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«Le Québec est le seul État en Amérique du Nord à avoir imposé un couvre-feu intégral»

Entretien avec Alexandre Poulin

«Le Québec est le seul État en Amérique du Nord à avoir imposé un couvre-feu intégral»
Un homme contestant le couvre-feu est arrêté par la police à Québec, janvier 2021 © Jacques Boissinot/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22529027_000006

Figure de la nouvelle génération d’intellectuels au Québec, Alexandre Poulin[tooltips content=”Un désir d’achèvement: Réflexions d’un héritier politique, Editions du Boréal, 2020″](1)[/tooltips] analyse pour Causeur les effets de la crise sanitaire sur la société québécoise.



Au Québec, un « nationalisme sanitaire » hostile à la critique

Causeur. Vous faites partie des quelques observateurs à constater que la crise sanitaire aura révélé des travers peu reluisants de la « mentalité québécoise ». Quels sont ces principaux travers?

Alexandre Poulin. L’exclusion des vieillards, le corporatisme, le refus de l’autocritique, entre autres. Ces travers ne sont pas tous propres à la société québécoise. En effet, si certains d’entre eux sont partagés par la plupart des sociétés occidentales, le problème consiste en ceci qu’il y a un décalage entre le discours que la société québécoise tient sur elle-même et les données concrètes de la réalité. On a toujours dit que le Québec est une société « tricotée serré », c’est-à-dire unie et solidaire, une sorte de longue histoire de famille. Pourtant, le Québec parque ses personnes âgées dans des centres d’hébergement et de soins de longue durée – là où le virus fut le plus meurtrier – trois fois plus que le reste du Canada; environ le tiers de ces résidents, avant la pandémie, n’étaient visités qu’entre 0 et 3 heures par mois.

Alexandre Poulin
Alexandre Poulin

Le mythe de la solidarité en a aussi pris pour son grade. Aux heures les plus dures de la pandémie, quelque 5500 travailleurs du réseau de la santé se sont absentés par crainte d’être contaminés à la Covid-19, ce qui a incité l’exécutif à leur offrir d’importantes primes salariales. Québec a même demandé à Ottawa, la capitale fédérale, d’envoyer des soldats des Forces armées canadiennes – souvent mal perçues en raison de l’histoire du colonialisme britannique – afin de pallier l’absentéisme du personnel du réseau de la santé. Enfin, il fut très difficile de contester publiquement les décisions du gouvernement québécois, qui n’assume ses torts que du bout des lèvres; de même les médias ont-ils été complaisants vis-à-vis des autorités, en dépit des erreurs considérables que ces dernières ont commises. Les Québécois refusent sans doute de prendre l’exacte mesure de ce qui s’est passé pour ne pas abîmer l’image qu’ils se font d’eux-mêmes.

Dans votre récent ouvrage Un désir d’achèvement (Éditions du Boréal), vous écrivez entre autres que le Québec est traversé par une sorte de messianisme que vous associez à la psychologie des petites nations. Ce trait identitaire s’est-il manifesté à travers le déploiement des mesures sanitaires?

Toute collectivité dont l’existence n’est pas assurée – au contraire de celle la France – tend à se draper dans un discours vertueux, embelli, susceptible d’atteindre une forme d’enflure verbale selon sa situation politique et économique. C’est le cas du Québec, dont le messianisme a pris différentes formes à travers son histoire – catholique d’abord, ensuite écologique. De quelque forme qu’il soit, ce messianisme consiste en la formulation d’un discours mélioratif sur le sort de la nation et en un processus de compensation qui cherche à camoufler des faiblesses collectives. La pandémie de Covid-19 au Québec a réactivé une forme de surévaluation. Au début de la première vague, les Québécois se sont rassemblés, comme d’autres peuples, sous les couleurs de l’arc-en-ciel et le slogan « Ça va bien aller ». Ce slogan, qui a d’abord été utilisé en Italie (andrà tutto bene), a été particulièrement en vogue au Québec pendant les tout débuts.

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Les Québécois n’avaient pas l’habitude que leur chef de gouvernement s’adresse directement à eux dans des allocutions télévisées, ce qui fut le cas jour après jour. Les conférences de presses quotidiennes, animées par le Premier ministre, le ministre de la Santé et des Services sociaux et le directeur national de santé publique, se tenaient en après-midi. D’aucuns ont parlé de l’Angélus de 13h pour les désigner. Il ne faut pas oublier que ce peuple, avant la Révolution tranquille (1960-1980) qui a modernisé et sécularisé le Québec, a figuré parmi les peuples les plus catholiques du monde.

Quoi qu’il en soit, les Québécois ont eu le sentiment d’être en famille, en sécurité, loin des images effrayantes en provenance d’Europe. Cette mise sur pause de l’économie s’est apparentée à des retrouvailles nationales. Le premier ministre du Québec, François Legault, a tenté de motiver ses concitoyens en invoquant l’Histoire, qui n’a jamais été bien clémente au pays de l’érable. « Les Québécois forment une armée de huit millions et demi pour combattre le virus, a-t-il dit le 25 mars 2020. Nous sommes en train de livrer la plus grande bataille collective de notre vie. Dans 50 ans, nos enfants raconteront comment le peuple québécois était uni et comment, ensemble, on a gagné la bataille de notre vie! »

Le bilan québécois est le pire de la fédération

Or, même si le poète Gaston Miron écrivait autrefois que nous croyions être immunisés contre « ces choses ailleurs qui n’arrivent qu’aux autres », la chute fut brutale. Vers la fin du mois d’avril 2020, la situation est devenue hors de contrôle dans les centres d’hébergement de soins de longue durée, où sont logés une partie des vieillards. Plus de 4000 morts y sont survenues très rapidement, devant la sidération et l’impéritie de l’État, alors que la province compte aujourd’hui plus de 10 500 décès. Le bilan québécois de la pandémie est le pire de la fédération : celui-ci compte la moitié des décès survenus au Canada, tandis qu’il ne représente que 23% de la population canadienne.

Malgré tout, le gouvernement formé par la Coalition Avenir Québec (centre droit) ne fait pas montre d’une grande humilité. Avant d’être retiré en raison des critiques qu’il a suscitées, un texte intitulé « Est-ce qu’une autre équipe aurait pu faire mieux ? » a été publié dans le site Internet du parti de la majorité. Durant la première vague, de surcroît, plusieurs s’étaient enorgueillis de ce que les données de Google avaient révélé que le Québec fut l’État nord-américain où la consigne de rester chez soi a été la mieux suivie. En l’occurrence, j’hésite à parler de messianisme, mais j’y vois certainement la manifestation d’un nationalisme sanitaire.

Plusieurs de mes amis français se reconnaissent spontanément dans les critiques que j’émets à propos des excès sanitaires au Québec. Dans ce domaine, la Belle Province est-elle vraiment différente des autres sociétés occidentales ? 

Toutes les sociétés occidentales ont paru mal préparées pour braver la tempête contagieuse nommée « coronavirus ». La plupart d’entre elles ont réagi de la même façon : état d’urgence sanitaire, confinement, fermeture de larges pans de l’économie, voire l’instauration d’un couvre-feu.

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Le Québec a adopté des mesures strictes, comparables à celles d’autres États occidentaux, mais les taux de satisfaction y sont très élevés. Un sondage d’avril 2020 révélait que 95% des Québécois étaient satisfaits des mesures choisies par le gouvernement Legault, et celui-ci a obtenu la plus grande satisfaction des gouvernements provinciaux au Canada. Les taux de satisfaction sont encore très hauts un an plus tard. Ce qui étonne encore davantage, c’est que le Québec est le seul État en Amérique du Nord à avoir imposé un couvre-feu intégral, lequel est en vigueur depuis le 9 janvier dernier selon des modalités qui ont varié.

Une piste est à explorer. Il se pourrait que la société québécoise, en raison de son vieillissement fulgurant – la plus vieille en Occident avec le Japon –, ait un goût accru pour la sécurité. La vice-première ministre, Geneviève Guilbault, a même demandé aux citoyens d’être « dociles ». La politique sanitaire du Québec est le prolongement de son inaction politique en tant que communauté nationale de langue française, qui est minoritaire à l’échelle du continent, en ce que le Québec apparaît de plus en plus comme une société contre le risque. Aussi cette société tend-elle à faire beaucoup plus confiance à son État que ne le fait la société française. Bien qu’il soit incomplet, l’État, ici, c’est nous, notre outil de survie culturelle. En conséquence, nous oublions qu’il est aussi « une chose froide qui ne peut être aimée » (Simone Weil).

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Auteur et journaliste. Dernier livre paru: La Face cachée du multiculturalisme (Éd. du Cerf)

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