Pour conclure sur l’Iran, faut-il cesser d’en parler comme d’une menace ?
Le rapport précité confirme quand même de la part de l’Iran des intentions nucléaires contraires au traité. Néanmoins, à ce stade il serait plus exact de parler de l’Iran comme d’un problème sérieux que comme d’une menace avérée. L’Iran peut être un danger, mais c’est aussi un grand pays, stratégiquement essentiel, et qui a des raisons de se préoccuper de sa sécurité et avec qui on devrait pouvoir parler. Il ne s’agit pas d’être « coulant », ni même de renoncer d’emblée aux sanctions, mais de défendre nos intérêts plus intelligemment en exerçant une influence sur la définition de la ligne en Iran.

Dans la période récente, l’activité diplomatique de la France a fait ressurgir le vieux débat entre realpolitik et droit-de-l’hommisme, comme s’il y avait d’un côté les contrats et de l’autre les valeurs ? Peut-on, selon vous, le poser en ces termes ?
L’opposition qui ressort à chaque occasion entre droit-de-l’hommisme et réalisme est très artificielle. Elle ne correspond à aucun choix réel en politique étrangère où les choses ne sont pas noir ou blanc. Il est évident que nous n’allons pas cesser de vendre des Airbus aux Chinois, d’acheter du gaz aux Russes et du pétrole aux Saoudiens. De plus, quelle que soit la sincérité de nos convictions démocratiques et de notre attachement à nos valeurs, nous n’avons aucune baguette magique pour transformer comme par enchantement les régimes qui ne sont pas fondés sur ces valeurs. Nous pouvons proclamer tous les matins qu’elles sont universelles, mais les faits sont là.

Peut-être, mais cette question est devenue incontournable en politique étrangère. Aucun gouvernant ne peut l’ignorer.
Cette question s’est déjà posée et on a toujours fini par lui donner la même réponse. Sans remonter à l’époque où les catholiques se demandaient s’ils pouvaient avoir des relations normales avec les peuples qui ne s’étaient pas encore convertis à la « vraie foi », je vous rappelle qu’après 1920, les démocraties se sont demandées si elles devaient avoir des relations avec les bolcheviques. Les « néo-conservateurs » de l’époque, si j’ose m’exprimer ainsi, considéraient que ce n’était pas possible. Evidement, ça n’a pas tenu. Le même débat a repris en 1945 entre les tenants du containment et ceux du roll back envers l’URSS, et Truman a tranché en faveur des premiers, alors même que l’URSS menaçait l’Amérique d’anéantissement. Il n’y a jamais eu d’autre choix que de faire avec et de faire confiance au temps.

Vous voyez bien, Hubert Védrine, que vous êtes du côté des cyniques !
Comment définissez-vous le cynisme ? Est-ce le nom que l’on donne à la franchise ? Je répète qu’il faut en finir avec cette prétendue opposition entre droits de l’homme et diplomatie. Il n’y a pas de politique étrangère possible sur la seule base des droits de l’homme, ni à l’inverse de politique étrangère moderne fondée sur le cynisme ou l’ignorance des idéaux. Sur cette question, sur ce nécessaire équilibre, je ne me rappelle pas avoir été sérieusement contesté pendant mes cinq années au ministère des Affaires étrangères.

L’opinion, qui en demande toujours plus sur ce terrain, n’est-elle pas un obstacle à cette politique non pas cynique mais réaliste ?
Je ne crois pas. C’est plutôt le fait des élites « moralistes ». Si on lui parlait honnêtement comme je le fais, l’opinion comprendrait. La « grande opinion » est plus réaliste que les petits groupes qui veulent l’impressionner en prenant des poses avantageuses. C’est une erreur d’annoncer qu’on va mener une politique étrangère exclusivement fondée sur les droits de l’homme. Cela ne peut être que mensonger. Il faut expliquer inlassablement que la politique étrangère consiste d’abord à assurer les intérêts économiques, énergétiques, et de sécurité vitaux du pays et que, pour les droits de l’homme, on fera de notre mieux. Cela dit, on doit pouvoir mener une politique réaliste non choquante. A ma connaissance, Kissinger, l’incarnation du réaliste, ne s’est jamais trouvé dans une position embarrassante.

La visite de Khadafi, était-ce embarrassant ?
Je ne critique pas le principe de la visite.

Lire la suite