Après avoir été longtemps convaincu que le vote blanc était la seule réponse à la présente médiocrité politique, j’en suis venu à me décider, après bien des réticences et des hésitations, à voter pour le candidat de « La France Insoumise ». La raison essentielle, qui a fini par transcender mes doutes, est l’absolue nécessité de fermer la parenthèse ouverte par ce grave déni de démocratie que fut le coup d’État institutionnel de 2007, celui qui a annulé le rejet par référendum du Traité européen de 2005. J’espère ainsi inciter les lecteurs à se faire électeurs. Mais, il ne s’agit nullement de renier mes doutes à l’égard du programme de Jean-Luc Mélenchon, de son parcours politique et de son rapport ambigu aux questions du communautarisme et de la laïcité.
C’est une image étonnante qui a précipité ma décision : on y voit Benoît Hamon au centre avec l’étiquette avantageuse de « socialisme », à gauche celle d’un Mélenchon affublé du stigmate de « patriotisme » et à droite un Emmanuel Macron décrit par le mot de « libéralisme ».

Il y aurait donc une opposition de principe entre socialisme et amour de la patrie, affirmation en totale contradiction avec l’histoire du socialisme entre la Commune de Paris et les Pâques sanglantes de 1916 en Irlande, entre autres … Qu’elle est indigne cette volonté d’effacer la signification profonde du socialisme, au moment où Hamon ne songe nullement à contester sérieusement l’ordre européen et va chercher son adoubement auprès d’une Angela Merkel, qui ne cesse d’opprimer et d’humilier une Grèce ayant eu l’impudence de troubler la quiétude des puissants. Si Mélenchon effraye les socialistes par les drapeaux tricolores qui accompagnent ses interventions, eh bien que les socialistes en soient sanctionnés. Il n’est que trop temps de dissoudre un parti qui a sacrifié, dès 1983, la volonté de transformation sociale au profit de l’eurolibéralisme. Libérer la gauche du PS est donc une raison de voter Mélenchon.

Des macronistes aux fréquentations douteuses

Je ne peux accepter le principe d’une démocratie sans souveraineté, d’une  société des individus,où le règne des seuls droits formels devient une machine à détruire les droits des nations à décider de leur destin. Or, il se trouve que c’est dans les nations, organisations politiques des peuples, que bat le cœur de la démocratie ; c’est en elle que peut se faire la recherche du bien commun en dehors du cadre prédéfini de l’ordre concurrentiel. Le socialisme, comme prolongement à l’économie du principe de souveraineté nationale, peut – et doit – être internationaliste, mais en aucune façon transnational. A la différence de l’empire du capital, bien sûr … si la personne de Mélenchon doit porter ces marques infâmantes qu’on lui fait du patriotisme, du socialisme et de l’internationalisme, eh bien, qu’on lui fasse porter ! Que s’amplifie la vague montante du désir de récupérer la puissance souveraine et d’en revenir à l’idéal de justice sociale, si éloigné de la « concurrence libre et non faussée » défendue par François Hollande et son avatar, Macron.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : le soutien que j’apporte se limite au vote du 23 avril. Il ne s’agit nullement d’oblitérer les critiques tenant aux équivoques du chef des Insoumis en matière de communautarisme et de laïcité. Sans doute, si tous ceux qui fustigent les erreurs de Mélenchon en ces matières en avaient tiré la leçon – que j’ai longtemps tirée – pour leurs propres candidats, alors serais-je allé jusqu’à bout de ce désir de vote blanc. Mais, peut-on admettre les leçons des partisans de Macron alors qu’une de ses proches, Bariza Khiari, s’est compromise avec des émanations de la mouvance des Frères musulmans ?[1. On peut lire : « 11 décembre 2013. Bariza Khiari reçoit le prix Cojep 2013 de la personnalité politique. Cette organisation regroupant une partie de Turcs alsaciens est surtout connue pour son soutien sans faille de l’AKP et de Recep Erdogan. L’organisation, n’hésite pas à protester lorsque certains politiques d’origine turque s’avisent de soutenir les manifestants de Taksim. Dans un communiqué du 5 juin 2013, on peut lire : « Cette attitude froisse en outre, la majorité des associations turques de la ville, favorables en très grande majorité au parti de l’AKP et de Recep Erdogan, et qui correspond à une part non négligeable de l’électorat strasbourgeois » La Cojep lutte aussi contre la vilénie de la gauche française au sujet des arméniens : « le PS semble vouloir rester sous l’emprise du discours de la diaspora arménienne de notre pays » ».] Et, ce alors que l’héritier de Hollande nie l’existence d’une « culture française » au profit de « cultures en France ?

Les idiots utiles du capital global

En réalité, le multiculturalisme est l’idéologie montante au sein des intérêts établis, car elle est la mieux adaptée aux exigences de la mondialisation libérale. Et, comme toutes les idées dominantes d’un moment, elle irrigue toute la société, multipliant à l’envi les idiots utiles du capital global dans nombre de formations politiques ou de cénacles intellectuels. Le combat pour la démocratie, donc contre le communautarisme et son expression idéologique, le multiculturalisme, est un combat que tout laïc et républicain doit partout mener à droite et à gauche, qu’il soit libéral ou socialiste.

Je vais donc évoquer de graves dérives des Insoumis pour mieux contribuer à des débats qui, je l’espère, permettront d’en finir avec ces errements. Entre autres choses inacceptables, rappelons l’indigne participation d’Eric Coquerel, un très proche de Mélenchon, à deux défilés monstrueux – mars 2015 et 2017 –  où le raciste et homophobe Parti des Indigènes de la République était à la manœuvre. Ce signal adressé à une mouvance travaillée par un antisémitisme virulent était bien sûr discret : les Insoumis ne se sont pas fait le relais de cette forfaiture. Mais, ils ne l’ont pas dénoncée…  Cette équivoque permet d’affaiblir le NPA, d’engranger des profits électoraux d’une façon bien communautariste et de nourrir un discours victimaire qui désespère la morale des gens ordinaires.

Il est par ailleurs inacceptable de ne pas vouloir qualifier les faits pour ne pas froisser cette petite bourgeoisie communautariste émergente qui refuse d’accorder quelque importance au terrorisme et à l’idéologie religieuse qui l’encourage. Mélenchon a ainsi affirmé que le terrorisme était un « amusement » médiatique. Or, c’est le même qui comparait aussi les bombardements russes sur Alep aux actions américaine de 1944, précisant que les tueurs de Charlie étaient liés à Al-Qaïda. Mais, alors, si la liquidation d’une ville et son passé millénaire relève de la guerre juste, c’est que le terrorisme n’est pas un amusement. Désigner clairement les tueurs islamistes lui était alors utile pour justifier que la France ne déstabilise pas le régime syrien…

Misère de l’économisme

A cette incohérence, il ajoutait une lâcheté par la voix de son porte-parole qui osait vouloir faire une « révolution copernicienne » en faisant l’économie de nommer les tueurs pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des islamistes : « Cette mesure permettrait de recréer un lien social et d’apaiser les choses pour que la communauté musulmane n’ait plus à se justifier ». Copernic était courageux, mais voilà un usurpateur d’identité qui n’a pas le courage de nommer les choses, comme si, pour lui, la vérité n’était pas révolutionnaire…

Le fond de l’affaire est l’économisme, cette erreur qui consiste à vouloir expliquer la société par les contraintes de la production matérielle en reléguant dans le « reflets » de celles-là la politique ou l’idéologie (notamment religieuse). Mélenchon a fait pourtant observer, durant le débat des onze candidats, à Nathalie Arthaud que les superstructures comptent, ici l’État, et qu’il est donc légitime de parler de l’UE et non pas seulement de lutte des classes. Mais, dans le même débat, il explique que, pour rendre compte du terrorisme, on doit partir du pétrole. Incroyable incohérence que masque l’habileté du tribun ! Quand cela l’arrange, le déterminisme économique est mobilisé… L’idée insoutenable derrière ces bévues est que le fanatisme religieux découle d’une question de taux de chômage ou de luttes inter-impérialistes. Cette conception n’est pas simplement fausse, elle est dangereuse. Que Mélenchon aille lire Karl Polanyi pour sortir de son anthropologie désuète et cesse de faire la leçon à Arthaud qui, à défaut d’être pertinente, est cohérente…

Mais que sont les incohérences d’un politique devant la promesse démocratique qu’il porte ? Pas grand-chose. Il nous revient de contrer les dérives de la société politique face au danger du communautarisme et de l’antisémitisme. Certes, si mes amis laïcs et républicains s’étaient résolus à voter blanc pour parer ce danger, nul candidat n’étant assez sérieux sur ces sujets, alors je me serais abstenu. Mais, on ne peut voter pour Macron l’accommodant ou Fillon, le collaborateur de l’ami du Qatar, sans s’exposer ce que se réactivent d’autres clivages. Ma décision est donc prise pour le 23 avril.

En souvenir de l’histoire socialiste, des Pâques sanglantes irlandaises et de l’immortel Connolly, fêtons donc en ce siècle, les Pâques joyeuses du retour de la démocratie en Europe. Le bonheur y est une idée toujours neuve : que le vent se lève enfin !

Partager
est économiste, auteur d’Avez-vous lu Polanyi ?, Flammarion, 2011.est économiste, auteur d’Avez-vous lu Polanyi ?, Flammarion, 2011.