Quantcast
Home Culture Et si le Diable était français !


Et si le Diable était français !

400e anniversaire de la naissance de Molière (1622-1673)

Et si le Diable était français !
Molière dans le rôle de César, dans "La Mort de Pompée", portrait attribué à Nicolas Mignard, 1658. ©Wikipedia Commons

Avec Molière, on croit être au théâtre… Non, voici un homme qui s’avance vers nous et qui nous regarde. Il ne nous juge pas, il nous attrape, nous jette dans la balance et nous pèse.


À l’âge de 10 ans, à la mort de sa mère, à jamais inconsolable, il a connu un long chagrin, un effroi qui ne l’a pas quitté. Il avait la tête pleine de cris. Il n’a jamais pardonné aux médecins.

Il aurait pu être riche, tapissier du roi comme son père, il préféra endosser le costume de Sganarelle, jouer les valets mais pour rire, et tirer le diable par la queue ; il choisit le théâtre : le succès, le faste et la frime, l’errance, la compagnie des gueux, ce qui n’était pas convenable, sauf à amuser Monsieur et à plaire au roi, ce qui ne dure qu’un temps.

Il osait s’étonner, il s’étonnait d’oser.

Il a provoqué les doctes et les académiciens. Il a été précieux sans être ridicule, et parfois ridicule comme sont les maris. Il a aimé la mère, puis épousé la fille et payé son audace au prix fort.

Il a puisé dans l’eau noire de sa mélancolie les ressorts de la farce. À moins qu’il n’ait extrait de la farce une terreur intime – une sombre et austère folie. Et dans les sévices que son Pourceaugnac s’inflige une risible métaphysique.

S’il écrit La Jalousie du Barbouillé, s’il s’accoutre gaiement du masque de Scaramouche, c’est parce que les recettes de sa troupe sont au plus bas, et que le public veut des grimaces ! Jean-Baptiste adore faire le pitre, mais il préférerait jouer La Mort de Pompée avec des lauriers sur le front.

On dirait que Molière s’ignore étrangement comme écrivain, c’est sa force. Contrairement à Pascal ou Montaigne, peu enclins à se déguiser en Mascarille, il n’a pas de vision du monde à faire partager, il ne sait que regarder les hommes. Il ne nous condamne pas, il nous attrape, nous jette dans la balance et nous pèse.

Nous sommes des jouets, nos passions mènent le bal.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Les 400 ans de Molière, ou comment on devient immortel

Dans une société de cour, le ridicule est un sujet, Molière en fait la matière de son art. Et il plaide avec éloquence en faveur de la comédie : « Il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune, accuser les Destins et dire des injures aux Dieux, que d’entrer comme il faut dans le ridicule des hommes… C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. »

Quoi qu’il écrive, quand on croit qu’il s’abaisse, il se hisse.

Molière n’est pas sans devanciers ni maîtres, mais il s’accroît de ce qu’il emprunte. Il a su tirer le meilleur de Corneille, l’inventeur de la comédie à la française. Il ne se croit ni novateur ni précurseur, mais il pressent que tôt ou tard les Modernes vont supplanter les Anciens.

Il a suscité la haine des dévots et l’amitié des princes. Et la jalousie de Racine. Et la rage de Lully, aussi ambitieux et plus roué que lui. Et l’aigreur de Boileau, qui feint de s’indigner :

Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe 

Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.

Sans blague ! 

Grâce à Molière, on sait qu’en matière de religion, le pire danger, ce n’est pas Tartuffe, un imposteur, c’est Orgon parce qu’il est sincère – donc fanatique.

Molière a su hurler, murmurer, dire et supplier – et même se taire.

Il y a d’un côté les passions, et de l’autre les coutumes, qui ne sont pas moins tragiques. Que la vie soit comique pour celui qui pense et une douleur pour celui qui sent, ça il le savait.

Molière fait tinter le vieil or qui roule dans le français quand on le parle : la galanterie et la satire, les soupirs de la pastorale et la crudité des fabliaux, la langue poudrée des salons et le parler des ruelles. Et le patois des belles paysannes. Rien de plus théâtral, morgué !, que cette langue-là, si dure, qui n’a rien de maternel, et qui répudie l’idée même d’une douceur qui viendrait de la mère. Il a écrit la pièce la plus féroce de tout le répertoire : L’Avare – un abîme.

Il a pris le parti des fils contre les pères, et défendu les amants juvéniles contre les vieux chameaux, les soubrettes contre les barbons.

Il a été irascible envers les cuistres et les sots qui ont fait de lui un ennemi mortel.

Il a su très tôt que la politique, la philosophie et la religion ne sont pas les seules à dire la vérité sur les hommes. Quand son grand-père maternel, qui est fou de théâtre, emmène Jean-Baptiste à l’Hôtel de Bourgogne, l’enfant devine, au-delà des facéties de Gros-Guillaume et de Gaultier-Garguille, que le rire est plus mystérieux et parfois plus amer que les larmes. 

Il a été critiqué, aimé, applaudi, attaqué, calomnié, trahi.

Un démiurge – et un dramaturge. Un détecteur de fumée. Un artiste. 

À lire aussi, du même auteur: Dr Véran et Mr Covid

Un élan, un pur instinct, le pousse à défier la mort en mimant sans fin les hoquets d’une naissance. Il a réalisé le rêve secret de tous les comédiens : mourir sur scène – tout en faisant s’esclaffer l’auditoire. Et eux d’applaudir, dupés par ses mimiques, et lui de cracher du sang, et eux de rire de plus belle en se disant : quel acteur, crénom !

Ce fut un solide contempteur du sacré – le théâtre étant ce lieu obscur où l’on vérifie jusqu’où et comment l’art résiste au sacrilège. Tout advient au détour de la farce sous un ciel vide, si méchant et si fatal qu’on le croirait grec.

Il ne sépare pas la pensée et les mœurs – si français en cela et pourtant universel, aimé et compris dans toutes les langues, de Rio à Pékin, de Moscou à Oulan-Bator. La recette est perdue. 

Il n’est jamais savant ni nébuleux. Sa morale est affaire de tact et d’instinct – de goût. Il ne juge pas les hommes, il a juste créé des monstres qui nous ressemblent : Orgon, Argan, Alceste. Sans Molière, les Français seraient plus seuls – et encore plus bêtes.

Il a aimé les femmes et il a aimé l’amour. Faut-il chérir ce qui nous blesse, ce tourment que la raison craint et que le bon sens condamne ? Il nous laisse libres de répondre.

Depuis son enfance, son animal favori était le singe.


Previous article Sur les traces de Yossef-Haïm Brenner
Next article Le marché des préservatifs se dégonfle
est écrivain, essayiste et journaliste littéraire

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération