« En étrange pays, dans mon pays lui-même », le bel alexandrin d’Aragon dans la Diane française me semble d’une troublante actualité ces temps-ci. Et ce sentiment d’étrangeté, pour tout dire, ne me vient pas de l’impression d’être submergé par une invasion allogène ou par le fait que le destin de la France se décide à Berlin, à Bruxelles ou sur les places financières, bref partout sauf en France. Non, ce malaise me vient d’ailleurs et touche à ce qui fait sans doute l’essence de l’identité française : la langue elle-même.

Tout commence une matinée de la semaine dernière. Je m’apprête, un peu plus à la bourre que d’habitude, à prendre le TGV Lille-Paris. Je n’aurai pas le temps d’acheter la presse alors je me contente, ce qui n’est pas trop dans mes habitudes, de saisir au vol les quotidiens gratuits mis à disposition dans des présentoirs. Je n’ai, à vrai dire, aucune sympathie pour les journaux gratuits, partant du principe que, dans une société marchande que je n’ai au demeurant pas choisie, tout ce qui est gratuit ne vaut rien, sauf l’amour. Et puis, non contents d’être des supports publicitaires entrelardés de quelques dépêches plus ou moins bien réécrites, les gratuits salopent les gares, les stations de métros et encombrent les banquettes. Mais bon, comme je suis un vieux camé à l’encre d’imprimerie, je décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Premier titre, parcouru d’un œil distrait, « Bientôt une application pour trouver un coloc dans la Métropole ». Après quelques secondes de réflexion, je comprends de quoi il doit s’agir. Sur les Smartphones, comme on dit, il y a des applications, c’est-à-dire des fonctions et des services qui n’ont plus rien à voir avec le téléphone, comme les montres gadgets qui, quand j’étais petit, faisaient radio en plus d’indiquer l’heure.

Coloc, c’est l’apocope pour colocataire. Il est vrai qu’aujourd’hui, les jeunes louent à plusieurs des appartements en vous faisant croire que c’est un choix de vie beaucoup plus sympa alors qu’en vérité, ils sont tellement paupérisés et précarisés qu’ils n’ont tout simplement plus les moyens d’éviter la promiscuité étant donné le prix du mètre carré dans les grandes villes. Quand à la Métropole, il ne s’agit pas de la France par rapport à ses DOM mais de l’agglomération Lille-Roubaix-Tourcoing par rapport à la région Nord-Pas de Calais.

Il m’a donc fallu un petit moment pour traduire ma propre langue afin de comprendre l’information, au demeurant inintéressante, que l’on voulait me communiquer.
Et je me suis alors demandé ce qu’il adviendrait de quelqu’un qui serait mort ne serait-ce qu’à la fin du siècle dernier et à qui, à peine ressuscité, on voudrait communiquer quelques données sur ce qui s’est passé depuis une grosse dizaine d’années : « Tiens, Lazare, à propos, je ne sais pas si tu es au courant, mais on vit une époque formidable, maintenant il y a des applications pour trouver des colocs dans la Métropole. Formidable, non ? » Non seulement cette désintégration de la langue est inquiétante, mais la rapidité du processus l’est encore davantage. On peut raisonnablement penser que les gens du XVIIème siècle et du XXème siècle, s’ils avaient pu se rencontrer, auraient à peu près réussi à se comprendre. Quelques variantes dans le vocabulaire et la prononciation mais, pour l’essentiel, le dialogue aurait pu assez vite s’instaurer malgré trois cents ans d’écart. Mais dans ce cas précis, c’est en à peine une génération que tout s’est obscurci dans la langue, notamment sous l’influence de la néophilie technologique et de ses conséquences sur la vie quotidienne et les mœurs.

Mais je ne voulais pas rester à ruminer ces sombres pensées car, comme le remarque justement Hemingway dans Au-delà du fleuve et sous les arbres, il ne faut jamais être triste le matin. Alors, j’ai chiffonné le premier gratuit et j’en ai ouvert un autre. Je suis tombé sur un entretien donné par Lars Bark, « l’un des père de Chrome, le navigateur de Google ». Cela commençait très fort. Et je n’avais encore rien lu puisque j’ai pu apprendre pour mon plus grand bonheur « que les systèmes d’exploitation vont concéder du terrain aux browsers qui deviendront des plates-formes complètes » mais aussi, comment avais-je pu vivre sans savoir « que l’idée des Chromebooks est de déporter le système d’exploitation sur le cloud sur lequel ne demeure plus qu’un seul browser ».

Alors j’ai regardé le soleil d’automne se lever sur une Picardie traversée à 300 kilomètres/heure et j’ai pensé, décidément : « En étrange pays, dans mon pays lui-même »

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