Les trois mousquetaires de l’humour en France avaient ceci en commun, en plus de disparaître dans la force de l’âge à quelques mois d’écart, d’être des mélomanes avertis pratiquant volontiers l’art difficile de l’humour vache en chantant.


Passionné d’opérette, Thierry Le Luron vocalisait même sur trois octaves. Sa voix de Stentor a longtemps crevé l’écran et éraflé les oreilles de nombreux hommes politiques. Capable de mystifier son auditoire avec ses seules qualités de chanteur, l’humoriste a beaucoup usé de l’art lyrique pour mieux ridiculiser ses cibles, le plus souvent avec férocité derrière ses allures d’enfant de chœur. D’ailleurs, il jouait de ce contraste saisissant avec une jubilation non feinte, n’hésitant pas à moquer le physique des vedettes du show-biz et des politiques dans des numéros de transformiste mémorables, même si Dalida – entre autres – a souffert de sa caricature leluronienne.

La guerre du joyeux Luron

Mais lorsque le jeune homme sortait les crocs en poussant la chansonnette, à heure de grande écoute, les ors de la République tremblaient. Ainsi, passé le court état de grâce socialiste de 1981-1982 avec l’abolition de la peine de mort et le lancement du minitel rose, il y eut le mémorable « L’emmerdant c’est la rose », parodie cinglante de « L’important c’est la rose » de Bécaud, entonnée en direct chez Drucker (avec en prime dans la vidéo ci-dessous une imitation succulente de Michel Polnareff) :

Puis, quelques mois plus tard, l’irrévérence chansonnière caractéristique de son style le conduisit à défroquer devant les caméras le Premier ministre en place, Laurent Fabius, toujours en prime time à la télé. Sous le règne de Mitterrand, Le Luron menait sa guerre des roses à lui :

Nos « humoristes » mélomanes d’aujourd’hui – parfois drôles, certes, dans leurs grands moments de tristitude oldelafienne – aiment aussi s’attaquer au pouvoir, surtout lorsqu’il se trouve à plus de 1 000 kilomètres du périphérique parisien, respectant ainsi scrupuleusement les consignes de distanciation sociale :

Nos « humoristes » mélomanes d’aujourd’hui – parfois drôles, certes, dans leurs grands moments de tristitude oldelafienne – aiment aussi s’attaquer au pouvoir, surtout lorsqu’il se trouve à plus de 1 000 kilomètres du périphérique parisien, respectant ainsi scrupuleusement les consignes de distanciation sociale :


« Merci d’appuyer si bien là où ça fait mal », se gargarise l’animatrice Charline Vanhoenacker à la fin de cette séquence sans doute à l’origine du tremblement de terre de magnitude de 4,7 survenu en Italie en 2018. Tant d’irrévérence courageuse sur les ondes du service public prouve, s’il en était encore besoin, que la France est désormais bien plus Charline que Charlie. « Rigolez pas, c’est avec votre pognon », nous rappelait Coluche.

Desproges : ne pas céder au chant des sirènes

Pierre Desproges saluait déjà en son temps le courage de ces « artistes engagés qui osent critiquer Pinochet à moins de 10 000 kilomètres de Santiago. »

Comme Patrick Dewaere, Monsieur Cyclopède était un inconditionnel de Brassens : « Pour moi, c’est un modèle d’humanité. Il est arrivé très haut et très bien sans jamais se compromettre. Ni devant un public, ni devant les professionnels de ce métier. Il n’a jamais payé à bouffer à un mec pour avoir du succès. Beaucoup de gens de ce métier sont sales, se compromettent. » Tonton Georges lui avait-il insufflé la flamme de la chanson ? Car oui, Desproges s’est lui aussi essayé à l’exercice de l’art mineur selon Gainsbourg. Étonnant non ?, de la part d’un ardent contempteur du rock et de la variété : « J’aime pas les chanteurs, c’est simple, je comprends même pas qu’on chante », assurait-il en introduction de son sketch « Haute coiffure ». Pourtant, le poète humoriste aimait pousser la chansonnette – principalement dans le cadre familial -, poussant la contradiction maso jusqu’à enregistrer deux singles ultra collectors aujourd’hui : la comptine pour enfants « A bobo bébé » en 1977 et surtout « Ça, ça fait mal à l’ouvrier » en 1983, caustique en diable. Il est intéressant de constater que ce second 45 Tours est sorti l’année du tournant de la rigueur opéré par la gauche au pouvoir. Tout un symbole, « Ça, ça fait mal à l’ouvrier » sonne donc rétroactivement comme l’hymne en or massif du libéralisme triomphant et, par la même occasion, celui de la trahison historique du parti socialiste contre le peuple. Dommage que le Top 50 n’existait pas encore en 1983, on lui aurait bien fait une petite place dans le classement :

On imagine aisément, à l’écoute de ces vidéos de Le Luron et Desproges, que l’union sacrée préconisée par leurs homologues actuels au nom du « faire nation » contre le coronavirus, sous prétexte que ce n’était pas le moment de critiquer le gouvernement (ce n’est d’ailleurs jamais le moment), n’aurait reçu que peu d’écho chez nos deux artistes insoumis.

Pas plus chez Coluche sans doute.

Coluche : l’humour qui ne prend pas de gants

Le clown à la salopette rayée connaissait la musique, lui aussi. Ce fan de rock’n’roll (et de Georges Brassens) a d’ailleurs tenté sa chance dans plusieurs groupes, comme chanteur et guitariste, avant de brûler les planches du rire. Mais sa voix de précurseur punk n’a pas mené loin le futur blouson noir à la fin des années 60, même si le comique ne s’est jamais départi ensuite de sa gouaille chansonnière pour parer ses satires politico-sociales de ses plus beaux atours. Et au final, la partition que le restaurateur du cœur préférait jouer, c’était celle de l’andouille qui fait l’imbécile, à l’air libre, sous le soleil de Satan qui l’aveugla fatalement le 19 juin 1986. Au détour d’une route de campagne de l’arrière-pays cannois…

Ce soleil immonde, rancunier, Michel Colucci l’avait égratigné en toile de fond d’une chanson écrite pour son pote Renaud.

Aujourd’hui, Michel Polnareff vit encore aux USA. Et il est toujours inconnu là-bas.

L’hydroxychloriquine est notre nouveau schmilblick, tout aussi imprononçable.

Laurent Fabius est toujours rose.

Et les mêmes causes produisent les mêmes effets depuis au moins quarante ans. Ça, ça n’a pas finit de faire mal à l’ouvrier, d’autant que le roi soleil immonde continue de rayonner de tous ses feux incendiaires.

Le problème, c’est que Coluche, Desproges et Le Luron ne sont plus là pour nous déconfiner de nous-mêmes, notamment avec leurs chansons pour de rire, bien plus essentielles qu’elles n’y paraissent. Et probablement bien moins clownesques que certaines études publiées dans des revues scientifiques dites sérieuses.

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