Laurence, fille de Régis Debray et d’Elizabeth Burgos, publie le roman de sa famille. Régis Debray n’est pas un révolutionnaire en pantoufles. Il n’est pas monté sur un tonneau, en costume et grosses lunettes, pour chauffer les troupes prolétariennes de Paris. Il a pris les armes en Amérique latine sous le nom de code « Danton », a fait de la tôle en Bolivie, a été compagnon de route de Castro et du Che, « homme cruel » pour reprendre l’expression de sa fille,  a subi la torture, bref, il n’a pas été un figurant, il a participé à l’Histoire avec un grand ‘’H’’. C’est un intellectuel qui a mis sa peau sur la table.

Fille d’Atlas

François Mitterrand l’a nommé conseiller spécial, au lendemain de sa victoire que la gauche ne méritait pas forcément. L’homme n’est pas souriant. Il est même austère, fermé à triple tour. Philippe Sollers le nomme « le révérend père ». L’expression plait à Laurence quand je le lui dis lors de notre conversation téléphonique. Elle précise : « Ça vient de sa formation militaire à Cuba. Et puis, mon père a toujours considéré qu’il avait un rôle à jouer. Il n’est pas sorti de ça. Il a le poids du monde sur ses épaules. Il n’est ni naturel, ni spontané. Mon père m’a enseigné la discipline. Le respect de l’autorité également. Ce n’est pas étouffant. Mais ça donne un souci de rigueur. »

Debray n’a pas donné le Che

Pourquoi ce livre? Laurence Debray, de sa voix enjouée, explique : « Je dédicaçais ma bio de Juan Carlos, quand un journaliste espagnol est venu me parler de Régis Debray en me demandant s’il avait vraiment donné le Che ? » La charpente de la maison paternelle lui est alors tombée dessus. Elle a longuement enquêté. Son livre répond par la négative. La CIA connaissait la cache du Che. Les renseignements qu’aurait pu donner Régis Debray n’auraient servi à rien de toute façon. Elle a questionné son philosophe de père et il n’a rien dit. Son attitude aurait pu semé le trouble dans l’esprit de sa fille cherchant à résoudre l’énigme. Elle aurait pu se crever les yeux, symboliquement. Elle a été au bout. Comme le Régis Debray engagé dans le siècle. Laurence : « Il a refusé  d’affronter la calomnie. Il a laissé les autres répondre à sa place. Il a enterré le sujet. Surement par pudeur. Au risque de paraître ambigu. »

Une grand-mère sortie de chez Morand

Je n’ai pas aimé son Contre Venise, paru il y quelques années. Dans son livre, Laurence Debray explique que ce pamphlet fut, en réalité, rédigé contre la mère du philosophe. Elle brosse un portrait touchant de sa grand-mère, personnage sorti d’une nouvelle de Paul Morand. « J’avais l’habitude d’aller avec mes grands-parents un mois par an à Venise, précise Laurence Debray. Mon père, lui, refusait catégoriquement. C’était une destination trop bourgeoise, trop convenue. Mes grands-parents habitaient Paris, dans le XVIe arrondissement. Ma grand-mère était une femme très moderne, avant-gardiste, pleine de vitalité et d’humour. Elle était entrée en politique après la guerre, elle avait fait une vraie carrière. Mes grands-parents étaient droits, ils s’étaient bien comportés durant l’Occupation. Ils m’ont apporté la stabilité. Ils étaient pour moi un repère. Régis Debray était opposé aux racines bourgeoises. Ma grand-mère, elle, savait prendre du recul. Elle avait l’habitude de dire à son fils : ‘’ Quand on a du beurre à table pendant la guerre, on se fout du reste.’’

Mitterrand, la boussole

Dans son livre, Laurence Debray évoque François Mitterrand. Il y a un chapitre très émouvant où elle convainc son père, fort réticent, d’aller rendre un dernier hommage au Président, mort le 8 janvier. Laurence Debray : « Il fallait dépasser les brouilles et mettre entre parenthèses la désillusion. Mitterrand a été notre boussole. Il a donné une fonction à mes parents. Je l’ai obligé à se rendre avenue Frédéric-Le Play. Mitterrand était un grand intellectuel. Et puis, quand il a nommé Régis Debray, ça a posé des problèmes avec les États-Unis. C’était un ‘’terroriste ‘’. Mitterrand a tenu tête aux pressions. »

Sur le bandeau du livre, Laurence Debray, alors adolescente, est au garde-à-vous, tenant un fusil. Pourtant, la politique n’intéresse guère la fille de l’intellectuel engagé. Elle a été « déniaisée trop tôt », pour reprendre sa formule. Même si elle a voté pour Macron, ce qui énerve l’atrabilaire Mélenchon, elle reste en retrait. « Il y a aujourd’hui d’autres formes d’engagements, dit-elle. On ne va pas répondre par les armes aux problèmes écologiques, en particulier celui de la couche d’ozone. Mais pour revenir à Régis Debray, il a moins de prétentions désormais. Il tente de prendre du recul. Il reste une plume, continuant de chercher l’excellence. »

Même si l’homme reste froid et distant, irritant parfois avec ses écrits et ses préjugés hérités du XXe siècle, accordons-lui de n’avoir jamais été médiocre.

Laurence Debray, Fille de révolutionnaires, Stock, 2017.

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