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Yvonne Beauvais, femme ardente

Yvonne Beauvais, religieuse et résistante décorée par de Gaulle, a transformé son couvent en clinique moderne et a courageusement caché des Juifs et des résistants pendant la guerre, avant d’être torturée par la Gestapo. Mais son mysticisme, marqué par des phénomènes surnaturels, a suscité la méfiance, conduisant l’Église à abandonner sa canonisation en 1960 avec l’argument « Trop de miracles ». Jean de Saint-Cheron retrace son destin fascinant…


Notre époque matérialiste supporte difficilement l’intrusion du surnaturel dans nos vies de consommateurs soumis à l’immédiateté et à l’horizontalité. Dès que l’on parle de mystique, de phénomènes irrationnels, de prophéties, de stigmates, de bilocation, de visions autres que celles sous psychotropes, la société du Spectacle crie à la supercherie et s’imagine devant un tableau des Peintures noires de Goya. On ne comprend rien à l’épopée de Jeanne d’Arc, à son message universel, lorsqu’elle brûle devant une foule sidérée. On méprise les paroles de Saint-Bernard, prononcées en 1146, sur la colline de Vézelay, exhortant les paysans illettrés à le rejoindre pour grossir les rangs de la Deuxième croisade. On ne comprend guère mieux l’Appel du 18-Juin du général de Gaulle si l’on n’admet pas un acte dicté par l’irrationnel. Même le Vatican, parfois, se méfie des « miracles » et refuse de les reconnaitre. « Trop de miracles », déclare l’inquisition de l’Église de Rome, en 1960, après avoir examiné le cas d’Yvonne Beauvais, morte le 3 février 1951, des suites d’un cancer du sein, à l’âge de quarante-neuf ans. Le dossier de canonisation est alors définitivement refermé.

DR.

Mais qui était cette femme ? Une mythomane ? Une illuminée ? Une malade rongée par l’absence du « phallus symbolique » ? Ou une femme trop libre, à la volonté de fer, dans une société patriarcale ? Dans un livre passionnant, qui se lit comme un roman de Simenon, Jean de Saint-Cheron mène l’enquête au pays de cette belle jeune femme qui se fit religieuse à l’âge de 26 ans et transforma le monastère des Augustines de Malestroit en une clinique moderne. Pas mal pour une prétendue possédée. On le suit pas à pas dans la Bretagne tellurique, sous les ornières du ciel, cette Bretagne « parsemée de bosquets de chênes, de menhirs et d’Intermarché ‘’Les Mousquetaires’’ ». On découvre le couvent gothique, les boules bleues des hortensias, les silhouettes massives des taiseux qui passent sans vous regarder. C’est le territoire d’Yvonne Beauvais, connue sous le nom d’Yvonne-Aimée de Malestroit. Son dévouement, sa bravoure, sa foi méritaient un livre de cette dimension. Jean de Saint-Chéron lui rend un vibrant hommage tout en n’hésitant pas à éclairer les zones sombres de sa personnalité. Sans être une « sainte bataillienne », les crises mystiques d’Yvonne obligent à la prudence tant les phénomènes de stigmates et de prémonitions, ainsi que ses visions violentes, sont formidables. L’auteur nous apprend qu’elle fut également une grande résistante, ce qui n’est pas rien dans une France collaborationniste. Durant la Seconde Guerre mondiale, la Mère supérieure est gaulliste. Malestroit cache massivement des résistants, des parachutistes alliés, sans oublier cette jeune juive qui échappe aux wagons plombés. Yvonne est arrêtée par la Gestapo, elle subit la torture, ne parle pas, à l’instar de Jean Moulin qui aura le visage détruit par les coups. Cette femme, par son courage, devient comme une sœur des suppliciées de Ravensbrück. Extrait : « Quand on la torture le 17 février 1943 à la prison du Cherche-Midi, alors que des plaintes cauchemardesques s’échappent des cellules voisines, Yvonne Beauvais ne hurle pas. Le benêt qui la violente la regarde danser sur ses orteils, tandis que ses épaules se déforment sous les assauts du cuir. Elle souffre en silence. » Elle sera décorée de la Légion d’honneur par le général de Gaulle. C’était une époque où cette décoration signifiait quelque chose.

Pour la comprendre, et l’aimer, il y a cette lettre écrite à Marguerite Villemont, datée du 2 novembre 1925 : « Ce soir, en visitant des tombes de famille, des amis, des connaissances, je sentais un bonheur intense m’envahir. Oh ! si le monde pouvait comprendre ce qu’est vraiment la mort. Mourir, c’est enfin sortir du moi borné et se jeter dans l’infini de Dieu. »

Jean de Saint-Cheron, Malestroit, Vie et mort d’une résistante mystique, Grasset. 224 pages.

Le rond, maître du jeu

Monsieur Nostalgie nous parle de Jacques Villeret (1951 – 2005), disparu il y a vingt ans, et qui a fait l’objet d’un documentaire « Drôlement tragique » réalisé par Christophe Duchiron, diffusé sur France 3 et visible en replay sur la plateforme France TV


Quand d’habitude, la télévision évoque Jacques Villeret, elle psychologise à mort. Elle sort les violons et le pathos englue les images d’archives. Elle se repaît des douleurs du comédien, il en était rempli, à ras-bord même, pour bien nous instruire que derrière la vedette, l’homme fracassé et instable, sommeillait. Que derrière les rôles, la misère sourde des existences sur un fil criait son désespoir ; alcool, divorce, fisc, origine, Villeret est, à lui seul, une mine d’or pour les contempteurs du divan. Un provincial venu de Loches, fils d’un agent d’entretien et d’une mère coiffeuse qui a décroché l’un des plus difficiles concours d’Etat, un exemple de la méritocratie des planches, formé par Louis Seigner. Oh que oui, il a morflé, il est mort à 53 ans, à quelques jours de son anniversaire. Il buvait à en perdre la raison. Il n’arrivait pas à réguler ses démons. Quand on a dit ça, on n’a absolument rien dit du comédien, de ses performances et de la trace qu’il laisse derrière lui.

Phénoménal

Le documentaire n’élude rien de ses drames personnels, ses déambulations pathétiques et de son caractère virant du doux mélancolique aux récoltes amères, du petit Tourangeau rondouillard à la bête écorchée après le spectacle, mais surtout, il nous montre Villeret le virtuose, en action, dans des extraits où sa voix, son visage, ses gestes et sa fantaisie produisent un effet bœuf. Villeret était un phénomène, à l’instar de Depardieu ou de Carmet. Il est lui-même et mille rôles à la fois. La marque des très grands. Ses fêlures nourrissaient-elles l’acteur ? On s’en fout. Les coulisses, les combines, les transformations, les errements, on s’en fiche, car le public féroce juge la performance pure. Il juge le travail fini et non les brouillons, les « peut-être », les « excuses », les « j’aurais pu mieux faire si… ». La mécanique ombrageuse des acteurs, leur carburant ou leurs trucs pour parvenir à leurs fins nous sont bien égal. Le public paye sa place pour un moment de divertissement, dramatique ou comique, et parfois, s’il est chanceux – avec Villeret, il était extrêmement chanceux – il entrevoit les reflets de l’Art, dans un seul en scène ou dans dix minutes de bravoure à l’écran.

Au-dessus du lot

Avec Villeret, l’Art est gagnant à tous les coups. Ses complices du Conservatoire, Nathalie Baye notamment, ont été subjugués par son sens du jeu inné et profond, sa perpétuelle dualité entre le visible et le rentré, Villeret excellait dans les masques interchangeables. C’était un bonze timide, et puis, la seconde d’après, par une expression, par un travail et des dons peu communs, il se mouvait en romantique pensif ou en bouc-émissaire tendre. Le public qui ne pardonne pas les turpitudes des célébrités lui était attaché pudiquement, viscéralement. Tous les acteurs qui interviennent dans ce documentaire, Weber, Lhermitte, ou les metteurs en scène Leconte, Lelouch ou Ribes répètent les mêmes qualificatifs : « au-dessus du lot » et « surdoué ». Ses performances au cinéma sont désormais des moments d’anthologie, je le préfère dans la Denrée que dans Papy, et dans Robert et Robert que dans Pignon. Il me semble qu’il y a maldonne dans l’analyse générale, on loue son talent en affirmant qu’il nous ressemblait, qu’il était l’étendard de notre humanité vacillante, qu’il vengeait tous les écorchés et les exclus. Au contraire, je crois qu’il nous fascinait car il était à des années-lumière de nous, il était un monstre sacré. Le public ne s’y trompe pas, il le plébiscitait pour voir quelque chose d’unique, de rare, de friable et d’une émotion scintillante. Ce que le commun des mortels est bien incapable de produire dans son quotidien. Le documentaire ne laisse aucun doute sur la maestria de Villeret dans Garçon ! ou La Soupe aux choux, il surclasse Montand et Funès, il leur mange la soupe sur la tête. Il vole avec les aigles. Je ne me lasse pas de le revoir dans « Circulez y a rien à voir ! » que Patrice Leconte n’apprécie pourtant guère, alors que cette comédie me ravit par son empreinte nostalgique. Je garde en mémoire ce que Villeret dit à Michel Blanc : « Tu me fais peur, qu’est-ce que tu mijotes ? ».


1 heure

https://www.france.tv/documentaires/documentaires-art-et-culture/6845761-jacques-villeret-drolement-tragique.html

Quand la Silicon Valley débranche le wokisme

Le ralliement à Trump d’Elon Musk, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos illustre le chamboulement qui s’opère dans les hautes sphères au rayon visionnaires. Il est devenu impossible de suivre la bêtise vaniteuse des anciennes élites, tant leurs procès rituels en « fascisme » ou en « complotisme » ont obscurci les clairvoyances.


Bonne nouvelle : la crise d’encéphalite dont souffre le monde intellectuel français depuis des décennies a trouvé son vaccin. Les penseurs embrumés qui voient de la niaiserie à appeler un chat un chat se montrent réceptifs à l’épreuve du nez dans le réel. Cette approche rudimentaire, expérimentée aux États-Unis, a déjà éteint quelques feux dans les cerveaux. Le remède contre la contagion utopiste s’annonce prometteur. Donald Trump en est le promoteur avec sa « révolution du réel ». Le nouveau président américain, qui a prêté serment le 20 janvier, n’est certes pas du sérail des clercs : les beaux esprits persistent majoritairement à ne voir en lui qu’un lourdaud. Néanmoins, sa force d’attraction révèle une excellence dans le passage à l’acte. Cette dextérité est moins sophistiquée que celle des vendeurs de nuages, mais elle est plus convaincante. Ce savoir-faire tient à un pragmatisme et à une indifférence aux morsures de la meute. L’affolement de l’intelligentsia rétive à la piqûre du terrain laisse voir la fragilité de sa gonflette cérébrale.

Le ralliement à Trump d’Elon Musk, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos, pionniers géniaux de la Silicon Valley, illustre le chamboulement qui s’opère dans les hautes sphères des visionnaires. Il est vrai qu’il est devenu impossible de suivre la bêtise vaniteuse des anciennes « élites », tant leurs accusations rituelles en « fascisme » ou en « complotisme » ont obscurci les clairvoyances. Quand la ministre Aurore Bergé, qui sait prendre le vent, déclare : « Ce n’est pas être d’extrême droite que de dire les faits » (Europe1/CNews, 5 janvier), elle exprime une évidence qui, si elle n’a pas encore atteint son camp « progressiste », met déjà en péril la tyrannie des penseurs de travers, des marcheurs sur la tête, des déconstructeurs de ce qui fonctionne bien. L’offensive de la Macronie contre les empêcheurs de ratiociner entre soi achève de caricaturer le pouvoir actuel en club vétilleux et intolérant. L’oligarchie politique découvre, avec la reconnaissance post-mortem des alertes visionnaires de Jean-Marie Le Pen, disparu le 7 janvier, son impuissance à maintenir la chape de plomb du politiquement correct et de ses charabias.

À lire aussi du même auteur : La victoire culturelle de Trump sonne le glas du vieux monde

Entendre Emmanuel Macron, devant la conférence des ambassadeurs, accuser Musk d’être le fer de lance d’une « nouvelle internationale réactionnaire » dit son enfermement manichéen. Le Premier ministre François Bayrou revêt les mêmes « habits neufs du terrorisme intellectuel » (Jean Sévillia) lorsqu’il voit dans le patron de X (ex-Twitter) la figure du « nouveau désordre mondial ». De quoi ces camelots en pensées éclairantes ont-ils peur ? D’entendre les peuples gronder. La libéralisation des réseaux sociaux, qui subissaient les contrôles des États et le militantisme des vérificateurs de faits (« fact-checkeurs »), a été vue comme « une menace pour la démocratie » par Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale. La ministre du numérique, Clara Chappaz, a mis en garde contre les « fausses opinions ». Ces apparatchiks ont été rejoints par tout ce que la gauche compte de mal embouchés et de cagots. Les censeurs réclament, après CNews, le boycott ou l’interdiction de X. La presse de cour dresse ses listes de parias. Cette France-là a tourné le dos à Mirabeau. Il écrivit, dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. »

La crise de l’intelligence, liée à la peur des faits, a fait des ravages chez les décideurs. Leur univers paranoïaque les a amenés à assimiler la contradiction à un « propos haineux » méritant la sanction. Dans cette dystopie, le confort intellectuel ne tolère que la pensée unique. Pour ne pas désigner des musulmans, les viols de fillettes anglaises commis par des gangs pakistanais en Grande-Bretagne durant des années ont été occultés par la police, la justice et la presse, avant que Musk s’en émeuve. Zuckerberg a avoué avoir cédé aux pressions du FBI et de la Maison-Blanche en imposant l’omerta de Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) sur les magouilles du fils Biden en Ukraine, ou sur les effets secondaires du vaccin Covid. L’ex-commissaire européen Thierry Breton a menacé, de son bras long, de faire annuler les élections en Allemagne, à l’instar des élections roumaines, en cas de victoire de l’AfD jugée trop à droite. Le gouvernement français, incarnation du centrisme immobile, se montre incapable d’aborder les sujets existentiels pour leur préférer des marchandages entre partis afin d’assurer sa survie. Le petit monde pense petitement. Le lapsus de la porte-parole du gouvernement, Sophie Primas, proposant le 3 janvier, à l’issue du premier Conseil des ministres, de rendre compte du « conseil municipal », était un aveu.

Comment s’étonner, dans ce contexte qui fait de l’impertinent esprit français une anomalie, de voir la santé mentale érigée en grande cause nationale ? Les alertes apocalyptiques sur les virus ou le climat ont démoralisé les plus vulnérables. Le pays prend des allures d’asile psychiatrique quand l’homme enceint est promu par le Planning familial ou quand les délires « transgenrés » deviennent accessibles aux adolescents. À Lyon, la majorité écologiste a subventionné une formation d’agents municipaux pour qu’ils prennent en compte « les intérêts des vivants non humains » afin de dialoguer avec le coquelicot ou le bouleau pleureur (Le Figaro, 19 décembre 2024). Sébastien Delogu (LFI) s’est comparé, sur Twitch, à un oiseau pour réclamer la fin des frontières. Dans Libération (16 janvier), Geoffroy de Lagasnerie a proposé d’« abolir la notion de crime ». D’autres réclament l’égalité entre l’homme et l’animal, etc.

Mais l’antidote est à portée de main. Justin Trudeau, figure du conformisme, a déjà démissionné. Avant Trump, George Orwell avait donné le mode d’emploi de la guérison : « L’évidence, le stupide bon sens et la vérité doivent être défendus. Les truismes sont vrais. Il faut s’appuyer là-dessus. Les pierres sont dures, l’eau est mouillée, les objets qui tombent sont soumis aux lois de la gravité. Cela une fois admis, tout le reste s’ensuit1. » À suivre, donc.

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  1. Cité par Pierre Boncenne dans Le Parapluie de Simon Leys, Philippe Rey, 2015. ↩︎

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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In the court of Philippe Vilain

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Lille. Comme à Amiens : un samedi après-midi pluvieux, humide et noirâtre comme le museau d’une tanche. Je me suis réfugié dans un café, près du quartier de Wazemmes ; il y fait bon et doux comme dans le cou de ma Sauvageonne, mon amoureuse. Je commande un expresso.

Il n’y en a pas l’après-midi, me répond le garçon, jeune et brun, au sourire estudiantin. On fait juste des allongés.

Va pour un allongé ! Faute de m’allonger, je m’assois ; pas n’importe où : à une table qui renferme, façon vitrine, une machine à coudre Singer. Original. Mes pieds reposent sur une manière de plateau qui doit servir à actionner la bête de métal sombre. Ça me plaît bien ; je ne sais pas pourquoi. Ça doit me rappeler les temps anciens ; des copines de ma mère en possédaient. Des femmes de cheminots de Tergnier (Aisne) qui arrondissaient les fins mois en exerçant leurs talents de couturières. Ma mère, elle, bossait chez Bigoudi, une usine de confection, puis comme vendeuse au Prisunic local. Ce fut dans ce dernier magasin qu’un jour de printemps de 1968, j’achetais mon premier disque pop, « Oh Lord, My Lord », des Pop Tops, un groupe espagnol. J’avais opté pour ce single car il y avait le mot « pop » dans le nom de la formation. C’est si loin tout ça. Quelques gorgées d’allongé et mon attention est attirée par la bande son programmée dans le bistrot. Très sixties et seventies. Le presque vieillard que je suis adore. Soudain la chanson « In the court of Crimson King », de King Crimson, explose dans l’estaminet. La guitare de Robert Fripp ; le mellotron. Tout me revient dans la tronche. Je me revois chez Odette, café de Saint-Quentin (Aisne), fief des élèves du lycée Henri-Martin où je faisais mes humanités. Nous nous y retrouvions, nous les apprentis musiciens, guitaristes minuscules, batteurs, violonistes virtuoses (dont Pierre Blanchard qui fit ensuite carrière), multi-instrumentiste arrangeur (le regretté Hugues Le Bars – père du chanteur Féloche -, qui s’illustra quelques années plus tard au côté de Maurice Béjart). La nostalgie m’envahit. Odeur du Casanis que nous consommions en abondance. J’ouvre Mauvais élève, magnifique dernier récit de Philippe Vilain (Robert Laffont ; 246 p.) Une fois encore, plongée dans le passé. Philippe y raconte avec une sincérité désarmante son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte au sein d’une famille normande d’origine très modeste. L’alcoolisme du père ; les pleurs de ce dernier quand le pavillon familial est saisi par la justice. C’est bouleversant. Il évoque son orientation vers les formations professionnelles et administratives où il s’ennuie jusqu’au jour où il découvre la littérature (dont Marguerite Duras), la lecture et l’écriture. Survient alors sa passion avec un écrivain célèbre : Annie Ernaux.

Elle est beaucoup plus âgée que lui. Qu’importe ! Ils s’aiment ; ils cheminent. Elle l’entraîne dans sa sublime maison de Cergy-Pontoise qui n’a rien à voir avec les habitations bétonnées de la ville nouvelle. Elle se dit du peuple ; il se rend compte qu’elle est, en fait, issue de la petite bourgeoisie commerçante. Le vrai fils de prolétaires, c’est lui. « Mon histoire est celle d’un miraculé social », écrit-il. Ils finiront par se séparer. Trois jours plus tard, je me plongeai dans la lecture de Coco perdu, de Louis Guilloux, réédité en poche chez Folio, avec une préface d’… Annie Ernaux. Étrange coïncidence, vous ne trouvez pas ?

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La guerre des nerds

On croyait que le monde de la tech et des réseaux sociaux assurerait la suprématie du wokisme jusqu’à la fin des temps. Autant dire que le virage spectaculaire de Musk puis de Zuckerberg a semé la panique dans le camp du Bien où on attaque ouvertement une liberté d’expression qui, selon Le Monde, est devenue l’arme des conservateurs. Il faut croire que la censure est celle des progressistes.


On n’a pas tous lu McLuhan, mais on a tous appris que le média, c’est le message – autrement dit, que le tuyau façonne le contenu. Nés de l’accouplement entre la recherche militaire et le mouvement hippie, internet et le réseau planétaire (World Wide Web) allaient logiquement accoucher d’un monde sans entraves et sans temps morts (lire l’analyse historique de Gil Mihaely, pages 44-47). Sans frontières, et surtout sans verticalité. La technologie donnait corps à l’utopie communiste. Tous les hommes de bonne volonté du monde allaient se donner la main et organiser entre les cultures un échange égalitaire et profitable à tous. Je caricature à peine. Pendant les années 1990, on a vu débouler dans le débat toutes sortes de ravis de la crèche numérique. L’avenir radieux était à portée de clic. Un certain Pierre Lévy, après avoir élaboré une World philosophie, annonça la Cyberdémocratie. Internet allait supprimer la guerre et la famine. Et créer un homme nouveau – le pire c’est que cette partie de la prophétie s’est réalisée.

La révolution numérique a bouleversé tous les aspects de l’existence, elle n’a pas supprimé ces ressorts puissants des sociétés humaines que sont la compétition, l’appétit de pouvoir et la quête de profit. Le mythe fondateur est resté. À la génération suivante, lorsque de petits génies chevelus sortis des campus de la côte ouest inventent les réseaux sociaux dans leur garage, il se réactive spontanément. Qui critiquerait un réseau social, deux termes évoquant la grande fraternité humaine ? D’ailleurs, à l’époque, sur Facebook, on n’a pas, alors, des followers, mais des amis.

La nouvelle alliance Zuckerberg-Trump-Musk

La tech version Zuckerberg s’allie naturellement au gauchisme de Park Avenue, épousant les causes woke en vogue sur les campus, censurant à tour de bras les points de vue décrétés inacceptables de France Inter au New York Times. Alors que, dans tout l’Occident, monte le vote populiste, les réseaux sociaux contribuent à maintenir l’hégémonie culturelle de la gauche en privilégiant, dans le grand bastringue des opinions et des émotions, celles qui sont conformes à leurs mystérieuses « valeurs », valeurs traduites en code informatique dans l’alambic du fact-checking et des algorithmes.

Dans les salons progressistes, la conversion de Zuckerberg au trumpisme (disséquée par Loup Viallet, pages 50-52) est un coup de poignard dans le dos. Au risque de chagriner les idéalistes, elle ne s’explique pas par une subite prise de conscience démocratique, mais par les intérêts bien compris d’un secteur qui doit, pour répondre aux défis de l’IA, mettre un bémol à sa passion du climat (lire Jeremy Stubbs, pages 54-57). En tout cas, le gars y va fort : dans une sorte d’autocritique stalinienne inversée, il confesse avoir cédé aux pressions de l’administration Biden pour privilégier certains contenus. Désormais, comme sur X, la règle sera l’absence de règles.

La noble croisade contre les fake news cachait-elle de subtils stimuli idéologiques, on n’ose le croire. La plupart des agents inconscients de ce combat culturel n’y voient pas malice, puisqu’ils croient dur comme fer que leurs opinions sont la vérité.

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En attendant, c’est la panique au quartier général, où l’on pensait détenir pour l’éternité le droit d’arbitrer les élégances morales. Alors que les grandes entreprises abandonnent leurs programmes Diversité-Équité-Inclusion et que Blanche-Neige retrouve ses sept nains (la Belle au bois dormant attend toujours le retour de son prince congédié pour masculinité toxique), le camp du Bien perd ses nerfs. L’affolement de la presse qui ne trouve pas de mots assez durs ni d’hyperbole assez saignante pour qualifier le patron de X, désormais portraituré en nazi, est un spectacle assez réjouissant. Les adorateurs habituels de la libération de la parole fulminent de découvrir qu’elle bénéficie désormais à leurs adversaires. « Le free speech est devenu l’arme des conservateurs », se désole Le Monde. On en conclut que celle des progressistes, c’est la censure.

Dans les chaumières réacs, où l’élection de Trump était attendue avec autant de ferveur que l’arrivée du Messie dans les synagogues (et qui a finalement eu lieu avant), on ne cache pas sa joie. Musk, Zuckerberg-version musclée et les autres ont beau jeu de se présenter comme les défenseurs de la majorité silencieuse méprisée par les médias convenables.

Avec Donald et les « bros » (les brothers), la tech sera le porte-voix des sans-voix et des somewhere – des dépossédés, dirait Guilluy. Les jours du wokisme sont comptés, s’enthousiasme Samuel Lafont (pages 48-49).

Le risque est d’aboutir à une domination symétrique, comme dans cette nouvelle de Buzzati où les Américains deviennent communistes et les Russes capitalistes, de sorte que la guerre froide recommence dans l’autre sens. Autrement dit, s’il s’agit de remplacer le biais progressiste par un biais populiste, on ne sera guère avancés.

Tout réguler ou tout accepter ?

Il faut dire que la question de la bonne régulation est quasiment insoluble. Il est déjà difficile de définir les limites acceptables à la liberté d’expression au niveau d’une communauté nationale. À l’échelle planétaire, c’est impossible. Chacun fait ou pas la police chez soi en recourant à une panoplie allant de la surveillance policière à la liberté presque sans limites. Les lois nationales peinent cependant à rivaliser avec les règles édictées par les mastodontes américains.

Si on en croit leurs dirigeants, X et Meta fonctionnent désormais comme un marché totalement concurrentiel.

Le droit de dire n’importe quoi devient quasi absolu, le seul correctif étant apporté par les « notes de la communauté », autrement dit par vous et moi. Mais qui va se donner la peine d’expliquer à des platistes ou à des adorateurs de l’oignon qu’ils se trompent, après tout chacun sa lubie. Or, à partir du moment où tout le monde a le droit de s’exprimer, c’est la capacité à être entendu et relayé qui fait la différence. Et ce n’est pas le meilleur qui gagne, mais le plus bruyant ou celui qui surfe le mieux sur les émotions du moment.

Les inconvénients de la liberté sont toujours préférables à ceux de la censure. En attendant, ni la vox populi, qui peut déboucher sur la tyrannie de la majorité et la chasse en meute, ni la modération institutionnelle, qui repose nécessairement sur des partis-pris idéologiques, ne garantissent un débat à la loyale, c’est-à-dire un échange d’arguments entre gens civilisés. À vrai dire, notre seule chance d’approcher cet objectif serait de détruire la calamité historique qu’on appelle les réseaux sociaux. Mais on ne fera pas rentrer le tube dans le dentifrice.

Résistant

Alors que la Corse s’impose de plus en plus comme un décor de cinéma, les récents films tournés sur l’île oscillent entre réalisme et clichés. Si Le Royaume a remporté l’adhésion du public malgré une vision édulcorée du grand banditisme, Le Mohican de Frédéric Farrucci s’impose comme une alternative bien plus tranchante.


Le Mohican, de Frédéric Farrucci. Sortie le 12 février

Seul contre tous

Ces derniers mois, on a assisté en salles à une curieuse floraison de films se déroulant en Corse. Pour le meilleur (Borgo), mais aussi pour le pire (Le Royaume).

Or, c’est ce dernier qui a remporté tous les suffrages, en dépit de son incroyable tendance à donner une image pour le moins édulcorée et trompeuse du grand banditisme et du monde de la drogue.

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C’est pourquoi on lui préfère nettement le dernier rejeton de cette nouvelle vague insulaire, Le Mohican, de Frédéric Farrucci, avec l’excellent Alexis Manenti dans le rôle d’un berger qui se rebelle contre la pègre locale et immobilière. Jamais réellement aimable, le héros n’en demeure pas moins la victime de pratiques qui défigurent et déshonorent la Corse.

Et le film ne fait de cadeau à personne, stigmatisant notamment une jeune génération autonomiste provocatrice et sans scrupules. Le tout dans des paysages naturels à la beauté sidérante qu’il convient de préserver impérativement.

Architecte rescapé

En mêlant drame intime et fresque historique, The Brutalist retrace le parcours d’un architecte rescapé de la Shoah qui tente, à travers son art, de donner un nouvel élan au monde qui l’entoure.


The Brutalist, de Brady Corbet. Sortie le 12 février.

Le nombre d’or

The Brutalist : pour une fois, les distributeurs français ont bien fait de conserver le titre original de ce film en langue anglaise réalisé par l’acteur et réalisateur américain Brady Corbet, couronné par le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise en 2024.

S’il s’agit d’une histoire fictive, ce portrait d’un architecte juif hongrois appelé Laszlo Toth, rescapé de la Shoah (génialement incarné par Adrien Brody), s’appuie sur l’étude minutieuse et documentée de ce que fut le mouvement architectural post-Holocauste du « brutalisme ».

Né dans les années 1950, s’inspirant des travaux de Le Corbusier, notamment sa Cité radieuse, ce courant réputé est fondé sur des lignes épurées et l’absence d’ornement, des éléments de béton brut et une palette monochrome.

Le film est une formidable plongée dans le destin d’un homme qui, après avoir été confronté au chaos et au néant, tente avec l’architecture de redonner un sens à la vie de ses contemporains.

Le plus parfait des amis

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Un échange épistolaire de plus de quarante ans unit Michel Déon et Pierre Joannon, entre passion littéraire, Irlande et Méditerranée. Leur « Correspondance 1973-2016 » dévoile une amitié vibrante.


« Vous êtes le plus parfait des amis. Vous êtes toujours là où il faut avec cette solidité qui ne doit rien à la raison et tout au cœur. » Qui ne rêve pas de lire ces mots sous la plume d’un aîné s’adressant à lui ? Pierre Joannon, bien connu pour ses livres sur l’Irlande, a eu cette chance. Auteur de quelques livres talismans, comme L’Hiver du Connétable. De Gaulle et l’Irlande, un court essai qui laisse une marque indélébile sur ses lecteurs, il a rencontré Déon vers 1973. Dans un précédent essai, Une Amitié vagabonde, il rassemblait, peu après sa disparition, des textes de Michel Déon (1919-2016) pour célébrer quarante ans d’amitié et d’amour partagé pour l’Irlande, de culte de la grande Bleue aussi, car les deux amis, quoique adorateurs du vent et de la brume celtiques, demeuraient fils de la Méditerranée, au point de fonder, à Antibes, un prix Audiberti, attribué aux plus brillants chantres du Mare nostrum.

À lire aussi, Christopher Gérard : Michel Déon et Pierre Joannon: pour l’amour de l’Irlande

La copieuse Correspondance 1973 – 2016 que Pierre Joannon publie aujourd’hui, plus de quatre cents lettres et cartes, se place, elle aussi, « sous le signe de l’amitié sur fond d’horizon irlandais et méditerranéen »… même si, précise Déon, « il est bien difficile d’être celte et hellène à la fois ». En quatre décennies, l’aîné, devenu académicien, et le cadet, très actif dans les études irlandaises, ne cessent de se voir à Paris, Antibes ou dans la comté de Galway, et surtout de s’écrire et de s’échanger des nouvelles sur la vie littéraire (L’Atelier du roman revient souvent sous la plume de Déon, de même que certains noms : Morand, Raspail, Dupré, quelques jeunes gens prometteurs…), la politique irlandaise (Déon se montre un lecteur attentif de l’Irish Times), la bibliophilie, les chevaux, le whiskey (Joannon est le fondateur du Jameson Club, où se retrouvent Déon, Greene, Burgess, Raspail…).

Le tournage du Taxi mauve, avec les inoubliables Peter Ustinov et Charlotte Rampling, donne lieu à toutes sortes de commentaires parfois agacés de l’écrivain. Quelques allusion à Maurras ou à l’Algérie française (un mystérieux voyage à Rome chez Susini et ses pistoleros), l’annonce d’un ultime roman qualifié de « démentiel », encore inédit, l’éloge de deux confrères, Kaddour et Sansal, primés grâce à Déon (« ce choix est bon pour la chère Algérie qui sortira un peu de sa prison ») maintiennent l’intérêt du lecteur jusqu’à ces ultimes mots, de décembre 2016 : « Vivent les livres ».

Un magnifique témoignage de fidélité à l’ami disparu.


Michel Déon et Pierre Joannon, Correspondance 1973-2016, La Thébaïde.

Correspondance 1973-2016

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En France, en 2025, même la Star Ac’ devient un espace d’affrontements identitaires

Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique, Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. «J’aime qu’on me contredise!» pourrait être sa devise.


Longtemps, j’ai pensé que cela ne changerait jamais. Qu’il serait toujours possible de dialoguer sans s’accorder sur tout.

Au collège Jules Ferry à Langon (33), dans mon équipe de basket et à l’école de musique, j’ignorais la religion de mes copains.

Le dimanche, à la table de mon grand-oncle, ancien résistant et déporté, maire et conseiller général communiste d’une terre entre Garonne et coteaux, se retrouvaient, autour d’une lamproie ou d’une alose, le curé de la paroisse et des barons de la droite locale. Dès son arrivée tonitruante, Robert Escarpit avait l’habitude de dévorer tous les chocolats. Quand je questionnais mon grand-oncle sur son dernier échange téléphonique avec Chaban-Delmas, il avait toujours la même réponse : « Quelques souvenirs en commun. » Pour sa dernière campagne électorale, lors d’une soirée de collage d’affiches (on ajoutait du verre pilé à la colle pour ne pas être arraché par les concurrents), un militant du FN a arrêté sa voiture, baissé sa vitre et craché : « On aurait dû le fumer à Dachau. » Cela fut la seule morsure dans cette fin des années 1980 pour lesquelles j’éprouve tendresse et nostalgie.

À l’université Michel de Montaigne, à Bordeaux, Sylvain était chiraquien, Patrick vaguement anar et Thomas se passionnait pour les radicaux valoisiens. Nos soirées de poker étaient animées. Quand nous perdions, avec nos verres pleins et nos portefeuilles vides, Sylvain nous faisait crédit en inscrivant nos dettes sur un papier où nous devions apposer notre signature. Après, il s’agissait tout simplement de dérober le document. Ça gueulait un peu, puis on riait beaucoup. 

À lire aussi, Olivier Dartigolles : « Alors Olivier, il est comment ton Bayrou? »

Aujourd’hui, que sont mes amis de droite devenus ?

Si je n’ai pas aimé la soirée place de la République avec des crétins célébrant la mort de Jean-Marie Le Pen, j’ai rappelé lors de débats médiatiques le contenu précis de ce qui précédait et suivait le « détail ». « Je suis un passionné aussi par l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, je me pose un certain nombre de questions et je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé, je n’ai pas pu moi-même en voir, je n’ai pas étudié spécialement la question. » Puis : « Ce n’est pas une vérité révélée à laquelle tout le monde doit croire. C’est une obligation morale ? Je dis qu’il y a des historiens qui débattent de cette question. » Il n’emploie jamais le terme « génocide ». Quand Élisabeth Lévy me répond que « le détail nous a beaucoup indignés mais il n’a eu aucune conséquence sur la vie des juifs », et qu’il ne faut aujourd’hui retenir de Le Pen qu’un visionnaire sur l’immigration ou la sécurité, cela m’apparaît tout simplement inacceptable. A-t-il été possible d’en discuter ensemble ? Non.

Je n’ai pas pu avoir de débat, pourtant légitime et indispensable, sur l’élection de Donald Trump, car cette « victoire culturelle » ne tarderait pas, m’a-t-on dit, à s’imposer dans le reste du monde occidental… J’ai vu quelques masques tomber. Fini la rigolade, on ne discute plus ! Le paradoxe est de les voir adopter exactement les mêmes comportements obtus et dogmatiques que ceux qu’ils n’ont cessé de pourfendre en parlant de France Inter et de la « bien-pensance de gauche ». Siamois d’une même tragédie où le débat d’idées, l’altérité et la complexité sont remplacés par une fièvre permanente.

Je déteste cette époque où chacun choisit ses sujets et ses victimes – et il m’arrive d’en faire autant –, où même la Star Academy, avec une finale entre Ebony et Marine, devient un espace d’affrontements identitaires.

Que s’est-il passé ?

« Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta »

Et avec eux, cette chronique.

Le Tournoi des 6 Nations, du rugby et des hymnes nationaux

Le deuxième et très attendu match du Tournoi des 6 nations, entre l’Angleterre et la France, aura lieu à Twickenham à 17h45 heure française…


Le Tournoi des 6 Nations est synonyme d’hiver qui entame son crépuscule et de crépuscules qui repoussent leur entame, de tenues maculées de boue, de sueur et de sang, de mêlées disputées dans les derniers frimas qui laisseront place aux premières douceurs du printemps et forcément de rivalités entre nations historiquement rivales, avec en point d’orgue le Crunch (rencontre entre la France et l’Angleterre) et la Calcutta Cup (entre l’Écosse et la Perfide Albion). Symbolisant à peu près tout cela à la fois, les hymnes y sont entonnés, plus que partout ailleurs, avec ferveur, un sentiment national puisant dans les profondeurs de l’Histoire et parfois quelques larmes dans les yeux.

Call of Ireland. Particularité rugbystique, l’équipe irlandaise regroupe les quatre provinces de l’île d’Émeraude (Leinster, Munster, Connacht, mais aussi… l’Ulster) ; à l’hymne national de la République d’Irlande  (Amhrán na bhFiann ou Chanson du soldat) s’ajoute donc le beaucoup plus vibrant Call for Ireland qui inclut l’Irlande du Nord ; dans l’histoire dramatique, on retiendra l’interprétation en 2007 face aux Anglais à Croke Park – le stade habituellement dédié au rugby étant en rénovation -, là même où des soldats britanniques massacrèrent des Irlandais lors d’un match de foot gaélique en 1920 en pleine guerre anglo-irlandaise.

God Save the King. Pendant le long règne d’Elisabeth II, c’est la reine que l’hymne anglais célébra ; depuis l’accession sur le trône de Charles III, c’est à lui que s’adresse cette courte prière chantée ; l’air servit même un temps de chant patriotique dans de nombreux autres pays, dont les États-Unis avant que ceux-ci se choisirent Star Spangled Banner comme chant national – en référence à la bannière étoilée continuant de flotter aux premières lueurs de l’aube à Baltimore assiégé par les… Britanniques –  ; la petite histoire raconte que Lully pourrait être l’auteur de la mélodie, et même s’il est difficile d’y croire, agissons, comme dans un western, « quand la légende est plus belle que la réalité, imprimons la légende » ; en matière de rugby Swing Low, Sweet Chariot est néanmoins beaucoup plus clairement associé au XV à la rose que God Save the King

Flower of Scotland. Assister à l’hymne écossais en direct de Murrayfield, antre du XV au chardon, est une émotion difficilement comparable ; entamé à la cornemuse et terminé a capella, il rappelle les combats de Robert Ier d’Ecosse contre Edouard III d’Angleterre (dont le sobriquet est accompagné d’un bruyant « bastard » ajouté dans le texte par les supporters en tartan) et évoque les collines et les vallons du pays ; jugé trop violent par les fragiles dont l’époque regorge, certains ont déjà voulu l’interdire, mission impossible au pays de William Wallace.

Hen Wlad fy Nhadau. Si l’hymne écossais est le plus émouvant, son pendant gallois chanté à tue-tête dans un Millenium Stadium chauffé à blanc et vêtu de rouge est sans doute le plus puissant. C’est en se promenant sur les bords de la rivière Rhondda, dans le sud pastoral du pays, que germa l’idée dans l’esprit de James James ; au Pays de Galles, contrairement à d’autres nations du rugby, le ballon ovale est d’extraction ouvrière, ajoutant un surcroît de force à ce chant évoquant la terre des ancêtres, « braves guerriers, si nobles et si vaillants, qui versèrent leur sang pour la liberté » ; l’air est connu des Bretons qui l’empruntèrent à leurs cousins gallois pour composer le Bro gozh ma zadoù.

Ce n’est qu’en 2017 que l’Inno di Mameli devint officiellement l’hymne italien, plus d’un siècle après qu’il fut entonné pour la première fois dans le contexte de la création d’un Etat encore morcelé ; il évoque les « Fratelli d’Italia », ces « frères d’Italie » au service d’un pays qui s’est « soulevé avec le casque de Scipion » ; détail qui ne manque pas de piquant, l’auteur de l’hymne, le poète Goffredo Mameli, fut tué par des… Français en 1849.

Enfin, la Marseillaise, chant de guerre pour l’armée du Rhin et hymne contre la tyrannie, dont les premiers couplets ont été rédigés par Rouget de Lisle, fut commandée par le maire de Strasbourg après que la France eut déclaré la guerre à l’Autriche ; repris ensuite par les fédérés marseillais qui assiégèrent les Tuileries, l’hymne devint officiellement celui de la France sous la Troisième République en 1879 ; son rythme fut modifié à plusieurs reprises, par Giscard et Mitterrand ; gageons qu’il donne un surplus de force et de courage à Antoine Dupont, Thomas Ramos et Louis Bielle-Biarrey jusqu’au terme du Tournoi.

Yvonne Beauvais, femme ardente

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Jean de Saint-Cheron © JF PAGA.

Yvonne Beauvais, religieuse et résistante décorée par de Gaulle, a transformé son couvent en clinique moderne et a courageusement caché des Juifs et des résistants pendant la guerre, avant d’être torturée par la Gestapo. Mais son mysticisme, marqué par des phénomènes surnaturels, a suscité la méfiance, conduisant l’Église à abandonner sa canonisation en 1960 avec l’argument « Trop de miracles ». Jean de Saint-Cheron retrace son destin fascinant…


Notre époque matérialiste supporte difficilement l’intrusion du surnaturel dans nos vies de consommateurs soumis à l’immédiateté et à l’horizontalité. Dès que l’on parle de mystique, de phénomènes irrationnels, de prophéties, de stigmates, de bilocation, de visions autres que celles sous psychotropes, la société du Spectacle crie à la supercherie et s’imagine devant un tableau des Peintures noires de Goya. On ne comprend rien à l’épopée de Jeanne d’Arc, à son message universel, lorsqu’elle brûle devant une foule sidérée. On méprise les paroles de Saint-Bernard, prononcées en 1146, sur la colline de Vézelay, exhortant les paysans illettrés à le rejoindre pour grossir les rangs de la Deuxième croisade. On ne comprend guère mieux l’Appel du 18-Juin du général de Gaulle si l’on n’admet pas un acte dicté par l’irrationnel. Même le Vatican, parfois, se méfie des « miracles » et refuse de les reconnaitre. « Trop de miracles », déclare l’inquisition de l’Église de Rome, en 1960, après avoir examiné le cas d’Yvonne Beauvais, morte le 3 février 1951, des suites d’un cancer du sein, à l’âge de quarante-neuf ans. Le dossier de canonisation est alors définitivement refermé.

DR.

Mais qui était cette femme ? Une mythomane ? Une illuminée ? Une malade rongée par l’absence du « phallus symbolique » ? Ou une femme trop libre, à la volonté de fer, dans une société patriarcale ? Dans un livre passionnant, qui se lit comme un roman de Simenon, Jean de Saint-Cheron mène l’enquête au pays de cette belle jeune femme qui se fit religieuse à l’âge de 26 ans et transforma le monastère des Augustines de Malestroit en une clinique moderne. Pas mal pour une prétendue possédée. On le suit pas à pas dans la Bretagne tellurique, sous les ornières du ciel, cette Bretagne « parsemée de bosquets de chênes, de menhirs et d’Intermarché ‘’Les Mousquetaires’’ ». On découvre le couvent gothique, les boules bleues des hortensias, les silhouettes massives des taiseux qui passent sans vous regarder. C’est le territoire d’Yvonne Beauvais, connue sous le nom d’Yvonne-Aimée de Malestroit. Son dévouement, sa bravoure, sa foi méritaient un livre de cette dimension. Jean de Saint-Chéron lui rend un vibrant hommage tout en n’hésitant pas à éclairer les zones sombres de sa personnalité. Sans être une « sainte bataillienne », les crises mystiques d’Yvonne obligent à la prudence tant les phénomènes de stigmates et de prémonitions, ainsi que ses visions violentes, sont formidables. L’auteur nous apprend qu’elle fut également une grande résistante, ce qui n’est pas rien dans une France collaborationniste. Durant la Seconde Guerre mondiale, la Mère supérieure est gaulliste. Malestroit cache massivement des résistants, des parachutistes alliés, sans oublier cette jeune juive qui échappe aux wagons plombés. Yvonne est arrêtée par la Gestapo, elle subit la torture, ne parle pas, à l’instar de Jean Moulin qui aura le visage détruit par les coups. Cette femme, par son courage, devient comme une sœur des suppliciées de Ravensbrück. Extrait : « Quand on la torture le 17 février 1943 à la prison du Cherche-Midi, alors que des plaintes cauchemardesques s’échappent des cellules voisines, Yvonne Beauvais ne hurle pas. Le benêt qui la violente la regarde danser sur ses orteils, tandis que ses épaules se déforment sous les assauts du cuir. Elle souffre en silence. » Elle sera décorée de la Légion d’honneur par le général de Gaulle. C’était une époque où cette décoration signifiait quelque chose.

Pour la comprendre, et l’aimer, il y a cette lettre écrite à Marguerite Villemont, datée du 2 novembre 1925 : « Ce soir, en visitant des tombes de famille, des amis, des connaissances, je sentais un bonheur intense m’envahir. Oh ! si le monde pouvait comprendre ce qu’est vraiment la mort. Mourir, c’est enfin sortir du moi borné et se jeter dans l’infini de Dieu. »

Jean de Saint-Cheron, Malestroit, Vie et mort d’une résistante mystique, Grasset. 224 pages.

Le rond, maître du jeu

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Jacques Villeret, Jane Birkin et Michel Blanc, "Circulez y'a rien a voir" de Patrice Leconte, 1983 © NANA PRODUCTIONS/SIPA

Monsieur Nostalgie nous parle de Jacques Villeret (1951 – 2005), disparu il y a vingt ans, et qui a fait l’objet d’un documentaire « Drôlement tragique » réalisé par Christophe Duchiron, diffusé sur France 3 et visible en replay sur la plateforme France TV


Quand d’habitude, la télévision évoque Jacques Villeret, elle psychologise à mort. Elle sort les violons et le pathos englue les images d’archives. Elle se repaît des douleurs du comédien, il en était rempli, à ras-bord même, pour bien nous instruire que derrière la vedette, l’homme fracassé et instable, sommeillait. Que derrière les rôles, la misère sourde des existences sur un fil criait son désespoir ; alcool, divorce, fisc, origine, Villeret est, à lui seul, une mine d’or pour les contempteurs du divan. Un provincial venu de Loches, fils d’un agent d’entretien et d’une mère coiffeuse qui a décroché l’un des plus difficiles concours d’Etat, un exemple de la méritocratie des planches, formé par Louis Seigner. Oh que oui, il a morflé, il est mort à 53 ans, à quelques jours de son anniversaire. Il buvait à en perdre la raison. Il n’arrivait pas à réguler ses démons. Quand on a dit ça, on n’a absolument rien dit du comédien, de ses performances et de la trace qu’il laisse derrière lui.

Phénoménal

Le documentaire n’élude rien de ses drames personnels, ses déambulations pathétiques et de son caractère virant du doux mélancolique aux récoltes amères, du petit Tourangeau rondouillard à la bête écorchée après le spectacle, mais surtout, il nous montre Villeret le virtuose, en action, dans des extraits où sa voix, son visage, ses gestes et sa fantaisie produisent un effet bœuf. Villeret était un phénomène, à l’instar de Depardieu ou de Carmet. Il est lui-même et mille rôles à la fois. La marque des très grands. Ses fêlures nourrissaient-elles l’acteur ? On s’en fout. Les coulisses, les combines, les transformations, les errements, on s’en fiche, car le public féroce juge la performance pure. Il juge le travail fini et non les brouillons, les « peut-être », les « excuses », les « j’aurais pu mieux faire si… ». La mécanique ombrageuse des acteurs, leur carburant ou leurs trucs pour parvenir à leurs fins nous sont bien égal. Le public paye sa place pour un moment de divertissement, dramatique ou comique, et parfois, s’il est chanceux – avec Villeret, il était extrêmement chanceux – il entrevoit les reflets de l’Art, dans un seul en scène ou dans dix minutes de bravoure à l’écran.

Au-dessus du lot

Avec Villeret, l’Art est gagnant à tous les coups. Ses complices du Conservatoire, Nathalie Baye notamment, ont été subjugués par son sens du jeu inné et profond, sa perpétuelle dualité entre le visible et le rentré, Villeret excellait dans les masques interchangeables. C’était un bonze timide, et puis, la seconde d’après, par une expression, par un travail et des dons peu communs, il se mouvait en romantique pensif ou en bouc-émissaire tendre. Le public qui ne pardonne pas les turpitudes des célébrités lui était attaché pudiquement, viscéralement. Tous les acteurs qui interviennent dans ce documentaire, Weber, Lhermitte, ou les metteurs en scène Leconte, Lelouch ou Ribes répètent les mêmes qualificatifs : « au-dessus du lot » et « surdoué ». Ses performances au cinéma sont désormais des moments d’anthologie, je le préfère dans la Denrée que dans Papy, et dans Robert et Robert que dans Pignon. Il me semble qu’il y a maldonne dans l’analyse générale, on loue son talent en affirmant qu’il nous ressemblait, qu’il était l’étendard de notre humanité vacillante, qu’il vengeait tous les écorchés et les exclus. Au contraire, je crois qu’il nous fascinait car il était à des années-lumière de nous, il était un monstre sacré. Le public ne s’y trompe pas, il le plébiscitait pour voir quelque chose d’unique, de rare, de friable et d’une émotion scintillante. Ce que le commun des mortels est bien incapable de produire dans son quotidien. Le documentaire ne laisse aucun doute sur la maestria de Villeret dans Garçon ! ou La Soupe aux choux, il surclasse Montand et Funès, il leur mange la soupe sur la tête. Il vole avec les aigles. Je ne me lasse pas de le revoir dans « Circulez y a rien à voir ! » que Patrice Leconte n’apprécie pourtant guère, alors que cette comédie me ravit par son empreinte nostalgique. Je garde en mémoire ce que Villeret dit à Michel Blanc : « Tu me fais peur, qu’est-ce que tu mijotes ? ».


1 heure

https://www.france.tv/documentaires/documentaires-art-et-culture/6845761-jacques-villeret-drolement-tragique.html

Quand la Silicon Valley débranche le wokisme

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© CNP/AdMedia/SIPA

Le ralliement à Trump d’Elon Musk, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos illustre le chamboulement qui s’opère dans les hautes sphères au rayon visionnaires. Il est devenu impossible de suivre la bêtise vaniteuse des anciennes élites, tant leurs procès rituels en « fascisme » ou en « complotisme » ont obscurci les clairvoyances.


Bonne nouvelle : la crise d’encéphalite dont souffre le monde intellectuel français depuis des décennies a trouvé son vaccin. Les penseurs embrumés qui voient de la niaiserie à appeler un chat un chat se montrent réceptifs à l’épreuve du nez dans le réel. Cette approche rudimentaire, expérimentée aux États-Unis, a déjà éteint quelques feux dans les cerveaux. Le remède contre la contagion utopiste s’annonce prometteur. Donald Trump en est le promoteur avec sa « révolution du réel ». Le nouveau président américain, qui a prêté serment le 20 janvier, n’est certes pas du sérail des clercs : les beaux esprits persistent majoritairement à ne voir en lui qu’un lourdaud. Néanmoins, sa force d’attraction révèle une excellence dans le passage à l’acte. Cette dextérité est moins sophistiquée que celle des vendeurs de nuages, mais elle est plus convaincante. Ce savoir-faire tient à un pragmatisme et à une indifférence aux morsures de la meute. L’affolement de l’intelligentsia rétive à la piqûre du terrain laisse voir la fragilité de sa gonflette cérébrale.

Le ralliement à Trump d’Elon Musk, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos, pionniers géniaux de la Silicon Valley, illustre le chamboulement qui s’opère dans les hautes sphères des visionnaires. Il est vrai qu’il est devenu impossible de suivre la bêtise vaniteuse des anciennes « élites », tant leurs accusations rituelles en « fascisme » ou en « complotisme » ont obscurci les clairvoyances. Quand la ministre Aurore Bergé, qui sait prendre le vent, déclare : « Ce n’est pas être d’extrême droite que de dire les faits » (Europe1/CNews, 5 janvier), elle exprime une évidence qui, si elle n’a pas encore atteint son camp « progressiste », met déjà en péril la tyrannie des penseurs de travers, des marcheurs sur la tête, des déconstructeurs de ce qui fonctionne bien. L’offensive de la Macronie contre les empêcheurs de ratiociner entre soi achève de caricaturer le pouvoir actuel en club vétilleux et intolérant. L’oligarchie politique découvre, avec la reconnaissance post-mortem des alertes visionnaires de Jean-Marie Le Pen, disparu le 7 janvier, son impuissance à maintenir la chape de plomb du politiquement correct et de ses charabias.

À lire aussi du même auteur : La victoire culturelle de Trump sonne le glas du vieux monde

Entendre Emmanuel Macron, devant la conférence des ambassadeurs, accuser Musk d’être le fer de lance d’une « nouvelle internationale réactionnaire » dit son enfermement manichéen. Le Premier ministre François Bayrou revêt les mêmes « habits neufs du terrorisme intellectuel » (Jean Sévillia) lorsqu’il voit dans le patron de X (ex-Twitter) la figure du « nouveau désordre mondial ». De quoi ces camelots en pensées éclairantes ont-ils peur ? D’entendre les peuples gronder. La libéralisation des réseaux sociaux, qui subissaient les contrôles des États et le militantisme des vérificateurs de faits (« fact-checkeurs »), a été vue comme « une menace pour la démocratie » par Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale. La ministre du numérique, Clara Chappaz, a mis en garde contre les « fausses opinions ». Ces apparatchiks ont été rejoints par tout ce que la gauche compte de mal embouchés et de cagots. Les censeurs réclament, après CNews, le boycott ou l’interdiction de X. La presse de cour dresse ses listes de parias. Cette France-là a tourné le dos à Mirabeau. Il écrivit, dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. »

La crise de l’intelligence, liée à la peur des faits, a fait des ravages chez les décideurs. Leur univers paranoïaque les a amenés à assimiler la contradiction à un « propos haineux » méritant la sanction. Dans cette dystopie, le confort intellectuel ne tolère que la pensée unique. Pour ne pas désigner des musulmans, les viols de fillettes anglaises commis par des gangs pakistanais en Grande-Bretagne durant des années ont été occultés par la police, la justice et la presse, avant que Musk s’en émeuve. Zuckerberg a avoué avoir cédé aux pressions du FBI et de la Maison-Blanche en imposant l’omerta de Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) sur les magouilles du fils Biden en Ukraine, ou sur les effets secondaires du vaccin Covid. L’ex-commissaire européen Thierry Breton a menacé, de son bras long, de faire annuler les élections en Allemagne, à l’instar des élections roumaines, en cas de victoire de l’AfD jugée trop à droite. Le gouvernement français, incarnation du centrisme immobile, se montre incapable d’aborder les sujets existentiels pour leur préférer des marchandages entre partis afin d’assurer sa survie. Le petit monde pense petitement. Le lapsus de la porte-parole du gouvernement, Sophie Primas, proposant le 3 janvier, à l’issue du premier Conseil des ministres, de rendre compte du « conseil municipal », était un aveu.

Comment s’étonner, dans ce contexte qui fait de l’impertinent esprit français une anomalie, de voir la santé mentale érigée en grande cause nationale ? Les alertes apocalyptiques sur les virus ou le climat ont démoralisé les plus vulnérables. Le pays prend des allures d’asile psychiatrique quand l’homme enceint est promu par le Planning familial ou quand les délires « transgenrés » deviennent accessibles aux adolescents. À Lyon, la majorité écologiste a subventionné une formation d’agents municipaux pour qu’ils prennent en compte « les intérêts des vivants non humains » afin de dialoguer avec le coquelicot ou le bouleau pleureur (Le Figaro, 19 décembre 2024). Sébastien Delogu (LFI) s’est comparé, sur Twitch, à un oiseau pour réclamer la fin des frontières. Dans Libération (16 janvier), Geoffroy de Lagasnerie a proposé d’« abolir la notion de crime ». D’autres réclament l’égalité entre l’homme et l’animal, etc.

Mais l’antidote est à portée de main. Justin Trudeau, figure du conformisme, a déjà démissionné. Avant Trump, George Orwell avait donné le mode d’emploi de la guérison : « L’évidence, le stupide bon sens et la vérité doivent être défendus. Les truismes sont vrais. Il faut s’appuyer là-dessus. Les pierres sont dures, l’eau est mouillée, les objets qui tombent sont soumis aux lois de la gravité. Cela une fois admis, tout le reste s’ensuit1. » À suivre, donc.

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  1. Cité par Pierre Boncenne dans Le Parapluie de Simon Leys, Philippe Rey, 2015. ↩︎

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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In the court of Philippe Vilain

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DR.

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Lille. Comme à Amiens : un samedi après-midi pluvieux, humide et noirâtre comme le museau d’une tanche. Je me suis réfugié dans un café, près du quartier de Wazemmes ; il y fait bon et doux comme dans le cou de ma Sauvageonne, mon amoureuse. Je commande un expresso.

Il n’y en a pas l’après-midi, me répond le garçon, jeune et brun, au sourire estudiantin. On fait juste des allongés.

Va pour un allongé ! Faute de m’allonger, je m’assois ; pas n’importe où : à une table qui renferme, façon vitrine, une machine à coudre Singer. Original. Mes pieds reposent sur une manière de plateau qui doit servir à actionner la bête de métal sombre. Ça me plaît bien ; je ne sais pas pourquoi. Ça doit me rappeler les temps anciens ; des copines de ma mère en possédaient. Des femmes de cheminots de Tergnier (Aisne) qui arrondissaient les fins mois en exerçant leurs talents de couturières. Ma mère, elle, bossait chez Bigoudi, une usine de confection, puis comme vendeuse au Prisunic local. Ce fut dans ce dernier magasin qu’un jour de printemps de 1968, j’achetais mon premier disque pop, « Oh Lord, My Lord », des Pop Tops, un groupe espagnol. J’avais opté pour ce single car il y avait le mot « pop » dans le nom de la formation. C’est si loin tout ça. Quelques gorgées d’allongé et mon attention est attirée par la bande son programmée dans le bistrot. Très sixties et seventies. Le presque vieillard que je suis adore. Soudain la chanson « In the court of Crimson King », de King Crimson, explose dans l’estaminet. La guitare de Robert Fripp ; le mellotron. Tout me revient dans la tronche. Je me revois chez Odette, café de Saint-Quentin (Aisne), fief des élèves du lycée Henri-Martin où je faisais mes humanités. Nous nous y retrouvions, nous les apprentis musiciens, guitaristes minuscules, batteurs, violonistes virtuoses (dont Pierre Blanchard qui fit ensuite carrière), multi-instrumentiste arrangeur (le regretté Hugues Le Bars – père du chanteur Féloche -, qui s’illustra quelques années plus tard au côté de Maurice Béjart). La nostalgie m’envahit. Odeur du Casanis que nous consommions en abondance. J’ouvre Mauvais élève, magnifique dernier récit de Philippe Vilain (Robert Laffont ; 246 p.) Une fois encore, plongée dans le passé. Philippe y raconte avec une sincérité désarmante son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte au sein d’une famille normande d’origine très modeste. L’alcoolisme du père ; les pleurs de ce dernier quand le pavillon familial est saisi par la justice. C’est bouleversant. Il évoque son orientation vers les formations professionnelles et administratives où il s’ennuie jusqu’au jour où il découvre la littérature (dont Marguerite Duras), la lecture et l’écriture. Survient alors sa passion avec un écrivain célèbre : Annie Ernaux.

Elle est beaucoup plus âgée que lui. Qu’importe ! Ils s’aiment ; ils cheminent. Elle l’entraîne dans sa sublime maison de Cergy-Pontoise qui n’a rien à voir avec les habitations bétonnées de la ville nouvelle. Elle se dit du peuple ; il se rend compte qu’elle est, en fait, issue de la petite bourgeoisie commerçante. Le vrai fils de prolétaires, c’est lui. « Mon histoire est celle d’un miraculé social », écrit-il. Ils finiront par se séparer. Trois jours plus tard, je me plongeai dans la lecture de Coco perdu, de Louis Guilloux, réédité en poche chez Folio, avec une préface d’… Annie Ernaux. Étrange coïncidence, vous ne trouvez pas ?

Mauvais élève

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La guerre des nerds

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Steve Wozniak et Steve Jobs dans leur garage, travaillant avec ce qui semble être un ordinateur Apple II, vers 1977 © D.R.

On croyait que le monde de la tech et des réseaux sociaux assurerait la suprématie du wokisme jusqu’à la fin des temps. Autant dire que le virage spectaculaire de Musk puis de Zuckerberg a semé la panique dans le camp du Bien où on attaque ouvertement une liberté d’expression qui, selon Le Monde, est devenue l’arme des conservateurs. Il faut croire que la censure est celle des progressistes.


On n’a pas tous lu McLuhan, mais on a tous appris que le média, c’est le message – autrement dit, que le tuyau façonne le contenu. Nés de l’accouplement entre la recherche militaire et le mouvement hippie, internet et le réseau planétaire (World Wide Web) allaient logiquement accoucher d’un monde sans entraves et sans temps morts (lire l’analyse historique de Gil Mihaely, pages 44-47). Sans frontières, et surtout sans verticalité. La technologie donnait corps à l’utopie communiste. Tous les hommes de bonne volonté du monde allaient se donner la main et organiser entre les cultures un échange égalitaire et profitable à tous. Je caricature à peine. Pendant les années 1990, on a vu débouler dans le débat toutes sortes de ravis de la crèche numérique. L’avenir radieux était à portée de clic. Un certain Pierre Lévy, après avoir élaboré une World philosophie, annonça la Cyberdémocratie. Internet allait supprimer la guerre et la famine. Et créer un homme nouveau – le pire c’est que cette partie de la prophétie s’est réalisée.

La révolution numérique a bouleversé tous les aspects de l’existence, elle n’a pas supprimé ces ressorts puissants des sociétés humaines que sont la compétition, l’appétit de pouvoir et la quête de profit. Le mythe fondateur est resté. À la génération suivante, lorsque de petits génies chevelus sortis des campus de la côte ouest inventent les réseaux sociaux dans leur garage, il se réactive spontanément. Qui critiquerait un réseau social, deux termes évoquant la grande fraternité humaine ? D’ailleurs, à l’époque, sur Facebook, on n’a pas, alors, des followers, mais des amis.

La nouvelle alliance Zuckerberg-Trump-Musk

La tech version Zuckerberg s’allie naturellement au gauchisme de Park Avenue, épousant les causes woke en vogue sur les campus, censurant à tour de bras les points de vue décrétés inacceptables de France Inter au New York Times. Alors que, dans tout l’Occident, monte le vote populiste, les réseaux sociaux contribuent à maintenir l’hégémonie culturelle de la gauche en privilégiant, dans le grand bastringue des opinions et des émotions, celles qui sont conformes à leurs mystérieuses « valeurs », valeurs traduites en code informatique dans l’alambic du fact-checking et des algorithmes.

Dans les salons progressistes, la conversion de Zuckerberg au trumpisme (disséquée par Loup Viallet, pages 50-52) est un coup de poignard dans le dos. Au risque de chagriner les idéalistes, elle ne s’explique pas par une subite prise de conscience démocratique, mais par les intérêts bien compris d’un secteur qui doit, pour répondre aux défis de l’IA, mettre un bémol à sa passion du climat (lire Jeremy Stubbs, pages 54-57). En tout cas, le gars y va fort : dans une sorte d’autocritique stalinienne inversée, il confesse avoir cédé aux pressions de l’administration Biden pour privilégier certains contenus. Désormais, comme sur X, la règle sera l’absence de règles.

La noble croisade contre les fake news cachait-elle de subtils stimuli idéologiques, on n’ose le croire. La plupart des agents inconscients de ce combat culturel n’y voient pas malice, puisqu’ils croient dur comme fer que leurs opinions sont la vérité.

A lire aussi, Causeur #131: Panique dans le camp du bien: la tech passe à droite

En attendant, c’est la panique au quartier général, où l’on pensait détenir pour l’éternité le droit d’arbitrer les élégances morales. Alors que les grandes entreprises abandonnent leurs programmes Diversité-Équité-Inclusion et que Blanche-Neige retrouve ses sept nains (la Belle au bois dormant attend toujours le retour de son prince congédié pour masculinité toxique), le camp du Bien perd ses nerfs. L’affolement de la presse qui ne trouve pas de mots assez durs ni d’hyperbole assez saignante pour qualifier le patron de X, désormais portraituré en nazi, est un spectacle assez réjouissant. Les adorateurs habituels de la libération de la parole fulminent de découvrir qu’elle bénéficie désormais à leurs adversaires. « Le free speech est devenu l’arme des conservateurs », se désole Le Monde. On en conclut que celle des progressistes, c’est la censure.

Dans les chaumières réacs, où l’élection de Trump était attendue avec autant de ferveur que l’arrivée du Messie dans les synagogues (et qui a finalement eu lieu avant), on ne cache pas sa joie. Musk, Zuckerberg-version musclée et les autres ont beau jeu de se présenter comme les défenseurs de la majorité silencieuse méprisée par les médias convenables.

Avec Donald et les « bros » (les brothers), la tech sera le porte-voix des sans-voix et des somewhere – des dépossédés, dirait Guilluy. Les jours du wokisme sont comptés, s’enthousiasme Samuel Lafont (pages 48-49).

Le risque est d’aboutir à une domination symétrique, comme dans cette nouvelle de Buzzati où les Américains deviennent communistes et les Russes capitalistes, de sorte que la guerre froide recommence dans l’autre sens. Autrement dit, s’il s’agit de remplacer le biais progressiste par un biais populiste, on ne sera guère avancés.

Tout réguler ou tout accepter ?

Il faut dire que la question de la bonne régulation est quasiment insoluble. Il est déjà difficile de définir les limites acceptables à la liberté d’expression au niveau d’une communauté nationale. À l’échelle planétaire, c’est impossible. Chacun fait ou pas la police chez soi en recourant à une panoplie allant de la surveillance policière à la liberté presque sans limites. Les lois nationales peinent cependant à rivaliser avec les règles édictées par les mastodontes américains.

Si on en croit leurs dirigeants, X et Meta fonctionnent désormais comme un marché totalement concurrentiel.

Le droit de dire n’importe quoi devient quasi absolu, le seul correctif étant apporté par les « notes de la communauté », autrement dit par vous et moi. Mais qui va se donner la peine d’expliquer à des platistes ou à des adorateurs de l’oignon qu’ils se trompent, après tout chacun sa lubie. Or, à partir du moment où tout le monde a le droit de s’exprimer, c’est la capacité à être entendu et relayé qui fait la différence. Et ce n’est pas le meilleur qui gagne, mais le plus bruyant ou celui qui surfe le mieux sur les émotions du moment.

Les inconvénients de la liberté sont toujours préférables à ceux de la censure. En attendant, ni la vox populi, qui peut déboucher sur la tyrannie de la majorité et la chasse en meute, ni la modération institutionnelle, qui repose nécessairement sur des partis-pris idéologiques, ne garantissent un débat à la loyale, c’est-à-dire un échange d’arguments entre gens civilisés. À vrai dire, notre seule chance d’approcher cet objectif serait de détruire la calamité historique qu’on appelle les réseaux sociaux. Mais on ne fera pas rentrer le tube dans le dentifrice.

Résistant

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Alexis Manenti © Koro Films

Alors que la Corse s’impose de plus en plus comme un décor de cinéma, les récents films tournés sur l’île oscillent entre réalisme et clichés. Si Le Royaume a remporté l’adhésion du public malgré une vision édulcorée du grand banditisme, Le Mohican de Frédéric Farrucci s’impose comme une alternative bien plus tranchante.


Le Mohican, de Frédéric Farrucci. Sortie le 12 février

Seul contre tous

Ces derniers mois, on a assisté en salles à une curieuse floraison de films se déroulant en Corse. Pour le meilleur (Borgo), mais aussi pour le pire (Le Royaume).

Or, c’est ce dernier qui a remporté tous les suffrages, en dépit de son incroyable tendance à donner une image pour le moins édulcorée et trompeuse du grand banditisme et du monde de la drogue.

A lire aussi: Saint Paddington

C’est pourquoi on lui préfère nettement le dernier rejeton de cette nouvelle vague insulaire, Le Mohican, de Frédéric Farrucci, avec l’excellent Alexis Manenti dans le rôle d’un berger qui se rebelle contre la pègre locale et immobilière. Jamais réellement aimable, le héros n’en demeure pas moins la victime de pratiques qui défigurent et déshonorent la Corse.

Et le film ne fait de cadeau à personne, stigmatisant notamment une jeune génération autonomiste provocatrice et sans scrupules. Le tout dans des paysages naturels à la beauté sidérante qu’il convient de préserver impérativement.

Architecte rescapé

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Adam Brody et Guy Pierce © A24

En mêlant drame intime et fresque historique, The Brutalist retrace le parcours d’un architecte rescapé de la Shoah qui tente, à travers son art, de donner un nouvel élan au monde qui l’entoure.


The Brutalist, de Brady Corbet. Sortie le 12 février.

Le nombre d’or

The Brutalist : pour une fois, les distributeurs français ont bien fait de conserver le titre original de ce film en langue anglaise réalisé par l’acteur et réalisateur américain Brady Corbet, couronné par le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise en 2024.

S’il s’agit d’une histoire fictive, ce portrait d’un architecte juif hongrois appelé Laszlo Toth, rescapé de la Shoah (génialement incarné par Adrien Brody), s’appuie sur l’étude minutieuse et documentée de ce que fut le mouvement architectural post-Holocauste du « brutalisme ».

Né dans les années 1950, s’inspirant des travaux de Le Corbusier, notamment sa Cité radieuse, ce courant réputé est fondé sur des lignes épurées et l’absence d’ornement, des éléments de béton brut et une palette monochrome.

Le film est une formidable plongée dans le destin d’un homme qui, après avoir été confronté au chaos et au néant, tente avec l’architecture de redonner un sens à la vie de ses contemporains.

Le plus parfait des amis

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Michel Deon, écrivain français et membre de l'Académie française à Paris le 13 février 2004 © ANDERSEN ULF/SIPA

Un échange épistolaire de plus de quarante ans unit Michel Déon et Pierre Joannon, entre passion littéraire, Irlande et Méditerranée. Leur « Correspondance 1973-2016 » dévoile une amitié vibrante.


« Vous êtes le plus parfait des amis. Vous êtes toujours là où il faut avec cette solidité qui ne doit rien à la raison et tout au cœur. » Qui ne rêve pas de lire ces mots sous la plume d’un aîné s’adressant à lui ? Pierre Joannon, bien connu pour ses livres sur l’Irlande, a eu cette chance. Auteur de quelques livres talismans, comme L’Hiver du Connétable. De Gaulle et l’Irlande, un court essai qui laisse une marque indélébile sur ses lecteurs, il a rencontré Déon vers 1973. Dans un précédent essai, Une Amitié vagabonde, il rassemblait, peu après sa disparition, des textes de Michel Déon (1919-2016) pour célébrer quarante ans d’amitié et d’amour partagé pour l’Irlande, de culte de la grande Bleue aussi, car les deux amis, quoique adorateurs du vent et de la brume celtiques, demeuraient fils de la Méditerranée, au point de fonder, à Antibes, un prix Audiberti, attribué aux plus brillants chantres du Mare nostrum.

À lire aussi, Christopher Gérard : Michel Déon et Pierre Joannon: pour l’amour de l’Irlande

La copieuse Correspondance 1973 – 2016 que Pierre Joannon publie aujourd’hui, plus de quatre cents lettres et cartes, se place, elle aussi, « sous le signe de l’amitié sur fond d’horizon irlandais et méditerranéen »… même si, précise Déon, « il est bien difficile d’être celte et hellène à la fois ». En quatre décennies, l’aîné, devenu académicien, et le cadet, très actif dans les études irlandaises, ne cessent de se voir à Paris, Antibes ou dans la comté de Galway, et surtout de s’écrire et de s’échanger des nouvelles sur la vie littéraire (L’Atelier du roman revient souvent sous la plume de Déon, de même que certains noms : Morand, Raspail, Dupré, quelques jeunes gens prometteurs…), la politique irlandaise (Déon se montre un lecteur attentif de l’Irish Times), la bibliophilie, les chevaux, le whiskey (Joannon est le fondateur du Jameson Club, où se retrouvent Déon, Greene, Burgess, Raspail…).

Le tournage du Taxi mauve, avec les inoubliables Peter Ustinov et Charlotte Rampling, donne lieu à toutes sortes de commentaires parfois agacés de l’écrivain. Quelques allusion à Maurras ou à l’Algérie française (un mystérieux voyage à Rome chez Susini et ses pistoleros), l’annonce d’un ultime roman qualifié de « démentiel », encore inédit, l’éloge de deux confrères, Kaddour et Sansal, primés grâce à Déon (« ce choix est bon pour la chère Algérie qui sortira un peu de sa prison ») maintiennent l’intérêt du lecteur jusqu’à ces ultimes mots, de décembre 2016 : « Vivent les livres ».

Un magnifique témoignage de fidélité à l’ami disparu.


Michel Déon et Pierre Joannon, Correspondance 1973-2016, La Thébaïde.

Correspondance 1973-2016

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En France, en 2025, même la Star Ac’ devient un espace d’affrontements identitaires

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Ebony et Marine attendant les résultats de la grande finale de la Star Academy le 26 janvier 2025 © JP PARIENTE/SIPA

Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique, Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. «J’aime qu’on me contredise!» pourrait être sa devise.


Longtemps, j’ai pensé que cela ne changerait jamais. Qu’il serait toujours possible de dialoguer sans s’accorder sur tout.

Au collège Jules Ferry à Langon (33), dans mon équipe de basket et à l’école de musique, j’ignorais la religion de mes copains.

Le dimanche, à la table de mon grand-oncle, ancien résistant et déporté, maire et conseiller général communiste d’une terre entre Garonne et coteaux, se retrouvaient, autour d’une lamproie ou d’une alose, le curé de la paroisse et des barons de la droite locale. Dès son arrivée tonitruante, Robert Escarpit avait l’habitude de dévorer tous les chocolats. Quand je questionnais mon grand-oncle sur son dernier échange téléphonique avec Chaban-Delmas, il avait toujours la même réponse : « Quelques souvenirs en commun. » Pour sa dernière campagne électorale, lors d’une soirée de collage d’affiches (on ajoutait du verre pilé à la colle pour ne pas être arraché par les concurrents), un militant du FN a arrêté sa voiture, baissé sa vitre et craché : « On aurait dû le fumer à Dachau. » Cela fut la seule morsure dans cette fin des années 1980 pour lesquelles j’éprouve tendresse et nostalgie.

À l’université Michel de Montaigne, à Bordeaux, Sylvain était chiraquien, Patrick vaguement anar et Thomas se passionnait pour les radicaux valoisiens. Nos soirées de poker étaient animées. Quand nous perdions, avec nos verres pleins et nos portefeuilles vides, Sylvain nous faisait crédit en inscrivant nos dettes sur un papier où nous devions apposer notre signature. Après, il s’agissait tout simplement de dérober le document. Ça gueulait un peu, puis on riait beaucoup. 

À lire aussi, Olivier Dartigolles : « Alors Olivier, il est comment ton Bayrou? »

Aujourd’hui, que sont mes amis de droite devenus ?

Si je n’ai pas aimé la soirée place de la République avec des crétins célébrant la mort de Jean-Marie Le Pen, j’ai rappelé lors de débats médiatiques le contenu précis de ce qui précédait et suivait le « détail ». « Je suis un passionné aussi par l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, je me pose un certain nombre de questions et je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé, je n’ai pas pu moi-même en voir, je n’ai pas étudié spécialement la question. » Puis : « Ce n’est pas une vérité révélée à laquelle tout le monde doit croire. C’est une obligation morale ? Je dis qu’il y a des historiens qui débattent de cette question. » Il n’emploie jamais le terme « génocide ». Quand Élisabeth Lévy me répond que « le détail nous a beaucoup indignés mais il n’a eu aucune conséquence sur la vie des juifs », et qu’il ne faut aujourd’hui retenir de Le Pen qu’un visionnaire sur l’immigration ou la sécurité, cela m’apparaît tout simplement inacceptable. A-t-il été possible d’en discuter ensemble ? Non.

Je n’ai pas pu avoir de débat, pourtant légitime et indispensable, sur l’élection de Donald Trump, car cette « victoire culturelle » ne tarderait pas, m’a-t-on dit, à s’imposer dans le reste du monde occidental… J’ai vu quelques masques tomber. Fini la rigolade, on ne discute plus ! Le paradoxe est de les voir adopter exactement les mêmes comportements obtus et dogmatiques que ceux qu’ils n’ont cessé de pourfendre en parlant de France Inter et de la « bien-pensance de gauche ». Siamois d’une même tragédie où le débat d’idées, l’altérité et la complexité sont remplacés par une fièvre permanente.

Je déteste cette époque où chacun choisit ses sujets et ses victimes – et il m’arrive d’en faire autant –, où même la Star Academy, avec une finale entre Ebony et Marine, devient un espace d’affrontements identitaires.

Que s’est-il passé ?

« Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta »

Et avec eux, cette chronique.

Le Tournoi des 6 Nations, du rugby et des hymnes nationaux

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Jeunes supporters anglais de rugby, Stade de Bath, 7 février 2025 © Simon King/ProSports/Shutterstoc/SIPA

Le deuxième et très attendu match du Tournoi des 6 nations, entre l’Angleterre et la France, aura lieu à Twickenham à 17h45 heure française…


Le Tournoi des 6 Nations est synonyme d’hiver qui entame son crépuscule et de crépuscules qui repoussent leur entame, de tenues maculées de boue, de sueur et de sang, de mêlées disputées dans les derniers frimas qui laisseront place aux premières douceurs du printemps et forcément de rivalités entre nations historiquement rivales, avec en point d’orgue le Crunch (rencontre entre la France et l’Angleterre) et la Calcutta Cup (entre l’Écosse et la Perfide Albion). Symbolisant à peu près tout cela à la fois, les hymnes y sont entonnés, plus que partout ailleurs, avec ferveur, un sentiment national puisant dans les profondeurs de l’Histoire et parfois quelques larmes dans les yeux.

Call of Ireland. Particularité rugbystique, l’équipe irlandaise regroupe les quatre provinces de l’île d’Émeraude (Leinster, Munster, Connacht, mais aussi… l’Ulster) ; à l’hymne national de la République d’Irlande  (Amhrán na bhFiann ou Chanson du soldat) s’ajoute donc le beaucoup plus vibrant Call for Ireland qui inclut l’Irlande du Nord ; dans l’histoire dramatique, on retiendra l’interprétation en 2007 face aux Anglais à Croke Park – le stade habituellement dédié au rugby étant en rénovation -, là même où des soldats britanniques massacrèrent des Irlandais lors d’un match de foot gaélique en 1920 en pleine guerre anglo-irlandaise.

God Save the King. Pendant le long règne d’Elisabeth II, c’est la reine que l’hymne anglais célébra ; depuis l’accession sur le trône de Charles III, c’est à lui que s’adresse cette courte prière chantée ; l’air servit même un temps de chant patriotique dans de nombreux autres pays, dont les États-Unis avant que ceux-ci se choisirent Star Spangled Banner comme chant national – en référence à la bannière étoilée continuant de flotter aux premières lueurs de l’aube à Baltimore assiégé par les… Britanniques –  ; la petite histoire raconte que Lully pourrait être l’auteur de la mélodie, et même s’il est difficile d’y croire, agissons, comme dans un western, « quand la légende est plus belle que la réalité, imprimons la légende » ; en matière de rugby Swing Low, Sweet Chariot est néanmoins beaucoup plus clairement associé au XV à la rose que God Save the King

Flower of Scotland. Assister à l’hymne écossais en direct de Murrayfield, antre du XV au chardon, est une émotion difficilement comparable ; entamé à la cornemuse et terminé a capella, il rappelle les combats de Robert Ier d’Ecosse contre Edouard III d’Angleterre (dont le sobriquet est accompagné d’un bruyant « bastard » ajouté dans le texte par les supporters en tartan) et évoque les collines et les vallons du pays ; jugé trop violent par les fragiles dont l’époque regorge, certains ont déjà voulu l’interdire, mission impossible au pays de William Wallace.

Hen Wlad fy Nhadau. Si l’hymne écossais est le plus émouvant, son pendant gallois chanté à tue-tête dans un Millenium Stadium chauffé à blanc et vêtu de rouge est sans doute le plus puissant. C’est en se promenant sur les bords de la rivière Rhondda, dans le sud pastoral du pays, que germa l’idée dans l’esprit de James James ; au Pays de Galles, contrairement à d’autres nations du rugby, le ballon ovale est d’extraction ouvrière, ajoutant un surcroît de force à ce chant évoquant la terre des ancêtres, « braves guerriers, si nobles et si vaillants, qui versèrent leur sang pour la liberté » ; l’air est connu des Bretons qui l’empruntèrent à leurs cousins gallois pour composer le Bro gozh ma zadoù.

Ce n’est qu’en 2017 que l’Inno di Mameli devint officiellement l’hymne italien, plus d’un siècle après qu’il fut entonné pour la première fois dans le contexte de la création d’un Etat encore morcelé ; il évoque les « Fratelli d’Italia », ces « frères d’Italie » au service d’un pays qui s’est « soulevé avec le casque de Scipion » ; détail qui ne manque pas de piquant, l’auteur de l’hymne, le poète Goffredo Mameli, fut tué par des… Français en 1849.

Enfin, la Marseillaise, chant de guerre pour l’armée du Rhin et hymne contre la tyrannie, dont les premiers couplets ont été rédigés par Rouget de Lisle, fut commandée par le maire de Strasbourg après que la France eut déclaré la guerre à l’Autriche ; repris ensuite par les fédérés marseillais qui assiégèrent les Tuileries, l’hymne devint officiellement celui de la France sous la Troisième République en 1879 ; son rythme fut modifié à plusieurs reprises, par Giscard et Mitterrand ; gageons qu’il donne un surplus de force et de courage à Antoine Dupont, Thomas Ramos et Louis Bielle-Biarrey jusqu’au terme du Tournoi.