Ça commence par une défaite. En finale du championnat de lutte d’Indiana de 1961, Daniel Boon Price, à un cheveu du triomphe, se laisse perdre. Son père : « C’est la vie, tu sais. On perd. » Le réel, c’est l’hérédité. C’est la répétition. Le réel, c’est le père.

Comment ne pas capituler, quand on vit à East Chicago, bourgade éteinte du Midwest, où les rêves de l’enfance vont s’asphyxier dans le ventre d’une raffinerie de pétrole; qu’on est un puceau de dix-huit ans coincé entre deux épaves, Larry et Freud, lesquels filent tout droit, comme vous, vers le néant ; qu’à la maison, un mur sépare votre mère, belle femme issue d’un Monténégro légendaire et archaïque, de votre père éteint, faisant la navette entre l’usine et sa grille de mots croisés.

Surgit Rachel, jeune fille sensuelle, inconstante, toute de mystères et d’éclipses : midinette fatale. L’horizon qui s’ouvre pour Daniel se ferme pour son père : cancer, phase terminale. « C’est la vie, tu sais. On perd. » Tandis que l’agonie fait peu à peu du père une sorte de goule, un nœud de haine rongé moins la tumeur que par un secret banal et crucifiant, le désir que connaît Daniel, si neuf, si violent, suscite en lui un égoïsme de fer : aucun cadavre en sursis, pas même paternel, ne le détournera de Rachel et de ses sortilèges.

« L’homme a des endroits de son pauvre cœur qui n’existent pas encore et où la douleur entre afin qu’ils soient » : cette phrase de Bloy (mais oui) figure en tête du livre. Le temps d’un été, la férocité du désir et l’espoir déçu feront un initié du jeune Price : alors que le père n’en finit plus de mourir, Rachel n’en finit plus de ne pas se donner ; place alors au finale, un peu prévisible, et qui paraitrait outré chez un autre écrivain que le saisissant Tesich.

Quand rien ne se rend, que tout suinte la mort, que faire ? Imaginer les journaux intimes de ses proches, à qui l’on fera dire et faire ce qu’ils ne font ni ne disent. L’imagination supplée ici à la souffrance, comme canal privilégié de la connaissance des êtres. Loin d’être un refuge, elle est une clé pour s’introduire, tant bien que mal, dans le coffre-fort humain.

Parmi les amis de Daniel, Freud a choisi la l’acceptation, Larry, la révolte incendiaire. Entre ces deux figures classiques de l’Américain moyen et du hors-la-loi, de la bête domptée et de la bête fauve, se glisse Jimmy Donovan, pseudonyme de plume du jeune Price, avatar à la puissance deux de Tesich. La vie peut bien reprendre ses tristes droits : Jimmy Donovan prend son envol. Adieu à toi ô pourriture.

L’allégresse avec laquelle Tesich donne vie aux schémas les plus rebattus a de quoi impressionner. Avec un art de la lenteur absent de Karoo, et une plume à la fois rudimentaire et capable de prodiges, Tesich se saisit de façon très personnelle des thèmes de l’hérédité malheureuse, de l’amour adolescent, de la mort et des relations incestueuses.

« Je veux faire entrer Steve Tesich dans la tête des gens », déclarait récemment Dominique Bordes, le capitaine des éditions Monsieur Toussaint Louverture. C’est fait.

Price, Steve Tesich, Monsieur Toussaint Louverture, 2014.

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