Jean-Luc Mélenchon, un portrait de Staline et Ruth Elkrief, SIPA. 00801640_000002 / AP20016345_000002 / 00722133_000024

Alors que l’on commence à tester des seconds tours avec Jean-Luc Mélenchon dans les sondages, on sent une certaine fébrilité inquiète gagner les esprits les plus mesurés même celui de l’ami Hervé Algalarrondo.

Cette fébrilité devient même à l’occasion une franche panique. Ainsi, Ruth Elkrief, qui est la grande prêtresse du bavardage politique sur BFM a-t-elle déclaré, dans une hyperbole apeurée : « Mélenchon, c’est l’URSS des années 50 ! »

Staline or not Staline?

Admettons. Ce n’est pas le cas, hélas, mais admettons. D’abord, il aurait été étonnant que Jean-Luc Mélenchon, trotskiste passé par la social-démocratie avant de promouvoir une révolution citoyenne inspirée du président équatorien Rafaël Correa qui vient de laisser la place à son successeur de même obédience Lenin Moreno (comme son prénom l’indique), ait eu, dans l’URSS des années 50, une espérance de vie légèrement supérieure à un piéton traversant la place de la Concorde à six heures du soir. Et puis, entendons-nous bien, l’URSS des années 50, d’accord. Mais avant ou après 1953 ? C’est à dire avant ou après la mort de Staline ? En effet, l’URSS des années 50 après la mort de Staline, c’est celle du dégel entamé par Nikita Kroutchev malgré des tentatives post-staliniennes pour le déstabiliser, notamment après son célèbre discours de février 56. Il semblerait même que cette époque qui dure jusqu’en 1964, année où le pauvre Nikita est déposé, ait été une période relativement heureuse si l’on en croit par exemple l’étonnante somme de Francis Spufford, Capital rouge, un conte soviétique, paru en France à  la fin 2016 aux éditions de l’Aube.

Dans ce docu-fiction qui a la forme d’un roman total, Spufford montre que cette URSS des années 50 qui envoie le premier cosmonaute dans l’espace, est un moment historique paradoxal, où après le cauchemar stalinien, les citoyens soviétiques et leurs dirigeants y croient, y croient vraiment et pensent que leur société est sur le point d’égaler l’ennemi américain. Et il est vrai que si l’on y songe, dans cette URSS qui libérait certains de ses prisonniers politiques, on vivait dans un pays égalitaire, ou qui tendait fortement vers l’égalité, un pays souverain, avec sa monnaie et son armée, un pays sans péril islamiste, sans délinquance et avec des services publics dignes de ce nom, un pays où les femmes, même, avaient accès à la contraception et à l’avortement sans que personne ne songe à remettre tout ça en question. J’en connais en France, dans les régions désindustrialisées, les attentes aux urgences ou les plannings familiaux qui ferment, qui signeraient tout de suite.

Kim Jong-Un va être jaloux!

Bref, si Ruth Elkrief voulait montrer à quel point une France mélenchoniste était un cauchemar, elle aurait été plus avisée de parler de l’URSS des années 30, par exemple, ou de la Corée du Nord aujourd’hui.

Plus sérieusement, le programme de Mélenchon est-il aussi à gauche que ça ?  Bien entendu, il y a chez lui une ferme intention de rééquilibrer le rapport de force entre capital et travail. Mais les inégalités se sont tellement creusées dans les politiques néolibérales austéritaires à l’œuvre depuis trente ans et qui ont les résultats que l’on sait, qu’on ne voit pas comment on pourrait aller plus loin sans attaquer l’os, que ce soit dans la version Barbour-Cyrillus conservatrice de Fillon ou dans la version ubérisée cool de Macron. A la limite, le programme de Benoît Hamon, en tout cas celui du Hamon vainqueur des primaires et non du Hamon qui en voulant se recentrer pour sauver l’unité du PS, se « gastondefferise » puisqu’il est lâché de tous les côtés, était plus à gauche puisqu’il voulait en finir avec la « valeur » travail grâce au revenu universel.

Que Ruth Elkrief se rassure, Mélenchon, c’est au bout du compte un programme de centre-gauche qu’il propose. Simplement, le paysage politique s’est tellement droitisé ces dernières années qu’arriver avec un programme raisonnablement social, par une manière d’illusion d’optique, donne l’impression d’avoir à faire à Che Guevara alors que ce serait, au mieux, Mitterrand en 81-83 ou Jospin en 97-99. Et que de toute manière, la gauche au pouvoir, en France, c’est comme l’amour chez Frédéric Beigbeder, ça dure trois ans, grand maximum.

Ce sera juste un sale moment à passer, Ruth Elkrief, juste ça. Hélas…

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