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Lord Jim n’était pas à bord du Concordia

Photo : Europa Press

La dernière fois que j’avais entendu parler d’un capitaine qui avait abandonné son bateau en pleine tempête, c’était dans Lord Jim, le roman de Conrad et dans son adaptation plutôt réussie de Richard Brooks, en 1965. Il y avait Peter O’Toole qui jouait le rôle du capitaine trouillard, hanté par sa lâcheté et réussissant une composition merveilleusement hallucinée dans sa recherche de rédemption. Inutile de dire qu’il n’y a que peu de rapport avec le commandant Francesco Schettino, qui a plutôt le physique d’un second rôle dans un porno soft allemand et qui après avoir menti de manière presque désespérée devant les caméras a gardé le même air impassible et bovin quand il s’est retrouvé les bracelets aux poignets, inculpé d’homicides multiples et d’abandon de navire. L’abandon de navire, pour un marin, c’est quand même la honte totale, presque autant qu’une nation qui abandonne son destin à des inconnus qui la notent avec des lettres.

Lord Jim avait abandonné son navire en pleine tempête alors qu’il transportait des pèlerins vers la Mecque. On peut comprendre sa trouille, à défaut de l’excuser. Au milieu des vagues gigantesques qui menaçaient de faire chavirer son navire extrêmement fatigué, Jim a dû se dire qu’il ne laissait pas vraiment tomber ses passagers puisqu’ils avaient la Foi et que la Foi peut tout. D’ailleurs, il a eu raison puisque dans le roman comme dans le film, à la fin, les pèlerins sont sauvés in extremis, par une canonnière française si je me souviens bien. A cette époque là, vers 1900, la France avait des canonnières et pratiquait la politique du même nom. Elle n’attendait pas, tétanisée, que des libéraux apatrides lui dictent son destin, mais c’est une autre histoire.

Francesco Schettino, lui, n’a pas été victime d’une tempête. Apparemment, il a voulu faire le kéké avec un bateau qui ressemble à une barre HLM flottante, ce qui n’est pas très malin. On appelle ça l’inchino et cela consiste à naviguer le plus près des côtes possible, sirènes mugissantes et toutes lumières allumées, histoire de faire coucou aux habitants d’une île, en l’occurrence les huit cents résidents de Giglio.
C’est bien un truc d’Italien, de faire ça, un truc de citoyen venant d’un pays encore plus mal noté que nous, c’est dire. Et ça ne va pas arranger leurs affaires auprès des agences, une histoire de ce genre. Même si Mario Monti n’est pas Berlusconi, s’il montre dans le pilotage de l’économie italienne les mêmes dispositions que Francesco Schettino dans la manœuvre du Concordia, ça augure mal de la suite des opérations.

En plus, Schettino aurait dû savoir qu’il ne transportait pas des pèlerins musulmans mais des touristes occidentaux, c’est à dire des gens qui n’ont plus la Foi, qui oublient dans des croisières calibrées comme des pommes golden que leur seul horizon historique est une soumission définitive à des régimes austéritaires et qu’ils n’ont, par conséquent, aucune chance d’être rédimés. Lord Jim, lui, dans la deuxième partie du roman de Conrad, se rachète en aidant une tribu opprimée en Malaisie dans sa lutte pour l’indépendance. Je ne veux pas faire de procès d’intention à Francesco Schetttino mais après un tel fiasco, je le vois plutôt se reconvertir dans un domaine où son physique, comme nous le disions, sera parfaitement adapté : l’industrie pornographique.

Cependant, j’espère me tromper, qu’il sera touché par la grâce et qu’on entendra parler de lui dans quelques années comme le chef d’un maquis des Abruzzes, entourés de partisans souverainistes, comme ceux que l’on voit au début de Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, un film encore plus émouvant que le Lord Jim de Richard Brooks, parce qu’il montre toute une génération victime d’un naufrage, celui de ses illusions, un peu comme celles des jeunes européens dégradés d’aujourd’hui.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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