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Assurance maladie des retraités: soyons réalistes!

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Manifestation des retraités, septembre 2016. SIPA. 00774239_000012

Les personnes âgées ont en moyenne besoin de davantage de soins médicaux que les jeunes et les personnes « dans la force de l’âge ». Les organismes qui proposent des assurances santé complémentaires le savent bien, et de ce fait elles augmentent les primes demandées à partir d’un certain âge.

Un décret récent vient justement de modifier les plafonds d’augmentation autorisés. Ce décret concerne (en principe) tous les salariés du secteur privé qui prennent leur retraite, puisque l’accord national interprofessionnel du 11 janvier 2013, et la loi du 14 juin 2013 relative à la sécurisation de l’emploi qui en transpose les principales dispositions, ont rendu obligatoire à compter du 1er janvier 2016 une complémentaire santé partiellement financée par l’employeur.

Améliorer la qualité de l’activité normative

Concrètement, les tarifs globaux (part salariale plus part patronale) doivent être maintenus (désormais, à la charge exclusive du retraité) la première année ; leur augmentation est plafonnée à 25 % la seconde année, et à 50 % la troisième. Le décret ne précise pas de limite pour les années suivantes, ce qui amène la journaliste Mireille Weinberg à écrire dans L’Opinion : « à partir de la quatrième année, la mutuelle peut, en théorie, pratiquer la hausse tarifaire de son choix ! »

>> A lire aussi: Macron, Fillon, Le Pen: qui osera unifier nos régimes de retraite? – Candidats, un quinquennat suffira!

L’experte poursuit : « La loi de financement de la sécurité sociale pour 2016 a mis en place une labellisation des contrats complémentaires santé, avec 3 formules de garanties et, pour chacune, un tarif maximal. Mais les décrets d’application sont toujours attendus. »

Cela pose le problème de l’activité législative et réglementaire, qui fait en la matière la preuve de sa mauvaise qualité. Tant que l’État manifestera un tel manque de sérieux dans l’accomplissement de ses tâches normatives, la France en souffrira.

Mais le problème est aussi et surtout un problème de fond. L’Assurance maladie de la Sécurité sociale est peu financée par les retraités ; ceux-ci sont donc globalement pris en charge par les actifs, qui paient non seulement leurs pensions, mais aussi la plus grosse partie de leur couverture maladie. Le prélèvement sur les actifs en faveur des retraités est donc nettement sous-estimé quand on le mesure uniquement par les pensions de retraite.

Revoir l’architecture de la Sécurité sociale

Dans un système correctement organisé, et donc enfin unifié, la cotisation vieillesse financerait non seulement les pensions, mais aussi l’Assurance maladie des retraités. Cela pourrait être réalisé au moyen d’un versement global effectué par la caisse nationale vieillesse à la caisse nationale maladie, formule simple et peu dispendieuse quant aux frais de gestion ; il serait également possible, pour conserver le caractère fraternel de l’Assurance maladie (« à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités ») de prélever sur chaque pension brute (dans ce cas plus importante qu’actuellement) une cotisation maladie proportionnelle à son montant, dont le taux serait supérieur à celui appliqué aux actifs, puisqu’un retraité coûte à l’Assurance maladie, en moyenne, davantage qu’un actif . Quelle que soit la solution retenue, elle aurait l’avantage de mettre en évidence le fait que le véritable transfert effectué des actifs aux retraités ne se limite pas aux pensions.

>> A lire aussi: Pour une vraie réforme des retraites – Par Jacques Bichot

Pour aller jusqu’au bout de cette démarche clarificatrice, il conviendrait de faire la même opération en ce qui concerne l’assurance dépendance : celle-ci pourrait être gérée par la branche maladie de la Sécurité sociale en ce qui concerne les dépenses mais, pour la dépendance provoquée par l’avancement en âge, l’argent devrait provenir des actifs via la branche vieillesse. Le cas des infirmes jeunes et adultes est différent ; il relève de l’assurance invalidité.

Ces réformes systémiques sont nécessaires pour que le droit de la protection sociale soit en phase avec la nature économique des opérations réalisées. Tout ce qui bénéficie aux retraités provient du « report », c’est-à-dire d’un échange entre générations successives : la génération A investit dans la génération B, qui lui verse ultérieurement les dividendes de son investissement non seulement sous forme de pensions, mais aussi de prise en charge de son assurance maladie.

Nous ne pourrons pas introduire la protection sociale dans l’économie d’échange, ce qui est indispensable pour qu’elle ne soit pas un fardeau freinant l’activité économique et l’emploi, sans procéder à des remises en ordre telles que celles qui viennent d’être évoquées. Or le principe actif de ces réformes est une conceptualisation économiquement exacte des opérations réalisées dans le cadre de la Sécurité sociale : investissement et retour sur investissement d’une part ; assurance d’autre part. Tant que notre superstructure normative et organisationnelle sera en porte-à-faux par rapport à la réalité économique, parce que les pouvoirs publics agissent sans savoir quelle est la nature économique de ce dont ils définissent les règles, et en appliquant bêtement un modèle fiscal ou parafiscal, notre pays végétera – et cela vaut aussi pour bien d’autres.

Je servirai Marine Le Pen si elle est élue

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marine lepen ambassadeur orsay
Kountrass.

Article publié le 22 mars 2017

Mon collègue Thierry Dana, ambassadeur de France au Japon, a ressenti l’impérieuse nécessité d’annoncer publiquement dans les colonnes du Monde qu’il « se placerait en réserve de toute fonction diplomatique » et « refuserait de servir » la présidente de la République, si d’aventure Mme Le Pen était élue.

Je ne peux penser que sa démarche avait pour but de se pousser du col alors que la saison des transferts bat son plein au ministère et que chacun est à la recherche d’un nouveau poste. C’est donc nécessairement un sens moral et éthique élevé qui a poussé Thierry Dana à rendre publique l’aversion profonde que lui inspire la candidate frontiste. Diplomate soucieux de grands principes, mon collègue aurait pu se poser également – et en préalable – la question du devoir de réserve avant de s’en prendre publiquement et avec autant de violence à une candidate à l’élection présidentielle. Devoir de réserve que le ministre Jean-Marc Ayrault a rappelé à tous les agents dans un message bienvenu. Mais Thierry Dana a manifestement considéré que, dans le cas de Mme Le Pen, le devoir de réserve ne s’appliquait pas. C’est précisément cela qui est insupportable.

Ambassadeurs-tweeters

Je ne suis pas lepéniste ; d’ailleurs peu importent mes options politiques. Comme Thierry Dana et Gérard Araud, notre ambassadeur-tweeter en poste à Washington qui n’a pu s’empêcher de soutenir la tribune de Thierry Dana d’un gazouillis électronique, j’ai été membre d’un cabinet ministériel, ambassadeur bilatéral et ai représenté la France dans les grandes instances internationales. Tout au long de ma carrière, j’ai servi des gouvernements de toute nature et accueilli des ministres dont je ne partageais pas nécessairement les idées. J’ai plus d’une fois serré les dents et mis un mouchoir sur mon opinion personnelle afin de défendre une ligne politique au rebours de ce que je croyais bon pour le pays. Je l’ai fait sans faillir pour une raison implacable : cette ligne politique émanait d’un gouvernement élu démocratiquement par le peuple français, et il ne revenait pas à un fonctionnaire qualifié de « haut », mais en réalité lilliputien au regard du suffrage universel, de remettre en cause le choix démocratique du peuple.

En attaquant Mme Le Pen du haut de son bureau d’ambassadeur, écharpe tricolore en sautoir, Thierry Dana croit défendre la démocratie. En réalité il l’attaque de front.

En République française, tous les candidats ont droit au respect du devoir de réserve de la part des hauts fonctionnaires, fussent-ils ambassadeurs de France. Mme Le Pen comprise. Celle-ci a également droit à un temps de parole dans les médias que des fonctionnaires scrupuleux décomptent, conformément à la loi. Ces derniers respectent les droits de Mme Le Pen sans états d’âme et ont raison de le faire. Car la démocratie dans notre pays en dépend. Le jour où les hauts fonctionnaires décideront de couper le micro des candidats qui les défrisent, la démocratie aura vécu dans notre pays.

C’est également une marque insupportable de mépris pour les millions de Français qui ont l’intention de voter pour Marine Le Pen. Le mépris, ils y sont habitués me direz-vous. Cela fait des années, des décennies pour les plus anciens convertis, que les électeurs du Front national s’entendent dire qu’ils sont au choix, des racistes, des fascistes, des malades mentaux et, dans tous les cas, de sombres abrutis.

Est-il bien nécessaire, dans ces temps où les serviteurs de l’Etat sont critiqués et suspectés en permanence de connivence politique ou économique, d’alimenter l’image caricaturale du haut fonctionnaire arrogant, toisant avec supériorité le bas peuple ? Dire gravement aux électeurs qu’ils commettent une  « faute » en votant Front national n’en dissuadera aucun, bien au contraire. Le principal résultat de ce genre de propos moralisateur a pour conséquence d’enraciner encore plus fortement le vote de ces électeurs.

Marine Le Pen porte un programme de rupture dans quasiment tous les domaines. Je conçois aisément que l’on puisse être en désaccord avec son programme politique et ses options diplomatiques. Soit. Mais un peu d’humilité ne fait jamais de mal.

Chers collègues, les résultats de « notre » politique étrangère, celle que vous et moi avons menée, bâtie et souvent inspirée à nos gouvernants ces trente dernières années, sont-ils si brillants ? Sommes-nous si fiers de notre œuvre, particulièrement en Europe, au point que nous puissions avec autorité exclure du champ public ceux qui la critiquent et dire au peuple qu’il commettrait une « faute » à vouloir la réviser en profondeur ?

Les Français exaspérés

Il serait bon d’ouvrir les yeux. Est-ce la « faute » du peuple français s’il n’apprécie guère que la Commission européenne prenne des décisions qui impactent son existence sans qu’elle le consulte ? Est-ce la faute de nos compatriotes s’ils ne parviennent pas à percevoir la forte croissance économique et le plein-emploi que la création de l’euro était censée leur apporter ? Est-ce encore sa faute s’il ignore l’émergence d’une « Europe puissance » que les grandes puissances, Chine, Etats-Unis et Russie en tête, viendraient respectueusement consulter à Bruxelles, en sachant qu’elles ont en face d’elles un acteur puissant, uni et incontournable dans le règlement de tous les conflits périphériques ? J’arrête là les railleries.

Pour ma part, je considère que si le peuple rejette demain notre construction européenne – sujet au cœur de la campagne – ce ne sera pas parce qu’il commettra une faute mais bien plutôt parce que nous, les constructeurs de cette Europe, avons accumulé trop d’erreurs de construction durant les dernières années de ce long chantier. Si le peuple décide de modifier en profondeur l’architecture européenne en la confiant à une équipe qui entend la déconstruire avant, éventuellement, de la reconstruire autrement, je me dirai qu’ainsi va la vie et que ce n’est pas la première fois qu’une architecture politique européenne sera défaite par la volonté du peuple. Je me consolerai en me disant qu’au moins, cette fois-ci, ce détricotage se fera sans avoir à en passer par une guerre sanglante à la différence des fois précédentes et qu’il restera toujours la nation et l’Etat pour préserver la France des périls et la maintenir debout d’un seul tenant.

Restera la question que Thierry Dana a raison de se poser mais qu’il aurait dû garder en son for intérieur plutôt que de l’exhiber avec fracas. La sortie de l’euro, l’abandon du traité de Schengen, le rétablissement des frontières nationales, le refus d’accueillir de nouveaux migrants, le recours à des mesures protectionnistes en lieu et place du traité de libre-échange transatlantique que négocie la commission européenne, justifient-ils que l’on refuse de servir plus avant l’Etat français ? Toutes ces mesures sont-elles des atteintes inacceptables à la démocratie et à la République française ? La réponse est non. Il ne faut pas confondre principes démocratiques et orientations politiques. Les mesures de Mme Le Pen constitueraient une politique radicalement opposée à celle en cours aujourd’hui, mais ne violeraient les principes de la République et le bon fonctionnement de la démocratie.

La France du Général

A part le – très gros – morceau de la déconstruction de l’Union européenne, le reste de la politique étrangère de Mme Le Pen ne casserait pas trois pattes à un canard. Pas d’isolationnisme nord-coréen ou albanais ; une relation proche avec la Russie, grand classique de la diplomatie française ; une volonté d’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis ; une sortie probable de l’OTAN ; une politique favorisant la relation entre nations plutôt qu’entre blocs. Rien de révolutionnaire. Pour paraphraser une célèbre réplique du film OSS 117, on pourrait même dire : « c’est la France du général de Gaulle, madame. »

Si Mme Le Pen est élue présidente de la République, je servirai donc Mme Le Pen et son gouvernement, comme j’ai servi tous les gouvernements qui se sont succédés depuis trente ans. Je continuerai de servir la France et le peuple français de manière loyale, en tâchant, comme je l’ai toujours fait, d’éclairer au mieux nos ministres sur la situation internationale afin qu’ils ne méconnaissent rien de la complexité des dossiers sur la table et, qu’ainsi, ils puissent ajuster le plus finement possible leur vision, voire même en changer sur certains points, avant de prendre leurs décisions.

Je dirai même que nous avons encore plus de raisons de rester à notre poste en cas de victoire de Le Pen. Nous voulons éviter les excès du programme du Front national ? Pour cela, il nous faudra être présents. Souligner la portée des enjeux, proposer des compromis intelligents, chercher à comprendre et en retour à faire admettre des réalités que la candidate ne voit peut-être pas mais auxquelles la Présidente serait confrontée. En somme, il nous faudra jouer notre rôle de grand serviteur de l’Etat, de mandarin éclairé auprès du nouveau roi. Un rôle absolument crucial dans une période de grand changement. Si Mme Le Pen gagne la présidentielle, la France et les Français auront encore plus besoin de nous, fidèles au poste. Ce n’est donc pas le moment, chers collègues, de se tromper de posture et d’époque, mais bien au contraire de rassurer tout le monde et de montrer que nous serons toujours là pour préserver le bon fonctionnement de l’Etat, le maintenir droit et solide, dans le respect des principes républicains autant que du vote démocratique de nos concitoyens. Une noble mission pour de hauts fonctionnaires en vérité.

Souverainiste, je voterai Mélenchon

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Jean-Luc Mélenchon. Sipa. Numéro de reportage : 00798508_000004.

Après avoir été longtemps convaincu que le vote blanc était la seule réponse à la présente médiocrité politique, j’en suis venu à me décider, après bien des réticences et des hésitations, à voter pour le candidat de « La France Insoumise ». La raison essentielle, qui a fini par transcender mes doutes, est l’absolue nécessité de fermer la parenthèse ouverte par ce grave déni de démocratie que fut le coup d’État institutionnel de 2007, celui qui a annulé le rejet par référendum du Traité européen de 2005. J’espère ainsi inciter les lecteurs à se faire électeurs. Mais, il ne s’agit nullement de renier mes doutes à l’égard du programme de Jean-Luc Mélenchon, de son parcours politique et de son rapport ambigu aux questions du communautarisme et de la laïcité.
C’est une image étonnante qui a précipité ma décision : on y voit Benoît Hamon au centre avec l’étiquette avantageuse de « socialisme », à gauche celle d’un Mélenchon affublé du stigmate de « patriotisme » et à droite un Emmanuel Macron décrit par le mot de « libéralisme ».

Il y aurait donc une opposition de principe entre socialisme et amour de la patrie, affirmation en totale contradiction avec l’histoire du socialisme entre la Commune de Paris et les Pâques sanglantes de 1916 en Irlande, entre autres … Qu’elle est indigne cette volonté d’effacer la signification profonde du socialisme, au moment où Hamon ne songe nullement à contester sérieusement l’ordre européen et va chercher son adoubement auprès d’une Angela Merkel, qui ne cesse d’opprimer et d’humilier une Grèce ayant eu l’impudence de troubler la quiétude des puissants. Si Mélenchon effraye les socialistes par les drapeaux tricolores qui accompagnent ses interventions, eh bien que les socialistes en soient sanctionnés. Il n’est que trop temps de dissoudre un parti qui a sacrifié, dès 1983, la volonté de transformation sociale au profit de l’eurolibéralisme. Libérer la gauche du PS est donc une raison de voter Mélenchon.

Des macronistes aux fréquentations douteuses

Je ne peux accepter le principe d’une démocratie sans souveraineté, d’une  société des individus,où le règne des seuls droits formels devient une machine à détruire les droits des nations à décider de leur destin. Or, il se trouve que c’est dans les nations, organisations politiques des peuples, que bat le cœur de la démocratie ; c’est en elle que peut se faire la recherche du bien commun en dehors du cadre prédéfini de l’ordre concurrentiel. Le socialisme, comme prolongement à l’économie du principe de souveraineté nationale, peut – et doit – être internationaliste, mais en aucune façon transnational. A la différence de l’empire du capital, bien sûr … si la personne de Mélenchon doit porter ces marques infâmantes qu’on lui fait du patriotisme, du socialisme et de l’internationalisme, eh bien, qu’on lui fasse porter ! Que s’amplifie la vague montante du désir de récupérer la puissance souveraine et d’en revenir à l’idéal de justice sociale, si éloigné de la « concurrence libre et non faussée » défendue par François Hollande et son avatar, Macron.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : le soutien que j’apporte se limite au vote du 23 avril. Il ne s’agit nullement d’oblitérer les critiques tenant aux équivoques du chef des Insoumis en matière de communautarisme et de laïcité. Sans doute, si tous ceux qui fustigent les erreurs de Mélenchon en ces matières en avaient tiré la leçon – que j’ai longtemps tirée – pour leurs propres candidats, alors serais-je allé jusqu’à bout de ce désir de vote blanc. Mais, peut-on admettre les leçons des partisans de Macron alors qu’une de ses proches, Bariza Khiari, s’est compromise avec des émanations de la mouvance des Frères musulmans ?[1. On peut lire : « 11 décembre 2013. Bariza Khiari reçoit le prix Cojep 2013 de la personnalité politique. Cette organisation regroupant une partie de Turcs alsaciens est surtout connue pour son soutien sans faille de l’AKP et de Recep Erdogan. L’organisation, n’hésite pas à protester lorsque certains politiques d’origine turque s’avisent de soutenir les manifestants de Taksim. Dans un communiqué du 5 juin 2013, on peut lire : « Cette attitude froisse en outre, la majorité des associations turques de la ville, favorables en très grande majorité au parti de l’AKP et de Recep Erdogan, et qui correspond à une part non négligeable de l’électorat strasbourgeois » La Cojep lutte aussi contre la vilénie de la gauche française au sujet des arméniens : « le PS semble vouloir rester sous l’emprise du discours de la diaspora arménienne de notre pays » ».] Et, ce alors que l’héritier de Hollande nie l’existence d’une « culture française » au profit de « cultures en France ?

Les idiots utiles du capital global

En réalité, le multiculturalisme est l’idéologie montante au sein des intérêts établis, car elle est la mieux adaptée aux exigences de la mondialisation libérale. Et, comme toutes les idées dominantes d’un moment, elle irrigue toute la société, multipliant à l’envi les idiots utiles du capital global dans nombre de formations politiques ou de cénacles intellectuels. Le combat pour la démocratie, donc contre le communautarisme et son expression idéologique, le multiculturalisme, est un combat que tout laïc et républicain doit partout mener à droite et à gauche, qu’il soit libéral ou socialiste.

Je vais donc évoquer de graves dérives des Insoumis pour mieux contribuer à des débats qui, je l’espère, permettront d’en finir avec ces errements. Entre autres choses inacceptables, rappelons l’indigne participation d’Eric Coquerel, un très proche de Mélenchon, à deux défilés monstrueux – mars 2015 et 2017 –  où le raciste et homophobe Parti des Indigènes de la République était à la manœuvre. Ce signal adressé à une mouvance travaillée par un antisémitisme virulent était bien sûr discret : les Insoumis ne se sont pas fait le relais de cette forfaiture. Mais, ils ne l’ont pas dénoncée…  Cette équivoque permet d’affaiblir le NPA, d’engranger des profits électoraux d’une façon bien communautariste et de nourrir un discours victimaire qui désespère la morale des gens ordinaires.

Il est par ailleurs inacceptable de ne pas vouloir qualifier les faits pour ne pas froisser cette petite bourgeoisie communautariste émergente qui refuse d’accorder quelque importance au terrorisme et à l’idéologie religieuse qui l’encourage. Mélenchon a ainsi affirmé que le terrorisme était un « amusement » médiatique. Or, c’est le même qui comparait aussi les bombardements russes sur Alep aux actions américaine de 1944, précisant que les tueurs de Charlie étaient liés à Al-Qaïda. Mais, alors, si la liquidation d’une ville et son passé millénaire relève de la guerre juste, c’est que le terrorisme n’est pas un amusement. Désigner clairement les tueurs islamistes lui était alors utile pour justifier que la France ne déstabilise pas le régime syrien…

Misère de l’économisme

A cette incohérence, il ajoutait une lâcheté par la voix de son porte-parole qui osait vouloir faire une « révolution copernicienne » en faisant l’économie de nommer les tueurs pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des islamistes : « Cette mesure permettrait de recréer un lien social et d’apaiser les choses pour que la communauté musulmane n’ait plus à se justifier ». Copernic était courageux, mais voilà un usurpateur d’identité qui n’a pas le courage de nommer les choses, comme si, pour lui, la vérité n’était pas révolutionnaire…

Le fond de l’affaire est l’économisme, cette erreur qui consiste à vouloir expliquer la société par les contraintes de la production matérielle en reléguant dans le « reflets » de celles-là la politique ou l’idéologie (notamment religieuse). Mélenchon a fait pourtant observer, durant le débat des onze candidats, à Nathalie Arthaud que les superstructures comptent, ici l’État, et qu’il est donc légitime de parler de l’UE et non pas seulement de lutte des classes. Mais, dans le même débat, il explique que, pour rendre compte du terrorisme, on doit partir du pétrole. Incroyable incohérence que masque l’habileté du tribun ! Quand cela l’arrange, le déterminisme économique est mobilisé… L’idée insoutenable derrière ces bévues est que le fanatisme religieux découle d’une question de taux de chômage ou de luttes inter-impérialistes. Cette conception n’est pas simplement fausse, elle est dangereuse. Que Mélenchon aille lire Karl Polanyi pour sortir de son anthropologie désuète et cesse de faire la leçon à Arthaud qui, à défaut d’être pertinente, est cohérente…

Mais que sont les incohérences d’un politique devant la promesse démocratique qu’il porte ? Pas grand-chose. Il nous revient de contrer les dérives de la société politique face au danger du communautarisme et de l’antisémitisme. Certes, si mes amis laïcs et républicains s’étaient résolus à voter blanc pour parer ce danger, nul candidat n’étant assez sérieux sur ces sujets, alors je me serais abstenu. Mais, on ne peut voter pour Macron l’accommodant ou Fillon, le collaborateur de l’ami du Qatar, sans s’exposer ce que se réactivent d’autres clivages. Ma décision est donc prise pour le 23 avril.

En souvenir de l’histoire socialiste, des Pâques sanglantes irlandaises et de l’immortel Connolly, fêtons donc en ce siècle, les Pâques joyeuses du retour de la démocratie en Europe. Le bonheur y est une idée toujours neuve : que le vent se lève enfin !

Avez-vous lu Polanyi ?

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Présidentielle: le choix entre la peur et la peur

Un panneau d'affichage en marge d'un meeting de François Fillon à Paris, avril 2017. SIPA. 00801706_000022

Cette fois, ça y est : nous sommes dans la véritable campagne. Les choses sont claires, il va s’agir de faire un choix entre la peur et la peur.

En effet, on croit souvent que le choix démocratique est un choix d’adhésion à une politique. Ce n’est pas vrai, ou du moins, ce n’est pas que cela. La véritable campagne électorale est toujours une réponse à la peur. Tout choix important est une angoisse, et le choix du futur président, qui portera les destinées de tout un peuple pendant cinq longues années, l’est tout particulièrement. Ce n’est pas faire injure à l’électeur que de se demander quelles sont ses véritables peurs, et de vouloir y apporter une réponse. Le célèbre « moi ou le chaos » du Général montre à quel point il avait compris l’essence même de la politique. Pour tout candidat, il faut trouver sur quel levier il devra jouer, comment il va à la fois réveiller ces peurs essentielles et montrer qu’il a les solutions pour rassurer et protéger.

Des peurs sans solution…

La candidate d’extrême droite, à l’évidence, l’a parfaitement intégré. Elle joue à la fois sur les peurs internes (le danger islamique en particulier, et nous savons qu’il n’est pas exagéré), et sur les peurs externes (le danger, pour résumer, de la mondialisation). Contre la « chienlit », elle assume une réponse solide. C’est en cela que son discours et son attitude, au-delà de son programme, ont de la force. Mais c’est aussi sa faiblesse, parce que si l’électeur a peur de l’ouverture excessive, il a aussi, tout autant, peur de la fermeture et de l’isolement. De plus, s’il faut assumer une réponse forte face à ces dangers, comment s’y prendra-t-elle ? Ne risquons-nous pas des bouleversements économiques (avec un possible « Frexit ») ou sociaux (avec une flambée générale des banlieues) ? Par rapport à la peur qu’elle révèle, Marine Le Pen a-t-elle véritablement les antidotes : l’équilibre entre la peur de trop ouvrir et celle de trop fermer, et l’équilibre entre une réponse forte et une réponse possiblement trop brutale ? En outre, disposera-t-elle d’une majorité pour gouverner, ou bien sera-t-elle, face à ces dangers, impuissante ? Rien dans tout cela n’est sûr, et c’est cela qui inquiète précisément nombre d’électeurs, ceux qui savent déjà qu’ils ne voteront pas pour elle et ceux qui hésitent encore sur leur choix.

Le candidat de la gauche et du centre, lui, « surfe » tout autant sur les peurs, bien que d’une façon plus subtile. C’est le cas lorsqu’il joue, sans le dire, une partition proche, en réalité, de celle de Juppé, avec une variante de la « mondialisation heureuse ». Comme l’avait tenté Juppé, c’est, à proprement parler, une stratégie « munichoise ». On se souvient en effet qu’après avoir signé les accords de Munich, lorsqu’il rentre à Paris, le 30 Septembre 1938, Daladier s’attend, au Bourget, à être hué par la foule. Au contraire, il est acclamé, à tel point qu’il s’exclame, selon Saint-John Perse, présent à ses côtés, « Ah les cons ! S’ils savaient ! ». A cette époque, personne n’ignorait le danger nazi. Malgré cela, la peur, celle de préférer ne pas savoir, marche à plein. Il est considéré, pour quelques mois encore, comme « le sauveur de la paix ». Il rassure, en chantant (sans l’avoir voulu, visiblement), « encore une minute, Monsieur le bourreau ». Il prend ainsi les Français pour des autruches, et ça marche…

Emmanuel Macron est sur le même registre. Il n’est pas possible, en effet, que les Français, abreuvés tous les jours par les nouvelles, ne soient pas inquiets, sinon terrorisés, par ce qui se passe : à l’intérieur, danger de déclassement grave si nous persistons, hors de tout bon sens, à ne pas rembourser nos dettes, et à maintenir nos entreprises en état de faiblesse face à une concurrence internationale exacerbée, danger de la création progressive, dans nos banlieues, de zones de non droit, gangstérisées et islamisées, dangers d’explosions sociales, comme dans nos campagnes ou en Guyane, dangers de l’affaiblissement grave de nos forces de sécurité, police ou armées. A l’extérieur, politique, volontaire ou non, mais sûrement déstabilisante, du nouveau chef de l’Etat américain, danger, réel ou supposé, d’une résurgence de la puissance russe, coups de menton et radicalisation du pouvoir en Turquie, risque, à tout moment, d’une nouvelle irruption de milliers de « réfugiés » sur notre territoire, guerres au Proche-Orient et en Afrique du Nord, c’est-à-dire à nos portes. Tout cela, il n’est pas possible que les Français ne le voient pas.

…à la peur saine du candidat Fillon

A cela, que répond Macron ? A l’étranger, que la France est coupable de « crime contre l’humanité ». Aux Français, il dit : « je vous aime ». Face à ceux qui lui disent qu’il ne pourra pas gouverner, il aligne les soutiens, comme si un mouvement, récemment créé pour l’occasion, pouvait remplacer la solide majorité issue d’un parti historique comme le PS. Pourquoi, malgré cela, est-il si populaire ? A l’évidence, parce qu’il flatte l’esprit « munichois ». « Je suis votre ami », « Ne craignez rien, tout va bien », « si nous restons ensemble, rien ne pourra nous arriver ». Lorsqu’il dit oui à tout et à tous, chacun sait au fond de lui-même que s’il est au pouvoir demain, tout explosera. Mais face aux multiples dangers, il ne répond pas à la peur par la promesse d’action, mais par le déni. Et ça marche.

Fillon, lui aussi, met en scène la peur. Lorsqu’il choisit de dire la vérité, qu’il faut rembourser nos dettes, qu’il faudra se serrer la ceinture, qu’il faut rudement « dégraisser le mammouth » administratif, qu’il faudra prendre le problème islamiste à bras le corps, lorsqu’il dit aux infirmières qu’il faudra travailler plus pour s’en sortir, évidemment, il fait peur. Mais, contrairement à Macron, cette peur est saine. Elle consiste à regarder les choses en face, ce qui nécessite, de la part de l’électeur, un effort, pour la surmonter.

« Vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre », avait dit Churchill au gouvernement britannique. Aujourd’hui, par-delà les années, c’est aux Français qu’il s’adresse. Et qu’importent, face à de telles questions, les mises en examen et les costumes. Tout ce débat est ridicule. En réalité, la vérité, c’est qu’alors que nous fonçons dans le mur, nous fuyons le choix. Or il faudra bien le faire. Entre peur de voir et peur de ne pas voir, que choisirons-nous ?

Macron, l’air du vide…

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Sipa. Numéro de reportage : 00801599_000029.

J’ai assisté à mon premier meeting d’Emmanuel Macron. Tous ces moyens déployés,  la musique à fond les ballons ! Un homme attendu comme une star ! L’image du télévangéliste est-elle la plus adaptée ? Sans doute pas. Car un télévangéliste a des messages à faire passer. Avec toute la bonne volonté du monde, je n’en ai pas détecté le moindre. Des slogans et des truismes enfilés à vitesse supersonique. Ma dernière visite au gouffre de Padirac m’a laissé un moindre sentiment de vide que le discours improvisé et décousu d’Emmanuel Macron, dont la syntaxe approximative rappelait parfois les romans de Christine Angot.

« Helpers », « Trumpistes » et « Hesseliens »

Chez En Marche, il n’y a pas de bénévoles, il y a des « helpers ». L’un d’eux, à la fin du spectacle, a remarqué mon air consterné. Il m’a interrogé. Je lui ai dit mon tourment. Et il m’a vendu la mèche. Tout cela, en effet, n’est que de l’enfumage. Les discours, ça ne compte pas. L’important, ce sera l’action. Emporté par son élan, cet homme, qui se disait travailler « dans l’international », m’a donné l’exemple de Donald Trump, qui a enfumé tout le monde pendant sa campagne, avant de montrer aujourd’hui ce dont il est capable dans le conflit syrien. De l’enfumage, donc. Je lui ai dit mon soulagement. J’avais bien perçu la fumée.

Devant peu ou prou la même assistance que François Fillon (environ 2500 personnes), il y a quelques semaines au même endroit, Emmanuel Macron s’est dit le candidat de « l’indignation utile ». Il a cité Stéphane Hessel. S’est adressé aux classes moyennes. « Ca ne peut plus durer ! » A combien de reprises l’a-t-il martelé ? Je n’ai pas compté. On ne savait pas, au passage, car il ne le précisait pas, ce qui ne devait pas durer. L’important était de le marteler. « Je vous le dis ! » Combien de fois ? Je n’ai pas compté. Mais, en fait, il ne nous disait rien. Pas très grave, pour les fans, dont beaucoup assistaient peut-être à leur premier meeting pour être aussi enthousiastes à l’écoute d’un tel enfilage de lieux communs.

Quelle « leçon de Besançon »?

Et puis, Emmanuel Macron a aussi voulu flatter les gens du cru. Il a évoqué « la leçon de Besançon », qui, paraît-il, se serait si bien remis de la disparition de ses nombreuses industries horlogères pour se reconvertir dans les industries de pointe. Tiens, donc ! Besançon, cette belle endormie qui a perdu son statut de capitale régionale pendant qu’Emmanuel Macron était aux affaires, n’a en réalité pas tant d’industries de pointe qu’il ne le dit. Besançon continue en revanche de former parmi les meilleurs horlogers du monde puisqu’ils vont se vendre à prix d’or en Suisse après des cycles de formation très courts. C’est sans doute cela « la leçon de Besançon ». Former pour ses voisins. Mais est-ce cela, le projet d’Emmanuel Macron ?

Dans moins d’un mois, l’ancien ministre sera peut-être à l’Elysée. Nous gratifiera-t-il toujours des mêmes discours ? Pourra-t-il continuer sur ce même registre ? S’il est en situation de cohabitation, pourquoi pas ? Mais s’il obtient la majorité ? Souhaitons-lui de choisir un premier ministre avec davantage d’épaisseur. Dans le cas contraire, et pour parler « jeune » comme Emmanuel Macron à Besançon : « On est mal » !

Pour Ruth Elkrief, Mélenchon c’est « l’URSS des années 50 »

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Jean-Luc Mélenchon, un portrait de Staline et Ruth Elkrief, SIPA. 00801640_000002 / AP20016345_000002 / 00722133_000024

Alors que l’on commence à tester des seconds tours avec Jean-Luc Mélenchon dans les sondages, on sent une certaine fébrilité inquiète gagner les esprits les plus mesurés même celui de l’ami Hervé Algalarrondo.

Cette fébrilité devient même à l’occasion une franche panique. Ainsi, Ruth Elkrief, qui est la grande prêtresse du bavardage politique sur BFM a-t-elle déclaré, dans une hyperbole apeurée : « Mélenchon, c’est l’URSS des années 50 ! »

Staline or not Staline?

Admettons. Ce n’est pas le cas, hélas, mais admettons. D’abord, il aurait été étonnant que Jean-Luc Mélenchon, trotskiste passé par la social-démocratie avant de promouvoir une révolution citoyenne inspirée du président équatorien Rafaël Correa qui vient de laisser la place à son successeur de même obédience Lenin Moreno (comme son prénom l’indique), ait eu, dans l’URSS des années 50, une espérance de vie légèrement supérieure à un piéton traversant la place de la Concorde à six heures du soir. Et puis, entendons-nous bien, l’URSS des années 50, d’accord. Mais avant ou après 1953 ? C’est à dire avant ou après la mort de Staline ? En effet, l’URSS des années 50 après la mort de Staline, c’est celle du dégel entamé par Nikita Kroutchev malgré des tentatives post-staliniennes pour le déstabiliser, notamment après son célèbre discours de février 56. Il semblerait même que cette époque qui dure jusqu’en 1964, année où le pauvre Nikita est déposé, ait été une période relativement heureuse si l’on en croit par exemple l’étonnante somme de Francis Spufford, Capital rouge, un conte soviétique, paru en France à  la fin 2016 aux éditions de l’Aube.

Dans ce docu-fiction qui a la forme d’un roman total, Spufford montre que cette URSS des années 50 qui envoie le premier cosmonaute dans l’espace, est un moment historique paradoxal, où après le cauchemar stalinien, les citoyens soviétiques et leurs dirigeants y croient, y croient vraiment et pensent que leur société est sur le point d’égaler l’ennemi américain. Et il est vrai que si l’on y songe, dans cette URSS qui libérait certains de ses prisonniers politiques, on vivait dans un pays égalitaire, ou qui tendait fortement vers l’égalité, un pays souverain, avec sa monnaie et son armée, un pays sans péril islamiste, sans délinquance et avec des services publics dignes de ce nom, un pays où les femmes, même, avaient accès à la contraception et à l’avortement sans que personne ne songe à remettre tout ça en question. J’en connais en France, dans les régions désindustrialisées, les attentes aux urgences ou les plannings familiaux qui ferment, qui signeraient tout de suite.

Kim Jong-Un va être jaloux!

Bref, si Ruth Elkrief voulait montrer à quel point une France mélenchoniste était un cauchemar, elle aurait été plus avisée de parler de l’URSS des années 30, par exemple, ou de la Corée du Nord aujourd’hui.

Plus sérieusement, le programme de Mélenchon est-il aussi à gauche que ça ?  Bien entendu, il y a chez lui une ferme intention de rééquilibrer le rapport de force entre capital et travail. Mais les inégalités se sont tellement creusées dans les politiques néolibérales austéritaires à l’œuvre depuis trente ans et qui ont les résultats que l’on sait, qu’on ne voit pas comment on pourrait aller plus loin sans attaquer l’os, que ce soit dans la version Barbour-Cyrillus conservatrice de Fillon ou dans la version ubérisée cool de Macron. A la limite, le programme de Benoît Hamon, en tout cas celui du Hamon vainqueur des primaires et non du Hamon qui en voulant se recentrer pour sauver l’unité du PS, se « gastondefferise » puisqu’il est lâché de tous les côtés, était plus à gauche puisqu’il voulait en finir avec la « valeur » travail grâce au revenu universel.

Que Ruth Elkrief se rassure, Mélenchon, c’est au bout du compte un programme de centre-gauche qu’il propose. Simplement, le paysage politique s’est tellement droitisé ces dernières années qu’arriver avec un programme raisonnablement social, par une manière d’illusion d’optique, donne l’impression d’avoir à faire à Che Guevara alors que ce serait, au mieux, Mitterrand en 81-83 ou Jospin en 97-99. Et que de toute manière, la gauche au pouvoir, en France, c’est comme l’amour chez Frédéric Beigbeder, ça dure trois ans, grand maximum.

Ce sera juste un sale moment à passer, Ruth Elkrief, juste ça. Hélas…

Capital rouge: Un conte soviétique

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L'amour dure trois ans

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Macron: « La langue française n’a pas à être protégée »

Emmanuel Macron. Photo: Hannah Assouline

Causeur. Après la polémique suscitée par vos déclarations en Algérie, vous avez tenu à revenir sur la question identitaire avec une tribune dans Le Figaro et un entretien au JDD. C’est que, vous le savez, définir et préserver ce qui fait de nous un peuple importe à beaucoup de Français. Toutefois, on a l’impression que ces sujets ne vous passionnent pas et ne vous parlent guère. Vous dites que « notre nation est faite d’enracinement et d’ouverture » mais, au-delà de quelques gestes symboliques, vous êtes plus perçu comme le candidat de la nouveauté et de l’ouverture que comme celui de l’enracinement historique. Acceptez-vous ce diagnostic ?

Emmanuel Macron. Je ne l’accepte pas, mais il ne me surprend guère ! D’abord, sommes-nous si sûrs que l’identité n’est pas au cœur de la campagne ? J’entends, moi, le discours de Mme Le Pen sur les frontières ou les propos de M. Fillon sur le « racisme antifrançais ». Si vous avez l’impression que ce discours ne prospère pas, c’est qu’il n’atteint pas les profondeurs du peuple français. Le génie français n’est pas dans ce culte rétréci d’une identité idéalisée. Il ne réside pas non plus dans le multiculturalisme, cette superposition de communautés hermétiques. Le génie français, c’est un imaginaire partagé. Cet imaginaire s’ancre dans notre langue commune. C’est notre premier enracinement. Il s’ancre dans une histoire, des territoires, des paysages. C’est notre second enracinement. Mais notre langue, notre histoire, nos territoires, nos paysages ne sont pas univoques. Ils ne sont pas une serge brute ni un patchwork mal cousu. La culture française est une moire. Alors oui, je le concède, la stérile opposition entre identité et multiculturalisme dans laquelle on veut nous enfermer et qui ne correspond à rien ne me passionne guère. La culture française me passionne lorsqu’elle est ce carrefour de sensibilités, d’expériences et d’influences. C’est ce que j’appelle l’ouverture. Je vois bien cependant l’usage politique que certains veulent faire de notre héritage commun pour l’opposer aux communautarismes : la passion de certains pour une identité française univoque et transhistorique est un geste de résistance aux dissolvants du multiculturalisme mondialisé. Eh bien, en ce qui me concerne, je ne souhaite pas transiger : je prends la culture française telle qu’elle est, avec ses complexités et ses confluences, et je l’oppose fièrement aux communautarismes rétrécis comme aux nationalismes simplistes.

>> A lire aussi: Candidats, parlez-nous de la France!

Donc, vous aimez la culture comme carrefour. « Le fondement de la culture française, écrivez-vous, c’est une ouverture sans pareil. » Nous, c’est l’Autre. Alain Finkielkraut s’interroge et vous interroge : « Que partage-t-on quand on partage une ouverture ? » Vous dites aussi que la culture française est « un fleuve avec de nombreux confluents », mais vous semblez refuser l’idée que le fleuve, même ainsi enrichi, suit son propre cours…

Il est impossible de faire un pas dans notre culture sans tomber sur l’Autre. Cela en navrera certains mais c’est une vérité historique. Faut-il mentionner la[access capability= »lire_inedits »] civilisation romaine qui nous a façonnés ? Les invasions diverses qui ont irrigué nos territoires ? L’irruption de l’Italie au cœur de notre art ? La fascination de nos écrivains pour l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, la Russie, le Japon, le Maghreb, les États-Unis et tant d’autres cultures ? Nous nous sommes construits dans un tressage infini d’influences et d’attirances vertigineuses. Nous sommes un grand pays de passeurs et de traducteurs. Nous n’avons eu de cesse de sonder le génie de Shakespeare avec Stendhal et Hugo, celui de Dostoïevski avec Gide et Sartre, celui de Joyce avec Larbaud… mais notre creuset ultime reste la langue française, ce grand fleuve qu’alimentent tous ces confluents. Il y a influence, donc confluence. Ce n’est pas être multiculturaliste, cela. C’est regarder en face la vérité de notre culture. Les adeptes du repli identitaire trahissent notre génie national lorsqu’ils réduisent le panthéon de nos références culturelles à un corpus amaigri, excluant ce qui ne colle pas avec le projet politique qu’ils veulent porter. Voilà ce qu’on partage lorsqu’on partage l’ouverture : cette curiosité insatiable, cette recherche de l’autre qui n’est autre qu’une quête inlassable de l’universel. C’est cela, notre humanisme. D’autres cultures ont préféré explorer leurs racines, leur folklore, et s’inventer une identité où prime l’enracinement des générations, le legs ancestral d’une mémoire linéaire. Ils ont forgé une mythologie du sol et du sang. Le génie français ne repose pas sur le droit du sang.

Notre pays triomphe, dites-vous, avec des écrivains contemporains appelés Marie NDiaye, Leïla Slimani, Alain Mabanckou. Votre bibliothèque, comme le premier gouvernement de Sarkozy, ressemble à un casting. Et si on parle d’écrivains contemporains, il semble étonnant d’oublier des noms comme Houellebecq ou Carrère…

Permettez-moi de sourire devant tant d’assurance normative… Je vous laisse libre de votre jugement mais vous m’autoriserez à n’y pas souscrire. Ndiaye (dont la mère est française), Slimani (dont la mère est franco-algérienne), Mabanckou (qui est franco-congolais) sont advenus à la culture française par la langue française et ils y occupent une place éminente. C’est cela qui me semble essentiel. On devient français par la langue française. Michel Houellebecq fait par ailleurs partie des écrivains pour lesquels j’ai une admiration sincère car ses œuvres décryptent les vertiges et les peurs contemporains. Dans la même phrase, j’ai cité Kessel, Troyat et Apollinaire (sans doute encore un « casting »). J’aurais pu ajouter ici Alain Finkielkraut. Il est lui-même la preuve que sans avoir derrière soi des générations d’enracinés, on advient à la culture française d’éminente manière. Dans la langue française il a trouvé une mémoire, une sensibilité, une vision du monde, des valeurs qu’il a faites siennes et dont il est aujourd’hui un thuriféraire zélé et inquiet. Que l’Académie française l’ait accueilli dans ses rangs aux côtés d’héritiers patentés – qu’on songe à la longue histoire des d’Ormesson – est un motif de fierté nationale. Nous devons donc chérir notre héritage, mais faut-il oublier qu’il agrège des mémoires diverses ? La culture française n’a eu de cesse de se construire dans la contre-culture, de Villon à Artaud en passant par Sade et Baudelaire. La même année, Les Fleurs du mal et Madame Bovary furent condamnés et censurés par la justice. C’est cela, aussi, la France. Faut-il que la peur de la désagrégation nous fasse renoncer aux aspects subversifs de notre culture ? Faut-il que le désir d’opposer une identité marmoréenne aux aléas de la mondialisation nous fasse reconstruire une culture et une mémoire officielles ? On tombe dans les travers du casting lorsqu’on asservit notre culture à la visée politique de répliquer aux dérives multiculturalistes. Charles Péguy et Jeanne d’Arc deviennent les porte-enseignes de combats qu’ils n’ont jamais voulu livrer. Dans ma bibliothèque, comme vous dites, Saint-Simon côtoie Beckett, Ionesco fréquente Corneille, Proust voisine avec Kundera. Il n’y a là aucun relativisme culturel : simplement la certitude que notre culture, dont le socle est notre langue, n’a rien à gagner en s’efforçant de se réduire aux critères contemporains d’une « identité », c’est-à-dire à se ravaler elle-même au rang d’une communauté. Il n’y a pas de « communauté française », mais une nation et une culture qui transcendent absolument la géométrie réductrice des communautarismes.

Justement, vous affirmez la langue française est notre trésor commun. Fort bien. Que ferez-vous pour la protéger ? Que pensez-vous du slogan « Made for sharing » choisi pour la candidature de Paris aux JO ? Tout le monde a ricané sur la « clause Molière » mais si elle est une mauvaise réponse, n’y a-t-il pas une bonne question ?

La langue française n’a pas à être « protégée » : elle est la troisième langue la plus parlée dans le monde. Mais elle doit être enseignée avec intransigeance, car la cohésion nationale repose sur la maîtrise de la langue. Lire et écrire le français n’est pas seulement un passeport pour le marché du travail. C’est le vecteur premier d’intégration dans notre société. C’est pourquoi je souhaite que la lecture et l’écriture soient le premier combat de l’école. C’est pourquoi aussi j’assume une discrimination positive à l’égard de ceux qui sont les plus éloignés de la langue : c’est là un enjeu de reconquête républicaine comparable à celle menée dans nos campagnes reculées par les hussards noirs de Ferry. Ce combat, nous ne devons pas le perdre. Si nous ne partageons pas tous la langue française et ce qu’elle charrie de notre culture, notre pays se fragmentera en communautés hermétiques. La langue française est le remède antighetto. C’est pourquoi aussi je rétablirai l’enseignement du grec et du latin, qui en sont l’armature. C’est pourquoi enfin je souligne souvent la nécessité de revenir à l’histoire « chaude », celle des grandes figures et des héros de notre histoire : autour de ces figures, qu’il s’agisse de Bayard ou de Jean Moulin, nous construisons du commun. Je souhaite également que l’obtention de la nationalité repose sur la maîtrise de notre langue ; j’y veillerai. Enfin, je crois que la puissance publique doit donner l’exemple de l’amour et du soin de la langue française. J’ai ainsi proposé que l’emblématique château de Villers-Cotterêts, aujourd’hui laissé dans un état d’abandon contre lequel la mairie Front national se mobilise bien peu, devienne un haut lieu de la langue française et de la francophonie. Cela répond à votre question sur le choix fait par la Mairie de Paris. Quant à la clause dite Molière, elle me semble relever de Tartuffe : elle n’a rien à voir avec la promotion de la langue française et tout à voir avec la lutte contre les travailleurs détachés illégaux. Prenons ce problème économique à la racine au lieu de le faire par des voies de contournement un peu absurdes. Un travailleur détaché parlant français reste un travailleur détaché et cela ne résout pas le problème de fond.[/access]

Révolution

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Hôpital public: le bal des faux-culs continue!

Un couloir d'hôpital à Lyon, janvier 2017. SIPA. 00788925_000003

« Ça va mal à l’hôpital » public, déclarait Benoit Hamon le 21 février dernier au Palais de la Bourse lors d’un « Grand oral » des candidats sur la santé. Marisol Touraine avait pourtant annoncé en 2012 un « pacte de confiance » à l’hôpital public pour tourner la page de la loi Bachelot 2009 qui préconisait, selon elle, « des méthodes de gestion plus proches de celles de l’entreprise ». Après deux quinquennats en apparence opposés sur l’approche de l’hôpital public, le résultat est là : un échec politique et un apitoiement partagé sur une institution hospitalière en pleine crise.

En 2017, sans vergogne, les politiques nous proposent les mêmes promesses de réforme avec des solutions qui ont déjà échoué!

Les 3 crises de l’hôpital public

Face au changement radical de l’environnement ces 20 dernières années, le rôle de l’hôpital dans le système de santé est à reconsidérer. L’évolution d’un modèle médical aigu vers un modèle chronique repositionne l’institution à la périphérie et non plus au centre de l’offre de soins. C’est donc bien une crise existentielle que vit l’hôpital qui doit repenser sa raison d’être et s’adapter en conséquence.

La deuxième crise est une crise de gouvernance et d’une gestion humaine décadente qui en découle. L’État opérateur démontre toutes ses limites de gestion opérationnelle dans le nouveau monde (déjà constaté dans d’autres secteurs comme les télécoms). La gestion de l’hôpital est toujours plus centralisée et bureaucratisée au fur et à mesure des nécessités d’économies financières. Des couches administratives supplémentaires (pôle, groupement hospitalier de territoire) éloignent toujours davantage le personnel de terrain des lieux de décision et leur donne un sentiment d’abandon et de dévalorisation. L’État, sans vision, ne restructure pas mais gère au rabot les dépenses de l’hôpital.

La troisième crise est organisationnelle et financière. La révolution numérique n’a toujours pas franchi les portes de l’hôpital public, ce qui donne un caractère archaïque à l’institution, la prive de gains de productivité massifs et d’une amélioration du service au patient. Ce retard ne fait que des perdants avec une pression croissante portée sur le personnel hospitalier pour produire davantage de soins sans disposer des moyens nécessaires. Les patients ne disposent pas des outils modernes pour réserver leurs séjours, s’informer en ligne, disposer des performances des services. Les résultats financiers se dégradent avec un déficit de 600 millions d’euros en 2016 (comptes à l’équilibre en 2012) et une dette totale des hôpitaux publics de plus de 30 milliards d’euros fin 2016.

Les 3 blocs politiques

Si tous les candidats ont conscience de cet état de crise de l’hôpital, aucun n’envisage un plan stratégique à la hauteur des enjeux. On peut distinguer trois blocs parmi les candidats : le bloc étatiste, le bloc de la continuité et le bloc de la rupture.

Le bloc étatiste – Mélenchon, Hamon, Le Pen – considère la question comme un problème de moyens et de recherche excessive de productivité dans un cadre de service public. Par l’embauche de personnels soignants et administratifs, par la suppression ou le repli du paiement à l’activité, par la reconnaissance de la souffrance au travail, on redonnera sa grandeur et son efficacité à l’hôpital. Peu importe les faits réels : une France qui consacre 37% de ses dépenses totales de santé à l’hôpital contre 29% en moyenne dans l’OCDE, une  densité des lits 30% supérieure en France que dans l’OCDE, une durée moyenne de séjour de 15% plus longue… la rhétorique du toujours plus de moyens sans s’occuper d’efficience fonctionne à plein pour ce bloc. C’est pourtant de l’argent public, dont chaque euro dépensé devrait être optimisé, mais la pensée jacobino-marxiste est au-dessus de cela.

Le bloc de la continuité est occupé par Emmanuel Macron, dont l’équipe santé provient des acteurs du quinquennat Hollande (les 4 rapporteurs de la loi Touraine font partie de son équipe. L’un d’eux est son porte-parole santé, un autre le secrétaire général de son mouvement). Les principes de la loi Touraine de concentration administrative de l’offre hospitalière au sein de 135 groupements hospitaliers, sans revoir les fondamentaux de l’organisation et du management, et de sortie du secteur privé du service public hospitalier seront appliqués. S’ajoute à cela un repli de la tarification à l’activité à 50% des actes (c’est quasiment 100% aujourd’hui en chirurgie-médecine-obstétrique), impliquant un retour à la forfaitisation du financement hospitalier. Par clientélisme, on veut donner l’impression de desserrer l’étau de la pression financière sur l’hôpital, tout en promettant 15 milliards d’euros d’économie en santé sur le quinquennat !

Quant au bloc de la rupture représenté par François Fillon, on promet la fin des 35 heures, l’autonomie de gestion des hôpitaux, la rationalisation de l’offre de soins hospitaliers à l’échelle des territoires… Même si tout cela est souhaitable, rien ne se fera sans une stratégie crédible de long terme à la hauteur des enjeux pour surmonter les oppositions. Or, il manque une vision globale qui est renvoyée à des États généraux de la santé fin 2017 pour être extraite d’un travail de co-création avec les parties prenantes. Si ces États généraux sont dignes de ce qui s’est fait en 1958 pour transformer l’hôpital, le pari peut être gagné.  S’ils se déroulent comme souvent avec l’État sous la forme de simulacre de discussion sans ambition réformatrice déterminée, le pari sera perdu.

Face à l’échec partagé des politiques pour adapter l’hôpital aux nouveaux défis contemporains, on espérerait une approche pragmatique et non politicienne à la hauteur des enjeux. Raté, on assiste encore à un bal de faux-culs qui feignent de se mettre au chevet d’une institution malade de leurs erreurs passées et de leur absence de vision d’avenir pour elle.

Deux blocs politiques reprennent des solutions qui ont déjà largement échoué, l’autre s’en remet à l’intelligence collective. Tout dépendra de la sincérité et de l’habileté de ses dirigeants en cas de victoire!

Protection sociale : Pour un nouveau modèle

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Présidentielle: le bulletin de santé du patient France

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François Fillon, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Benoît Hamon lors du premier débat de la présidentielle, mars 2017. SIPA. AP22029732_000008

La France est un malade qui souffre d’un symptôme grave : un chômage chronique qui atteint les 10%. Voilà pour le constat, le diagnostic.

En cette période électorale, quelques candidats thérapeutes se relaient au chevet du malade et proposent différents traitements.

Qui est le plus Hippocrate?

Marine Le Pen mise sur l’aseptise : il faut isoler le patient, nettoyer ses plaies, tenir à distance tous les corps étrangers. On veillera à éradiquer tous les microbes tropicaux et les bactéries exotiques.

François Fillon, lui, prescrit une diète drastique : le patient devra suivre un régime sec, afin d’éliminer toute la mauvaise graisse étatique. Par cette ascèse, on visera à réduire toutes les pesanteurs qui freinent le dynamisme, nuisent à la vitalité.

Mélenchon et Hamon, eux, proposent un recours massif aux drogues : alterner les psychostimulants et les sédatifs, la coke et le haschich… Concrètement, redistribuer à foison l’argent que l’on n’a pas, creuser la dette, donner magiquement à tous de quoi consommer plus. Il s’agit d’offrir à chacun la possibilité d’acquérir une multitude de biens de consommation, ceci afin de relancer l’économie, avec des effets secondaires positifs sur la croissance et le chômage. On veillera aussi à masquer que le dynamisme économique relancé de la sorte ne touchera guère la France, car les objets achetés sont produits à l’étranger. On touche là aux limites des traitements keynésiens à l’heure de la mondialisation.

>> A lire aussi: Emmanuel Macron: le mirage, jusqu’à quand?

Quant à Macron, il applique un peu tous les remèdes, avec comme fil conducteur le refus des excès et un habile pragmatisme. Ses solutions semblent plus nuancées que celles de ses collègues, plus subtiles. Il donne le sentiment d’avoir pris la mesure de la complexité du mal. Pour notre part, nous ne croyons guère à l’efficacité de ses méthodes, mais celles-ci auront au moins pour mérite de ne pas aggraver l’état du malade. A ce titre, Macron s’inscrit dans la tradition hippocratique du primum non nocere, d’abord ne pas nuire.

Etat désespéré?

Contrairement à ses collègues extrémistes qui dans cinq ans, à l’heure des bilans, s’abriteront sans doute derrière une formule cynique de type : « l’opération a réussi, mais le patient est décédé », Macron, lui, n’aura pas achevé le malade. Nous pressentons plutôt un modeste statu quo, avec quelques améliorations cosmétiques.

Cela dit, nous l’avons observé lors du débat à onze, Macron était le seul candidat qui semblait capable d’une véritable écoute. Il prenait des notes, demeurait attentif, concentré et respectueux. Sa personnalité nous a séduit. Il émanait de lui un mélange de sérieux, de douceur et d’autorité. Le charme opérait. Et ce point est d’importance, car comme le notait Michael Balint : « la première chose que le médecin prescrit, c’est lui-même ». La rencontre avec une personnalité est en effet cruciale.

Bref, en profondeur, Macron ne résoudra probablement rien, mais nous le plébisciterons quand même pour des raisons sentimentales, sans illusions quant à ses résultats.

Et pour conclure, mais nous nous trompons sans doute, il nous semble que la France n’est plus guère transformable. Cette vieille nation paraît inapte au changement et son cas relève peut-être plus de la médecine palliative, que curative…

Syrie: Trump carrément à l’Ouest

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donald trump chine russie
Lâcher de missiles de croisièes américains sur la Syrie, avril 2017. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31416787_000004.

Attribuant la responsabilité d’une attaque chimique le 3 avril contre le village de Khan Cheikhoun à l’armée syrienne, le président des Etats-Unis a ordonné le 6 avril une frappe à distance contre la base aérienne syrienne d’Al-Chaayrate.

Par cette décision, déjà attendue en septembre 2013, mais repoussée par Barack Obama, Donald Trump rejoint le camp occidental et ses errances stratégiques portant la marque de l’émotion et de l’absence de réflexion, deux dérives de la diplomatie caricaturées par le fameux « il faut punir Assad ».

>> A lire aussi: Donald Trump applaudi par les droits-de-l’hommistes!

Curieusement, ce n’est pas pour autant qu’il a rassuré les dirigeants occidentaux. Certes, ceux-ci ont approuvé cette réaction mais, vérifiant la parole biblique « on voit mieux la paille dans l’œil du voisin que la poutre dans son œil », ils ont quand même tempéré leur enthousiasme en insistant, dans une déclaration commune Merkel-Hollande (ce qui est assez notable pour être signalé) sur la nécessité de donner la priorité à la solution politique en Syrie. Si l’horreur des images de victimes et la détestation partagée d’Assad poussent à approuver cet acte punitif, les conditions du jugement, et le sens stratégique de la sentence soulèvent de sérieuses questions.

« America First »

Tout d’abord, voici un président, certes décrit comme imprévisible, mais qui avait cependant fait du dialogue avec Moscou et de l’économie de l’emploi de la force un axe politique qui paraissait sûr. En quelques heures, il s’affranchit de l’aval des institutions internationales et de l’appui de ses principaux alliés pour lancer un acte de guerre contre un Etat, honni mais souverain. Ajoutons que depuis vendredi, une flotte américaine converge vers la Méditerranée orientale et une autre vers la mer de Chine. Cependant que la Russie renforce ses défenses antiaériennes en Syrie.

Donald Trump revient donc à la politique de ses prédécesseurs et donne tout son sens au slogan « America First ». L’Amérique prioritaire… et seule. Ce faisant, il s’éloigne de la solution politique qui exigerait que tous les belligérants (à l’exclusion de l’Etat islamique et des multiples avatars d’Al-Qaïda) soient prêts à négocier. Or, certains groupes soutenus par l’Occident n’ont pas voulu rejoindre le double cycle de négociations – à Astana sous impulsion russe, à Genève avec l’ONU.

Cette frappe américaine relance les ambitions des belligérants: les groupes rebelles y trouvent une excuse supplémentaire pour refuser les pourparlers; la Turquie une raison de faire resurgir ses projets de démembrement de la Syrie et d’écrasement du peuple kurde; l’Etat islamique et les clones d’Al-Qaïda une justification à leur combat contre l’axe du mal (qui leur vaut le ralliement des combattants venus de l’étranger). Bref, la tension entre Etats-Unis et Russie reprend des airs de guerre froide et la chute d’Assad redevient une fin en soi et non plus un moyen.

Mais l’Amérique des faucons et l’Europe de l’émotion sont euphoriques autour du “commandant en chef”. Les morts sont chichement et surtout médiatiquement vengés. Pour la paix, les peuples orientaux sont priés d’attendre. À l’Ouest, rien de nouveau.

Assurance maladie des retraités: soyons réalistes!

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Manifestation des retraités, septembre 2016. SIPA. 00774239_000012
Manifestation des retraités, septembre 2016. SIPA. 00774239_000012

Les personnes âgées ont en moyenne besoin de davantage de soins médicaux que les jeunes et les personnes « dans la force de l’âge ». Les organismes qui proposent des assurances santé complémentaires le savent bien, et de ce fait elles augmentent les primes demandées à partir d’un certain âge.

Un décret récent vient justement de modifier les plafonds d’augmentation autorisés. Ce décret concerne (en principe) tous les salariés du secteur privé qui prennent leur retraite, puisque l’accord national interprofessionnel du 11 janvier 2013, et la loi du 14 juin 2013 relative à la sécurisation de l’emploi qui en transpose les principales dispositions, ont rendu obligatoire à compter du 1er janvier 2016 une complémentaire santé partiellement financée par l’employeur.

Améliorer la qualité de l’activité normative

Concrètement, les tarifs globaux (part salariale plus part patronale) doivent être maintenus (désormais, à la charge exclusive du retraité) la première année ; leur augmentation est plafonnée à 25 % la seconde année, et à 50 % la troisième. Le décret ne précise pas de limite pour les années suivantes, ce qui amène la journaliste Mireille Weinberg à écrire dans L’Opinion : « à partir de la quatrième année, la mutuelle peut, en théorie, pratiquer la hausse tarifaire de son choix ! »

>> A lire aussi: Macron, Fillon, Le Pen: qui osera unifier nos régimes de retraite? – Candidats, un quinquennat suffira!

L’experte poursuit : « La loi de financement de la sécurité sociale pour 2016 a mis en place une labellisation des contrats complémentaires santé, avec 3 formules de garanties et, pour chacune, un tarif maximal. Mais les décrets d’application sont toujours attendus. »

Cela pose le problème de l’activité législative et réglementaire, qui fait en la matière la preuve de sa mauvaise qualité. Tant que l’État manifestera un tel manque de sérieux dans l’accomplissement de ses tâches normatives, la France en souffrira.

Mais le problème est aussi et surtout un problème de fond. L’Assurance maladie de la Sécurité sociale est peu financée par les retraités ; ceux-ci sont donc globalement pris en charge par les actifs, qui paient non seulement leurs pensions, mais aussi la plus grosse partie de leur couverture maladie. Le prélèvement sur les actifs en faveur des retraités est donc nettement sous-estimé quand on le mesure uniquement par les pensions de retraite.

Revoir l’architecture de la Sécurité sociale

Dans un système correctement organisé, et donc enfin unifié, la cotisation vieillesse financerait non seulement les pensions, mais aussi l’Assurance maladie des retraités. Cela pourrait être réalisé au moyen d’un versement global effectué par la caisse nationale vieillesse à la caisse nationale maladie, formule simple et peu dispendieuse quant aux frais de gestion ; il serait également possible, pour conserver le caractère fraternel de l’Assurance maladie (« à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités ») de prélever sur chaque pension brute (dans ce cas plus importante qu’actuellement) une cotisation maladie proportionnelle à son montant, dont le taux serait supérieur à celui appliqué aux actifs, puisqu’un retraité coûte à l’Assurance maladie, en moyenne, davantage qu’un actif . Quelle que soit la solution retenue, elle aurait l’avantage de mettre en évidence le fait que le véritable transfert effectué des actifs aux retraités ne se limite pas aux pensions.

>> A lire aussi: Pour une vraie réforme des retraites – Par Jacques Bichot

Pour aller jusqu’au bout de cette démarche clarificatrice, il conviendrait de faire la même opération en ce qui concerne l’assurance dépendance : celle-ci pourrait être gérée par la branche maladie de la Sécurité sociale en ce qui concerne les dépenses mais, pour la dépendance provoquée par l’avancement en âge, l’argent devrait provenir des actifs via la branche vieillesse. Le cas des infirmes jeunes et adultes est différent ; il relève de l’assurance invalidité.

Ces réformes systémiques sont nécessaires pour que le droit de la protection sociale soit en phase avec la nature économique des opérations réalisées. Tout ce qui bénéficie aux retraités provient du « report », c’est-à-dire d’un échange entre générations successives : la génération A investit dans la génération B, qui lui verse ultérieurement les dividendes de son investissement non seulement sous forme de pensions, mais aussi de prise en charge de son assurance maladie.

Nous ne pourrons pas introduire la protection sociale dans l’économie d’échange, ce qui est indispensable pour qu’elle ne soit pas un fardeau freinant l’activité économique et l’emploi, sans procéder à des remises en ordre telles que celles qui viennent d’être évoquées. Or le principe actif de ces réformes est une conceptualisation économiquement exacte des opérations réalisées dans le cadre de la Sécurité sociale : investissement et retour sur investissement d’une part ; assurance d’autre part. Tant que notre superstructure normative et organisationnelle sera en porte-à-faux par rapport à la réalité économique, parce que les pouvoirs publics agissent sans savoir quelle est la nature économique de ce dont ils définissent les règles, et en appliquant bêtement un modèle fiscal ou parafiscal, notre pays végétera – et cela vaut aussi pour bien d’autres.

Je servirai Marine Le Pen si elle est élue

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marine lepen ambassadeur orsay
Kountrass.
marine lepen ambassadeur orsay
Kountrass.

Article publié le 22 mars 2017

Mon collègue Thierry Dana, ambassadeur de France au Japon, a ressenti l’impérieuse nécessité d’annoncer publiquement dans les colonnes du Monde qu’il « se placerait en réserve de toute fonction diplomatique » et « refuserait de servir » la présidente de la République, si d’aventure Mme Le Pen était élue.

Je ne peux penser que sa démarche avait pour but de se pousser du col alors que la saison des transferts bat son plein au ministère et que chacun est à la recherche d’un nouveau poste. C’est donc nécessairement un sens moral et éthique élevé qui a poussé Thierry Dana à rendre publique l’aversion profonde que lui inspire la candidate frontiste. Diplomate soucieux de grands principes, mon collègue aurait pu se poser également – et en préalable – la question du devoir de réserve avant de s’en prendre publiquement et avec autant de violence à une candidate à l’élection présidentielle. Devoir de réserve que le ministre Jean-Marc Ayrault a rappelé à tous les agents dans un message bienvenu. Mais Thierry Dana a manifestement considéré que, dans le cas de Mme Le Pen, le devoir de réserve ne s’appliquait pas. C’est précisément cela qui est insupportable.

Ambassadeurs-tweeters

Je ne suis pas lepéniste ; d’ailleurs peu importent mes options politiques. Comme Thierry Dana et Gérard Araud, notre ambassadeur-tweeter en poste à Washington qui n’a pu s’empêcher de soutenir la tribune de Thierry Dana d’un gazouillis électronique, j’ai été membre d’un cabinet ministériel, ambassadeur bilatéral et ai représenté la France dans les grandes instances internationales. Tout au long de ma carrière, j’ai servi des gouvernements de toute nature et accueilli des ministres dont je ne partageais pas nécessairement les idées. J’ai plus d’une fois serré les dents et mis un mouchoir sur mon opinion personnelle afin de défendre une ligne politique au rebours de ce que je croyais bon pour le pays. Je l’ai fait sans faillir pour une raison implacable : cette ligne politique émanait d’un gouvernement élu démocratiquement par le peuple français, et il ne revenait pas à un fonctionnaire qualifié de « haut », mais en réalité lilliputien au regard du suffrage universel, de remettre en cause le choix démocratique du peuple.

En attaquant Mme Le Pen du haut de son bureau d’ambassadeur, écharpe tricolore en sautoir, Thierry Dana croit défendre la démocratie. En réalité il l’attaque de front.

En République française, tous les candidats ont droit au respect du devoir de réserve de la part des hauts fonctionnaires, fussent-ils ambassadeurs de France. Mme Le Pen comprise. Celle-ci a également droit à un temps de parole dans les médias que des fonctionnaires scrupuleux décomptent, conformément à la loi. Ces derniers respectent les droits de Mme Le Pen sans états d’âme et ont raison de le faire. Car la démocratie dans notre pays en dépend. Le jour où les hauts fonctionnaires décideront de couper le micro des candidats qui les défrisent, la démocratie aura vécu dans notre pays.

C’est également une marque insupportable de mépris pour les millions de Français qui ont l’intention de voter pour Marine Le Pen. Le mépris, ils y sont habitués me direz-vous. Cela fait des années, des décennies pour les plus anciens convertis, que les électeurs du Front national s’entendent dire qu’ils sont au choix, des racistes, des fascistes, des malades mentaux et, dans tous les cas, de sombres abrutis.

Est-il bien nécessaire, dans ces temps où les serviteurs de l’Etat sont critiqués et suspectés en permanence de connivence politique ou économique, d’alimenter l’image caricaturale du haut fonctionnaire arrogant, toisant avec supériorité le bas peuple ? Dire gravement aux électeurs qu’ils commettent une  « faute » en votant Front national n’en dissuadera aucun, bien au contraire. Le principal résultat de ce genre de propos moralisateur a pour conséquence d’enraciner encore plus fortement le vote de ces électeurs.

Marine Le Pen porte un programme de rupture dans quasiment tous les domaines. Je conçois aisément que l’on puisse être en désaccord avec son programme politique et ses options diplomatiques. Soit. Mais un peu d’humilité ne fait jamais de mal.

Chers collègues, les résultats de « notre » politique étrangère, celle que vous et moi avons menée, bâtie et souvent inspirée à nos gouvernants ces trente dernières années, sont-ils si brillants ? Sommes-nous si fiers de notre œuvre, particulièrement en Europe, au point que nous puissions avec autorité exclure du champ public ceux qui la critiquent et dire au peuple qu’il commettrait une « faute » à vouloir la réviser en profondeur ?

Les Français exaspérés

Il serait bon d’ouvrir les yeux. Est-ce la « faute » du peuple français s’il n’apprécie guère que la Commission européenne prenne des décisions qui impactent son existence sans qu’elle le consulte ? Est-ce la faute de nos compatriotes s’ils ne parviennent pas à percevoir la forte croissance économique et le plein-emploi que la création de l’euro était censée leur apporter ? Est-ce encore sa faute s’il ignore l’émergence d’une « Europe puissance » que les grandes puissances, Chine, Etats-Unis et Russie en tête, viendraient respectueusement consulter à Bruxelles, en sachant qu’elles ont en face d’elles un acteur puissant, uni et incontournable dans le règlement de tous les conflits périphériques ? J’arrête là les railleries.

Pour ma part, je considère que si le peuple rejette demain notre construction européenne – sujet au cœur de la campagne – ce ne sera pas parce qu’il commettra une faute mais bien plutôt parce que nous, les constructeurs de cette Europe, avons accumulé trop d’erreurs de construction durant les dernières années de ce long chantier. Si le peuple décide de modifier en profondeur l’architecture européenne en la confiant à une équipe qui entend la déconstruire avant, éventuellement, de la reconstruire autrement, je me dirai qu’ainsi va la vie et que ce n’est pas la première fois qu’une architecture politique européenne sera défaite par la volonté du peuple. Je me consolerai en me disant qu’au moins, cette fois-ci, ce détricotage se fera sans avoir à en passer par une guerre sanglante à la différence des fois précédentes et qu’il restera toujours la nation et l’Etat pour préserver la France des périls et la maintenir debout d’un seul tenant.

Restera la question que Thierry Dana a raison de se poser mais qu’il aurait dû garder en son for intérieur plutôt que de l’exhiber avec fracas. La sortie de l’euro, l’abandon du traité de Schengen, le rétablissement des frontières nationales, le refus d’accueillir de nouveaux migrants, le recours à des mesures protectionnistes en lieu et place du traité de libre-échange transatlantique que négocie la commission européenne, justifient-ils que l’on refuse de servir plus avant l’Etat français ? Toutes ces mesures sont-elles des atteintes inacceptables à la démocratie et à la République française ? La réponse est non. Il ne faut pas confondre principes démocratiques et orientations politiques. Les mesures de Mme Le Pen constitueraient une politique radicalement opposée à celle en cours aujourd’hui, mais ne violeraient les principes de la République et le bon fonctionnement de la démocratie.

La France du Général

A part le – très gros – morceau de la déconstruction de l’Union européenne, le reste de la politique étrangère de Mme Le Pen ne casserait pas trois pattes à un canard. Pas d’isolationnisme nord-coréen ou albanais ; une relation proche avec la Russie, grand classique de la diplomatie française ; une volonté d’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis ; une sortie probable de l’OTAN ; une politique favorisant la relation entre nations plutôt qu’entre blocs. Rien de révolutionnaire. Pour paraphraser une célèbre réplique du film OSS 117, on pourrait même dire : « c’est la France du général de Gaulle, madame. »

Si Mme Le Pen est élue présidente de la République, je servirai donc Mme Le Pen et son gouvernement, comme j’ai servi tous les gouvernements qui se sont succédés depuis trente ans. Je continuerai de servir la France et le peuple français de manière loyale, en tâchant, comme je l’ai toujours fait, d’éclairer au mieux nos ministres sur la situation internationale afin qu’ils ne méconnaissent rien de la complexité des dossiers sur la table et, qu’ainsi, ils puissent ajuster le plus finement possible leur vision, voire même en changer sur certains points, avant de prendre leurs décisions.

Je dirai même que nous avons encore plus de raisons de rester à notre poste en cas de victoire de Le Pen. Nous voulons éviter les excès du programme du Front national ? Pour cela, il nous faudra être présents. Souligner la portée des enjeux, proposer des compromis intelligents, chercher à comprendre et en retour à faire admettre des réalités que la candidate ne voit peut-être pas mais auxquelles la Présidente serait confrontée. En somme, il nous faudra jouer notre rôle de grand serviteur de l’Etat, de mandarin éclairé auprès du nouveau roi. Un rôle absolument crucial dans une période de grand changement. Si Mme Le Pen gagne la présidentielle, la France et les Français auront encore plus besoin de nous, fidèles au poste. Ce n’est donc pas le moment, chers collègues, de se tromper de posture et d’époque, mais bien au contraire de rassurer tout le monde et de montrer que nous serons toujours là pour préserver le bon fonctionnement de l’Etat, le maintenir droit et solide, dans le respect des principes républicains autant que du vote démocratique de nos concitoyens. Une noble mission pour de hauts fonctionnaires en vérité.

Souverainiste, je voterai Mélenchon

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melenchon souverainisme daech islam
Jean-Luc Mélenchon. Sipa. Numéro de reportage : 00798508_000004.
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Jean-Luc Mélenchon. Sipa. Numéro de reportage : 00798508_000004.

Après avoir été longtemps convaincu que le vote blanc était la seule réponse à la présente médiocrité politique, j’en suis venu à me décider, après bien des réticences et des hésitations, à voter pour le candidat de « La France Insoumise ». La raison essentielle, qui a fini par transcender mes doutes, est l’absolue nécessité de fermer la parenthèse ouverte par ce grave déni de démocratie que fut le coup d’État institutionnel de 2007, celui qui a annulé le rejet par référendum du Traité européen de 2005. J’espère ainsi inciter les lecteurs à se faire électeurs. Mais, il ne s’agit nullement de renier mes doutes à l’égard du programme de Jean-Luc Mélenchon, de son parcours politique et de son rapport ambigu aux questions du communautarisme et de la laïcité.
C’est une image étonnante qui a précipité ma décision : on y voit Benoît Hamon au centre avec l’étiquette avantageuse de « socialisme », à gauche celle d’un Mélenchon affublé du stigmate de « patriotisme » et à droite un Emmanuel Macron décrit par le mot de « libéralisme ».

Il y aurait donc une opposition de principe entre socialisme et amour de la patrie, affirmation en totale contradiction avec l’histoire du socialisme entre la Commune de Paris et les Pâques sanglantes de 1916 en Irlande, entre autres … Qu’elle est indigne cette volonté d’effacer la signification profonde du socialisme, au moment où Hamon ne songe nullement à contester sérieusement l’ordre européen et va chercher son adoubement auprès d’une Angela Merkel, qui ne cesse d’opprimer et d’humilier une Grèce ayant eu l’impudence de troubler la quiétude des puissants. Si Mélenchon effraye les socialistes par les drapeaux tricolores qui accompagnent ses interventions, eh bien que les socialistes en soient sanctionnés. Il n’est que trop temps de dissoudre un parti qui a sacrifié, dès 1983, la volonté de transformation sociale au profit de l’eurolibéralisme. Libérer la gauche du PS est donc une raison de voter Mélenchon.

Des macronistes aux fréquentations douteuses

Je ne peux accepter le principe d’une démocratie sans souveraineté, d’une  société des individus,où le règne des seuls droits formels devient une machine à détruire les droits des nations à décider de leur destin. Or, il se trouve que c’est dans les nations, organisations politiques des peuples, que bat le cœur de la démocratie ; c’est en elle que peut se faire la recherche du bien commun en dehors du cadre prédéfini de l’ordre concurrentiel. Le socialisme, comme prolongement à l’économie du principe de souveraineté nationale, peut – et doit – être internationaliste, mais en aucune façon transnational. A la différence de l’empire du capital, bien sûr … si la personne de Mélenchon doit porter ces marques infâmantes qu’on lui fait du patriotisme, du socialisme et de l’internationalisme, eh bien, qu’on lui fasse porter ! Que s’amplifie la vague montante du désir de récupérer la puissance souveraine et d’en revenir à l’idéal de justice sociale, si éloigné de la « concurrence libre et non faussée » défendue par François Hollande et son avatar, Macron.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : le soutien que j’apporte se limite au vote du 23 avril. Il ne s’agit nullement d’oblitérer les critiques tenant aux équivoques du chef des Insoumis en matière de communautarisme et de laïcité. Sans doute, si tous ceux qui fustigent les erreurs de Mélenchon en ces matières en avaient tiré la leçon – que j’ai longtemps tirée – pour leurs propres candidats, alors serais-je allé jusqu’à bout de ce désir de vote blanc. Mais, peut-on admettre les leçons des partisans de Macron alors qu’une de ses proches, Bariza Khiari, s’est compromise avec des émanations de la mouvance des Frères musulmans ?[1. On peut lire : « 11 décembre 2013. Bariza Khiari reçoit le prix Cojep 2013 de la personnalité politique. Cette organisation regroupant une partie de Turcs alsaciens est surtout connue pour son soutien sans faille de l’AKP et de Recep Erdogan. L’organisation, n’hésite pas à protester lorsque certains politiques d’origine turque s’avisent de soutenir les manifestants de Taksim. Dans un communiqué du 5 juin 2013, on peut lire : « Cette attitude froisse en outre, la majorité des associations turques de la ville, favorables en très grande majorité au parti de l’AKP et de Recep Erdogan, et qui correspond à une part non négligeable de l’électorat strasbourgeois » La Cojep lutte aussi contre la vilénie de la gauche française au sujet des arméniens : « le PS semble vouloir rester sous l’emprise du discours de la diaspora arménienne de notre pays » ».] Et, ce alors que l’héritier de Hollande nie l’existence d’une « culture française » au profit de « cultures en France ?

Les idiots utiles du capital global

En réalité, le multiculturalisme est l’idéologie montante au sein des intérêts établis, car elle est la mieux adaptée aux exigences de la mondialisation libérale. Et, comme toutes les idées dominantes d’un moment, elle irrigue toute la société, multipliant à l’envi les idiots utiles du capital global dans nombre de formations politiques ou de cénacles intellectuels. Le combat pour la démocratie, donc contre le communautarisme et son expression idéologique, le multiculturalisme, est un combat que tout laïc et républicain doit partout mener à droite et à gauche, qu’il soit libéral ou socialiste.

Je vais donc évoquer de graves dérives des Insoumis pour mieux contribuer à des débats qui, je l’espère, permettront d’en finir avec ces errements. Entre autres choses inacceptables, rappelons l’indigne participation d’Eric Coquerel, un très proche de Mélenchon, à deux défilés monstrueux – mars 2015 et 2017 –  où le raciste et homophobe Parti des Indigènes de la République était à la manœuvre. Ce signal adressé à une mouvance travaillée par un antisémitisme virulent était bien sûr discret : les Insoumis ne se sont pas fait le relais de cette forfaiture. Mais, ils ne l’ont pas dénoncée…  Cette équivoque permet d’affaiblir le NPA, d’engranger des profits électoraux d’une façon bien communautariste et de nourrir un discours victimaire qui désespère la morale des gens ordinaires.

Il est par ailleurs inacceptable de ne pas vouloir qualifier les faits pour ne pas froisser cette petite bourgeoisie communautariste émergente qui refuse d’accorder quelque importance au terrorisme et à l’idéologie religieuse qui l’encourage. Mélenchon a ainsi affirmé que le terrorisme était un « amusement » médiatique. Or, c’est le même qui comparait aussi les bombardements russes sur Alep aux actions américaine de 1944, précisant que les tueurs de Charlie étaient liés à Al-Qaïda. Mais, alors, si la liquidation d’une ville et son passé millénaire relève de la guerre juste, c’est que le terrorisme n’est pas un amusement. Désigner clairement les tueurs islamistes lui était alors utile pour justifier que la France ne déstabilise pas le régime syrien…

Misère de l’économisme

A cette incohérence, il ajoutait une lâcheté par la voix de son porte-parole qui osait vouloir faire une « révolution copernicienne » en faisant l’économie de nommer les tueurs pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des islamistes : « Cette mesure permettrait de recréer un lien social et d’apaiser les choses pour que la communauté musulmane n’ait plus à se justifier ». Copernic était courageux, mais voilà un usurpateur d’identité qui n’a pas le courage de nommer les choses, comme si, pour lui, la vérité n’était pas révolutionnaire…

Le fond de l’affaire est l’économisme, cette erreur qui consiste à vouloir expliquer la société par les contraintes de la production matérielle en reléguant dans le « reflets » de celles-là la politique ou l’idéologie (notamment religieuse). Mélenchon a fait pourtant observer, durant le débat des onze candidats, à Nathalie Arthaud que les superstructures comptent, ici l’État, et qu’il est donc légitime de parler de l’UE et non pas seulement de lutte des classes. Mais, dans le même débat, il explique que, pour rendre compte du terrorisme, on doit partir du pétrole. Incroyable incohérence que masque l’habileté du tribun ! Quand cela l’arrange, le déterminisme économique est mobilisé… L’idée insoutenable derrière ces bévues est que le fanatisme religieux découle d’une question de taux de chômage ou de luttes inter-impérialistes. Cette conception n’est pas simplement fausse, elle est dangereuse. Que Mélenchon aille lire Karl Polanyi pour sortir de son anthropologie désuète et cesse de faire la leçon à Arthaud qui, à défaut d’être pertinente, est cohérente…

Mais que sont les incohérences d’un politique devant la promesse démocratique qu’il porte ? Pas grand-chose. Il nous revient de contrer les dérives de la société politique face au danger du communautarisme et de l’antisémitisme. Certes, si mes amis laïcs et républicains s’étaient résolus à voter blanc pour parer ce danger, nul candidat n’étant assez sérieux sur ces sujets, alors je me serais abstenu. Mais, on ne peut voter pour Macron l’accommodant ou Fillon, le collaborateur de l’ami du Qatar, sans s’exposer ce que se réactivent d’autres clivages. Ma décision est donc prise pour le 23 avril.

En souvenir de l’histoire socialiste, des Pâques sanglantes irlandaises et de l’immortel Connolly, fêtons donc en ce siècle, les Pâques joyeuses du retour de la démocratie en Europe. Le bonheur y est une idée toujours neuve : que le vent se lève enfin !

Avez-vous lu Polanyi ?

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Présidentielle: le choix entre la peur et la peur

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Un panneau d'affichage en marge d'un meeting de François Fillon à Paris, avril 2017. SIPA. 00801706_000022
Un panneau d'affichage en marge d'un meeting de François Fillon à Paris, avril 2017. SIPA. 00801706_000022

Cette fois, ça y est : nous sommes dans la véritable campagne. Les choses sont claires, il va s’agir de faire un choix entre la peur et la peur.

En effet, on croit souvent que le choix démocratique est un choix d’adhésion à une politique. Ce n’est pas vrai, ou du moins, ce n’est pas que cela. La véritable campagne électorale est toujours une réponse à la peur. Tout choix important est une angoisse, et le choix du futur président, qui portera les destinées de tout un peuple pendant cinq longues années, l’est tout particulièrement. Ce n’est pas faire injure à l’électeur que de se demander quelles sont ses véritables peurs, et de vouloir y apporter une réponse. Le célèbre « moi ou le chaos » du Général montre à quel point il avait compris l’essence même de la politique. Pour tout candidat, il faut trouver sur quel levier il devra jouer, comment il va à la fois réveiller ces peurs essentielles et montrer qu’il a les solutions pour rassurer et protéger.

Des peurs sans solution…

La candidate d’extrême droite, à l’évidence, l’a parfaitement intégré. Elle joue à la fois sur les peurs internes (le danger islamique en particulier, et nous savons qu’il n’est pas exagéré), et sur les peurs externes (le danger, pour résumer, de la mondialisation). Contre la « chienlit », elle assume une réponse solide. C’est en cela que son discours et son attitude, au-delà de son programme, ont de la force. Mais c’est aussi sa faiblesse, parce que si l’électeur a peur de l’ouverture excessive, il a aussi, tout autant, peur de la fermeture et de l’isolement. De plus, s’il faut assumer une réponse forte face à ces dangers, comment s’y prendra-t-elle ? Ne risquons-nous pas des bouleversements économiques (avec un possible « Frexit ») ou sociaux (avec une flambée générale des banlieues) ? Par rapport à la peur qu’elle révèle, Marine Le Pen a-t-elle véritablement les antidotes : l’équilibre entre la peur de trop ouvrir et celle de trop fermer, et l’équilibre entre une réponse forte et une réponse possiblement trop brutale ? En outre, disposera-t-elle d’une majorité pour gouverner, ou bien sera-t-elle, face à ces dangers, impuissante ? Rien dans tout cela n’est sûr, et c’est cela qui inquiète précisément nombre d’électeurs, ceux qui savent déjà qu’ils ne voteront pas pour elle et ceux qui hésitent encore sur leur choix.

Le candidat de la gauche et du centre, lui, « surfe » tout autant sur les peurs, bien que d’une façon plus subtile. C’est le cas lorsqu’il joue, sans le dire, une partition proche, en réalité, de celle de Juppé, avec une variante de la « mondialisation heureuse ». Comme l’avait tenté Juppé, c’est, à proprement parler, une stratégie « munichoise ». On se souvient en effet qu’après avoir signé les accords de Munich, lorsqu’il rentre à Paris, le 30 Septembre 1938, Daladier s’attend, au Bourget, à être hué par la foule. Au contraire, il est acclamé, à tel point qu’il s’exclame, selon Saint-John Perse, présent à ses côtés, « Ah les cons ! S’ils savaient ! ». A cette époque, personne n’ignorait le danger nazi. Malgré cela, la peur, celle de préférer ne pas savoir, marche à plein. Il est considéré, pour quelques mois encore, comme « le sauveur de la paix ». Il rassure, en chantant (sans l’avoir voulu, visiblement), « encore une minute, Monsieur le bourreau ». Il prend ainsi les Français pour des autruches, et ça marche…

Emmanuel Macron est sur le même registre. Il n’est pas possible, en effet, que les Français, abreuvés tous les jours par les nouvelles, ne soient pas inquiets, sinon terrorisés, par ce qui se passe : à l’intérieur, danger de déclassement grave si nous persistons, hors de tout bon sens, à ne pas rembourser nos dettes, et à maintenir nos entreprises en état de faiblesse face à une concurrence internationale exacerbée, danger de la création progressive, dans nos banlieues, de zones de non droit, gangstérisées et islamisées, dangers d’explosions sociales, comme dans nos campagnes ou en Guyane, dangers de l’affaiblissement grave de nos forces de sécurité, police ou armées. A l’extérieur, politique, volontaire ou non, mais sûrement déstabilisante, du nouveau chef de l’Etat américain, danger, réel ou supposé, d’une résurgence de la puissance russe, coups de menton et radicalisation du pouvoir en Turquie, risque, à tout moment, d’une nouvelle irruption de milliers de « réfugiés » sur notre territoire, guerres au Proche-Orient et en Afrique du Nord, c’est-à-dire à nos portes. Tout cela, il n’est pas possible que les Français ne le voient pas.

…à la peur saine du candidat Fillon

A cela, que répond Macron ? A l’étranger, que la France est coupable de « crime contre l’humanité ». Aux Français, il dit : « je vous aime ». Face à ceux qui lui disent qu’il ne pourra pas gouverner, il aligne les soutiens, comme si un mouvement, récemment créé pour l’occasion, pouvait remplacer la solide majorité issue d’un parti historique comme le PS. Pourquoi, malgré cela, est-il si populaire ? A l’évidence, parce qu’il flatte l’esprit « munichois ». « Je suis votre ami », « Ne craignez rien, tout va bien », « si nous restons ensemble, rien ne pourra nous arriver ». Lorsqu’il dit oui à tout et à tous, chacun sait au fond de lui-même que s’il est au pouvoir demain, tout explosera. Mais face aux multiples dangers, il ne répond pas à la peur par la promesse d’action, mais par le déni. Et ça marche.

Fillon, lui aussi, met en scène la peur. Lorsqu’il choisit de dire la vérité, qu’il faut rembourser nos dettes, qu’il faudra se serrer la ceinture, qu’il faut rudement « dégraisser le mammouth » administratif, qu’il faudra prendre le problème islamiste à bras le corps, lorsqu’il dit aux infirmières qu’il faudra travailler plus pour s’en sortir, évidemment, il fait peur. Mais, contrairement à Macron, cette peur est saine. Elle consiste à regarder les choses en face, ce qui nécessite, de la part de l’électeur, un effort, pour la surmonter.

« Vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre », avait dit Churchill au gouvernement britannique. Aujourd’hui, par-delà les années, c’est aux Français qu’il s’adresse. Et qu’importent, face à de telles questions, les mises en examen et les costumes. Tout ce débat est ridicule. En réalité, la vérité, c’est qu’alors que nous fonçons dans le mur, nous fuyons le choix. Or il faudra bien le faire. Entre peur de voir et peur de ne pas voir, que choisirons-nous ?

Macron, l’air du vide…

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macron fillon marche besancon
Sipa. Numéro de reportage : 00801599_000029.
macron fillon marche besancon
Sipa. Numéro de reportage : 00801599_000029.

J’ai assisté à mon premier meeting d’Emmanuel Macron. Tous ces moyens déployés,  la musique à fond les ballons ! Un homme attendu comme une star ! L’image du télévangéliste est-elle la plus adaptée ? Sans doute pas. Car un télévangéliste a des messages à faire passer. Avec toute la bonne volonté du monde, je n’en ai pas détecté le moindre. Des slogans et des truismes enfilés à vitesse supersonique. Ma dernière visite au gouffre de Padirac m’a laissé un moindre sentiment de vide que le discours improvisé et décousu d’Emmanuel Macron, dont la syntaxe approximative rappelait parfois les romans de Christine Angot.

« Helpers », « Trumpistes » et « Hesseliens »

Chez En Marche, il n’y a pas de bénévoles, il y a des « helpers ». L’un d’eux, à la fin du spectacle, a remarqué mon air consterné. Il m’a interrogé. Je lui ai dit mon tourment. Et il m’a vendu la mèche. Tout cela, en effet, n’est que de l’enfumage. Les discours, ça ne compte pas. L’important, ce sera l’action. Emporté par son élan, cet homme, qui se disait travailler « dans l’international », m’a donné l’exemple de Donald Trump, qui a enfumé tout le monde pendant sa campagne, avant de montrer aujourd’hui ce dont il est capable dans le conflit syrien. De l’enfumage, donc. Je lui ai dit mon soulagement. J’avais bien perçu la fumée.

Devant peu ou prou la même assistance que François Fillon (environ 2500 personnes), il y a quelques semaines au même endroit, Emmanuel Macron s’est dit le candidat de « l’indignation utile ». Il a cité Stéphane Hessel. S’est adressé aux classes moyennes. « Ca ne peut plus durer ! » A combien de reprises l’a-t-il martelé ? Je n’ai pas compté. On ne savait pas, au passage, car il ne le précisait pas, ce qui ne devait pas durer. L’important était de le marteler. « Je vous le dis ! » Combien de fois ? Je n’ai pas compté. Mais, en fait, il ne nous disait rien. Pas très grave, pour les fans, dont beaucoup assistaient peut-être à leur premier meeting pour être aussi enthousiastes à l’écoute d’un tel enfilage de lieux communs.

Quelle « leçon de Besançon »?

Et puis, Emmanuel Macron a aussi voulu flatter les gens du cru. Il a évoqué « la leçon de Besançon », qui, paraît-il, se serait si bien remis de la disparition de ses nombreuses industries horlogères pour se reconvertir dans les industries de pointe. Tiens, donc ! Besançon, cette belle endormie qui a perdu son statut de capitale régionale pendant qu’Emmanuel Macron était aux affaires, n’a en réalité pas tant d’industries de pointe qu’il ne le dit. Besançon continue en revanche de former parmi les meilleurs horlogers du monde puisqu’ils vont se vendre à prix d’or en Suisse après des cycles de formation très courts. C’est sans doute cela « la leçon de Besançon ». Former pour ses voisins. Mais est-ce cela, le projet d’Emmanuel Macron ?

Dans moins d’un mois, l’ancien ministre sera peut-être à l’Elysée. Nous gratifiera-t-il toujours des mêmes discours ? Pourra-t-il continuer sur ce même registre ? S’il est en situation de cohabitation, pourquoi pas ? Mais s’il obtient la majorité ? Souhaitons-lui de choisir un premier ministre avec davantage d’épaisseur. Dans le cas contraire, et pour parler « jeune » comme Emmanuel Macron à Besançon : « On est mal » !

Pour Ruth Elkrief, Mélenchon c’est « l’URSS des années 50 »

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Jean-Luc Mélenchon, un portrait de Staline et Ruth Elkrief, SIPA. 00801640_000002 / AP20016345_000002 / 00722133_000024
Jean-Luc Mélenchon, un portrait de Staline et Ruth Elkrief, SIPA. 00801640_000002 / AP20016345_000002 / 00722133_000024

Alors que l’on commence à tester des seconds tours avec Jean-Luc Mélenchon dans les sondages, on sent une certaine fébrilité inquiète gagner les esprits les plus mesurés même celui de l’ami Hervé Algalarrondo.

Cette fébrilité devient même à l’occasion une franche panique. Ainsi, Ruth Elkrief, qui est la grande prêtresse du bavardage politique sur BFM a-t-elle déclaré, dans une hyperbole apeurée : « Mélenchon, c’est l’URSS des années 50 ! »

Staline or not Staline?

Admettons. Ce n’est pas le cas, hélas, mais admettons. D’abord, il aurait été étonnant que Jean-Luc Mélenchon, trotskiste passé par la social-démocratie avant de promouvoir une révolution citoyenne inspirée du président équatorien Rafaël Correa qui vient de laisser la place à son successeur de même obédience Lenin Moreno (comme son prénom l’indique), ait eu, dans l’URSS des années 50, une espérance de vie légèrement supérieure à un piéton traversant la place de la Concorde à six heures du soir. Et puis, entendons-nous bien, l’URSS des années 50, d’accord. Mais avant ou après 1953 ? C’est à dire avant ou après la mort de Staline ? En effet, l’URSS des années 50 après la mort de Staline, c’est celle du dégel entamé par Nikita Kroutchev malgré des tentatives post-staliniennes pour le déstabiliser, notamment après son célèbre discours de février 56. Il semblerait même que cette époque qui dure jusqu’en 1964, année où le pauvre Nikita est déposé, ait été une période relativement heureuse si l’on en croit par exemple l’étonnante somme de Francis Spufford, Capital rouge, un conte soviétique, paru en France à  la fin 2016 aux éditions de l’Aube.

Dans ce docu-fiction qui a la forme d’un roman total, Spufford montre que cette URSS des années 50 qui envoie le premier cosmonaute dans l’espace, est un moment historique paradoxal, où après le cauchemar stalinien, les citoyens soviétiques et leurs dirigeants y croient, y croient vraiment et pensent que leur société est sur le point d’égaler l’ennemi américain. Et il est vrai que si l’on y songe, dans cette URSS qui libérait certains de ses prisonniers politiques, on vivait dans un pays égalitaire, ou qui tendait fortement vers l’égalité, un pays souverain, avec sa monnaie et son armée, un pays sans péril islamiste, sans délinquance et avec des services publics dignes de ce nom, un pays où les femmes, même, avaient accès à la contraception et à l’avortement sans que personne ne songe à remettre tout ça en question. J’en connais en France, dans les régions désindustrialisées, les attentes aux urgences ou les plannings familiaux qui ferment, qui signeraient tout de suite.

Kim Jong-Un va être jaloux!

Bref, si Ruth Elkrief voulait montrer à quel point une France mélenchoniste était un cauchemar, elle aurait été plus avisée de parler de l’URSS des années 30, par exemple, ou de la Corée du Nord aujourd’hui.

Plus sérieusement, le programme de Mélenchon est-il aussi à gauche que ça ?  Bien entendu, il y a chez lui une ferme intention de rééquilibrer le rapport de force entre capital et travail. Mais les inégalités se sont tellement creusées dans les politiques néolibérales austéritaires à l’œuvre depuis trente ans et qui ont les résultats que l’on sait, qu’on ne voit pas comment on pourrait aller plus loin sans attaquer l’os, que ce soit dans la version Barbour-Cyrillus conservatrice de Fillon ou dans la version ubérisée cool de Macron. A la limite, le programme de Benoît Hamon, en tout cas celui du Hamon vainqueur des primaires et non du Hamon qui en voulant se recentrer pour sauver l’unité du PS, se « gastondefferise » puisqu’il est lâché de tous les côtés, était plus à gauche puisqu’il voulait en finir avec la « valeur » travail grâce au revenu universel.

Que Ruth Elkrief se rassure, Mélenchon, c’est au bout du compte un programme de centre-gauche qu’il propose. Simplement, le paysage politique s’est tellement droitisé ces dernières années qu’arriver avec un programme raisonnablement social, par une manière d’illusion d’optique, donne l’impression d’avoir à faire à Che Guevara alors que ce serait, au mieux, Mitterrand en 81-83 ou Jospin en 97-99. Et que de toute manière, la gauche au pouvoir, en France, c’est comme l’amour chez Frédéric Beigbeder, ça dure trois ans, grand maximum.

Ce sera juste un sale moment à passer, Ruth Elkrief, juste ça. Hélas…

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Macron: « La langue française n’a pas à être protégée »

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Emmanuel Macron. Photo: Hannah Assouline
Emmanuel Macron. Photo: Hannah Assouline

Causeur. Après la polémique suscitée par vos déclarations en Algérie, vous avez tenu à revenir sur la question identitaire avec une tribune dans Le Figaro et un entretien au JDD. C’est que, vous le savez, définir et préserver ce qui fait de nous un peuple importe à beaucoup de Français. Toutefois, on a l’impression que ces sujets ne vous passionnent pas et ne vous parlent guère. Vous dites que « notre nation est faite d’enracinement et d’ouverture » mais, au-delà de quelques gestes symboliques, vous êtes plus perçu comme le candidat de la nouveauté et de l’ouverture que comme celui de l’enracinement historique. Acceptez-vous ce diagnostic ?

Emmanuel Macron. Je ne l’accepte pas, mais il ne me surprend guère ! D’abord, sommes-nous si sûrs que l’identité n’est pas au cœur de la campagne ? J’entends, moi, le discours de Mme Le Pen sur les frontières ou les propos de M. Fillon sur le « racisme antifrançais ». Si vous avez l’impression que ce discours ne prospère pas, c’est qu’il n’atteint pas les profondeurs du peuple français. Le génie français n’est pas dans ce culte rétréci d’une identité idéalisée. Il ne réside pas non plus dans le multiculturalisme, cette superposition de communautés hermétiques. Le génie français, c’est un imaginaire partagé. Cet imaginaire s’ancre dans notre langue commune. C’est notre premier enracinement. Il s’ancre dans une histoire, des territoires, des paysages. C’est notre second enracinement. Mais notre langue, notre histoire, nos territoires, nos paysages ne sont pas univoques. Ils ne sont pas une serge brute ni un patchwork mal cousu. La culture française est une moire. Alors oui, je le concède, la stérile opposition entre identité et multiculturalisme dans laquelle on veut nous enfermer et qui ne correspond à rien ne me passionne guère. La culture française me passionne lorsqu’elle est ce carrefour de sensibilités, d’expériences et d’influences. C’est ce que j’appelle l’ouverture. Je vois bien cependant l’usage politique que certains veulent faire de notre héritage commun pour l’opposer aux communautarismes : la passion de certains pour une identité française univoque et transhistorique est un geste de résistance aux dissolvants du multiculturalisme mondialisé. Eh bien, en ce qui me concerne, je ne souhaite pas transiger : je prends la culture française telle qu’elle est, avec ses complexités et ses confluences, et je l’oppose fièrement aux communautarismes rétrécis comme aux nationalismes simplistes.

>> A lire aussi: Candidats, parlez-nous de la France!

Donc, vous aimez la culture comme carrefour. « Le fondement de la culture française, écrivez-vous, c’est une ouverture sans pareil. » Nous, c’est l’Autre. Alain Finkielkraut s’interroge et vous interroge : « Que partage-t-on quand on partage une ouverture ? » Vous dites aussi que la culture française est « un fleuve avec de nombreux confluents », mais vous semblez refuser l’idée que le fleuve, même ainsi enrichi, suit son propre cours…

Il est impossible de faire un pas dans notre culture sans tomber sur l’Autre. Cela en navrera certains mais c’est une vérité historique. Faut-il mentionner la[access capability= »lire_inedits »] civilisation romaine qui nous a façonnés ? Les invasions diverses qui ont irrigué nos territoires ? L’irruption de l’Italie au cœur de notre art ? La fascination de nos écrivains pour l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, la Russie, le Japon, le Maghreb, les États-Unis et tant d’autres cultures ? Nous nous sommes construits dans un tressage infini d’influences et d’attirances vertigineuses. Nous sommes un grand pays de passeurs et de traducteurs. Nous n’avons eu de cesse de sonder le génie de Shakespeare avec Stendhal et Hugo, celui de Dostoïevski avec Gide et Sartre, celui de Joyce avec Larbaud… mais notre creuset ultime reste la langue française, ce grand fleuve qu’alimentent tous ces confluents. Il y a influence, donc confluence. Ce n’est pas être multiculturaliste, cela. C’est regarder en face la vérité de notre culture. Les adeptes du repli identitaire trahissent notre génie national lorsqu’ils réduisent le panthéon de nos références culturelles à un corpus amaigri, excluant ce qui ne colle pas avec le projet politique qu’ils veulent porter. Voilà ce qu’on partage lorsqu’on partage l’ouverture : cette curiosité insatiable, cette recherche de l’autre qui n’est autre qu’une quête inlassable de l’universel. C’est cela, notre humanisme. D’autres cultures ont préféré explorer leurs racines, leur folklore, et s’inventer une identité où prime l’enracinement des générations, le legs ancestral d’une mémoire linéaire. Ils ont forgé une mythologie du sol et du sang. Le génie français ne repose pas sur le droit du sang.

Notre pays triomphe, dites-vous, avec des écrivains contemporains appelés Marie NDiaye, Leïla Slimani, Alain Mabanckou. Votre bibliothèque, comme le premier gouvernement de Sarkozy, ressemble à un casting. Et si on parle d’écrivains contemporains, il semble étonnant d’oublier des noms comme Houellebecq ou Carrère…

Permettez-moi de sourire devant tant d’assurance normative… Je vous laisse libre de votre jugement mais vous m’autoriserez à n’y pas souscrire. Ndiaye (dont la mère est française), Slimani (dont la mère est franco-algérienne), Mabanckou (qui est franco-congolais) sont advenus à la culture française par la langue française et ils y occupent une place éminente. C’est cela qui me semble essentiel. On devient français par la langue française. Michel Houellebecq fait par ailleurs partie des écrivains pour lesquels j’ai une admiration sincère car ses œuvres décryptent les vertiges et les peurs contemporains. Dans la même phrase, j’ai cité Kessel, Troyat et Apollinaire (sans doute encore un « casting »). J’aurais pu ajouter ici Alain Finkielkraut. Il est lui-même la preuve que sans avoir derrière soi des générations d’enracinés, on advient à la culture française d’éminente manière. Dans la langue française il a trouvé une mémoire, une sensibilité, une vision du monde, des valeurs qu’il a faites siennes et dont il est aujourd’hui un thuriféraire zélé et inquiet. Que l’Académie française l’ait accueilli dans ses rangs aux côtés d’héritiers patentés – qu’on songe à la longue histoire des d’Ormesson – est un motif de fierté nationale. Nous devons donc chérir notre héritage, mais faut-il oublier qu’il agrège des mémoires diverses ? La culture française n’a eu de cesse de se construire dans la contre-culture, de Villon à Artaud en passant par Sade et Baudelaire. La même année, Les Fleurs du mal et Madame Bovary furent condamnés et censurés par la justice. C’est cela, aussi, la France. Faut-il que la peur de la désagrégation nous fasse renoncer aux aspects subversifs de notre culture ? Faut-il que le désir d’opposer une identité marmoréenne aux aléas de la mondialisation nous fasse reconstruire une culture et une mémoire officielles ? On tombe dans les travers du casting lorsqu’on asservit notre culture à la visée politique de répliquer aux dérives multiculturalistes. Charles Péguy et Jeanne d’Arc deviennent les porte-enseignes de combats qu’ils n’ont jamais voulu livrer. Dans ma bibliothèque, comme vous dites, Saint-Simon côtoie Beckett, Ionesco fréquente Corneille, Proust voisine avec Kundera. Il n’y a là aucun relativisme culturel : simplement la certitude que notre culture, dont le socle est notre langue, n’a rien à gagner en s’efforçant de se réduire aux critères contemporains d’une « identité », c’est-à-dire à se ravaler elle-même au rang d’une communauté. Il n’y a pas de « communauté française », mais une nation et une culture qui transcendent absolument la géométrie réductrice des communautarismes.

Justement, vous affirmez la langue française est notre trésor commun. Fort bien. Que ferez-vous pour la protéger ? Que pensez-vous du slogan « Made for sharing » choisi pour la candidature de Paris aux JO ? Tout le monde a ricané sur la « clause Molière » mais si elle est une mauvaise réponse, n’y a-t-il pas une bonne question ?

La langue française n’a pas à être « protégée » : elle est la troisième langue la plus parlée dans le monde. Mais elle doit être enseignée avec intransigeance, car la cohésion nationale repose sur la maîtrise de la langue. Lire et écrire le français n’est pas seulement un passeport pour le marché du travail. C’est le vecteur premier d’intégration dans notre société. C’est pourquoi je souhaite que la lecture et l’écriture soient le premier combat de l’école. C’est pourquoi aussi j’assume une discrimination positive à l’égard de ceux qui sont les plus éloignés de la langue : c’est là un enjeu de reconquête républicaine comparable à celle menée dans nos campagnes reculées par les hussards noirs de Ferry. Ce combat, nous ne devons pas le perdre. Si nous ne partageons pas tous la langue française et ce qu’elle charrie de notre culture, notre pays se fragmentera en communautés hermétiques. La langue française est le remède antighetto. C’est pourquoi aussi je rétablirai l’enseignement du grec et du latin, qui en sont l’armature. C’est pourquoi enfin je souligne souvent la nécessité de revenir à l’histoire « chaude », celle des grandes figures et des héros de notre histoire : autour de ces figures, qu’il s’agisse de Bayard ou de Jean Moulin, nous construisons du commun. Je souhaite également que l’obtention de la nationalité repose sur la maîtrise de notre langue ; j’y veillerai. Enfin, je crois que la puissance publique doit donner l’exemple de l’amour et du soin de la langue française. J’ai ainsi proposé que l’emblématique château de Villers-Cotterêts, aujourd’hui laissé dans un état d’abandon contre lequel la mairie Front national se mobilise bien peu, devienne un haut lieu de la langue française et de la francophonie. Cela répond à votre question sur le choix fait par la Mairie de Paris. Quant à la clause dite Molière, elle me semble relever de Tartuffe : elle n’a rien à voir avec la promotion de la langue française et tout à voir avec la lutte contre les travailleurs détachés illégaux. Prenons ce problème économique à la racine au lieu de le faire par des voies de contournement un peu absurdes. Un travailleur détaché parlant français reste un travailleur détaché et cela ne résout pas le problème de fond.[/access]

Révolution

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Hôpital public: le bal des faux-culs continue!

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Un couloir d'hôpital à Lyon, janvier 2017. SIPA. 00788925_000003
Un couloir d'hôpital à Lyon, janvier 2017. SIPA. 00788925_000003

« Ça va mal à l’hôpital » public, déclarait Benoit Hamon le 21 février dernier au Palais de la Bourse lors d’un « Grand oral » des candidats sur la santé. Marisol Touraine avait pourtant annoncé en 2012 un « pacte de confiance » à l’hôpital public pour tourner la page de la loi Bachelot 2009 qui préconisait, selon elle, « des méthodes de gestion plus proches de celles de l’entreprise ». Après deux quinquennats en apparence opposés sur l’approche de l’hôpital public, le résultat est là : un échec politique et un apitoiement partagé sur une institution hospitalière en pleine crise.

En 2017, sans vergogne, les politiques nous proposent les mêmes promesses de réforme avec des solutions qui ont déjà échoué!

Les 3 crises de l’hôpital public

Face au changement radical de l’environnement ces 20 dernières années, le rôle de l’hôpital dans le système de santé est à reconsidérer. L’évolution d’un modèle médical aigu vers un modèle chronique repositionne l’institution à la périphérie et non plus au centre de l’offre de soins. C’est donc bien une crise existentielle que vit l’hôpital qui doit repenser sa raison d’être et s’adapter en conséquence.

La deuxième crise est une crise de gouvernance et d’une gestion humaine décadente qui en découle. L’État opérateur démontre toutes ses limites de gestion opérationnelle dans le nouveau monde (déjà constaté dans d’autres secteurs comme les télécoms). La gestion de l’hôpital est toujours plus centralisée et bureaucratisée au fur et à mesure des nécessités d’économies financières. Des couches administratives supplémentaires (pôle, groupement hospitalier de territoire) éloignent toujours davantage le personnel de terrain des lieux de décision et leur donne un sentiment d’abandon et de dévalorisation. L’État, sans vision, ne restructure pas mais gère au rabot les dépenses de l’hôpital.

La troisième crise est organisationnelle et financière. La révolution numérique n’a toujours pas franchi les portes de l’hôpital public, ce qui donne un caractère archaïque à l’institution, la prive de gains de productivité massifs et d’une amélioration du service au patient. Ce retard ne fait que des perdants avec une pression croissante portée sur le personnel hospitalier pour produire davantage de soins sans disposer des moyens nécessaires. Les patients ne disposent pas des outils modernes pour réserver leurs séjours, s’informer en ligne, disposer des performances des services. Les résultats financiers se dégradent avec un déficit de 600 millions d’euros en 2016 (comptes à l’équilibre en 2012) et une dette totale des hôpitaux publics de plus de 30 milliards d’euros fin 2016.

Les 3 blocs politiques

Si tous les candidats ont conscience de cet état de crise de l’hôpital, aucun n’envisage un plan stratégique à la hauteur des enjeux. On peut distinguer trois blocs parmi les candidats : le bloc étatiste, le bloc de la continuité et le bloc de la rupture.

Le bloc étatiste – Mélenchon, Hamon, Le Pen – considère la question comme un problème de moyens et de recherche excessive de productivité dans un cadre de service public. Par l’embauche de personnels soignants et administratifs, par la suppression ou le repli du paiement à l’activité, par la reconnaissance de la souffrance au travail, on redonnera sa grandeur et son efficacité à l’hôpital. Peu importe les faits réels : une France qui consacre 37% de ses dépenses totales de santé à l’hôpital contre 29% en moyenne dans l’OCDE, une  densité des lits 30% supérieure en France que dans l’OCDE, une durée moyenne de séjour de 15% plus longue… la rhétorique du toujours plus de moyens sans s’occuper d’efficience fonctionne à plein pour ce bloc. C’est pourtant de l’argent public, dont chaque euro dépensé devrait être optimisé, mais la pensée jacobino-marxiste est au-dessus de cela.

Le bloc de la continuité est occupé par Emmanuel Macron, dont l’équipe santé provient des acteurs du quinquennat Hollande (les 4 rapporteurs de la loi Touraine font partie de son équipe. L’un d’eux est son porte-parole santé, un autre le secrétaire général de son mouvement). Les principes de la loi Touraine de concentration administrative de l’offre hospitalière au sein de 135 groupements hospitaliers, sans revoir les fondamentaux de l’organisation et du management, et de sortie du secteur privé du service public hospitalier seront appliqués. S’ajoute à cela un repli de la tarification à l’activité à 50% des actes (c’est quasiment 100% aujourd’hui en chirurgie-médecine-obstétrique), impliquant un retour à la forfaitisation du financement hospitalier. Par clientélisme, on veut donner l’impression de desserrer l’étau de la pression financière sur l’hôpital, tout en promettant 15 milliards d’euros d’économie en santé sur le quinquennat !

Quant au bloc de la rupture représenté par François Fillon, on promet la fin des 35 heures, l’autonomie de gestion des hôpitaux, la rationalisation de l’offre de soins hospitaliers à l’échelle des territoires… Même si tout cela est souhaitable, rien ne se fera sans une stratégie crédible de long terme à la hauteur des enjeux pour surmonter les oppositions. Or, il manque une vision globale qui est renvoyée à des États généraux de la santé fin 2017 pour être extraite d’un travail de co-création avec les parties prenantes. Si ces États généraux sont dignes de ce qui s’est fait en 1958 pour transformer l’hôpital, le pari peut être gagné.  S’ils se déroulent comme souvent avec l’État sous la forme de simulacre de discussion sans ambition réformatrice déterminée, le pari sera perdu.

Face à l’échec partagé des politiques pour adapter l’hôpital aux nouveaux défis contemporains, on espérerait une approche pragmatique et non politicienne à la hauteur des enjeux. Raté, on assiste encore à un bal de faux-culs qui feignent de se mettre au chevet d’une institution malade de leurs erreurs passées et de leur absence de vision d’avenir pour elle.

Deux blocs politiques reprennent des solutions qui ont déjà largement échoué, l’autre s’en remet à l’intelligence collective. Tout dépendra de la sincérité et de l’habileté de ses dirigeants en cas de victoire!

Protection sociale : Pour un nouveau modèle

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Présidentielle: le bulletin de santé du patient France

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François Fillon, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Benoît Hamon lors du premier débat de la présidentielle, mars 2017. SIPA. AP22029732_000008
François Fillon, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Benoît Hamon lors du premier débat de la présidentielle, mars 2017. SIPA. AP22029732_000008

La France est un malade qui souffre d’un symptôme grave : un chômage chronique qui atteint les 10%. Voilà pour le constat, le diagnostic.

En cette période électorale, quelques candidats thérapeutes se relaient au chevet du malade et proposent différents traitements.

Qui est le plus Hippocrate?

Marine Le Pen mise sur l’aseptise : il faut isoler le patient, nettoyer ses plaies, tenir à distance tous les corps étrangers. On veillera à éradiquer tous les microbes tropicaux et les bactéries exotiques.

François Fillon, lui, prescrit une diète drastique : le patient devra suivre un régime sec, afin d’éliminer toute la mauvaise graisse étatique. Par cette ascèse, on visera à réduire toutes les pesanteurs qui freinent le dynamisme, nuisent à la vitalité.

Mélenchon et Hamon, eux, proposent un recours massif aux drogues : alterner les psychostimulants et les sédatifs, la coke et le haschich… Concrètement, redistribuer à foison l’argent que l’on n’a pas, creuser la dette, donner magiquement à tous de quoi consommer plus. Il s’agit d’offrir à chacun la possibilité d’acquérir une multitude de biens de consommation, ceci afin de relancer l’économie, avec des effets secondaires positifs sur la croissance et le chômage. On veillera aussi à masquer que le dynamisme économique relancé de la sorte ne touchera guère la France, car les objets achetés sont produits à l’étranger. On touche là aux limites des traitements keynésiens à l’heure de la mondialisation.

>> A lire aussi: Emmanuel Macron: le mirage, jusqu’à quand?

Quant à Macron, il applique un peu tous les remèdes, avec comme fil conducteur le refus des excès et un habile pragmatisme. Ses solutions semblent plus nuancées que celles de ses collègues, plus subtiles. Il donne le sentiment d’avoir pris la mesure de la complexité du mal. Pour notre part, nous ne croyons guère à l’efficacité de ses méthodes, mais celles-ci auront au moins pour mérite de ne pas aggraver l’état du malade. A ce titre, Macron s’inscrit dans la tradition hippocratique du primum non nocere, d’abord ne pas nuire.

Etat désespéré?

Contrairement à ses collègues extrémistes qui dans cinq ans, à l’heure des bilans, s’abriteront sans doute derrière une formule cynique de type : « l’opération a réussi, mais le patient est décédé », Macron, lui, n’aura pas achevé le malade. Nous pressentons plutôt un modeste statu quo, avec quelques améliorations cosmétiques.

Cela dit, nous l’avons observé lors du débat à onze, Macron était le seul candidat qui semblait capable d’une véritable écoute. Il prenait des notes, demeurait attentif, concentré et respectueux. Sa personnalité nous a séduit. Il émanait de lui un mélange de sérieux, de douceur et d’autorité. Le charme opérait. Et ce point est d’importance, car comme le notait Michael Balint : « la première chose que le médecin prescrit, c’est lui-même ». La rencontre avec une personnalité est en effet cruciale.

Bref, en profondeur, Macron ne résoudra probablement rien, mais nous le plébisciterons quand même pour des raisons sentimentales, sans illusions quant à ses résultats.

Et pour conclure, mais nous nous trompons sans doute, il nous semble que la France n’est plus guère transformable. Cette vieille nation paraît inapte au changement et son cas relève peut-être plus de la médecine palliative, que curative…

Syrie: Trump carrément à l’Ouest

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donald trump chine russie
Lâcher de missiles de croisièes américains sur la Syrie, avril 2017. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31416787_000004.
donald trump chine russie
Lâcher de missiles de croisièes américains sur la Syrie, avril 2017. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31416787_000004.

Attribuant la responsabilité d’une attaque chimique le 3 avril contre le village de Khan Cheikhoun à l’armée syrienne, le président des Etats-Unis a ordonné le 6 avril une frappe à distance contre la base aérienne syrienne d’Al-Chaayrate.

Par cette décision, déjà attendue en septembre 2013, mais repoussée par Barack Obama, Donald Trump rejoint le camp occidental et ses errances stratégiques portant la marque de l’émotion et de l’absence de réflexion, deux dérives de la diplomatie caricaturées par le fameux « il faut punir Assad ».

>> A lire aussi: Donald Trump applaudi par les droits-de-l’hommistes!

Curieusement, ce n’est pas pour autant qu’il a rassuré les dirigeants occidentaux. Certes, ceux-ci ont approuvé cette réaction mais, vérifiant la parole biblique « on voit mieux la paille dans l’œil du voisin que la poutre dans son œil », ils ont quand même tempéré leur enthousiasme en insistant, dans une déclaration commune Merkel-Hollande (ce qui est assez notable pour être signalé) sur la nécessité de donner la priorité à la solution politique en Syrie. Si l’horreur des images de victimes et la détestation partagée d’Assad poussent à approuver cet acte punitif, les conditions du jugement, et le sens stratégique de la sentence soulèvent de sérieuses questions.

« America First »

Tout d’abord, voici un président, certes décrit comme imprévisible, mais qui avait cependant fait du dialogue avec Moscou et de l’économie de l’emploi de la force un axe politique qui paraissait sûr. En quelques heures, il s’affranchit de l’aval des institutions internationales et de l’appui de ses principaux alliés pour lancer un acte de guerre contre un Etat, honni mais souverain. Ajoutons que depuis vendredi, une flotte américaine converge vers la Méditerranée orientale et une autre vers la mer de Chine. Cependant que la Russie renforce ses défenses antiaériennes en Syrie.

Donald Trump revient donc à la politique de ses prédécesseurs et donne tout son sens au slogan « America First ». L’Amérique prioritaire… et seule. Ce faisant, il s’éloigne de la solution politique qui exigerait que tous les belligérants (à l’exclusion de l’Etat islamique et des multiples avatars d’Al-Qaïda) soient prêts à négocier. Or, certains groupes soutenus par l’Occident n’ont pas voulu rejoindre le double cycle de négociations – à Astana sous impulsion russe, à Genève avec l’ONU.

Cette frappe américaine relance les ambitions des belligérants: les groupes rebelles y trouvent une excuse supplémentaire pour refuser les pourparlers; la Turquie une raison de faire resurgir ses projets de démembrement de la Syrie et d’écrasement du peuple kurde; l’Etat islamique et les clones d’Al-Qaïda une justification à leur combat contre l’axe du mal (qui leur vaut le ralliement des combattants venus de l’étranger). Bref, la tension entre Etats-Unis et Russie reprend des airs de guerre froide et la chute d’Assad redevient une fin en soi et non plus un moyen.

Mais l’Amérique des faucons et l’Europe de l’émotion sont euphoriques autour du “commandant en chef”. Les morts sont chichement et surtout médiatiquement vengés. Pour la paix, les peuples orientaux sont priés d’attendre. À l’Ouest, rien de nouveau.