Figure de la nouvelle génération d’intellectuels au Québec, Alexandre Poulin(1) analyse pour Causeur les effets de la crise sanitaire sur la société québécoise.



Au Québec, un « nationalisme sanitaire » hostile à la critique

Causeur. Vous faites partie des quelques observateurs à constater que la crise sanitaire aura révélé des travers peu reluisants de la « mentalité québécoise ». Quels sont ces principaux travers?

Alexandre Poulin. L’exclusion des vieillards, le corporatisme, le refus de l’autocritique, entre autres. Ces travers ne sont pas tous propres à la société québécoise. En effet, si certains d’entre eux sont partagés par la plupart des sociétés occidentales, le problème consiste en ceci qu’il y a un décalage entre le discours que la société québécoise tient sur elle-même et les données concrètes de la réalité. On a toujours dit que le Québec est une société « tricotée serré », c’est-à-dire unie et solidaire, une sorte de longue histoire de famille. Pourtant, le Québec parque ses personnes âgées dans des centres d’hébergement et de soins de longue durée – là où le virus fut le plus meurtrier – trois fois plus que le reste du Canada; environ le tiers de ces résidents, avant la pandémie, n’étaient visités qu’entre 0 et 3 heures par mois.

Alexandre Poulin
Alexandre Poulin

Le mythe de la solidarité en a aussi pris pour son grade. Aux heures les plus dures de la pandémie, quelque 5500 travailleurs du réseau de la santé se sont absentés par crainte d’être contaminés à la Covid-19, ce qui a incité l’exécutif à leur offrir d’importantes primes salariales. Québec a même demandé à Ottawa, la capitale fédérale, d’envoyer des soldats des Forces armées canadiennes – souvent mal perçues en raison de l’histoire du colonialisme britannique – afin de pallier l’absentéisme du personnel du réseau de la santé. Enfin, il fut très difficile de contester publiquement les décisions du gouvernement québécois, qui n’assume ses torts que du bout des lèvres; de même les médias ont-ils été complaisants vis-à-vis des autorités, en dépit des erreurs considérables que ces dernières ont commises. Les Québécois refusent sans doute de prendre l’exacte mesure de ce qui s’est passé pour ne pas abîmer l’image qu’ils se font d’eux-mêmes.

Dans votre récent ouvrage Un désir d’achèvement (Éditions du Boréal), vous écrivez entre autres que le Québec est traversé par une sorte de messianisme que vous associez à la psychologie des petites nations. Ce trait identitaire s’est-il manifesté à travers le déploiement des mesures sanitaires?

Toute collectivité dont l’existence n’est pas assurée – au contraire de celle la France – tend à se draper dans un discours vertueux, embelli, susceptible d’atteindre une forme d’enflure verbale selon sa situation politique et économique. C’est le cas du Québec, dont le messianisme a pris différentes formes à travers son histoire – catholique d’abord, ensuite écologique. De quelque forme qu’il soit, ce messianisme consiste en la formulation d’un discours mélioratif sur le sort de la nation et en un processus de compensation qui cherche à camoufler des faiblesses collectives. La pandémie de Covid-19 au Québec a réactivé une forme de surévaluation. Au début de la première vague, les Québécois se sont rassemblés, comme d’autres peuples, sous les couleurs de l’arc-en-ciel et le slogan « Ça va bien aller ». Ce slogan, qui a d’abord été utilisé en Italie (andrà tutto bene), a été particulièrement en vogue au Québec pendant

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