayez, par exemple, dans un repas de post-baby-boomers, de lancer « J’ai lu Maurice et Jeannette, d’Annette Wieviorka : c’est un bouquin formidable… » Si, par extraordinaire, cette proposition de converser hors de la glose sur l’affaire Woerth-Bettencourt ou des déboires de l’équipe de France en Afrique du Sud suscitait quelque intérêt parmi les convives, il vous faudra faire un sérieux effort de pédagogie de table. Non, il ne s’agit pas d’un roman qui aurait été porté à l’écran par Robert Guédiguian, encore moins d’une critique gastronomique d’un nouveau restaurant french cuisine à Londres, et définitivement pas d’un livre d’images destiné au jeune public.[access capability= »lire_inedits »]

Une fois ces malentendus écartés, vous pourrez, en prenant soin de ne pas trop faire sentir leurs lacunes à vos commensaux victimes de l’enseignement dit « moderne » de l’histoire, évoquer celle de Maurice Thorez et de Jeannette Vermeersch, couple emblématique du Parti communiste français. Vous faudra-t-il préciser de surcroît que ce parti n’a pas toujours été le nain politique qu’il est devenu aujourd’hui et qu’il fut un temps, entre les années 30 et 70 du siècle dernier, un élément majeur de la vie politique et sociale de la France ? Vraisemblablement, car le souvenir du communisme à la française a été emporté dans le tourbillon de la faillite générale du « socialisme réellement existant » consécutive à la chute du mur de Berlin en 1989.

Thorez mérite mieux que la reductio ad goulagum

Le livre d’Annette Wieviorka n’est pas la première biographie de celui qui fut jusqu’à sa mort, le 11 juillet 1964, le chef incontesté d’un PCF dont il prit les rênes en 1931. Sa vie privée et publique avait déjà fait l’objet d’une thèse foisonnante soutenue et publiée par Philippe Robrieux, ancien permanent du Parti, fervent thorézien avant d’être limogé, puis exclu pour « déviation droitière ». Les travaux d’Annie Kriegel, elle aussi stalinienne défroquée, continuent de faire autorité sur l’histoire du communisme français.

Tout en s’inspirant de ces sources, Annette Wieviorka apporte sa pierre solide et originale à un thème qui mérite mieux que la reductio ad goulagum qui sert d’interprétation vulgaire d’une histoire complexe et multidimensionnelle. Oui, Maurice Thorez a porté fièrement le titre de « premier stalinien de France » et s’est montré plus que réticent à répercuter, en France, les révélations de Nikita Khrouchtchev sur les crimes de Staline. Certes, Jeannette Vermeersch, son épouse, qui lui survécut plus de trente ans, ne se départit jamais de sa fidélité inconditionnelle à la « patrie du socialisme », dont l’écroulement, en 1991, fut pour elle un drame personnel. Mais au-delà de cet aveuglement, qu’ils ont partagé avec d’innombrables croyants dans les matins qui chantent après le grand soir, il y a le mystère de cet enracinement d’une idéologie venue d’ailleurs dans la France populaire des usines, la mine et des chantiers.

Un appareil à socialiser les sauvageons

Annette Wieviorka évoque avec un art du récit fondé sur une érudition impeccable le monde d’où sont issus Maurice et Jeannette : celui des Ch’tis où les gars descendaient à la mine à 13 ans, et où les filles étaient envoyées trimer dans les filatures avant d’être pubères. On naissait, vivait et mourait dans la classe ouvrière, et toute tentative de sortie individuelle de cette condition était considérée comme une forme de traîtrise.

L’ambition affichée de ces communistes, issus d’un monde ouvrier soumis à des conditions de vie lamentables, était de faire triompher cette révolution émancipatrice dont la lumière venait de l’Est. Elle n’a pas eu lieu − fort heureusement −, mais il faut rendre au PCF l’hommage que l’on doit à une instance sociale qui a permis de « civiliser » la horde des ruraux déracinés par la révolution industrielle. Secondé par une multitude d’« organisations de masse », syndicats, mouvements de jeunesse, clubs sportifs et associations culturelles, le PCF a longtemps disputé à l’Église catholique la primauté dans la prise en charge des besoins collectifs des classes populaires. Il existait, à cette époque, dans les cités et les corons, un appareil à socialiser les sauvageons dont nous faisons aujourd’hui la cruelle expérience de l’absence.

Le destin personnel de Maurice et de Jeannette ne s’est jamais distingué de celui de ce collectif dont ils étaient devenus l’incarnation quasi mystique. La certitude que la classe ouvrière avait une mission sacrée à accomplir les a empêchés de percevoir la réalité des choses. Cela porte, par exemple, Maurice Thorez à défendre, contre toute évidence, la « paupérisation absolue » des ouvriers dans la France des Trente glorieuses, et Jeannette Vermeersch à s’opposer farouchement au contrôle des naissances, dans lequel elle voyait une tentative « néo-malthusienne » d’empêcher la classe ouvrière de croître et de se multiplier…

Que faudrait-il aujourd’hui pour que ce pan de notre histoire soit revisité par le plus grand nombre ? Lire Annette Wieviorka, bien sûr, mais son exigence d’historienne l’a détournée d’écrire, sur ce sujet, le best-seller de l’été, qui aurait été une grande histoire d’amour sur vague fond politique. Un film, peut-être, un de ces biopics dont le genre commence à produire quelques bonnes pellicules comme le Gainsbourg de Joann Sfar. Avec, pourquoi pas, Dany Boon dans le rôle de Maurice et Sandrine Kiberlain dans celui de Jeannette.

Maurice et Jeannette. Biographie du couple Thorez

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Gare au garage!

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Tous les Parisiens le savent : difficile, voire impossible de se garer dans le mal nommé quartier des Champs, même en pleine nuit au mois d’août. Et quand par miracle, on trouve une place libre, c’est quatre euros de l’heure cash, si toutefois le parcmètre n’est pas hors service.

Un parcours du combattant qu’un automobiliste malin a su éviter hier vers quatre heures du mat’, en allant parquer sa Clio dans la cour du 55, Faubourg Saint-Honoré, un ensemble immobilier relevant certes du patrimoine national, mais pas exactement ouvert au public, même quand son locataire habituel est en congés payés au Cap Nègre.

D’après les premiers éléments de l’enquête, l’individu en question se serait pointé comme une fleur devant le portail de l’Elysée, où il aurait allumé un beau gyrophare tout bleu. Le policier de faction à l’entrée a, comme il se doit, appelé les gendarmes. Ne voyant rien venir, il a laissé l’impétrant aller se garer dans la cour d’honneur du palais, où celui-ci sera finalement interpellé par la maréchaussée arrivée avec un léger retard, qu’on croyait réservé à leurs collègues carabiniers. Aux dernières nouvelles le conducteur méditerait sur le stationnement illégal dans un service psychiatrique.

Ce fait divers –quoique d’été- n’appellerait pas plus de commentaires, s’il ne projetait une lumière crue sur les méfaits de la RGPP. Seule la rigueur budgétaire peut expliquer qu’on rogne sur le contingent nocturne de gendarmes chargés de protéger l’enceinte présidentielle contre une attaque terroriste, une invasion monégasque ou un coup d’Etat estrosiste.

Et sans cette même rigueur, jamais le policier de faction n’aurait pu imaginer qu’un officiel accrédité au Palais puisse rouler en Clio…