Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. L’absence de Martine l’orgueilleuse – repliée pour l’instant à la tête du PS et dans sa mairie de Lille – du gouvernement Hollande est un signe plutôt inquiétant pour ceux qui espéraient que le nouveau président se souvienne qu’il était de gauche, entendons d’une gauche cherchant à rompre concrètement avec la politique actuellement mise à l’œuvre en Europe. Une politique qui consiste, avant tout, à mettre en conformité les Etats, comme on met en conformité le système électrique d’une vieille maison, avec les exigences des marchés.

Le satisfecit récent accordé par le FMI à Mario Monti, président du conseil italien et chef d’un gouvernement technique non élu indique bien qui aujourd’hui le pouvoir sur ces employés du mois de la Finance que deviennent les chefs d’Etats ou de gouvernement. Martine Aubry, certes, aurait tous les défauts aussi bien aux yeux de ses petits camarades socialistes que de la droite. Elle serait autoritaire, cassante, elle aurait pratiquement volé le PS à Ségolène Royal en trafiquant les élections internes et dans le même temps, pour la droite, elle serait pratiquement la bolchévique du parti, incarnant une ligne dure au PS (pour autant qu’il y ait encore une ligne dure dans ce parti). Et aujourd’hui, elle aurait été trop fière pour devenir autre chose que chef du gouvernement, après en avoir été la numéro 2 sous Jospin.

A part avec Benoît Hamon, relégué au ministère de l’économie sociale et solidaire qui fut son fidèle porte-parole au PS et son premier lieutenant lors des primaires de 2011, il semblerait bien que la ligne Aubry ait disparu des écrans radar de ce gouvernement présenté comme un mécanique de haute précision réussissant l’exploit en 34 noms de satisfaire aux exigences des partenaires[1. Pour l’instant, et contrairement à ce que les mauvaises langues laissaient entendre, le Front de Gauche n’est pas allé à la soupe.], des sensibilités du PS, de la parité, de la diversité et des territoires. Comme si la composition d’une équipe de combat était avant tout un concours de beauté du politiquement correct.

Martine Aubry n’est pas aimée, ça c’est sûr, et pour une raison simple, c’est qu’elle croit encore à la politique.
Soyons bien clairs, pour être Lillois, je sais qu’elle est à peine moins dure avec ses partenaires communistes qu’elle ne l’est avec la droite. Et qu’entre les deux tours des municipales de 2008, contrairement à ses promesses faites sur sa gauche, et alors que sa réélection au Beffroi était d’ores et déjà rassurée, elle n’a pas hésité à fusionner avec le Modem dont elle n’avait pas besoin, histoire de s’assurer une majorité triomphale.

Soyons bien clairs également : si l’on garde un souvenir de son passage au gouvernement Jospin, c’est parce qu’elle fut la seule à avoir le courage de réformer contre le sens du vent. Il faudrait rappeler que réforme, avant que le mot ne soit récupéré par la novlangue libérale, ne signifiait pas régression. Les 35 heures et les emplois jeunes, c’est elle.
Dans le dictionnaire des idées reçues des économistes dominants (ceux qui causent dans le poste), les 35 heures sont une « aberrration » Pensez à le prononcer avec au moins trois ou quatre R comme le regretté patron du Medef, le baron Seillière.

A propos des 35 heures, remarquons deux choses : quels qu’aient été leurs défauts d’application, elles n’auront pas coûté plus cher que les heures supplémentaires défiscalisées, qui obéissent à la philosophie inverse. Et puis, si c’était si nul que ça, pourquoi le précédent gouvernement, tout en les vidant de leur substance, n’a jamais osé leur donner le coup de grâce ? C’est qu’il ne fallait pas fâcher une clientèle de cadres qui profitent bien des RTT mais aussi et surtout qu’un tel symbole, dans une société « que le travail quitte », aurait été un peu lourd à porter. Les 35 heures n’ont pas profité comme elles l’auraient dû au plus modestes ? C’est évident. Mais elles allaient dans le sens de l’histoire, une histoire qui a vu, par l’effort de génération de travailleurs, les gains de productivité bondir de manière spectaculaire depuis la révolution industrielle alors qu’on ne travaille à peine dix heures de moins depuis un siècle. Non seulement ces gains de productivité n’ont pas été redistribués sous formes de salaires mais ils ne l’ont pas été sous forme de temps (on les a même rognés avec le passage de l’age de la retraite à 62 ans). Pour voir l’absurdité du mécanisme, sa cruauté aussi, on pourra se reporter à un texte du XIXème siècle dont il fut déjà question ici, Le droit à la paresse de Paul Lafargue.

Qui plus est, Martine Aubry reste la femme la plus calomniée de France par une certaine droite qui colporte l’histoire des piscines à horaires islamiques, erreur qui n’aura duré que quelques mois, s’amuse à la dire alcoolique, présente comme vrai des montages photos la montrant en burqua, met en cause son mari qui ne fit que dire le droit quand de jeunes khâgneuses arrivèrent dans une prépa lilloise avec un foulard au début des années 90[2. Se poser, une de ces jours, la question de pourquoi à cette époque, cette revendication ne fut pas le fruit de manipulations « barbues » mais de filles qui avaient été l’exemple même de l’élitisme républicain. Mais c’est une autre histoire.].

L’absence d’Aubry au gouvernement devrait donc rassurer la droite qui a la fâcheuse habitude, depuis Roger Salengro, à pousser les maires de Lille au suicide à force de mensonges. En revanche, elle peut inquiéter la gauche de gauche, si je puis dire. Car ce gouvernement-là est social-libéral. Clairement. Définitivement.

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