Il y a des choses avec lesquelles on ne rigole pas en public. Il y en a même de plus en plus. Attention, les génocides, les guerres et les famines ne m’amusent pas du tout. Et je suis comme Anne-Cécile Mailfert, la ravissante patronne d’Osez le féminisme ! : « La violence sexiste ne me fait pas rire. » Contrairement aux innombrables inventions de la niaiserie progressiste – lesquelles, à vrai dire, me font osciller entre l’hilarité et la rage.

Chaque jour apparaissent en effet de nouveaux vides juridiques qu’il convient de combler sans délai en créant à tout va de nouveaux interdits et les châtiments afférents. Pour défendre la cause des femmes, on placarde sur les murs de nos villes des clitoris géants (à mon humble avis, cette image de la toute-puissance féminine donnait plutôt envie aux hommes de fuir à toutes jambes, mais les copines n’ont pas dû lire Martine fait une analyse). Des journalistes politiques de sexe faible (je blague !) hurlent au sexisme parce que des hommes politiques les invitent à dîner ou louchent sur leur décolleté, autrement dit parce qu’on les désire – quel calvaire ! L’Assemblée nationale est en émoi parce qu’un député refuse de dire « Madame la Présidente », odieux manquement sur lequel toute la classe politique est sommée de prendre position sans délai.

Sur nos écrans, c’est une succession sans répit de causes à défendre, de discriminations à combattre, d’oppressions à dénoncer – les jouets « genrés », le sexisme de la grammaire, le partage des tâches ménagères, la drague lourde, le prix du Tampax, et même les menstruations, dont un texte publié par Atlantico nous apprend qu’elles sont un « tabou qui discrimine encore la moitié de l’humanité » –, il faut que cela cesse !

Tout cela peut paraître bien plus ridicule qu’inquiétant. Ce qui est inquiétant, c’est précisément que personne ou presque ne semble voir le ridicule. Au contraire, on commente avec le plus grand sérieux des déclarations ou des mesures qui devraient nous faire hurler de rire. Des journalistes mâles pontifient, la mine penaude, sur le manifeste antisexiste de leurs consœurs. On raconte par le menu l’audacieuse initiative de la revue lesbienne Well Well Well, qui publie un numéro entièrement écrit dans une langue féminisée – « les hommes et les femmes sont géniales ». « Si on ne le fait pas, nous petit média indépendant, qui le fera ?», s’interroge la rédac’ chef. Et si personne ne le fait, il se passera quoi ? On rapporte sans un poil d’ironie la chatoyante idée d’une députée islandaise qui a proposé d’élire pour deux ans un Parlement exclusivement féminin – pour l’instant, elles n’ont obtenu qu’une seule petite journée, mais le combat continue.

On m’a répété sur tous les tons que ces billevesées ne méritaient pas le nom de « terreur ». Qu’on me pardonne de briser le secret des délibérations, mais, à Causeur, j’ai dû batailler ferme pour convaincre les troupes de s’engager sur ce terrain glissant. « Et pourquoi pas fascisme ou dictature ? », a ironisé l’un. « D’accord, elles sont énervantes, mais franchement, Clémentine Autain ou Anne-Cécile Mailfert en héritières de Robespierre ou de Staline, tu charries, chère patronne ! », a renchéri un autre. « N’y aurait-il pas là une expression typique de l’exagération féminine ? », a risqué un troisième – le genre de remarque qui, dans une autre rédaction, aurait pu lui valoir de gros ennuis, avec protestations, repentance publique et sanction, au moins symbolique. Bien entendu, personne n’a remarqué que j’étais allée chez le coiffeur. Pour les compliments sexistes, je repasserai. Mais on me laisse encore raconter des histoires de blondes pendant les conférences de rédaction.

Il ne m’a pas échappé qu’il n’y avait en France ni goulag, ni KGB, ni chef suprême (un chef pas suprême, ce serait déjà bien). Je ne serai pas arrêtée le jour où ce numéro sortira dans les kiosques et Causeur ne sera pas pilonné par la censure. Cependant, je n’en démordrai pas : derrière l’étendard du féminisme, c’est bien une mécanique de terreur qui se déploie par le chantage victimaire et l’intimidation. Le premier symptôme de cette terreur, c’est qu’il est interdit de s’en moquer. Et même de la voir.

Bien sûr, ce n’est pas le fascisme. Peut-on décréter pour autant que ça n’a rien à voir ? Rien à voir, vraiment ? Timothy Hunt, 71 ans, prix Nobel de médecine, a été obligé de démissionner de son université londonienne sous la pression hurlante des réseaux sociaux, non sans avoir fait son autocritique. Son crime : un trait d’esprit – interrogé sur la présence des femmes dans les labos, il avait fait cette réponse : « Vous tombez amoureux d’elles, elles tombent amoureuses de vous, et quand vous les critiquez, elles pleurent. » Mais rien à voir, évidemment, avec le Ludvik de La Plaisanterie de Kundera, exclu du Parti, renvoyé de l’université et enrôlé de force dans l’armée pour avoir cru séduire une demoiselle avec une blague sur le régime –  « L’optimisme est l’opium du genre humain ! L’esprit sain pue la  connerie ! Vive Trotski ! »

Rien à voir, non. D’abord, Timothy Hunt est en fin de carrière. Et puis, on ne va pas plaindre un vieux croûton, un de ces « hommes hétérosexuels plutôt sexagénaires » dont mes consœurs subissent le « paternalisme lubrique ». On ne plaindra pas non plus Julien Aubert, le député qui s’est fait sucrer une partie de son salaire pour son « Madame le Président », ni Pierre, Paul ou Jacques qui se retrouvent en garde à vue, et parfois en prison, parce qu’une dame mécontente les a abusivement accusés de viol, et qui auront perdu leur boulot le jour où ils seront blanchis. On ne plaindra pas ceux qui se font agonir d’injures numériques parce qu’ils ont publiquement défendu la liberté de la prostitution (entre adultes consentants), ni ceux qui, par peur de perdre un contrat, une émission ou la considération de leur voisin, ont déjà opté pour le silence prudent de la soumission. On ne plaindra pas tous ceux qui mentent – et pas à leur femme – pour éviter les ennuis. À ce train-là, on finirait par plaindre un homme dont la vie privée a été exhibée, la famille dévastée, l’honneur piétiné et la sexualité commentée jusqu’à l’écœurement, et jusque dans l’enceinte d’un tribunal, parce qu’une magistrate n’aimait pas ce qu’il est supposé faire aux dames et qu’elle voulait faire un exemple. Il faut dire que ce type riche et puissant, dont nul n’ignore désormais qu’il participe à des soirées coquines (communément appelées partouzes), était le coupable idéal. Peu importe qu’il ait été innocenté par la justice : en réalité, dans l’esprit des dames patronnesses qui aiment tant se mêler de nos fesses, aucun homme n’est innocent.

On n’a guère prêté attention à l’avertissement lancé par Marisol Touraine à la fin du procès de Lille : « Il y a un avant et un après Carlton. Désormais, les hommes vont devoir faire attention à ce qu’ils font. » Je ne sais pas comment on punira la lâcheté, le mensonge, la muflerie, et peut-être même le silence, c’est une idée, ça – Madame le Juge, ce salaud ne répond pas à mes textos. Mais aucun de vous, chers messieurs, camarades, amis et amants, n’est à l’abri de la furie vindicative et punitive de nos Big Brothers en jupons – même si certaines sont des hommes, il faut vivre avec son temps.

Défense de rire, défense de dire, défense de désirer : il est temps de se révolter – faute de quoi il ne se trouvera personne pour vous plaindre le jour où votre tour viendra de passer à la  casserole féministe.

Qu’on ne se méprenne pas, l’émancipation des femmes est assurément le plus précieux héritage du XXe siècle. Nul ne se plaindra de ce que, dans nos contrées, l’égalité entre les sexes ne soit pas une option, mais un droit garanti par la Constitution. Pas plus qu’on ne contestera la nécessité de lutter contre la violence, l’exploitation sexuelle et toute forme d’oppression subie par les femmes parce qu’elles sont femmes. Reste que le féminisme a largement accompli sa mission historique. Mais après la victoire, le combat continue – et le show aussi. Nous avons conquis l’égalité, même si, comme toutes les choses humaines, elle n’est jamais parfaitement réalisée. Il faut maintenant faire régner la parité en tous lieux – sauf dans les couples évidemment. Pour s’endormir, nos apothicaires des droits comptent les femmes. Et il n’y en a jamais assez. Il ne manque pourtant pas de vrais combats à mener et de femmes concrètes à défendre. Seulement, nos néoféministes se fichent éperdument de ce que veulent les femmes concrètes. Que l’on protège les femmes obligées de se prostituer ne leur suffit pas, il leur faut aussi protéger contre elles-mêmes celles qui déclarent vouloir se prostituer librement. Elles sont  aliénées, paraît-il. Aliénée toi-même, bécasse ! Au prétexte de faire notre bien, au besoin par la contrainte, elles prétendent imposer à l’humanité entière leurs indignations dérisoires, leur insupportable esprit de sérieux et leur haine de toute singularité. Elles disent œuvrer à notre libération, mais ce qu’elles veulent, c’est notre normalisation. D’où le paradoxe d’un féminisme d’autant plus hargneux qu’il est victorieux. Il est si doux de mener un combat déjà gagné.

Il s’agit de comprendre comment quelques groupuscules dépourvus de bagage théorique, d’expérience militante et de tout ancrage dans le réel peuvent imposer leurs lubies et menacer nos libertés. En effet, le néoféminisme dont il est ici question existe surtout sur les plateaux de télévision et les réseaux sociaux. Autrement dit, sa puissance médiatique est à la mesure de sa faiblesse numérique. Et comme nos gouvernants redoutent bien plus de se faire clasher sur Twitter que de fâcher leurs électeurs, nos tigresses parviennent à imposer des mesures dont personne ne veut et même, parfois, à nous faire croire que nous les voulions. Après deux ans de tapage et de criailleries, les « abolitionnistes » ont non seulement obtenu le vote de la loi pénalisant le recours à la prostitution, mais aussi largement réussi à retourner l’opinion. Finalement, les  Français ne sont pas si obtus, il suffit de leur expliquer.

Cette idéologie sûre d’elle et dominatrice peut aussi s’appuyer, dans les partis politiques, sur d’efficaces matonnes toujours prêtes à rappeler à l’ordre les éventuels contrevenants ou récalcitrants – qui sont de ce fait de moins en moins nombreux. Une députée socialiste a récemment connu son heure de gloire en faisant insérer dans la loi sur la présidence de la future agence de la biodiversité un amendement imposant l’emploi de termes neutres pour désigner les organes dirigeants d’organismes publics  : il était urgent que nos députés imposent l’emploi de présidence à la place de président. Certains ayant osé demander ce qu’une telle mesure avait à faire avec la biodiversité, la députée socialiste à l’origine de l’amendement leur a fait cette admirable réponse : « L’altérité sexuelle est la première des biodiversités. » Gageons que cela ne l’empêche nullement de promouvoir la théorie du genre, qui vise précisément à en finir avec la différence entre les hommes et les femmes.  Incohérence féminine ?

De fait, il serait présomptueux de chercher une cohérence idéologique dans le maquis des micro-causes, des associations monomaniaques et des luttes contradictoires (entre féminisme et antiracisme par exemple). Cette sympathique diversité ne doit cependant pas faire illusion : s’il y a plusieurs demeures dans la maison de la mère, il s’agit toujours de la même religion. Le premier article de la foi, c’est que la femme est une victime : harcelée dans le métro, courtisée au boulot, asservie au dodo. Victime par nature et donc pour toujours. Et quand elle ne l’est manifestement pas, elle pourrait le devenir. De leur faiblesse supposée, nos diablotines ont fait une force bien réelle. Qui oserait se moquer d’une représentante des femmes violées ou battues ?

La loi, et c’est heureux, sanctionne depuis longtemps les maris violents et les patrons trop entreprenants. Bien sûr, la loi n’est pas toujours appliquée, et c’est regrettable. Reste que nos ligues de vertu sont parfois à court de brutes dont les méfaits constituent leur raison d’être. Elles n’en sont pas découragées pour autant. Si les violences faites aux femmes et autres turpitudes masculines sont moins nombreuses qu’elles le voudraient, la police des paroles et des pensées leur ouvre d’infinies possibilités. Elles déploient une énergie inépuisable à guetter le dérapage, à traquer les stéréotypes et à extirper du langage et de l’imaginaire toute trace d’un ordre patriarcal révolu – à supposer qu’il ait jamais existé – mais toujours prêt, si on n’y prend garde, à renaître de ses cendres. Mais il ne suffit pas de surveiller, encore faut-il punir. Aussi nos diablesses sont-elles expertes en délation numérique, destinée à obtenir par la honte le pardon et la rédemption du mâle forcément dominant. Toutefois, rien ne les met plus en joie qu’un nouvel interdit, assorti de nouvelles sanctions. Rien, sinon le spectacle d’un homme à terre.

Si toute femme est une victime – qui s’ignore éventuellement –, en chaque homme, il y a un salaud qui sommeille et qu’il faut rééduquer. Le néoféminisme ferraille sans répit contre des ennemis vaincus ou imaginaires. Mais il est en guerre. Contre les hommes, bien entendu ; mais aussi contre la séduction, l’érotisme, la féminité – et, au bout du compte, contre la sexualité, ses délices et ses tourments. Alors, ne nous y trompons pas : ce féminisme de boutiquières est le pire ennemi des femmes.

Cet article disponible en accès libre est extrait de Causeur n°26.

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