Saint Just avait 27 ans quand il passa sous le couperet de la guillotine. Lui-même avait fait couper beaucoup de têtes avant de perdre la sienne. Alain Juppé aura 72 ans
(13x Saint Just !) en mai 2017 quand, si les Dieux lui sont favorables, il sera élu président de la République. Mais pourquoi donc rapprocher deux hommes qu’en apparence tout sépare ? Parce que l’un et l’autre ont fait du bonheur le mot clé de leur livre de prières. C’est à Saint Just qu’on doit la phrase : « le bonheur est une idée neuve en Europe ». C’est à Juppé que revient la paternité de l’expression « identité heureuse ».

Prophète du bonheur

L’ancien Premier ministre n’a pas la fougue terrifiante et sanglante du jeune ami de Robespierre. Homme d’expérience (il a vécu), sage et modéré il se contente, lui, de promettre le bonheur à la France. Il la veut apaisée, heureuse et satisfaite. Alain Juppé est un prophète du bonheur. Inlassablement il parcourt l’hexagone avec son « Sésame ouvre-toi » persuadé que la belle, subjuguée, n’attend que ça…

Qu’il vente, qu’il pleuve, qu’on assassine, qu’on égorge, qu’on fasse exploser, qu’on décapite, qu’on frappe, le maire de Bordeaux répète, sans jamais en démordre son
« identité heureuse ». Ses contempteurs, des méchants sarkozystes et d’autres, ricanent en moquant une posture qu’ils trouvent nigaude, niaise et imbécile.
Ils ne comprennent rien à rien ! Rien à Juppé ! Ils ne se sont pas posés la question de savoir pourquoi le maire de Bordeaux a jugé utile de s’inventer un slogan qui se veut l’exact contraire du titre d’un livre célèbre. Pourquoi – chose étrange et inédite – un candidat à la présidence de la République part en campagne en brandissant comme repoussoir L’identité malheureuse d’Alain Finkielkraut.

Finkie comme repoussoir

Peut-être l’ancien Premier ministre est-il jaloux des chiffres de ventes des ouvrages du philosophe ? Les siens en effet seront bientôt soldés chez les bouquinistes des quais de la Seine… Les choses sont plus compliquées que ça. Alain Juppé est quelqu’un de parfaitement lucide et réfléchi. Il n’ignore pas la quantité himalayesque de haine qui tend à écraser l’auteur de L’identité malheureuse. Chez les salafistes de gauche, chez les djihadistes d’extrême gauche, chez les fondamentalistes écologistes et chez tant d’islamistes ou d’islamisés le nom de Finkielkraut ne se dit pas : il se crache !

Nul besoin d’ouvrir un de ses livres : on aspire à les brûler. Nulle nécessité de débattre avec lui : le lynchage, le concernant, est une figure obligée. Nul besoin de lui parler : l’insulte suffit. Finkielkraut est donc, selon la « vox populace » (à ne pas confondre avec la « vox populi ») un raciste, un réac, un islamophobe. Pas encore un youpin mais ça ne serait tarder…
Ce sont ces voix là, ces voix qui agonisent d’injures Finkielkraut, qu’Alain Juppé convoite. On dira qu’il n’est pas très regardant. Mais quand on veut, tel un prince charmant, réveiller la belle au bois dormant – la France – pour la prendre dans ses bras, tout est permis. Les amateurs de mauvais romans, du kitch de vieille cuvée, se plairont à imaginer Juppé, triomphant et condescendant s’adressant un matin de mai 2017 à la France après une nuit torride : « alors heureuse ? ». Le maire de Bordeaux est à l’évidence un héros, un amant pour la collection Harlequin.