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Les vieux habits de l’autoritarisme algérien

"Une Algérie forte et sûre. Abdel-Aziz Bouteflika"

Après la grogne sociale de l’hiver dernier, dans l’espoir de tenir jusqu’à l’échéance présidentielle de 2014, les dirigeants algériens restent plus que jamais fidèles à la rhétorique démocratique dont ils ont l’habitude de parer leurs discours. Mais le pluralisme de façade instauré dans les années 1990 sur les décombres de l’ex-parti unique FLN a davantage restructuré l’autoritarisme qu’ouvert le pays à une transition démocratique.

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Bouteflika, cela n’a jamais été aussi vrai. En 2008, avant même l’éclatement de la bulle autocratique arabe, il annonçait déjà une révision « partielle et limitée de la Constitution » dans un esprit de « stabilité, d’efficacité et de continuité ». L’année suivante, pour mieux aider ceux que ces mots abstraits désarçonnent, Bouteflika lançait une révision constitutionnelle lui permettant d’entamer un troisième mandat présidentiel. En conséquence de quoi, il se faisait réélire dans un fauteuil.

Dernier symptôme de cette mécanique implacable, la Haute Instance sur les réformes politiques vient d’accoucher d’une souris. Créé en mai 2011, ce comité Théodule était chargé de consulter les partis politiques, ainsi que les représentants de la société civile et les grandes figures de la nation pour concocter des réformes maison. Boycotté par l’opposition, totalement inféodé au pouvoir politique, il a servi de chausse-pied à Bouteflika pour introduire une apparence d’utopie participative en Algérie.

Bouteflika remixe M6

Printemps arabe ou pas, le chef de l’Etat algérien s’oppose imperturbablement aux velléités révolutionnaires de certains. Sur le fond, il reste inflexible : pas de dissolution du parlement ni d’élection d’une Assemblée Constituante. Croyant que les mêmes causes produisent les mêmes effets, Bouteflika voudrait imiter l’immobilisme bonhomme de Mohammed VI qui parvient à maintenir son joug autoritaire sur la monarchie chérifienne[1. Dont le statut supra-constitutionnel de Commandeur des Croyants assied le pouvoir politique] tout en s’attirant les félicitations de ses partenaires occidentaux- France et Etats-Unis en tête.

De l’autre côté de l’Atlas, le souverain marocain a en effet eu droit au satisfecit de la communauté internationale pour avoir remporté haut la main le référendum sur son projet de nouvelle Constitution, approuvé à plus de 97% ! Mais ce score soviétique cache un amas de maigrelettes réformes incapables de répondre à l’immense attente démocratique que son annonce avait suscitée.

Jouant la carte de la rivalité mimétique avec le Maroc, Bouteflika essaie tant bien que mal de calquer le scénario marocain: « en ultime étape, le peuple souverain aura à se prononcer sur la consolidation de l’Etat de droit et de la démocratie dont il est la source et en a été l’artisan depuis la libération du pays au fil des différentes étapes de notre histoire contemporaine », a-t-il déclaré.

Alors que la société algérienne multiplie les signes évidents de ras-le-bol (contestation pacifique, émeutes contre les pannes d’électricité ; affrontements violents dans certains villages), ses responsables politiques tentent de donner le change en lançant une pseudo-révolution pilotée par le haut. Après des décennies d’illusions de changement, l’oligarchie au pouvoir s’en tient encore et toujours à un pur exercice de forme destiné à se forger l’image de décideurs rassurants et volontaristes, dans l’unique but de rassurer ses alliés occidentaux obsédés par le formalisme démocratique.

Rhabiller n’est pas réformer

Comme nous le rappelle cet article fort instructif, en politique, il est plus facile d’innover radicalement que de réparer une vieille machine encrassée. Or, depuis l’indépendance de 1962, l’exploitation de la rente gazo-pétrolière a assuré la perpétuation du système de domination politico-économique algérien[2. A long terme, l’épuisement des ressources énergétiques et le faible développement du secteur privé pourraient néanmoins condamner le régime algérien]. Dans le même temps, comme pour contrebalancer la mainmise de l’armée sur le sommet du pouvoir, le régime a préservé une certaine liberté d’expression médiatique- si rare dans le monde arabe. En revanche, il ne s’est nullement soucié des maux de la société algérienne (corruption endémique, inefficacité des services publics, défiance du peuple).

Partant, Bouteflika et les généraux qui contrôlent l’Algérie proposent de faire du vieux avec du vieux. Usant d’un autoritarisme « sage » – au moins en comparaison de la répression sanglante à la syrienne, l’Algérie peut ainsi donner à l’extérieur l’image d’un régime arabe « modéré » relativement soutenu, ou du moins toléré, par sa population. Son combat contre les groupes islamistes radicaux lui vaut en outre l’étiquette enviée de bon élève de la lutte contre le terrorisme.

Entre l’Algérie et la Syrie, ces deux pays héritiers de la colonisation française, les points communs ne manquent pas : disqualification idéologique du socialisme arabe naguère hégémonique, islamisation de la société, pluralisme ethnolinguistique (minorités kurdes et berbères) combattu par le pouvoir central, etc.

On peut aussi comparer la timide « infitah » (ouverture) impulsée par Bouteflika avec la voie empruntée par la dynastie Assad une décennie plus tôt. À la mort de son père Hafez, Bachar Al-Assad paraissait épouser les grands idéaux démocratiques de son temps (lutte contre la corruption, ouverture économique, libération d’opposants, promesse d’une levée de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963). Autant d’engagements qui n’ont pas été tenus, en dépit d’une parenthèse enchantée de quelques mois durant laquelle les Syriens purent faire l’inventaire des années Assad dans les nombreux forums de discussions qui essaimaient dans tout le pays.
Dès que l’image d’un Bachar moderne et réformateur fut installée dans toutes les têtes occidentales, cette apparence de libéralisation devint inutile et superflue. Le mythe de la « vieille garde » contrecarrant dans l’ombre les initiatives du jeune président syrien fournit ensuite le parfait prétexte à la glaciation des réformes politiques et économiques.

Rétrospectivement, l’explosion syrienne actuelle nous montre que les réformes démocratiques avortées ne peuvent mener qu’à une impasse violente. En regardant les images des manifestations de masse à Alep et Hama, Alger devrait donc se faire du souci.
D’autant que le système politique algérien se rapproche d’une autre dictature arabe, quant à elle déchue depuis quelques mois : l’Egypte. Mené par une gérontocratie à parti unique, l’ancien régime de Moubarak irriguait toutes les structures du pays par le triangle Parti-Armée-Sûreté d’Etat qui contrôlait jusqu’à la politique locale des petites bourgades égyptiennes. Cette structure triangulaire que l’on retrouve dans plusieurs régimes despotiques crée entre l’élite politique au pouvoir et les généraux des tensions qui ne se dénouent qu’à la faveur de crises de grande ampleur. Au quotidien, ce modèle autocratique s’appuie sur la mise sous surveillance de la société et la dépolitisation de l’espace public, l’exercice du pouvoir se réduisant le plus souvent à une gestion technocratique paravent d’un népotisme d’Etat.

Enfin, en Egypte comme en Algérie, on a connu les affres du terrorisme et le regain de popularité des islamistes (Frères Musulmans ; Front islamique du salut et ses alliés) dans des sociétés gangrénées par le chômage et la pauvreté. Cette dynamique politique a posé la question – restée irrésolue- de l’intégration de cet acteur dans le jeu politique.

Autant dire que Bouteflika ne pourra pas indéfiniment miser sur la com’ pour maintenir le statu quo. S’il peut encore se targuer du soutien de l’appareil sécuritaire, le président algérien néglige la précarité d’un modèle moribond qui ne survit que par d’incessants bricolages.

L’ère des printemps sans lendemain pourrait bien être révolue.

Une première version de cet article a été publiée le 20 juillet 2011 sur le site ArabsThink.com


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est cofondatrice du site ArabsThink et présidente de l'association Sciences Po Monde Arabe

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