La nuit dernière, le directeur de l’agence nucléaire iranienne Ali Salehi a vendu la mèche : toutes les dispositions techniques d’un accord ayant été fixées oralement, l’Iran et les cinq puissances actrices des négociations n’avaient plus qu’à relire un texte de cent pages. Ledit compromis garantirait l’accès de Téhéran à l’énergie nucléaire civile, moyennant quelques concessions à l’AIEA demandées par les puissances occidentales. Il reviendra aux experts d’en analyser les différentes clauses par le menu, s’agissant de la levée des sanctions ou de l’embargo sur les armes, deux revendications dont la République islamique avait fait un quasi casus belli ces derniers jours. En fin de semaine dernière, l’avertissement du chef de la diplomatie iranienne à son homologue européenne avait beaucoup fait jaser sur la Toile : « Ne menacez jamais un iranien ! »

L’accord historique paraphé, sauf revirement de dernière minute, reste à savoir comment la république des mollahs négociera ce virage. Au sommet de l’Etat, le guide Ali Khamenei peut se frotter les mains : acculé par l’impact des sanctions internationales sur l’économie iranienne, le chef de l’Etat a laissé au Président réformateur Rohani et à son ministre des Affaires étrangères Zarif le soin conduire les négociations sur le nucléaire, sans jamais donner l’impression de se dédire. Hier encore, le leader suprême tempêtait à l’adresse d’étudiants téhéranais : « Préparez-vous à combattre les États-Unis » qui n’ont rien perdu de leur arrogance, reprenant la vieille opposition khomeiniste entre déshérités et orgueilleux. Merveilleux paradoxe, exception faite de la prise d’otages de 1979, la propagande anti-américaine du régime chiite s’est rarement aussi bien portée qu’à l’heure où Kerry et Zarif conféraient quotidiennement à Vienne[2. Dans l’enceinte et aux alentours du Palais Coburg situé, cela ne s’invente pas, sur la place Theodor Herzl, le fondateur du sionisme !]. C’est toute l’intelligence de Khamenei que d’infléchir le gouvernail au nom des valeurs intangibles qui, la veille encore, justifiaient l’isolement de son pays. En vertu du «pragmatisme héroïque», doctrine passe-partout théorisée ex nihilo, le Guide, 76 ans, dont vingt-six passées aux manettes de l’Etat, a infléchi son cap, fustigeant le Grand Satan américain un jour, excluant toute coopération directe dans la guerre contre l’Etat islamique – que Téhéran mène avec ses propres hommes et milices affidées en Syrie et en Irak-, avant d’ouvrir la porte à une collaboration partielle quelques semaines plus tard. C’est à se demander si le descendant enturbanné du Prophète Mahomet, officiellement atteint d’un cancer de la prostate, sait encore à quel saint se vouer…

Dans les cercles diplomatiques iraniens, on explique que la réintégration de Téhéran dans le grand jeu international, grâce au compromis nucléaire, ne signifiera bien évidemment pas un mariage avec Washington. Tout au plus compare-t-on les évolutions en cours au rapprochement que la Chine de Mao avait amorcé avec les Etats-Unis dans les années 1970. Dialogue et relations bilatérales ne sont pas synonymes de lune de miel, mais il s’écrit tout de même une page inédite de l’Histoire iranienne lourde en conséquences pour le régime, ses alliés régionaux et sa pérennité même. Le secrétaire général du  Hezbollah, Hassan Nasrallah, ne s’y est d’ailleurs pas trompé vendredi en brandissant une menace larvée aux dignitaires iraniens que tenterait un apaisement avec Israël : « Netanyahou a exigé qu’on inclue une clause reconnaissant Israël dans l’accord sur le nucléaire. Or, l’Iran pourrait obtenir entière satisfaction, et même l’accord de ses rêves, si jamais il reconnaissait Israël, ce ne serait plus une République islamique. » Réponse du berger à la bergère, un responsable iranien assurait hier soir à la chaîne de télévision Al-Mayadeen, proche de l’axe Hezbollah-Damas-Téhéran, que l’accord sur le nucléaire ne remettrait aucunement en cause le soutien de l’Iran au Parti de Dieu et autres mouvements classés terroristes.

Pour Obama, au grand dam de ses alliés israélo-saoudiens, la réintégration de l’Iran dans le concert des nations vaut bien que le département d’Etat ferme les yeux sur certaines basses oeuvres. Comme naguère la Maison blanche avait besoin de la neutralité bienveillante, sinon plus, de la Chine contre l’URSS, notamment au cours de la guerre du Vietnam, Washington aimerait compter sur une coopération plus étroite avec la République islamique contre l’Etat du même nom né sur les décombres de la Syrie et de l’Irak. Bien que comparaison ne soit pas raison, le précédent chinois nous enseigne que l’Histoire n’est écrite nulle part, et surtout pas par les militants. Quarante ans plus tard, on se tord devant la mauvaise foi des maoïstes français, obligés de déployer des trésors de dialectique afin de justifier le rapprochement sino-américain : « les camarades chinois, appliquant le principe léniniste de la coexistence pacifique, reçoivent Nixon, visite qui marque une défaite objective de l’impérialisme américain », lisait-on par exemple dans Les Cahiers du cinéma en 1972[2. Rapporté par Morgan Sportès, Ils ont tué Pierre Overney, Grasset, 2008.] Asphyxiée économiquement par les conséquences de la Révolution culturelle, la République populaire avait en fait autant besoin de l’aide américaine que les Etats-Unis du soutien chinois. Tout aussi antisoviétiques l’un que l’autre, Mao et Nixon savaient que l’issue finale de la Guerre froide dépendrait du résultat de l’affrontement « rouges contre rouges ». Et le Grand timonier de stupéfier ses visiteurs Nixon et Kissinger en les couvrant d’éloges avant d’ajouter : «Il faudra cependant que notre propagande continue de vous traîner dans la boue. Comme la vôtre le fera. Le public y est habitué. Changer ces habitudes prendra du temps. » Petite leçon machiavélienne à l’usage des gouvernants : on ne perd pas impunément son ennemi historique, quelles que soient les contradictions au sein du socialisme – ou de l’Oumma!

Que Khamenei égale ou non Mao en cynisme, des années décisives attendent le Moyen-Orient. Mutatis mutandis, Obama joue la carte chiite car il a opté pour une stratégie « verts contre verts » contre laquelle fulminent déjà les Républicains du Congrès, mais aussi l’entourage d’Hillary Clinton, candidate démocrate à la prochaine présidentielle. Pour sa défense, rappelons-nous la haine inexpugnable que les djihadistes vouent aux « apostats » chiites de Téhéran, lesquels ne craignent rien tant qu’une poussée salafiste parmi leur minorité sunnite.

Trente-six ans après la Révolution islamique, nul ne sait qui des réformateurs rassemblés autour du président Rohani, des fidèles du Guide convertis à son pragmatisme, ou des partisans d’une mutation séculière du régime, gagnera finalement la partie. L’avenir semble plus que jamais ouvert. Et c’est ainsi que l’Iran est grand.

 

 

P.S : Je vous recommande chaudement la lecture du nouveau numéro de la revue Conflits, dont le dossier central est entièrement consacré à l’Iran. Y figurent notamment des articles sur la question nucléaire, les rapports à Israël, à la Turquie et à l’Afghanistan, mais aussi un brillant décryptage du grand jeu perse au Moyen-Orient signé Frédéric Pichon. À lire de toute urgence!

*Photo: AY-COLLECTION/SIPA. 00716746_000013.

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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