« Cinq ans après le référendum interdisant la construction de nouveaux minarets, les musulmans de Suisse se lèvent contre l’islamophobie. » Tel est le titre – en plus ramassé dans la version originale en anglais – d’une vidéo tout à fait surprenante, publiée le 26 novembre sur Youtube.

Elle émane du Conseil central islamique suisse (CCIS), l’un des acteurs de la représentation musulmane sur sol helvétique. Le CCIS est un mélange de piété et d’engagement politique, de retour aux sources et d’esprit provoc’, un néo-salafisme qui se nourrit d’Internet autant qu’il le nourrit. Il a ce côté « insoumis » qui fait en France le succès d’un site comme Islam&Info, par exemple, suivi par de nombreux jeunes gens en quête de « justice », pour eux-mêmes et pour « les frères » où qu’ils se trouvent sur la planète.

Le CCIS, qui revendique « 3100 membres », sent le souffre et inquiète les autorités suisses. Début novembre, un préfet a interdit la tenue du rassemblement annuel de cette organisation dans une salle de la ville de Fribourg, chef-lieu du canton du même nom. Le haut fonctionnaire a invoqué « des risques probables, sérieux et concrets de troubles à l’ordre et à la sécurité publics », disant craindre notamment des « contre-manifestations ». Ce n’est pas la première fois que le CCIS, créé il y a cinq ans, est prié d’aller voir ailleurs. Il s’est quand même réuni à Fribourg, mais dans le froid et dans la rue, sans créer de débordement, 300 personnes répondant à son appel.

Ce meeting en plein air a eu lieu samedi 29 novembre, date initialement prévue par le CCIS pour sa conférence annuelle, soit cinq ans jour pour jour après le « oui » des Suisses au référendum interdisant la construction de nouveaux minarets. La coïncidence est trop parfaite pour tenir du hasard. Trois jours plus tôt, le Conseil central islamique suisse publiait son clip « contre l’islamophobie » chez l’hébergeur de vidéos mondialement connu. D’une durée de 3 minutes et 12 secondes, ce court-métrage montrant notamment des vues de la cathédrale de Berne, capitale fédérale de la Suisse, siège du CCIS, est une succession d’images en mouvement, lentes ou rapides, selon qu’on se trouve dans une nature comme aux premiers temps de la Création ou dans la ville trépidante, lieu d’une humanité malheureuse cherchant un sens à l’existence.

On est surtout à Hollywood, dans les studios et dans les thèmes du moment destinés aux ados, qui doivent beaucoup à une mixture celto-byzantino-moyenâgeuse, du Seigneur des anneaux à Game of Thrones, en passant par le jeu vidéo Assassin’s creed : les forces telluriques nous commandent de prendre le glaive pour combattre nos petites lâchetés de petits bourgeois. Toutes choses égales par ailleurs, le clip introduisant le discours de clôture de Marine Le Pen, dimanche au congrès lyonnais du Front national, empruntait à cette imagerie minérale, humide et froide, où les Christ en croix, véritablement, vivent le calvaire. Dans un tel univers, ce n’est pas la Sécu qui protège, mais la force, le courage et la foi.

Abdel Azziz Qaasim Illi, porte-parole du CCIS, converti à l’islam, le reconnaît : la vidéo contient des « images provocantes » et c’est voulu, « pour faire réfléchir ». En termes de références cinématographiques, on se situe quelque part entre Harry Potter, Assassin’s creed déjà cité et les mises à mort de Daech, l’Etat islamique. Sauf qu’ici, on n’exécute pas. On est des victimes. Des victimes de l’islamophobie qui, après « tortures et humiliations », relèvent la tête. On se croyait seul, on est nombreux. Il est temps de sortir du bois et de montrer son visage. Car nous aussi, musulmans, « on est chez nous ».

Il n’est pas sûr que les intentions « pacifiques » du CCIS soient comprises comme telles. Que voit-on s’élever dans le ciel suisse, en haut de la montagne ? Le « drapeau islamique », avec la profession de foi musulmane – comme celui de Daech dans ses vidéos morbides, pense-t-on immédiatement. C’est là qu’on se trompe, car le fond du drapeau est blanc et les lettres en noir, l’inverse de la bannière du prétendu Etat islamique. Ça aussi, c’est voulu. « Le blanc, c’est la couleur de la paix », explique Abdel Azziz Qaasim Illi. « Les concepteurs de ce clip, les figurants qu’on y voit, des musulmans de Suisse, sont tout à fait au clair avec la religion, ils ne sont pas tentés par le djihad en Syrie ou en Irak », assure-t-il.

La démarche n’est pas rassurante pour autant – elle n’est pas non plus destinée à rassurer. Que dit la voix « off », basse et grave, en anglais, typique des bandes-annonces des blockbusters américains ? Que nous sommes « au début d’une révolution islamique ». Et pour finir, s’adressant aux autorités helvétiques, la « voix » prévient : « Vous pouvez interdire nos minarets, nos voiles, nos niqabs, et mêmes nos conférences, vous pouvez appeler notre religion violente, rétrograde et arriérée, ne faisant pas partie de la Suisse. Mais sachez que nous sommes là et faisons partie de cette réalité. Nous ne partirons pas et nous n’abandonnerons pas notre lutte pacifique pour l’égalité des droits. Nos libertés fondamentales et la tolérance sont tout ce que nous demandons. Attendez-vous à nous, à tout moment, n’importe où. » Signé : « The Muslims of Switzerland »

Le président du CCIS est un Suisse du nom de Nicolas Blancho, converti à l’islam – le nombre de convertis dans cette organisation ne dépasserait pas « 150 » sur la totalité des 3100 membres, selon Abdel Azziz Qaasim Illi. A propos de l’engagement d’Occidentaux dans Daesh, Blancho a dit que « l’islamophobie était l’une des causes majeures du recrutement » – le ministre de la Défense Ueli Maurer a déclaré le 27 septembre dans le quotidien Le Temps, que « la lutte contre le djihadisme [était] désormais une priorité du SRC (les services secrets helvétiques) ».

Comme tout mouvement « révolutionnaire » qui se respecte, le CCIS manie l’humour. Ainsi dans cette autre vidéo, une « comédie » reprise sur son site par le quotidien de boulevard suisse-alémanique à grand tirage Blick. On y voit un soldat suisse-alémanique de religion musulmane et d’origine kosovare (les musulmans suisses sont majoritairement originaires de Turquie et du Kosovo), moquer le ministre de la défense et railler les clichés dont pâtiraient les musulmans en Suisse. Cela se veut une critique du discours « officiel » sur le peu d’entrain de ceux-ci à s’intégrer. « ISIS », l’acronyme de l’Etat islamique, devient ici : « Intensives Schweitzer Integrations Seminar » (séminaire intensif d’intégration suisse).

Tout le monde en Suisse, on s’en doute, n’apprécie pas le discours et l’« humour » du CCIS. Un responsable d’un « centre islamique » de Bienne (la ville où siège le groupe horloger Swatch), se voulant rassurant, l’affirme : « Le CCIS ne représente pas les musulmans de Suisse, ce sont des minoritaires, il faut le répéter, nous n’avons rien à voir avec eux. Les musulmans qui viennent dans notre mosquée savent très bien à quoi s’en tenir avec le CCIS. » Même rejet de la part de l’Association culturelle des femmes musulmanes de Suisse, basée à Neuchâtel : « Nous sommes totalement opposées aux thèses du CCIS. Par exemple, nous sommes contre le port du niqab, alors qu’il y est favorable. Pour autant, nous pensons que la liberté des individus doit primer. »

Cette modération, on l’aura compris, n’est pas du goût du Conseil central islamique suisse, qui, pour être « minoritaire », n’est pas le moins bretteur des acteurs musulmans de la Confédération.

 

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